‹ Mémoires de Madame la duchesse d'AbrantèsChapitre 33 sur 58 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

L'ambassadeur au théâtre Montansier. — Les petits théâtres de Paris sous le consulat. — Le vaudeville dégénéré. — La gaieté française eflacée. — Jadis et aujourd'hui. — L'ancien répertoire du Vaudeville. — L'Opéra-Comique en 1802. — Dozainville et EUeviou. — M. Henri Monnier et digression involontaire. — La Comédie-Française. — Talma et M"® Rau court. — Cinna, Monvel et Mole. — Fleury. — M""^ Vestris et M"e Fleury. — Les débuts. — M"« Yolney et M"« Bourgoin. — M"« Duchesnois et M"« Georges. — Le monde actuel. — Les hommes du consulat. — La vie d'autrefois. — Les comédiens en prison. — Toutes les supériorités à l'index. — Fleury roi de Prusse et le comte de Périgord en prison. — Dn serrurier et la charrette du duc d'Orléans. — M'"^ Boireau, Fleury et le capitaine de vaisseau.

Le comte de Cobentzel aimait surtout à rire lorsqu'il était, comme il le disait, habillé en polisson, c'est-à-dire lorsqu'il laissait dans sa voiture une vingtaine de cordons et de plaques et qu'il n'en gardait que deux ou trois, ce qui, avec son immense coiffure, son habit noir presque à la française , ses bas de soie, ses souliers à boucles de diamants, n'en faisait, comme on le voit, qu'une personne très peu solennelle pour aller courir dans les corridors de Montansier ou du Vaudeville. Mais le second consul avait habitué Montansier à entendre rire des tètes coiffées à l'oiseau royal, et ma loge du Vaudeville ayant une entrée et un escalier particuliers par la rue de

Chartres, l'inconvénient disparaissait pour l'ambassadeur et ne devenait plus pour nous qu'un motif de gaieté de plus.

C'est une chose remarquable que le changement qui s'est opéré dans les petits théâtres de Paris. Ce changement tient particulièrement à l'époque. C'est aussi une partie de la littérature que les vaudevilles et les opéras. Quant aux pièces d'un ordre plus relevé, la chose ne fait pas un doute. Il est donc essentiel de faire observer les nuances d'abord, puis le changement absolu survenu dans la littérature théâtrale depuis 1799. Sans doute, nous venions de passer par des épreuves bien difficiles. Mais ce n'était qu'une effrayante fantasmagorie, un cauchemar fatigant, et nous n'épousions aucune des positions qui s'offraient fugitives à nous. Lorsqu'elles devinrent plus riantes en 1800, 1801 et 1802, nous nous retrouvâmes dans l'état heureux que nos pères connaissaient et que nous aspirions à partager. Le Vaudeville se remit à chanter, mais il reprit son couplet, son refrain interrompu et n'alla pas se mettre en quête pour trouver des sujets dans Plutarque et dans Tite- Live, et dans les Causes célèbres.

Pourquoi pas, s'ils font rire?

Oh! d'accord, il a mille fois raison alors, et dans les Causes célèbres il en est qui certes sont fort drôles, quand ce ne serait que celle du chanoine qu'on voulait empêcher de l'être, parce qu'il était trop petit, et hù qui se voyait géant, qui voulut plaider lui-même et pirouettait devant les juges, en leur disant : « Vous voyez bien que je suis grand et bien tourné. » Prenez des sujets semblables, mais non pas des catastrophes à faire pleurer à verse et

puis de ces noms si terriblement grands qu'ils sont eux-mêmes mal à l'aise sur cette petite scène du Vaudeville. Je sais bien qu'après tant de secousses, après des scènes dont la gravité se communique aux nourrices et aux mies et rend chaque jour le sourire plus rare même sur les lèvres de l'enfance, il faut que la littérature du théâtre, comme la haute littérature, nous donne des émotions capables de remuer l'âme engourdie sous les coups d'affections véritables ; et souvent les horreurs qu'un journal du matin vous a fait connaître vous font paraître bien fades la potence, les chevalets et même la roue de Mandrin. Je sais tout cela, mais je n'en dirai et je n'en répéterai pas moins que la chose est fâcheuse. Jusqu'à ce jour — il faut remarquer ce fait fort important — jusqu'à ce jour, nous avons toujours ri. N'importe dans quelle position, notre caractère, que nos envieux appelaient léger, ce caractère dominait tous les périls, narguait tous les dangers et riait au nez camard de la mort ^ . Certes, les trois années de la révolution sanglante

ï Je trouve qu'à cette époque désastreuse cette gaieté courageuse et presque insouciante était coupable. C'est à ce calme des victimes que leurs boui'reaux devaient leur plus grande force. Un homme de ma connaissance, assez malheureux pour se trouver surpris par la foule cruelle qui revenait de l'exécution de M™« Uubarry, entendait deux femmes du peuple dont l'une disait à l'aulre : « Comme elle a crié, celle-là!... s'ils criaient tous comme ça, je n'y viendrais plus!... » Il y a tout un volume de réllexions profondes dans ce mol dit avec toute l'insouciance de la barbarie...

Mon malheureux ami était lui-même proscrit à cette époque et, quoique sa tôle fùl presque mise à prix, il demeurait à Paris, se cachant sous mille déguisements. C'est M. Lageard de Cherval.

appelée révolution de 93 nous devaient apprendre à pleurer, ou il fallait y renoncer. Et en descendant les marches du tribunal révolutionnaire et sur les planches sanglantes, M. de Champcenetz demandait si Von pouvait se faire remplacer, comme à la garde nationale^ pour vingt-quatre heures seulement. Or donc, on riait sous les haches rougies de sang. On riait, comme la victime dormait à Venise sous les fers brûlants qui interrompaient son sommeil. Le Français doit rire pour vivre, comme l'homme doit dormir et manger. Ah ! qu'il faut qu'ils soient profonds, les malheurs qui l'ont ainsi changé! Car il ne rit plus, le joyeux Français, et s'il eut jadis des journées heureuses et plaisantes, son soleil de gaieté est couché... Quand doit-il se relever?

A l'époque de 1801, tous les étrangers qui arrivaient alors en France, à Paris, me faisaient cette remarque avec une sorte ce respect, du moins ceux dont l'esprit leur faisait comprendre la vérité du caractère national français. Je n'ai vu que les Anglais persister à juger notre gaieté par un côté mauvais.

Ce changement survenu depuis quinze ans dans notre humeur, tandis que la ligue, les horreurs des guerres de religion, les malheurs affreux de la France sous Charles IX, Henri III, les règnes tyranniques de Louis XI et de Louis XIV, et tant d'autres enfin, n'avaient pu l'altérer. Ce changement n'était pas encore opéré en 1801, comme je viens de le dire.

La folle de la maison m'a entraînée avec elle, Dieu sait où ! mais c'est une condition que le lecteur a dû accepter en commençant ces Mémoires, ainsi que je l'en ai prévenu. Ils sont mon œuvre, je les écris sans plan, sans manière. Les souvenirs viennent au bout

de ma plume, je ne l'arrête pas pour placer une époque dans son cadre régulier, de façon à ce qu'un jour, une heure se trouvent en concordance avec le Moniteur ou tel autre journal, ou tel autre livre. Ce n'est pas ainsi que je donne mes souvenirs. Je les appelle, ils viennent, mais sans ordre, et je ne pourrais m'astreindre à les classer autrement que par année. Cela me rend peut-être plus lente dans ma narration, mais aussi le lecteur voyage avec moi dans les temps que je vais retrouver. S'il en est qui soient sans intérêt, il doit le pardonner, en raison de la douleur que font éprouver une foule d'autres époques. Et cette douleur tuerait par sa violence quelquefois, si l'âme, toujours évoquée par ces souvenirs saignants, était contrainte de toujours comparaître à ce tribunal de la mémoire. Je l'ai éprouvé bien des fois depuis que la première ligne de cet ouvrage est tracée. Et je puis dire, oui, je puis dire : « C'est une question, c'est une torture. »

Mais pour en revenir au vaudeville, que nous avons laissé avec le plénipotentiaire allemand, vrai Sosie de Mirabeau, comme Sosie l'était de Mercure — car ici le dieu ne se sentait pas à la ronde comme chez le héros de la tribune — nous allions donc souvent avec lui aux petits théâtres. On demandait le matin un spectacle amusant, et l'affiche aussitôt annonç<iit : Piron et ses Amis, le Mariage de Scarron, M. Guillaume, les Deux Edmonds, ou bien Lantara, que sais-je? Enfin une foule de jolies pièces qui alors composaient le répertoire du théâtre de la rue de Chartres. On n'y voyait pas encore se développer ce goût pour la royauté, qui lui a pris depuis quelque temps, précisément depuis que les rois passent de mode. On

n'avait pas besoin d'aller consulter le nom annoncé sur l'affiche, pour savoir quel est le souverain ou la souveraine que vous voyez se heurter les coudes lorsqu'ils veulent faire les beaux bras, chose à laquelle ils ne s'entendent guère, parce que la tradition toute joyeuse et toute naïve du Vaudeville, gai chansonnier, bon vivant, bon garçon, ne se retrouve pas du tout dans ces belles grandeurs qu'on nous donne depuis dix ans sur le théâtre de Chartres. Pour le Vaudeville, une tète à perruque vaut cent fois plus qu'une tête à couronne, à moins que ce ne soit le roi d'Yvetot, coiffé par Jeanneton d'un bonnet de coton, ainsi que nous le dit notre charmant Anacréon.

Je me rappelle qu'à l'époque joyeuse de 1801, le Vaudeville et le théâtre Montansier étaient montés admirablement bien en pièces, en acteurs et en auteurs. J'ai parlé plus haut du théâtre Feydeau et, sans revenir sur ce sujet, je dois pourtant rappeler un nom que la reconnaissance de ceux qui aiment à rire ne me pardonnerait pas d'oublier, c'est Dozainville. Quel excellent comique ! Quelle facilité pour se grimer, dans Une Folie, dans Maison d vendre, dans VIrato, dans une foule de charmantes pièces du répertoire de Feydeau! Il est impossible de ne pas placer Dozainville dans un rang tout à fait distingué. J'ai entendu, il y a quelques jours, dans une pièce à tiroirs jouée sur le théâtre du Vaudeville, parler de feu Dozainville comme d'un vieux toupet ennuyeux. Car cela seul doit être, puisqu'il était lié avec M. Prud'homme qui n'a pas certes la prétention d'être amusant, et le charmant talent de celui qui le représente reçoit même un reflet de plus par la perfection avec laquelle il nous montre un homme ennuyeux. Or, je

doute fort que feu Dozainville ait été jamais l'ami d'un homme qui faisait bâiller. M. Henri Monnier est, je crois, trop jeune pour avoir vu jouer Dozainville et il a peut-être eu sur lui des notions qui l'ont engagé à le prendre pour point de mire dans le rôle de 31. Prud'homme \ qu'il joue au reste parfaitement. Dozainville était un excellent comique. Il chantait horriblement mal, mais sa voix n'était plus d'aucune importance dès qu'il avait donné l'aperçu de son rôle. Ceux qui l'ont vu dans le vaudeville du Tableau des Sahines, ne l'ont certes pas oublié dans le rôle de M. Fadet, et je ris moi-même en me rappelant cette figure vraiment unique, lorsque à la question : « Monsieur est-il poète? » il répondait : « Non, monsieur, je suis Champenois. »

Et dans Maison à vendre, toute cette scène dans laquelle le roi de Feydeau, EUeviou, lui donnait au reste la réplique d'une manière tout aussi inimitable, lorsqu'il parlait du rideau de peupliers, du ruisseau détourné.

Et le voisin monsieur!... et le voisin!... Il faut

1 M. Henri Monnier possède un talent fort remarquable que je voudrais voir mieux apprécié. Il est si rare de rencontrer autant de choses réunies pour former un bon acteur ! Voilà pourquoi EUeviou était parfait. C'est qu'il était en même temps homme du monde, que ses manières étaient celles d'un mauvais sujet, mais de bonne compagnie. Je n'ai pas besoin d'ajouter que je veux être comprise et que, en disant ce mot d'exigence pour de « bonnes manières », je n'entends pas bannir la franche et bonne gaieté et surtout ce qui est naturel. Ce qui le prouve, c'est que M. Henri Monnier joue dans la perfection les deux derniers rôles de sa pièce à tiroirs. La mère Pilou et le marchand de bœufs sont crayonnés et coloriés de main de maître. Le marchand de bœufs est au-dessus de tout éloge.

avoir vu la figure maigre, allongée, l'air piteux du voisin, pour se faire une idée de l'excellent acteur. C'était alors, comme je persiste à dire que c'est toujours, le véritable comique que celui-là.

Pour le vaudeville, je ne l'ai vu que décroître, le pauvre petit. Fanchon la vielleuse est la première pièce qui lui porta une atteinte funeste. Avec elle arrivèrent au Vaudeville le faux goût, la fausse gaieté, la prétention. Ce n'étaient plus ces bons et spirituels vaudevilles, fins et malins, au refrain joyeux, à la réplique mordante, cette foule de petits chefs-d'œuvre dont chaque couplet restait dans la mémoire.

La Comédie-Française avait également à cette époque ses jours d'une gloire radieuse. Talma, Lafont, Saint- Prix, Monvel, dont les derniers moments dramatiques redoublaient les regrets qu'il nous faisait éprouver en le voyant quitter la scène. Quel talent admirable ! quelle diction toujours juste! Talma est le seul qui ait joué Auguste comme Monvel l'a indiqué. Je ne puis rendre quel effet cet acteur a produit sur moi la première fois que je vis Cinna joué d'une manière aussi parfaite. Monvel remplissait le rôle d'Auguste, Talma celui de Cinna et M"* Piaucourt celui d'Emilie. Elle était encore admirable et belle dans ce rôle d'une Romaine altière qui n'a de l'amour que la juste faiblesse qui lui fait promettre son cœur à celui qui vengera sa patrie opprimée et avilie par l'esclavage. Talma fut sublime dans Cinna, notamment dans la scène où il vient rendre compte à Emilie des dispositions des conjurés ; il fut surtout applaudi avec excès au moment où il dit :

Et sa tôte à la main demaDdant son salaire.

Il tenait derrière lui un casque à crinière rouge. Il avança alors la main, et l'effet de ce casque fut tellement violent, que plusieurs femmes poussèrent des cris. C'était un essai que voulait faire Talma. Les avis furent partagés. Les uns prétendaient que tout est permis quand la chose réussit. Les autres disaient que ce n'était qu'une jonglerie indigne de la haute tragédie. C'était bien aussi mon avis. Je trouvais qu'il en était de cela comme d'un drap mis au bout d'un bâton pour effrayer des enfants. La chose fait effet la première fois, et la seconde on en rit. Je ne pense pas que Talma ait renouvelé cet essai. Voilà pourquoi 'en parle ici. Il fut du reste admirable dans tout ce rôle de Cinna. C'est de cette époque que date sa réforme dans laquelle Geoffroy lui fut d'un grand et utile secours.

Mais qui fut sublime dans son rôle? Ce fut Monvel. Non, je ne verrai jamais jouer Auguste comme Monvel me le représentait. C'était lui. Bien certainement, Auguste n'a pas délibéré autrement, avec un accent différent de celui de l'excellent acteur, lorsque, raisonnant de sa position avec Livie, nous voyons ce qu'ils se dirent tous deux dans le Traité de la Clémence de Sénèque. Le monologue était dit d'une façon vraiment admirable. C'était Octave le maître du monde, mais Octave maître aussi de lui-même. Sa parole n'était ni vulgaire ni trop relevée. La scène entre l'empereur et Cinna fut surtout applaudie avec transport, parce que Talma et Monvel furent tous deux admirables. Cette représentation est une de celles où j'ai éprouvé le plus grand plaisir.

La tragédie avait encore un grand nombre de sujets distingués. Larive quittait le théâtre dans une

époque encore brillante pour sa gloire. Je lui ai vu jouer Philoctète, la plus classique, la plus grecque de nos pièces tragiques peut-être, et cependant intéressante.

Larive était bien beau dans ce rôle de Philoctète.

Puis venaient les femmes ; c'étaient M'^^ Raucourt, M'"' Vestris, M'^" Fleury, M'"' Georges, M"'= Duchesnois, M"° Volney, M"^ Bourgoin. Les débuts des quatre dernières étaient tout récents et agitaient encore toutes les factions de la société de Paris. Mais les trois premières étaient trois anciens piliers de la Comédie-Française''. Le talent de M"® Raucourt n'a pas besoin de mes éloges pour être dignement connu et, malgré plusieurs défauts assez marquants, les deux autres nous rendraient encore bien fiers si nous pouvions les avoir aujourd'hui.

Les feuilletons du Journal des D ébat s, rédigés k cette époque par Geoffroy en ce qui concernait la partie théâtrale, ont donné les détails des combats qui furent livrés dans le temps à l'occasion des débuts de M""* Bourgoin et Volney. M"^ Volney avait pris dès les premiers jours une attitude de victime qui lui donnait une manière de suppliante à laquelle Geoffroy, qui aimait assez qu'on s'humiliât devant lui, ne sut pas résister. Malgré l'uniformité et la lourdeur du débit, il prit parti pour M"* Volney et, quelque rempli que fût

1 L'une, M"* Vestris, avait un débit froid, lent, et puis une prononciation défectueuse. Elle avait de la peine à prononcer les r. Néanmoins elle avait un talent au-dessus de l'ordinaire. Quant à M"« Fleury, elle avait de la chaleur dans le débit, elle disait juste ; mais sa tournure était tout à fait disgracieuse. Elle était tellement courbée en deux qu'on l'appelait V Accent circonflexe.

son feuilleton, il trouvait toujours moyen d'y ajouter un petit alinéa pour sa protégée et un grand coup de griffe pour Voltaire. L'un était aussi sur que l'autre et ne faisait pas plus de mal au mort que de bien à la vivante, car, avec toute la déférence possible pour les jugements de l'aristarque de notre scène, il éiait hors de sens de vouloir trouver du talent dans une voix pleureuse dont l'accent sourd et tout à fait bouché par intervalle semblait appartenir à une tète dont le nez aurait eu un polype. Et, pour le dire en passant, la grosseur de celui de la débutante pouvait autant le faire croire que sa voix sourde, que Geoffroy gratifiait du surnom de voix avec des larmes. M"' Bourgoin avait des rôles dans lesquels elle était excellente. Et puis, comme elle était jolie ! Quel charmant visage ! Ses yeux sont les plus beaux que j'aie jamais vus. Ensuite elle avait un avantage sur sa rivale, elle jouait fort bien la comédie. M"* Volney s'en mêlait aussi dès cette époque ; elle avait choisi pour ses débuts des rôles dans quelques vieilles pièces de Fagan, de Dufresny. Je ne me rappelle pas le titre, mais je me souviens fort bien de m'ètre grandement ennuyée à tous les débuts de M"* Volney, et pourtant alors ce ne pouvait être que d'instinct.

On a beaucoup parlé des débuts de M"° Bourgoin, en attribuant une partie de leurs succès à la protection que lui accordait le ministre de l'intérieur. Il n'est jamais venu en pensée à qui que ce fût que M"" Volney pouvait aussi être protégée. La chose est pourtant réelle et, pendant plusieurs années, elle le fut d'une manière assez positive pour avoir la certitude d'être applaudie, quelle que fût la manière dont elle jouât. Je

crois même qu'elle l'était en ne jouant pas du tout ■" .

Mais un domaine qui était bien riche en beaux sujets, c'était celui de la comédie. L'inimitable M"* Mars était alors dans la fleur parfaite de son talent. Elle était déjà ce que nous la voyons encore aujourd'hui, un diamant sans tache et sans défaut. M"^ Contât, qu'on appelait toujours ainsi, bien qu'elle fût M"* de Parny, embellissait notre scène comique et nous faisait passer de déhcieuses soirées lorsqu'elle jouait la comtesse du Mariage de Figaro et qu'elle nous montrait cette même Rosine dans la Mère coupable. Elle était charmante aussi dans les Femmes savantes, le Tartufe, le Misanthrope et une foule d'autres pièces qu'on ne peut plus jouer parce que notre théâtre est désert. Venait ensuite M"* Devienne, inimitable soubrette à la parole mordante, au sourire malin, au regard effronté, à la tournure agaçante. Puis les mères étaient faites par M™^ Lachassaigne, M"* Thénard. Trouvez aujourd'hui une M""^ Pernelle comme M"' Lachassaigne ! Il y avait aussi M"* Mézeray, mais j'avoue que je n'ai jamais pu la trouver bonne dans aucun rôle, non plus que M"" Mars aînée et M"* Contât cadette-.

Les hommes étaient encore plus riches en beaux talents. A la tète de tous, nous étions fiers de Fleury. Mole venait de se retirer au moment de mon mariage et je ne le vis que deux ou trois fois. J'avoue que je ne pus trouver en lui ce talent si vanté. Il avait des mouvements brusques et le bourru bienfaisant

1 11 y a, je crois, à Paris une tamille qui possède de curieux documents à cet égard-là et qui peut en répondre avec connaissance de cause, ceci ayant môme eu un triste résultat.

* Celle qu'on appelait Mirai Contât.

se rencontrait bien plus que le doux et bon célibataire. Il faut dire aussi, pour expliquer ma prévention contre Mole, que je l'ai vu un jour à l'Opéra jouant le rôle d'Auguste dans China. C'était, je crois, pour un bénéfice à lui... L'Auguste de Cinnal mon rôle favori ! . . . ce rôle consacré par l'admirable Monvel ! J'avoue que je n'ai jamais pardonné à Mole la façon burlesque dont il a joué ce superbe rôle. C'était une parodie, et une parodie sans gaieté. Il n'y avait que du ridicule qui n'était pas plaisant, si ce n'est pourtant la figure et la tournure de Mole, Comme il était habitué à sentir à ses oreilles cette paire d'ailes d'oiseau royal poudrées et pommadées selon l'usage, il secouait de temps en temps la tête, tout étonné qu'il était de trouver sur son chef une guirlande de lauriers, ou la couronne impériale si l'on veut. C'est qu'en vérité il avait si peu l'air d'un empereur, que je ne puis, même en souvenir, lui mettre cette couronne. Et puis tous ceux qui l'ont connu peuvent se rappeler son bras droit auquel un tic assez désagréable faisait faire le mouvement d'un marteau de porte qui s'élève et retombe? Ce mouvement était toléré dans la comédie, mais pour la tragédie la chose était impossible. Aussi les deux mille personnes contenues dans la salle de l'Opéra applaudirent-elles le Mole de dix ans en arrière, car pour celui qui nous fit endurer le supplice de cette représentation quasi comique, quasi tragique, il n'y avait pas moyen. Ce même jour on donna pour petite pièce le Babillard, jolie bleuette remplie d'esprit, dans laquelle Mole nous fit grandement oublier l'empereur travesti. Ce n'était plus l'homme ridicule, c'était l'homme plaisant. Et l'on riait de bon cœur surtout en lui entendant dire :

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS 45â

— Savez-vous bien, mesdames, que j'ai joué dans les Fureurs d'Or este ?

Après cette belle représentation il s'éteignit peu à peu et l'éclat des renommées naissantes acheva de le mettre tout à fait, sinon dans l'oubli, tout au moins dans une grande obscurité. Quant à moi, je dois m'accuser de mauvais goût peut-être, mais je n'ai jamais pu voir en lui un bon acteur. Il avait un débit emphatique, exagéré, une parole souvent lourde et jamais naturelle dans son accent, même dans les phrases les plus simples. Quelle différence de lui à Fleury ! Voilà une tradition à suivre ! Fleury était un des acteurs de la Comédie-Française qui m'ont fait le plus de plaisir. Je ne lui ai jamais entendu dire un rôle autrement que juste et de bons sens. La chose est d'autant plus remarquable dans mes souvenirs^ que Fleury jouait dans la même semaine et avec le même talent le rôle de l'Homme à bonnes fortunes et celui du Tartufe, le rôle du Colonel du cercle et celui du Philosophe marié. Et puis, quelle parfaite manière, quelle tenue sur la scène ! Il y portait ce qu'il possédait, au reste, un ton excellent, des façons d'homme de bonne compagnie, non pas de cette bonne façon d'aujourd'hui, qui se trouvait, il y a vingt-cinq et trente ans, parmi les palefreniers et les garçons épiciers. A cette époque les hommes bien élevés ne fumaient pas dans la chambre de leur femme, parce que c'est une sale et dégoûtante chose. Ils lavaient leurs mains. Quand ils allaient diner ou passer la soirée dans une maison, ils en saluaient la maîtresse en entrant ou en sortant, à moins qu'ils ne fussent distraits au point de se croire dans une auberge. Ils avaient encore le soin de ne pas tourner les épaules en parlant, de

façon à mettre leur dos et tout ce qui s'ensuit à la portée du nez de leur amphytrion. Ils causaient d'autres choses que d'une éternelle politique sur laquelle personne n'est jamais d'accord et qui leur donne mille occasions de dire des sottises stupides, ce qui en vérité n'est pas nécessaire pour beaucoup d'entre eux. Il résulte de ces sottes disputes politiques que la désunion se met dans des familles, que de longues amitiés se délient, que des haines même prennent naissance dans de pareilles luttes. L'expérience aurait cependant été assez utile, en ce sens qu'elle dit à ceux qui discutent et surtout à ceux qui disputent, que jamais on ne ramène à son opinion, et qu'on n'est jamais ramené à celle d'autrui, lorsque toutes deux sont diamétralement opposées. Un homme de beaucoup d'esprit (1) disait dernièrement qu'on ne pouvait disputer que lorsqu'on était de même opinion, et il a raison.

Aujourd'hui le monde m'ennuie et me fatigue. Ce n'est pas que j'aie la prétention de valoir mieux que lui, mais retirée depuis quinze ans dans une solitude que j'ai embellie et que quelques vrais amis m'ont rendue chère, j'aime ce repos, ce calme et n'en veux pas sortir. C'est donc sans prévention que je juge, du port oîi je suis retirée, de l'effet produit sur les mœurs en général par cette révolution dans les habitudes de la vie. Je la crois plus grave qu'on ne le pense d'abord . Les impressions effacées sont remplacées par d'autres, ditron ; voilà tout. Les nouvelles ont-elles l'avantage? Je ne le pense pas. La morale olle-mème n'en est que plus relâchée. Les

(1) M. Ballanche.

caractères en reçoivent une atteinte profonde, et ceux qui sont attaqués ne savent d'où leur vient le mai. Ils s'ennuient, rôdent dans les coulisses des théâtres des boulevards, ou bien font la belle conversation avec une marchande de gants ou de bretelles qui aura de belle joues blanches et roses, de gros doigts écarlates. Ils lui donneront une bague d'écaillé noire en disant une grosse balourdise. De tout cela résulte une désunion de société, une manière qui, chaque jour, devient plus grossière, pour dire le mot textuellement; et pour le bien, il est nul et de toute nullité.

Je sais bien qu'il est encore quelques jeunes gens qui demanderont avec dédain quelle est la classe que j'ai voulu peindre. Il y en a encore un assez grand nombre qui font faire un habit par mois, qui changent de chapeau deux fois par semaine, qui mettent deux paires de gants par jour, qui ne fument que le matin en prenant leur thé, et qui ont renoncé à fumer leur cigare au milieu de la rue, comme je l'ai vu faire de mes yeux à M, de Béhague, dans la rue Blanche, il y a quatre ans. Mais la conclusion de mes jugements n'en est pas moins la même. Je n'ai pas la prétention ridicule de tout renfermer dans le cercle de mon époque de jeunesse. Mais enfin les hommes qui composaient notre société, il y a trente ans, étaient les fils d'une révolution entièrement destructive de ces manières aimables qui donnent un charme indicible aux relations de la vie habituelle. Et pourtant ces mêmes hommes qui ne s'absentaient de nos salons que pour aller coucher sur la dure, dans un bivouac, bravant tous les éléments, toutes les fatigues, revenaient parmi nous pour faire voir le caractère français d'alors, ce caractère qui s'altère chaque

jour, dans toute la plénitude de sa grâce vraiment chevaleresque. Encore convalescents de blessures graves et même douloureuses, les jeunes généraux, les colonels, les officiers, toute cette belle et vaillante troupe dorée qui entourait l'empereur et ses principaux officiers, venait danser, causer et rire pendant les trois ou quatre mois de repos que leur donnai; leur chef, avec cette gaieté franche, cette urbanité qui avaient toutes deux survécu à nos désastres ré* volutionnaires. Sans doute, il y avait des hommes grossier:? dans cette foule. J'en ai même cité quelquesuns, comme le maréchal A... Mais, je n'en persiste pas moins à dire qu'à cette époque il existait une véritable politesse. Un homme mal appris était remarqué, et bientôt l'espèce de paiianisme dans lequel il tombait devenait son véritable précepteur. « Mais à quoi bon? » me demandera d'un air doctoral un homme qui se trouvera blessé de mon jugement.

A beaucoup plus de choses en bien que vous ne pouvez le croire et, j'ajouterai, à beaucoup plus de bien réel pour le pays même en matière politique. Rien n'est plus fort dans des temps d'orage que l'union et l'accord parfait fondés sur de l'amitié et de la confiance, sur ces longues habitudes appelées avec raison une seconde nature. C'est là que se trouve le dévouement, qualité ou plutôt vertu qui devient chaque jour plus rare parmi nous. Ce n'est pas en femme que je vois ce que je présente. Depuis longtemps mes illusions sont détruites en partie et remplacées par des choses positives, n'ayant pas de rapport avec cette question. Je n'y mets donc aucune couleur romanesque, mais j'y place toute mon expérience. C'est un guide et un fanal qui trompent rarement.

Je pourrais ajouter aussi que rien n'est plus opposé au propre bonheur de ceux qui ont repoussé loin d'eux cette vie sociale dont l'image n'est plus qu'un souvenir effacé. Il faut savoir combien il est doux, amusant même pour un jeune homme, en rentrant chez lui après avoir été à l'Opéra, aux Bouffes, au Vaudeville ou à tel autre spectacle, de trouver dans le salon de sa mère des jeunes femmes, des jeune& filles, riant, causant, faisant de la musique; d'autre» dessinant autour d'une table, tandis que des jeunes gens de bonne humeur, gais sans mauvais ton, parce que la chose est possible, racontent de bonnes histoires, jouent des proverbes, dansent une contredanse. Et tout cela n'empêche pas de jouer au billard, de boire du punch, de s'amuser. Et on mène cette joyeuse vie jusqu'à deux, trois heures du matin. Cette manière de vivre quotidienne, générale, ne vaut-elle pas mieux que l'isolement glacial que l'on trouve dans ces mêmes maisons qui pourraient être si agréables? De ce rapprochement journalier résultent des liaisons durables, des amitiés profondes ; de cette union, il naît obligatoirement une confraternité qui se retrouve avec fruit au jour du péril. Les souvenirs sur lesquels elle repose sont plus forts et plus difficiles à repousser que ceux qui ne présentent qu'une salle enfumée par la vapeur de trente cigares, fût-elle la salle de billard ou le salon de l'homme le plus riche de Paris, si cette salle n'est habitée que par des têtes masculines parlant haut, disputant et s'enrouant à force de crier pour accabler une cause que la veille encore ils défendaient.

Si la morale recevait un grand bien de cette innovation, il faudrait s'y conformer et la subir. Mais où m. 2u

est-elle la morale elle-même? j'avoue que je la cherche, et que non seulement je la cherche en vain, mais que je trouve en sa place du vice enlaidi de sa nudité. Il n'a rien d'aimable, le vice par lui-même, et, en vérité, il faut avoir une grande vocation d'aller à sa recherche, pour le prendre ainsi dégagé de tout charme. On me dira peut-être que c'est là que gît la morale et que le vice ainsi pratiqué doit finir par inspirer du dégoût. A la bonne heure, cela se peut. Depuis que les saint-simoniens se mêlent de prêcher la morale, elle se présente sous tant d'aspects qu'il est possible que celui-là en soit un. Nous verrons. Car, en effet, tout vient à point à qui peut attendre.

Cette vagabonde d'imagination qui fait toujours du chemin plus que sa conductrice ne veut lui en laisser faire, vient encore de promener sa folie par delà ses limites. A propos de Fleury, je parle des gens mal appris, et pourtant il n'y a guère de rapport; c'est par le contraste. Mais puisque je suis revenue à Fleury, il faut que je consacre ici quelques lignes au souvenir de son charmant talent.

Fleury, ainsi que peuvent se le rappeler ceux qui ont eu la bonne fortune de le voir jouer, n'avait pas une jolie figure. Elle n'avait même, je crois, jamais été mieux que je ne l'ai connue, à ce que j'ai entendu dire à M. le comte de Périgord, qui avait pour Fleury une estime et une amitié qui faisaient l'éloge de l'homme de talent et du grand seigneur. Il n'était pas très grand, mais sa taille était bien prise et d'une proportion d'ailleurs parfaitement propre à la scène, où l'on sait qu'une trop haute taille est désavantageuse. Il était d'une grande recherche dans sa mise. Il avait un soin extrême de sa personne, de sa coif-

fure, de sa chaussure. Les souliers de maroquin noir à talons rouges, à boucles de diamants, les habits d'un grand prix, les dentelles les plus belles, des bijoux précieux, tout cela était strictement de la toilette de Fleury. Lorsqu'il paraissait en robe de chambre, comme cela arrivait dans Y Homme à bonnes fortunes ou dans le rôle de don Juan, cette robe de chambre était d'une étoffe précieuse. Tout en lui retraçait avec une gi'ande vérité l'homme de cour de 1184 à 1789, et même des années antérieures. Gomme il jouait dans V École des bourgeois! Quel admirable talent! Eh bien, voilà des pièces charmantes, remplies de traits aussi malins que spirituels, qu'il est impossible de jouer. Il n'est pas aisé de trouver un acteur qui se moque de M""^ Abraham, et qui puisse s'en moquer. Mais un des triomphes de Fleury, c'était le rôle de Frédéric dans les deux Pages. On sait à quel point le prince Henri fut saisi en voyant arriver sur la scène un homme qui n'était pas son frère et qui pourtant parlait, marchait, se mouchait, agissait en tous points comme son frère ! Des personnes qui ont vu Fleury à cette époque, jouant le rôle du roi de Prusse dans les deux Pages, et qui avaient vu le grand Frédéric peu de temps auparavant, m'ont assuré que Fleury jouait ce rôle dans une perfection que Garrick lui-même ne pouvait surpasser. Et ce masque dont il couvrait pour ainsi dire ses traits, lui était fourni par un jeu do muscles tout à fait son ouvrage, et nullement le résultat de rides ajoutées avec un pinceau ou toute autre manœuvre usitée au théâtre. Et voici comment je l'ai su. M. le comte de Périgord, dont je viens de parler, fut mis en prison pendant la Terreur, ainsi que je l'ai dit dans les premiers volumes de ces Mémoires. A

cette époque, le talent subissait aussi non seulement l'ostracisme, mais la prison et la mort. Tout ce qui composait la Comédie-Française fut jeté dans des cachots et dévoué au supplice, comme l'était alors toute aristocratie, c'est-à-dire toute personne au-dessus d'une autre, quelle que fût sa supériorité. Lorsqu'il y avait de l'argent, cela n'était que mieux, mais la chose n'allait pas moins si elle s'en trouvait dépourvue. Ainsi, le jour de l'exécution, je crois, de M. le duc d'Orléans, il eut pour compagnon, dans cette heure terrible, un serrurier qui avait été dénoncé, condamné, parce que le président de sa section était aussi un serrurier et qu'il posait moins de sonnettes que lui. Oh ! le beau temps que celui-là !

Quoiqu'il en soit, la Comédie-Française était sous les verroux. M"' Contât- Armand, M"* Dazincourt, M"®!\Ipzeray, toute la Comédie-Française enfin avait été décrétée d'accusation et, lorsque M. de Périgord entra dans sa prison, il fut douloureusement surpris en retrouvant, dans ses compagnons de malheurs, ceux qui avaient si souvent provoqué sa gaieté. Mais on sait que les Français la retrouvent même à côté de la mort, et ce n'était pas l'ami, le compagnon du maréchal de Saxe qui devait manquer à la coutume. Toutes les fois que le vieux comte rencontrait Fleury dans les sombres corridors de leur triste demeure, il s'arrêtait devant lui en disant : « Comment se porte Votre Majesté. »

— Et à l'instant même, nous disaitM.de Périgord, j'avais devant moi le roi de Prusse, tel que nous l'avons revu dans les .'/^î/.rPa^^s, tel qu'il était à Potsdam deux ans avant sa mort, le dos voûté, et cependant l'aspect imposant, le même jeu de visage, le

même aspect. Et tout cela s'était opéré en quelques secondes, dans le coin humide d'un cachot, à la lueur du peu de jour que donnait une lucarne grillée, et lorsqu'un guichetier pouvait vous interrompre en vous disant: « Allons, citoyen ! marche au tribunal révolutionnaire », c'est-à-dire à la mort.

Il y a sans doute un grand talent de l'artiste dans cette présence toujours active du jeu de ses traits et du changem.ent de toute sa personne. Mais je crois que l'homme avec la fermeté d'âme qui lui permet de jouir de ces mêmes facultés au milieu du danger est plus à admirer encore que l'acteur.

Ceux qui ont connu Fleury savent aussi combien il était bon père, estimable ami et excellent camarade. Mais quoiqu'il honorât son métier, il n'a jamais voulu que ses enfants suivissent la même carrière que lui.

— Je l'ai parcourue par des routes bien riantes et toujours bordées de fleurs, me disait-il un jour ; mais les épines que ces fleurs-là cachent au public sont bien aiguës dans leurs piqûres. Je dois en éviter la douleur à mes enfants.

Son fils, comme on le sait, est un de nos officiers de marine les plus distingués. Sa fille, qui a été parfaitement élevée, a épousé M. Boireau, médecin des eaux de Néris.

Page 1