‹ Mémoires de Madame la duchesse d'AbrantèsChapitre 21 sur 58 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Les mercredis de la Malmaison. — La tronpe comiqpie de la Malmaison. — Cambacérès Montauciel. — Bonaparte traité en petit garçon. — Dîners dans le parc. — Parties de barres et le premier consul l'habit bas. — Deux curieux et frayeur de M"^ Bonaparte. — Rapp, Eugène et un vieux militaire. — Soldat reconnu par le premier consul. — Engagement volontaire. — Scène curieuse et touchante. — La mère et le fils. — Terreur panique à la Malmaison et les habitants en chemise.

Les mercredis, il se donnait un dîner presque de cérémonie à la Malraaison. Il y avait le second consul — le troisième ne sortait presque jamais de sa famille et ^^vait fort retiré^ — des conseillers d'État, des ministres, quelques généraux plus particulièrement estimés et des femmes d'une réputation intacte, car, à cette époque, Napoléon se montra sévère dans le choix qu'il fit pour la société de M""* Bonaparte.

M"° de Beauharnais et M""^ Bonaparte m'avaient prévenue que nous allions jouer la comédie, et que j'aurais V emploi des soubrettes. Le colonel Savary venait, comme je l'ai dit, de se marier, et sa femme

> 11 donnait de petits bals le mardi chez lui, tandis qu'il occupait le pavillon de Flore, où il logeait dans les appartements supérieurs. Il avait alors ses enfants qui n'étaient pas mariés, et dont il s'occupait beaucoup. C'était un digne homme. Son fils aîné, dont la bonté et l'honneur ont fait partie de l'héritage paternel, a épousé la fille de Barbé-Marbois.

devait être aussi de notre troupe. Junot était notre plus beau talent, avec Bourrienne et Eugène de Beauharnais. Lauriston était aussi bon acteur, à ce qu'on disait.

— Citoyen Cambacérès, dit un soir le premier consul, vous devriez jouer la comédie avec nos jeunes gens. Vous feriez les pères nobles.

— Ne croyez pas plaisanter, citoyen consul, lui répliqua Cambacérès, j'ai joué, et, je puis le dire, avec quelque succès, le Montauciel du Déserteur.

— Vraiment! Eh bien, cela prouve, dit le premier consul, qu'il ne faut jamais dire : « Ceci est impossible! »

Nous avions l'honneur de faire tous les frais du spectacle de la Malmaison, et le commencement ne fut pas sa7is douleurs. Ce n'était pas une chose de peu d'importance que de jouer devant non seulement trois cents personnes, mais devant le premier consul. Quant à moi, j'avoue que j'aurais mieux aimé voir doubler l'auditoire. Il était même assez singulier que tnoi, de toutes les personnes de la Malmaison sans contredit la plus hardie avec lui et la plus prompte à lui répondre un mot, quelquefois même trop fort, moi enfin qui, dès cette époque, annonçais la femme qui le traita en petit garçon, comme il l'a dit lui-même à Sainte-Hélène, le jour où il fit entendre à mon oreille des paroles qu'il ne me convenait pas d'écouter, eh bien, je ne pouvais supporter sa censure juste ou injuste dans la manière de prendre un rôle, toute convaincue que j'étais cependant qu'il se trompait et que je pouvais comprendre mon affaire moi-même, surtout avec le secours de Dugazon qui était mon répétiteur.

On dînait, comme je l'ai dit, à six heures. Lorsqu'il faisait beau, le premier consul ordonnait que l'on servît dans le parc. On mettait la table à gauche de la pelouse qui est devant le château et un peu en avant de l'allée droite, dont il n'existe plus maintenant d'autres traces que quelques marronniers épars. On était peu de temps à table et le premier consul trouvait que le dîner était long, lorsqu'on y restait une demi-heure.

Quand il était de bonne humeur, que le temps était beau et qu'il avait à sa disposition quelques minutes dérobées à ce travail constant qui le tuait alors, il jouait aux barres avec nous. Il trichait comme au reversis, par exemple. Il faisait tomber, il arrivait sur nous sans crier : barre! Enfin c'était des tricheries qui provoquaient des rires de bienheureux. Dans ces occasions-là. Napoléon mettait habit bas et courait comme un lièvre, ou plutôt comme la gazelle à qui il faisait manger tout le tabac de sa tabatière, en lui disant de courir sur nous, et la maudite béte nous déchirait nos robes et bien souvent les jambes.

Un jour, après dîner, il faisait beau. Le premier consul dit :

— Jouons aux barres !

Et voilà l'habit par terre, et le conquérant du monde courant comme un écolier de seconde.

Le parc de la Malmaison n'était pas alors fait comme il est fait aujourd'hui, quoique le vandalisme le plus éhonté ait tout fait pour détruire même les souvenirs attachés à quelques brins d'herbe. Insensés! Comme si cela dépendait d'eux, de dépouiller un pareil séjour de sa magie toute puissante l

H y avait donc alors un saut de loup qui longeait une partie de la route, c'est-à-dire du champ que plus tard on a acheté pour la grande plantation de platanes et de tulipiers. Les curieux pouvaient donc aisément, en entrant dans ce champ, voir de loin et voir ce qui se passait dans le parc de la Malmaison. Il y avait du côté du château une balustrade en fer sur laquelle on pouvait s'appuyer. M""' Bonaparte, qui ne jouait pas aux barres, était avec M""* de La Valette contre cette balustrade, lorsqu'en avançant de quelques pas, elle fut tout effrayée à la vue de deux hommes dont la figure et surtout la tournure étaient faites pour causer de la crainte, surtout dans un moment où la France était encore frémissante de l'attentat de nivôse. Ces deux hommes étaient mal vêtus et tous deux parlaient bas en regardant le premier consul. Je ne jouais plus, et dans ce moment j'arrivais auprès de M""" Bonaparte. Elle prit mon bras et dit à M""" de La Valette d'aller chercher son mari ou bien Eugène, mais surtout de prendre garde que le premier consul la vît, car il détestait toutes les enquêtes et les précautions de ce genre-là.

— Voulez-vous quelque chose, citoyens? leur demanda-t-elle avec une voix toute tremblante.

— Oh! mon Dieu! non, citoyenne. Nous regardons. Est-ce qu'il n'est pas permis d'être dans ce champ?

— Si fait, si fait! s'empressa de répondre M""' Bonaparte; mais...

— Ah ! parce que nous regardons le premier consul? C'est que c'est une chose étonnante, comme je le disais à mon frère, de voir le premier magistrat s'a-

muser là\ comme le Français le plus pauvre de la république. Tiens! dit cet homme en saisissant le bras de son camarade, et lui montrant du doigt le premier consul qui tenait mon mari par l'oreille, tiens, comme il a pris Junot! Je voudrais bien me trouver comme ça face à face avec lui ; je crois qu'il n'aurait pas si bon marché de moi.

Dans le moment où cet homme finissait sa phrase, il fut forcé de pirouetter subitement, et se trouva face à face avec Rapp que M""* de La Valette avait rencontré, et qu'elle n'avait pas eu besoin de stimuler, comme on peut le penser, pour l'envoyer là oij se trouvait l'ombre même d'un danger pour son général,

— Qu'est-ce que vous cherchez ici? demanda-t-il d'une voix de tonnerre à cet homme? Qu'estrce que vous voulez? Est-ce l'aumône? Allez au tourne-bride. Qu'est-ce que vous avez à regarder ainsi dans ce jardin et effrayer des dames avec vos tournures de bandits? Je vais vous faire arrêter, moi, si vous ne me répondez pas.

— Ah ça! il me paraît que ça se gâte, mon colonel^ répondit celui qui n'avait pas encore parlé ; depuis quand donc ne peut-on pas regarder notre général? Est-ce que c'est lui qui a dit qu'on le cache à ses vieux soldats? Oh, que non! je suis bien sur que non, moi...

— Ah! bien sûr, bien sûr que c'est pas lui ! répéta l'autre.

— Êtes-vous militaires? leur demanda Rapp, com-

^ Cette phrase m'est demeurée présente, je ne l'ai jamais oubliée. Cet homme qui mêlait la gaieté avec la pauvreté ! C'est chose rare que le peuple la sente; car pour lui l'argent est tout, et la morale de la fable du savetier lui est inconnue.

mençant à s'adoucir, en voyant que ces hommes étaient de la robe.

— Tiens! si nous sommes militaires? Cette question ! ... Ah ! en voilà un qui ne nous mettra pas à la porte.

C'était Eugène, qui s'était dérobé le plus tôt qu'il avait pu à la partie de barres, et qui arrivait en courant pour voir ce que pouvaient faire Rapp et ces hommes, et nous, par-dessus tout, ne faisant probablement qu'embrouiller les choses.

— Eh ! c'est toi ! dit-il à l'un des deux hommes qui avait un bras de moins ; — nous ne l'avions pas vu, parce qu'il avait une grande redingote et qu'elle l'enveloppait en entier.

— Oui, mon commandant, et voilà un colonel qui veut, comme ça, nous faire mettre en prison ; mais vous l'empêcherez bien, n'est-ce pas?

— T'arrêter, mon garçon, mais aussi que fais-tu là?

— Je venais vous parler, mon commandant; je venais dire qu'à présent ce mâtin de boulet autrichien qui m'a emporté un bras ne m'en a pas rendu un autre pour servir mon pays : je suis donc à la retraite, mais non pas a l'aumône, comme disait ce citoyen-là. Enfin... pas de rancune... Étant à la retraite, mon commandant, vous savez qu'on ne peut plus servir, surtout quand on n'a qu'un bras. J'ai une jolie pension, mais raison de plus pour être reconnaissant. J'ai donc pris mon frère que voilà, beau garçon de trenteun ans, ma foi, fort, bien portant et brave. Ah! par exemple, pour ce qui est de çà, il n'a rien à demander à personne. Je réclame pour lui, mon commandant, un cheval et une carabine, et vous verrez, en cas de besoin, ce qu'il sait faire.

Le premier consul, avec ces yeux qui voient sans regarder et ces oreilles qui entendent sans écouter, avait, depuis le premier mot, eu la clef de l'histoire; car il avait reconnu le maréchal des logis de ses guides, qui, à Montebello ou à Marengo, avait eu le bras emporté d'un boulet de canon, en défendant un officier supérieur de son corps, dangereusement blessé et que des hulans voulaient achever. Le premier consul avait veillé lui-même à ce qu'il fût emporté du champ de bataille sur les fusils croisés de quelques soldats ; il avait ensuite revu cet homme à une parade, lorsqu'on le lui avait présenté, et sa figure lui était demeurée dans la mémoire.

— Oh ! oh! voilà les invalides en route... Bonjour, garçon ! Eh bien ! tu es donc venu me voir ? Allons, fais le tour. Viens encore une fois à l'ordre de ton général. Conduis-le, Eugène.

Et passant son bras autour de la taille de Joséphine, il se dirigea vers l'entrée du château à laquelle nous trouvâmes les deux frères, Eugène et Rapp qui avait embrassé le maréchal des logis d'aussi bon cœur qu'un maréchal de France, en lui demandant pardon. Le vieux guide présenta son frère au premier consul et lui fit remarquer qu'il n'était pas susceptible d'être atteint par la loi pour être contraint de rejoindre les drapeaux,

— C'est un engagement volontaire, mon général, et vous êtes son capitaine de recrutement.

Et le brave homme se trouvait si heureux ! Il trépignait, ses yeux étaient pleins de grosses larmes et son moignon s'agitait dans sa manche comme si ses deux mains avaient voulu se frotter l'une contre l'autre.

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