‹ Mémoires de Madame la duchesse d'AbrantèsChapitre 32 sur 58 · III · texte numérisé non relu

III

tesse d'Escarbagnas et n'attendait que l'impératrice pour monter en scène. Il se regardait coraplaisamment dans une grande glace qui lui donnait le reflet d'une figure dont peut-être la seconde ne s'est jamais vue depuis, souriait à ce visage hétéroclite, ajoutait une mouche, jouait de l'éventail, élargissait encore ses paniers et répétait les passages les plus marquants de son rôle. C'est alors qu'on vint lui annoncer l'arrivée du courrier de Vienne. Il répondit qu'il le verrait le lendemain matin; que, quant à présent, il était bien autrement occupé; qu'il lui conseillait de s'aller coucher et au lendemain les affaires.

Mais le jeune homme était un nouveau venu dans la partie, il faisait son devoir en conscience. Son ordre portait de faire diligence et d'arriver à Pétersbourg, à quelque prix que ce fût, tel jour avant minuit. Ce jour c'était celui oij il se trouvait. Il était arrivé et il voulait parler à l'ambassadeur. Il le dit très haut et fit du bruit. Un des secrétaires de l'ambassadeur fut le dire à M. de Cobentzel.

— Ah ça ! que veut donc cet entêté-là? Il a donc le diable au corps ? Eh bien ! faites-le entrer.

Le secrétaire d'ambassade, accoutumé aux folies de son ambassadeur, ne fît pas un seul instant la réflexion qu'il fallait prévenir l'homme qu'il introduisait dans un cabinet, en lui disant : « Voilà M. l'ambassadeur, » et qui se trouve en face d'une femme habillée comme les portraits de ses grand'raères, qui s'avance vers lui en minaudant et qui, tout en mettant une mouche sur une grosse joue couverte d'un pied de rouge, lui dit, en avançant l'autre main :

— Eh bien, monsieur, voyons les fameuses dépêches !

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Le courrier se retourne au lieu de répondre, car il veut l'explication de l'étrange spectacle qui s'offre à lui. Mais le secrétaire est sorti après l'avoir introduit, la porte est refermée et il se trouve seul avec la burlesque vision.

— Je veux parler à l'ambassadeur, s'écrie le jeune homme dont la tête, échauffée par la fatigue de plusieurs jours d'une course rapide, est au moment de se perdre en voyant un masque se jeter sur le paquet ministériel et tenter de le lui arracher en criant :

— Le voilà, l'ambassadeur! C'est moi qui suis l'ambassadeur !

Et il le tirait à lui de toutes ses forces.

Le jeune Viennois était robuste. Il tint ferme et défendit le dépôt qui lui était confié. Mais, commençant à s'effrayer, il appela au secours, voulant toujours son ambassadeur et refusant opiniâtrement de le reconnaître sous cette mascarade. C'est en vain que le comte de Cobentzel courait après lui dans le cabinet, en lui expliquant pourquoi il avait mis ce jour-là sa belle robe de brocart et sa jupe de gros de Tours, l'autre aurait plutôt compris du grec. Enfin, le comte désespéré lui dit :

— Eh bien, tu vas le voir, entêté, ton ambassadeur !

Et passant dans sa chambre à coucher, il se fît ôter sa robe et sa jupe et revint trouver l'obstiné courrier en bas de soie blancs, souliers à talons, culotte noire et pouf en tète. C'était vraiment bien une autre affaire que mon uniforme de dragon et mes souliers blancs. Aussi le jeune courrier, persistant plus que jamais à croire que cet homme était fou, retint encore

plus fortement le paquet impérial et l'ambassadeur se fâcha sérieusement. Ce fut alors que, pour achever de le mettre en fureur, on lui annonça l'arrivée de l'impératrice. Le secrétaire d'ambassade expliqua au courrier diplomatique tout ce que la scène qui venait de se passer avait d'étrange et le détermina enfin à remettre au comte Louis de Cobentzel les dépêches dont il était chargé. Le comte les lut et, certes, elles faisaient un singulier prologue à la comédie qui allait être jouée. On lui annonçait que Beaulieu et Wurmser n'avaient pas un meilleur sort sur le Tessin que le prince Charles sur le Rhin. Le général Bonaparte, alors âgé de vingt-six ans, s'emparait de l'Italie, n'ayant avec lui que trente-six mille Français et battait le général Beaulieu malgré et peut-être bien à cause de ses soixanteseize ans, quoiqu'il eût cinquante mille hommes sous ses ordres. On prévenait aussi l'ambassadeur qu'il était de la plus haute importance de faire enfin déterminer la czarine à effectuer ses promesses et à mettre à la disposition des puissances ennemies de la France les armements de terre et de mer qu'elle promettait depuis si longtemps. On recommandait à l'ambassadeur de ne pas perdre une seule minute en retards inutiles, pour communiquer les nouvelles importantes à l'impératrice et aborder en même temps la question de l'armement.

Il n'y avait pas moyen de reculer devant un tel ordre. Le comte de Cobentzel le sentit, et je puis dire douloureusement. Mais le curieux de l'affaire, ce fut la façon dont il s'en tira. Il fit demander le ministre d'Angleterre, qui était, autant que je puis me le rap peler, le chevalier Withworth. L'Angleterre était alors au moment de signer avec la czarine un traité

de subsides et d'alliance avec la Russie. L'Autriche avait un intérêt intime à ne rien faire qui blessât la Grande-Bretagne et malgré toute la capacité de M. le comte de Cobentzel, il était bien aisé de montrer une sorte de déférence à son noble confrère.

Mais pour avoir une juste idée de cette entrevue, quelque rapide qu'elle ait été, il faut avoir connu les deux personnages. L'un, lord Withworth, était grand, parfaitement beau et bien fait, et avait une tournure et un visage de la plus noble distinction. Je n'ai ja mais connu d'homme représentant mieux que lui un état grand, prospère et impertinent. Toujours magnifiquement vêtu, même à la cour consulaire, on doit penser de quelle recherche il devait user à celle de Catherine II, dont le luxe oriental était presque magique.

Ce fut donc un étrange contraste à opposer à M. de Cobentzel, dont certes beaucoup d'entre nous se rap pellent aujourd'hui la figure et la tournure un peu burlesques, le tout embelli, pour la joie de ceux qui étaient présents à cette conversation, de l'agrément du costume de la comtesse d'Escarbagnas,

Lord Withworth reçut la communication de M. de Cobentzel avec la froideur polie qui lui était habituelle et, l'engageant à ne pas faire attendre l'impératrice, il fut la rejoindre pour lui expliquer la cause d'un retard qui n'était pas explicable à moins de dire la vérité. Je crois, sans en être bien sûre, que l'impératrice , dans son impatience d'apprendre plus en détail les nouvelles seulement ébauchées par l'ambassadeur d'Angleterre, fit demander le comte de Cobentzel et qu'il arriva avec sa robe, son pouf et ses paniers dans le cabinet où elle le fit appeler. Mais je ne puis l'affirmer.

Le comte de Cobentzel était fort aimable, de cette amabilité du temps de Louis XV, mais prise du mauvais côté, et ayant de plus tout l'inconvénient d'une naturalisation étrangère. C'était en conversation, en manières, ce que la littérature était dans les romans, au théâtre, la peinture dans les tableaux de Yanloo, de Boucher, et ainsi de tout le reste... même de la moralité et de l'immoralité qui s'en allaient professant toutes deux autrement que par le passé. M. de Cobentzel avait reçu cette tradition par une voie qui avait eu garde de lui donner de la simplicité dans son enseignement, c'était celle du prince de Kaunitz. Il portait dans sa personne une intention très marquée de lui ressembler, ainsi qu'au prince Potemkin. C'était la même frivolité, le même goût exclusif, abnégatif de toute autre chose pour lui que le monde. Et encore fallait-il ici faire une différence, car le monde, pour M. le comte Louis de Cobentzel, c'était la cour. Hors du cercle lumineux qui entoure cette brillante région, tout devenait chaos pour lui. Son esprit vraiment remarquable lui faisait cependant comprendre qu'il s'attachait aux noms qu'il entendait annoncer habituellement chez les ministres, un lustre glorieux qui valait des quartiers. Il le savait, le comprenait, mais l'habitude, cette seconde nature, le faisait souffrir de n'avoir pas à saluer M""" Lannes du titre de princesse. Et, pour ses oreilles aristocratiques, entendre appeler le chef d'un gouvernement, ciloyen, c'était un son parfaitement dissonnant avec toute harmonie sociale.

Du reste, il était bien spirituel et racontait une foule d'anecdotes sur la cour de Russie, toutes fort divertissantes. Il ne fut que passagèrement à Paris. Le comte de Cobentzel, qui y fut ambassadeur jus-

qu'à la rupture de I8O0, était son cousin, le comte Philippe de Cobentzel, J'en parlerai en son lieu. Jamais deux hommes ne furent plus dissemblables.

On pense bien que le jour où le premier consul parla à M. de Cobentzel de son histoire de la comtesse d'Escarbagnas, ce ne fut pas d'une manière aussi détaillée que je viens de l'écrire. Il la rappela seulement comme gaieté. Et je crois qu'il connaissait bien l'homme, car je ne m'aperçus pas que M. de Cobentzel en fût le moins du monde embarrassé. J'appris ensuite les détails que je viens de donner, de quelques Russes de la cour de Catherine et du cousin Philippe de Cobentzel lui-même.

La paix planait de nouveau sur la France et ramenait les beaux jours. Cette même année de 1801 vit signer à Florence le traité qui rétablissait l'union entre la France et la couronne de Naples. Sans doute, les souverains napolitains avaient été contraints par la force des circonstances à conclure une paix qu'ils ne pouvaient avoir dans leur cœur, car ils nous haïssaient. Mais, quel que fût le motif qui détermina cette alliance, elle eut lieu et donna une grande force à notre pouvoir dans le midi de l'Europe. Une particularité de ce traité entre Naples et la France, qui sans doute à cette époque fut à peine remarquée, fut la cession que fit le roi de Naples de l'ile d'Elbe, en même temps que de ses droits sur Piombino et les Présides. Ce nom de l'île d'Elbe, d'une île presque sauvage, au terrain de fer, passait alors presque inaperçu. Et treize ans plus tard, elle devenait le seul asile que le sort eut laissé au maître de l'Europe.

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