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CHAPITRE XVI

Achat de la Malmaison. — M™^ Lecoulteux. — L'ancien paie

— Projet de Bonaparte et M^^^ Julien. — La montagne et la rivière. — Embellissements et simplicité. — L'appartement de M"^ Hortense. — Vie de château à la Malmaison. — Les déjeuners de femmes et le premier consul. — La tente, amour de l'air et le feu en été. — Facilité de M"-« Bonaparte à accorder sa protection. — M™® Savary et M"^ Lannes. — Histoire d'une parure de turquoises. — Les dames de l'ancien régime chez M™« Bonaparte. — M™^ d'Houdetol et M. de Géré.

— Faveur inattendue, mission, retard et disgrâce. — Le mémoire et la pétition. — Bonaparte recommandant la simplicité, et les toilettes de M™" Bonaparte.

Je n'ai pas encore parlé de la Malmaison. C'était cependant un lieu dans lequel on allait peut-être encore plus souvent qu'aux Tuileries, lorsqu'on était de l'iniimité de la famille du premier consul. Comme c'est aujourd'hui une personne toute dépouillée de ses ornements et même de ses vêtements que la Malmaison, je vais tâcher de la rappeler au souvenir de ceux qui, comme moi, ont vu cette charmante habitation lorsqu'elle était encore elle-même, et que M"" Lecoulteux venait de la vendre à M™' Bonaparte.

La Malmaison, propriété d'une famille riche aimant à tenir un grand état et mettant de l'orgueil à imiter les Anglais dans leurs coutumes de château^ la Mal-

maison était déjà, à l'époque de l'acquisition qu'en fit M™^ Bonaparte, une délicieuse demeure. Le château, sans être aussi grand que celui de Petit-Bourg ou de Méréville, l'était autant que celui de Morfontaine et d'Ermenonville. Seulement le bout des deux ailes avançant sur la cour n'existait pas. Mais cette addition fut plus commode pour le service des communs que pour les habitants du château.

Le parc était délicieusement distribué, malgré sa proximité avec la montagne assez aride qui se trouve sur la gauche. Rien n'était plus frais, plus vert, plus ombragé que toute la partie bordant la route et le champ dont le parc était séparé par un saut de loup. Le voisinage de la rivière, bien que le parc fût plus haut que la route et la berge, donnait toujours par sa communication une fraîcheur salutaire aux plantes et aux arbres et la végétation était plus belle dans cette portion du village de Rueil que dans la partie supérieure. Le premier consul voulant plus tard, c'est-àdire à son retour d'Eg^^jte, agrandir la Malmaison et son parc, demanda comme service de voisin à M"" Julien, vieille fille très riche, demeurant à Rueil, de lui céder, au prix qu'elle voudrait y mettre, un parc ou plutôt un jardin qui, n'étant séparé que par un chemin vicinal qu'il était facile de changer, lui donnerait la chose qu'il désirait vraiment beaucoup, le moyen d'avoir un parc dont l'étendue au moins pourrait ne plus le faire rougir à côté de la magnifique propriété de Joseph. Leparcdela Malmaison n'avait pas, je crois, à cette époque, plus de cent arpents, et du côté de la montagne et de M"* Julien il était surtout tellement étranglé, si l'on peut le dire, que d'un jardin situé au sommet de cette montagne où était un petit

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belvédère à l'italienne, on pouvait voir avec une lunette d'approche tout ce qui se passait dans le parc inférieur. Le premier consul avait un petit jardin particulier auquel on arrivait par un pont recouvert de coutil comme une tente et qui aboutissait immédiatement à son cabinet particulier. C'était là qu'il prenait l'air lorsque l'excès de travail lui rendait un peu d'exercice nécessaire. Car alors, comme dans les deux années suivantes, il ne prit de repos que ce que la nature exigeait impérativement. Ce pont, dont je viens de parler et qui était arrangé comme une petite tente, lui formait une chambre de plus. Il y faisait porter une table et travaillait tout seul sur le pont, soit en piquant des cartes, soit en faisant des notes et des remarques sur des pétitions.

— Lorsque je suis à lair, disait-il, je sens que mes idées prennent une direction plus haute et plus étendue. Je ne conçois pas comment il y a des hommes dont le travail peut s'opérer avec succès à côté d'un poêle et privés de la communication du ciel.

D'un autre coté Napoléon ne pouvait supporter le moindre froid sans en souffrir à l'instant même. Il faisait faire du feu dans le mois de juillet et ne comprenait pas que Ton ne fût point comme lui saisi au moindre vent de bise.

La vie que l'on menait à la Malmaison, à l'époque de mon mariage, ressemblait à la vie que l'on mène dans tous les châteaux, lorsqu'on rassemble beaucoup de monde chez soi à la campagne. Nos appartements étaientcomposés d'une chambre, d'un cabinet etd'une chambre pour notre femme de chambre, ainsi que <.ela se voit toujours dans les maisons de campagne des gens riches. Les meubles en étaient fort simples

et l'appartement de la fille de la maison, qui touchait au mien, n'en différait que par une porte à deux battants ; encore n'eut-elle, je crois, cet appartement qu'après son mariage. Les chambres n'étaient pas parquetées, ce qui me surprit, sachant à quel point point M"° Lecoulleux était elle-même recherchée. Elles donnaient toutes sur un long corridor auquel on montait par une marche, laissant à droite l'appartement de M""" Bonaparte et le petit salon dans lequel on déjeunait. Ce corridor était fort étroit, carrelé comme le reste et donnant sur la cour.

Le matin on se levait à l'heure qu'on voulait, et jusqu'à onze heures, moment fixé pour le déjeuner, on était sa maîtresse. A onze heures, on se réunissait dans un petit salon très bas donnant sur la cour, au premier et dans l'aile droite. Il n'y avait jamais d'hommes, ainsi que dans les déjeuners de Paris, à moins que ce ne fût Joseph ou bien Louis ou Fesch, enfin quelqu'un de la famille. Les exceptions étaient tellement rares que je ne puis me rappeler si j'ai vu un homme admis à nos déjeuners de la 3Ialmaison. ^près le déjeuner, on causait, on lisait les journaux; il arrivait toujours quelqu'un de Paris, pour avoir une audience ; car malgré la volonté prononcée du premier consul pour que >P* Bonaparte ne fît rien qui pût blesser en quoi que ce fût l'opinion générale, elle accordait déjà des audiences, apostillait des pétitions, quoique la colère du premier consul l'eût déjà fait pleurer, et abondamment, pour avoir ainsi apostille une pétition relative à un marché de chevaux. Au fait, elle croyait bien faire. Cet homme offrait de livrer deux ou trois mille chevaux à un prix tellement au-dessous de celui qui était payé par le minis-

tère, que l'affaire paraissait extrêmement tentante. Mais Napoléon vit clair dans cette apparence de bénéfice pour l'Etat. Il comprit que l'avantage très réel qui en proviendrait ne sortirait pas du rayon de la Malmaison, et surtout de Rueil. Il voyait toutes ces manœuvres et sa sévère probité les lui faisait haïr et persécuter de telle sorte, que rien n'était plus rare sur la fin de son règne que ces concussionnaires avides qui sont les chancres les plus rongeurs d'un État. M""* Bonaparte ne voyait pas aussi loin, et même elle ne regardait nullement à ce qui pouvait résulter de la protection accordée par le gouvernement à un homme plutôt qu'à un autre. Et lorsque cet homme offrait, avec toute la politesse imaginable, un beau collier de perles, un bracelet de rubis, qu'il les offrait surtout par la main de M. deBourrienne ou de quelque autre ami, une chose si élégante était si éloignée d'une écurie et d'une botte de foin que Joséphine ne songeait guère à l'origine de la mine qui les produisait. Et si on l'eût interrogée sur celle qui les avait fournies immédiatement, elle aurait répondu naïvement: Golconde.

On ne voyait jamais le premier consul avant le diner. Il descendait à cinq ou six heures du matin dans son cabinet particulier. 11 travaillait avec Bourrienne ou avec les ministres, les généraux, les conseillers d'État et ce travail durait jusqu'à l'heure du diner, qui avait toujours lieu à six heures. Il était rare qu'il n'y eût pas quelqu'un d'invité. Dans ce moment tout ce qui entourait le premier consul se mariait et formait une nouvelle famille ajoutée à celle déjà si nombreuse qui existait. Le colonel Savary venait d'épouser M^^' de Faudoas, parente de M""" Bo-

naparte. Ce mariage était un bonheur inespéré pour un homme dont la vie n'avait d'autre mobile que le désir d'avancer. Sa femme aurait été fort jolie, s'il ne s'était trouvé une distance toujours désagréable entre sa bouche et son nez et si ses dents n'eussent été, quoiqu'elle fût fort jeune, déjà presque toutes gâtées.

Une personne vraiment belle était M""" Lannes. Elle était fort en faveur à la Malmaison et aux Tuileries, et elle le méritait non seulement à cause de son mari, mais à cause d'elle-même. Elle était fort douce, point envieuse, ne sacrifiant jamais à un mauvais bon mot le repos ou la réputation de quelqu'un, ainsi que je l'ai souvent vu et entendu faire, lorsque dix ou douze de ces nouvelles mariées, dont au reste je faisais partie, se trouvaient réunies à la Malmaison. Mais je dois dire pour ma justification, dans le cas où l'on me confondrait avec quelques-unes de ces bonnes personnes, que je fus bien plus souvent sur la défensive que sur l'offensive.

M""" Lannes était la copie d'une des plus belles vierges de Raphaël ou du Corrège. C'était la même pureté de traits, le même calme dans le regard, la même sérénité dans le sourire. La première fois que je la vis, c'était au bal. Elle dansait peu ou même point, quoique sa taille fût belle et bien prise. Ce bal était donné par une de nos amies communes, M""" Itier. M"* deGuéhéneucme frappa comme l'une des plus belles personnes que j'eusse encore rencontrées. Et lorsque je la revis plus tard étant M"' Lannes, je trouvai qu'elle avait encore gagné, et que sa tournure surtout avait acquis plus d'aisance, ainsi que cela devait être, en établissant la différence qui existe dans les deux contenances de la jeune fille

et de la femme mariée. J'aimais beaucoup IVP* Lannes. Depuis, nos deux existences se sont souvent rencontrées. Jamais nous ne nous sommes heurtées, jamais je n'ai éprouvé d'elle de ces aigreurs mielleuses excitées à la vue d'un diamant un peu plus gros, d'une perle un peu plus blanche, que ne l'étaient ceux appartenant à une jeune femme de la cour. M"' Lannes ne fut jamais ainsi. Je lui rends avec plaisir une justice qu'elle mérite. Je ne sais comment en ont agi avec elle beaucoup de personnes qui auraient dû la défendre, mais je sais que, dans la position élevée où le sort l'avait placée après la mort de son mari, M""* la duchesse de Montebello n'a pas fait une action qu'il soit possible de lui reprocher. Elle fut au contraire bienveillante et serviable, autant que cela pouvait s'accorder avec la sévérité de l'empereur, qui aurait pris en défaveur, au contraire, une affaire recommandée par une femme, et l'apathie de l'impératrice qui tout en ayant quitté son ancienne patrie, ne s'en était pas recréé une nouvelle. En adoptant chaque Français pour son enfant, comme bien sûrement le prince Charles le lui avait conseillé, elle aurait retrouvé une tendresse générale qui au jour du danger se serait resserrée sur elle, autour d'elle, partout.

Ne parlons pas de cela. Je finis, en répétant que M""= Lannes était à cette époque une belle et bonne personne, et de plus fort agréable dans la vie de famille que nous menions à la Malmaison.

Je parlais, je crois, avant de m 'occuper du mariage de M""" Savary, des audiences que M""* Bonaparte donnait après son déjeuner. C'était le seul moment où la surveillance du premier consul la laissait en repos;

il se fiait pour cela sur Bourrienne, « qui aurait cru honteux, nous dit-il, de surveiller la femme de son ami. »

Le secrétaire intime du premier consul a donc rti)0ussé toute surveillance sur la conduite politique et financière de Joséphine, se bornant à cacher au îjL'néral les acquisitions un peu trop fortes, comme, ['ur exemple, celle d'un collier de perles et d'autres bijoux, qui en effet ne furent pas achetés, mais donnés. Foncier, qu'on fit intervenir sans qu'il le sût pour une certaine parure de turquoises, fut très fâché de cette licence-là. Et il avait raison. II faut dire que la plupart du temps M""" Bonaparte ne savait rien de toutes ces petites manigances. Elle se bornait à écrire avec ses petites pattes de mouches à Berthier, qui, sensible à la bonté de M""^ Bonaparte dont l'indulgence plaidait pour faire admettre M""" Visconti à la Malmaison — chose que le premier consul a constamment refusée, s'en expliquant même d'une manière assez dure, — faisait pour M"* Bonaparte beaucoup plus que les autres ministres, auprès desquels son crédit était presque nul et n'avait d'effet qu'à force d'importunités. M"" Hortense en aurait eu un bien plus positif si elle en avait usé.

Mais si le crédit de M""" Bonaparte était sans force chez les autorités, la renommée de ce même crédit avait reçu de rudes atteintes par sa propre faute à elle-même. En voici un exemple, arrivé à peu près vers cette époque.

M""' Bonaparte avait retrouvé, depuis la faveur dans laquelle la fortune l'avait fait rentrer, une foule d'anciens amis qui ne l'auraient pas reconnue si elle était demeurée la veuve du brave et malheureux

général Beauharnais. Depuis qu'elle était presque souveraine, M'"*^ de M..., ]\r^ de La..., AP" de Cha..., M""' de N..., venaient lui dire : « Vous qui êtes des nôtres ! » tandis qu'à Fontainebleau, à l'époque du premier exil de la noblesse, il y en avait beaucoup qui se tenaient loin d'elle en disant : « Elle n'était pas présentée ! »

Dans le nombre il y en avait cependant qui lui étaient attachées, du moins j'aime à le penser. L'une d'elles, M°" d'Houdetot, avait un frère, nommé M. de Céré, dont elle désirait vivement pousser la fortune. Elle en parla à M""" Bonaparte, dont la coutume, comme on le sait, n'était pas de refuser. Elle accueillit la demande de M"^ d'Houdetot et lui promit de s'occuper de M. de Céré. Cette fois l'effet suivit de près la promesse. Je ne sais comment le colonel Savary fut mêlé dans toute cette affaire, ou, si je l'ai su, je l'ai oublié. Le fait est que M. de Céré, qui avait de l'esprit, de jolies manières, une fort belle tournure, ce qui ne nuit à rien, devint presque commensal de la maison du premier consul. Il eut une mission et partit immédiatement.

Mais à la source très-authentique où j'ai puisé ces renseignements sur 31. de Céré et cette petite histoire, on m'a dit aussi que sa jeune tète n'avait pas bien compris toute l'étendue de la gravité de sa position. Le premier consul n'était pas un patron comme un autre. Le premier consul voulait de la tenue dans les hommes qui l'entouraient, et si quelques étourderies de Junot, dont les vingt-sept ans pouvaient servir d'excuse, n'étaient pas même pardonnées par son général, on peut croire qu'il était sévère pour un étranger, un individu qui lui avait été recommandé

par sa femme, dont il était assez en défiance avec raison pour les choses de ce genre. Aussi M. de Géré, dont les démarches fort légères eurent une publicité assez notoire pour venir à la connaissance du premier consul, perdit-il en un moment tout le crédit que sa tournure avenante, sa facilité à comprendre lui avaient procuré à l'instant même auprès du premier consul. Cependant cela ne vint qu'en suite de ce qui lui arriva dans cette mission dont il fut chargé. Il devait aller à Bordeaux et en être revenu, je crois, dans un temps donné. Au surplus, je ne réponds pas de la quantité de jours; je sais qu'il en mit quinze de trop. Un de mes amis, qui le rencontra à Bordeaux au moment où son cabriolet venait de casser, lui rendit le service de le ramener. Il lui donna de bons conseils, en outre, sur la manière dont il devait se conduire dans cette circonstance assez épineuse. Il lui dit que, puisque Savary le connaissait et le protégeait, ainsi que M""* Bonaparte, il fallait qu'il allât le voir à l'instant même de son arrivée. C'est ce qu'il fit. Mais le crédit de Savary, qui n'était pas grand à cette époque, ne fut pas suffisant pour ramener M. de Géré au point de faveur auquel il était parvenu si extraordinairement. M"® Bonaparte elle-même dit avec aigreur :

— Pourquoi est-il resté trois fois plus de temps qu'il ne le fallait, aussi? Maintenant ses amis ne peuvent plus rien pour lui. Quand on a une tête volcanique et qu'on fait des sottises pour ne pas réfléchir, il ne faut pas avoir une indolence créole.

M. de Géré était créole.

Le fait est que ce jeune homme devait être nommé aide de camp du premier consul au retour de sa mission.

Mais il n'en fut pas ainsi. Napoléon, fort en colère et du retard mis par quelqu'un chargé de ses ordres et de l'erreur dans laquelle il était tombé pour avoii mal jugé, ce qui ne lui arrivait pas souvent, défendii à M. de Géré de se présenter devant lui. Madame sa sœur fit tout ce quelle put pour ramener M""* Bonaparte à de meilleurs sentiments; tout fut inutile. Pourquoi restait-il quinze jours en route, aussi?

Cependant le souvenir de ce qu'il avait perdu lui tenait fortement au cœur. Il ne pouvait voir passer cette troupe brillante qui entourait le premier consul, sans se dire :

— Je devrais être là!

Enfin, au bout de plusieurs mois écoulés, il tente un nouvel effort et à son retour à Paris, en revenant d'un voyage qu'il venait de faire, il sollicite, par le moyen de sa sœur et de Savary, une audience de M""* Bonaparte. On était alors à la Malmaison. A sa grande joie, elle lui fait dire que le lendemain même elle le recevra, qu'il apporte une pétition sur ce qu'il demande, bien claire, bien explicative, et qu'elle promet de la remettre. Enchanté de la tournure que prend son affaire, M. de Géré commande que son cheval soit attelé à dix heures le lendemain et, lorsque son domestique vint l'avertir que tout était prêt, il descendit rapidement l'escalier de l'hôtel garni dans lequel il logeait avec cet ami dont j'ai parlé plus haut et qui lui donnait de si bons avis. M. de Géré avait bien soigné sa toilette, car on sait qu'il était joli garçon, et il ne voulait pas perdre un de ses avantages. Une figure agréable est bien plus persuasive dans son regard, son parler, qu'un visage comme celui de M""' de Bou.., par exemple; et, pour compléter ces

agréments, une toilette bien soignée est très loin de nuire. M. de Géré, fort content de lui, descendait donc en triomphant d'avance l'escalier de son hôtel lorsqu'il fut désagréablement arrêté dans sa course par son tailleur. Cet homme avait appris son retour et, comme il lui devait de l'argent, il lui apportait son mémoire. M. de Géré lui raconta qu'il allait à la Malmaison, lui dit de revenir dans quelques jours, et qu'il serait payé. Le tailleur lui remit son mémoire et le laissa monter en cabriolet, assez ennuyé d'avoir été retenu par cet homme et craignant de manquer l'heure du rendez-vous; mais, après quelques tours de roues, il ne pensa plus qu'à ce qui se présentait à lui de nouveau, et il oublia le tailleur et son mémoire aussi complètement que si jamais ils n'eussent existé ^ Arrivé à la Malmaison, il trouva M""® Bonaparte, comme toujours, charmante et gracieuse. Elle lui dit que le premier consul, déjà prévenu par elle, oublierait facilement une étourderie que M. de Géré promettait de faire oublier à force de soins et de bonne

1 Ce mot de mémoire et de tailleur m'en rappelle un du prince' de Ligne. Il avait le défaut de faire des jeux de mots et des calembours peut-être un peu trop souvent, mais quelquefois il s'en trouvait d'assez plaisants. Il y avait en Piémont une famille noble, la maison de Montailleur, composée d'honorables et braves gens. Il y avait, entre autres, deux frères aussi bons que le reste de la famille, mais dont l'un, le comte de Montailleur, était fort ennuyeux. Ce n'est pas un crime, mais le prince le regardait comme tel et il disait, quand son valet de chambre annonçait M. de Montailleur : « Si c'est le marquis de Montailleur, à la bonne heure, mais si c'est le compte de mon tailleur (comte de Montailleur), je sais ce que c'est, je n'en veux pas. » Du reste, il aimait fort les deux frères, et disait cette plaisanterie devant le comte de Montailleur lui-même.

conduite, et finit en prenant sa pétition et lui recommandant devenir en chercher la réponse dans quelques jours. M. de Géré lui remit la bienheureuse pétition qui devait lui rojvrir la porte du sanctuaire et se retira enchanté de sa course, et rêvant tout ce qu'une tête ambitieuse, jeune et active, peut imaginer d'heureux. Il fut chez sa sœur, chez ses amis les plus intimes, leur fit part de son bonheur et passa enfin la journée dans un vrai délire. Le soir il se retira fort tard. En se déshabillant, il fut désagréablement réveillé de son doux laisser-aller dans les balancements de son imagination, par le mémoire de son tailleur, qu'il avait mis le matin dans la poche de son habit.

— Diable, dit-il, voilà un coquin qu'il faut que je paie au plus vite ; il paraît que le patron n'aime pas les dettes. Pardieu, ni moi non plus! Si j'avais de l'argent ! Mais ce diable d'argent, il semble qu'il fond dans mes mains ! Ah ! ali ! je deviendrai sage, ajoutait-il en bâillant et en étendant les bras. Il le faut bien. Mais voyons donc combien je lui dois, à ce voleur-là. Son mémoire n'en finit pas. Quelle pancarte ! on dirait une pétition à un ministre. Ah ! mon Dieu!

Je crois bien que le papier ressemblait à une pétition ! c'était la sienne. Il avait donné le mémoire du tailleur.

Le malheureux fut atterré. Dans le fait, le coup était rude. La pétition, qui était à présent non plus sa bienheureuse, mais sa maudite pétition, devait être remise par M"" Bonaparte au premierconsul lui-même. Point d'intermédiaire ! Rien qui put le sauver ! Et cela, quand il vient protester de son retour à la sagesse et à la raison ! Il passa aussitôt, quoiqu'il fût une heure

du matin, chez M. Bory de Saint-Vincent, qui logeait, comme je l'ai dit, dans le même hôtel que lui, et, racontant sa mésaventure, il lui demanda son avis et surtout un conseil à suivre immédiatement.

— A l'heure même, lui dit le colonel, c'est difficile, il est deux heures du matin. Mais, mon cher, si vous voulez m'en croire, suivez la route directe et droite. C'est toujours la meilleure, surtout lorsqu'on est embarrassé. Allez-vous-en demain matin à la Malmaison; voyez au plus tôt M""" Bonaparte, racontez-lui votre histoire. Elle n'a rien de si effrayant pour vous, au fait. Que diable! M"'* Bonaparte sait bien que vous ne faites pas vos habits vous-même. Voyez le colonel Savary avant de partir et contez-lui ce qui vous est arrivé. Peut-être vous donnera-t-il un bon avis.

Le pauvre M. de Géré ne ferma pas l'œil de toute la nuit. Il se leva presque avant le jour et courut chez M. Savary. Celui-ci jugea, comme Bory de Saint- Vincent, qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de tout conter à M""" Bonaparte, et sans perdre de temps. M. de Céré refit sa belle toilette et courut à la Malmaison. M"^" Bonaparte sortait de déjeuner et rentrait dans le grand salon du rez-de-chaussée. A peine aperçut-elle M. de Céré à travers les colonnes du vestibule, qu'elle courut à lui et lui présentant la main :

— Que je suis heureuse! lui dit-elle. J'ai remis votre pétition au premier consul. Nous l'avons lue ensemble. Elle était à merveille, ajouta-t-elle avec un air approbateur et souriant. Elle a fait beaucoup d'impression sur lui. Il m'a dit qu'il allait faire faire le rapport à Berthier et d'ici à quinze jours tout sera terminé... Je vous assure, mon cher, que cette réus-

site, car je puis regarder l'affaire comme faite, m'a rendu la personne la plus heureuse du monde toute ia journée d'hier.

M. de Géré fut confondu et, s'il n'avait pas eu la véritable pétition dans la poche de son habit, il aurait cru que la nuit, en rêvant, il avait fait lui-même le triste échange que sa maladroite étourderie avait produit et que la pétition avait en effet été donnée au premier consul. Il fut au moment de la tirer de sa poche et de la donner à M"" Bonaparte : mais le moyen de dire à une femme qui nous fait un discours en trois points, dont la conclusion est qu'elle a lu le papier que vous lui avez remis la veille : « Madame, le voici! » Il aurait fallu, pour une pareille hardiesse, être plus maladroit que 31. de Géré. Il sentit que jamais M™^ Bonaparte ne lui pardonnerait, si un tort de cette nature lui était prouvé aussi positivement. Il comprenait d'ailleurs fort bien qu'elle ne voulait plus se mêler de cette affaire et que le mémoire avait été probablement jeté au feu en sa qualité de pétitioti, et qu'il n'aurait pas eu les honneurs de la cheminée s'il eût été connu pour le mémoire du tailleur, que M. de Géré, dans sa colère, aurait volontiers luimême jeté dans un bûcher et non pas dans la cheminée

Le résultat de tout cela fut que M. de Géré revint à Paris par cette même route que la veille il avait parcourue si joyeusement, triste et abattu, ne conservant aucun espoir. Comme je n'ai pas suivi cette aventure, j'ignore si M. de Géré a été dédommagé de son malheur dans cotte circonstance. Mais on peut en conclure que M"" Bonaparte, quoiqu'elle fût parfaitement bonne et excellente, toute disposée à obliger,

n'était pas toujours une personne sur laquelle on devait faire reposer une confiance entière pour la réussite d'une affaire. Elle était bienveillante, avait le désir en effet d'obliger, mais ce désir cédait à la moindre crainte de mécontenter le premier consul. Et puis la dernière personne venue avait toujours raison avec elle sur la même affaire. J'ai vu de Graves inconvénients de cette faiblesse. Elle désolait Napoléon.

La Malmaison était fort affectionnée par lui. Je disais to-ut à l'heure comment on y passait la matinée, c'est-à-dire le commencement de la matinée. Il avait ordonné, si l'on peut parler ainsi, que l'on fût complètement à son aise. C'était toujours lui qui mettait des entraves à tout ce que M""* Bonaparte voulait introduire, déjà à cette époque, de choses gênantes et imposées par une étiquette dont elle-même souffrait, mais qui lui plaisait. J'ai bien ri en lisant dans des mémoires, fort estimables du reste et bien au dessus des Mémoires contemporains, que Joséphine disait un jour :

— Ah! que tout cela m ennuie! fêlais faite pour être la femme d'un laboureur !

En vérité, il ne faut pas que cette personne ait jamais entendu parler M™* Bonaparte, ni Joséphine, ni l'impératrice. II ne faut pas qu'elle l'ait suivie dans aucune de ses positions. La toilette surtout était une des parties de la vie de M""" Bonaparte bien autrement importante que celles qui regardaient le soin de sa vie. Elle n'aurait pas vécu, si le matin le travail des trois toilettes n'avait pas été fait. Au reste, il n'y a rien à dire sur cette occupation dans une personne qui est assise auprès de la suprême, puissance. Il au-

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