‹ Mémoires de Madame la duchesse d'AbrantèsChapitre 22 sur 58 · III · texte numérisé non relu

III

— Puisque je suis le capitaine de recrutement, dit Iq premier consul, il faut que le conscrit boive à la santé de la république et à la mienne. Eugène, emmène ton soldat, mon fils. Tu lui feras raison en mon nom.

Le vieux guide regarda aller le premier consul; tant qu'il put croire qu'il se retournerait, il fit a;sez bonne contenance : mais une fois qu'il ne le vit plus, la digue se rompit, il fondit en larmes.

— Allons, allons, mon vieux camarade ! lui dit Eugène, un peu plus de force sur nous-mêmes. Eh! que diable ! vous êtes comme une femme.

— Ah ! mon Dieu ! en parlant de femme, dit le manchot, j'ai fait de la bonne besogne vraiment! — Quoi donc? — Eh! pardieu ! j'ai parlé à la générale consule comme je l'aurais fait à Toinon, Margoton. Elle a tout de même l'air bien bonne cette brave citoyenne-là. . .

— C'est ma mère, dit Eugène. — Votre mère, mon commandant!. . C'est pas possible! A quel âge qu'elle vous aurait fait? Et puis, le général, il n'est pas voire aîné de beaucoup... Vous vous moquez de moi.

Eugène lui expliqua le lien de parenté qui l'unissait au général Bonapai'le, Le vieux guide voulut alors boire à la santé de M""* Bonaparte, mère de son commandant, et, en reposant le verre sur la table, il dit à son frère :

— Garçon, rappelle-toi que la citoyenne au chapeau jaune c'est la mère du commandant. Je ne te dis que ça.

Lorsque le premier consul jouait aux barres^ on faisait une promenade. Alors il n'y avait pas de reversi et l'on ne jouait pas aux échecs. Ce soir-là

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donc il se retira dans son cabinet et nous restâmes dans la petite galerie qui est dans le salon. M"* Bonaparte avait été si effrayée par la vue de ces deux hommes que rien ne pouvait la rassurer. Eugène était reparti pour Paris avec Bessières. Il ne restait plus que Rapp. Junot était également retourné à Paris, attendu que, depuis l'affaire de Ceracchi et celle de nivôse, les autorités gardiennevS de la ville avaient reçu du premier consul lui-même l'ordre spécial et péremptoire de ne point coucher hors de Paris. M"*" Bonaparte n'avait donc personne pour larassurer; car le colonel Rapp, si brave, si vaillant devant Tennemi, n'avait plus sa raison libre dès qu'il lui fallait tenir tète à un danger dans lequel son général pouvait être enveloppé. Il voyait cent fantômes à combattre. Il ne reculait pas devant eux, mais il ne rassurait pas alors ceux qui avaient peur. Le premier consul ne rentra pas dans le salon de la soirée et jusqu'à onze heures, moment de la retraite générale, nous ne fîmes autre chose que de rappeler toutes les tentatives faites depuis un an contre la vie du premier consul. On me fit raconter dans le plus grand détail tout ce qui s'était passé à l'Opéra le jour des Horaces et de l'afiaire Ceracchi. Mais ayant eu le malheur de dire que j'avais rencontré ce dernier dans une maison tierce, les questions arrivèrent en foule pour savoir s'il n'avait pas de cornes et le pied fourchu, et puis toutes les inquiétudes de Junot !

— Voyez, disait M"° Bonaparte en pleurant, voyez, voilà un point sur lequel se réunissent les mêmes craintes. Junot, qui sait, comme commandant de Paris, tout ce que Bonaparte peut redouter, eh bien, son sommeil est troublé par la terreur à un tel point

de violence qu'il ne reconnaît pas sa femme dans ce sommeil plus qu'agité^ !

Je répondais à cela que cet accident était arrivé le lendemain du 3 nivôse et dans toute l'ardeur de cette fièvre — littéralement parlant — allumée dans le sang de Junot par ses craintes sur le salut de son général. Mais les premiers conspirateurs n'existaient plus et Saint-Réjant était arrêté.

Je disais cela pour tranquilliser M"' Bonaparte, que je voyais pâle et tremblante, car elle aimait le premier consul et s'était rattachée à lui de toute la force qu'une reconnaissance sentie par un bon cœur peut faire naître. Elle pleurait et me dit en m'embrassant :

— Madame Junot, la figure de cet homme m'a fait une si terrible impression, que je suis sûre de ne pas dormir de la nuit... Et Bonaparte! s'il m'entend me plaindre seulement, il se fâche... Il n'a jamais rien à craindre à ce qu'il prétend.

Je me retirai dans ma chambre et, tout en remontant l'escalier à pente douce qui y conduisait, je me mis à causer avec M. et M""" de La Valette de toute cette histoire de la soirée. Elle me troublait aussi, et M""' de La Valette lui donnait encore plus d'importance que moi. Quant à son mari, il ne faisait qu'en rire et répondait à toutes nos attaques :

— C'est un ancien guide, un des chasseurs d'Eugène.

— Mais, lui dit sa femme, Eugène ne peut répondre de tous SCS hommes. Un mauvais sujet a pu être atteint, comme un honnête homme, et parce qu'il

* Ce qui m'arriva lorsque, étant endormi et brusquement réveillé par moi, Junot me lança un coup violent dans la poitrine. cro:yant attraper un assassin du premier consul.

a un bras de moins, s'il n'avait pas de vertus, cela ne lui en donne pas la moitié d'une.

— Et puis, disais-je de mon côté, le frère peut être un franc coquin, en admettant que le manchot votre ami soit un vrai féal. Le voilà dans les guides... Enfin, que Dieu nous protège...

— Ensuite, reprit M™' de La Valette, tu comprends bien que...

— Oh, dit M. de La Valette en riant et en bâillant tout à la fois, allons nous coucher!... Le premier consul dort depuis une heure et il rirait bien s'il savait que nous sommes ici à deviser au lieu de faire comme lui.

Nous nous retirâmes donc dans nos chambres, et minuit n'était pas encore sonné que le château, tout entier plongé dans le sommeil, aurait ressemblé à celui de la Belle au bois dormant, si par intervalle on n'avait vu briller les rayons de la lune sur les armes de ces fidèles gardiens, de ces guides à cheval qui parcouraient silencieusement le parc pour veiller à la sûreté de celui qui faisait alors celle de tous.

Tout à coup on entend un coup de feu. Il est parti des fossés du château. A l'instant même, et dans un délai moins court qu'il n'en fallut pour reprendre notre respiration suspendue par la peur, tout le monde fut sur pied. Les femmes vétres d'un seul jupon, les hommes avec un pantalon Le premier consul était déjà dans le corridor, en robe de chambre, avec un bougeoir à la main, et criant de sa voix forte et sonore :

— Qu'on ne s'effraie pas! Ce n'est rien.

Il était aussi calme que si son sommeil n'eût pas été troublé, et j'en suis sûre, car en ce moment, par

une singularité que je ne puis expliquer, je ne m'occupais que de lui et surtout d'examiner sa physionomie dans un pareil instant. Elle était calme et tranquille, sans indifférence ; mais on voyait qu'il avait mille coudées au-dessus d'un péril commun. Sa iestinée n'était pas remplie, et il le sentait. Rapp et M. Lacuée, ou peut-être bien M. Lemarrois, un des bons fidèles aussi de cette époque, remontèrent dû -)arc où ils étaient aussitôt descendus et annoncèrent que le cheval d'un guide s'était abattu en mettant le pied sur une taupinière, tandis qu'il traversait la •pelouse devant le château. Dans sa chute, la carabine était partie et avait mis tout le château en émoi. liOrsqne le premier consul eut entendu le rapport de ■son aide de camp, il se mit à rire et cria du petit tambour qui est au fond du palier d'honneur :

— Joséphine, ne pleure plus ! C'est une taupe qui est cause de tout cela. C'est tout simple, car c'est une laide béte. Quant au guide, deux jours d'arrêts pour lui apprendre à passer sur mon gazon avec son cheval. Comme je présume qu'il a eu une belle peur, hii-méme, sa punition ne sera pas plus longue. Bonsoir, mesdames, allez vous recoucher et dormez bien.

Et comme il allait rentrer dans son appartement :

— Eh ! mon Dieu, madame Junot, comme vous êtes pâle ! Est-ce que vous avez eu peur?

— Vraiment oui, général, et beaucoup.

— En vérité ! Voyez on peu ! et moi qui vous aurais cru si brave ! Au surplus, cela no regarde pas les femmes. iMais qu'elles ne pleurent pas. Allons! Felice iiotte, signora Loulou, dolce riposo.

— Felicissimo riposo, sigïior générale.

Et je fus nie coucher.

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