LETTRES AU COMITÉ DE CONSTITUTION
C'est parce que j'aime la liberté que je n'aime point votre Constitution; car je ne pourrais sans trahir l'une montrer pour l'autre un semblant d'attachement. Voulez-vous seulement qu'on obéisse à la loi, qu'on respecte Tordre public? Je suis dans cette disposition autant et plus peut-être que les zélateurs de la révolution ; mais les vices, très-démontrés pour moi, de vos nouvelles institutions ne me permettent pas de contribuer par mon assentiment à leur perpétuité. Si vous trouvez bon ce que je juge mauvais, nous ne nous entendons plus; toute explication est inutile, et vous n'aurez pas plus d'influence sur mes opinions que moi sur les vôtres. Mais si vous convenez que la Constitution est défectueuse, souffrez que je vous prouve qu'elle n'est pas seulement défectueuse, mais bien impraticable ; et alors n'exigez pas que ceux qui en sont convaincus se rangent du côté des gens qui n'aiment pas qu'on )e leur prouve; car si nous formions une paisible majorité , l'anarchie cesserait, et vous auriez un gouvernement raisonnable ; au lieu que dans votre système, les uns croyant, les autres faisant semblant de croire que vous pouvez être ainsi gouvernés, je n'aperçois plus de terme à nos calamités.
Prenez bien garde que je ne veux ni agression ni résistance à la loi, ni qu'aucun de ceux qui en sont mécontents s'oppose à son exécution. Je me plains, au contraire, de ce que votre Constitution s'oppose à ce qu'il y ait parmi vous aucun ordre certain, aucune harmonie sociale; je me plains de son exécu-
tion, même de la part de ceux qui l'ont faite, de ceux qui l'administrent et qui veulent la défendre. La différence de votre avis au mien est que vous voulez dissimuler cette vérité , et moi la constater; une autre différence, c'est que vous croyez qu'une telle Constitution peut tout régir jusqu'à ce qu'on la réforme, et moi je crois que vous ne pouvez en obtenir un gouvernement supportable qu'autant qu elle sera changée.
Voici comment je prouve cette assertion :
Je suppose que votre acte constitutionnel ne renfermât que ces paroles : Soyez justes; vous êtes libres et égaux en droits; vous n'auriez pas de Constitution ; car il faut pour cela que les règles de la justice et les moyens de la liberté soient déterminés.
Il est cependant certain que, si tous les Français voulaient fidèlement observer le précepte : soyez justes, on n'aurait point à craindre .ou à désirer un nouvel ordre de choses.
Eh bien! je ne doute pas que votre intention n'ait été d'çijouter au précepte les moyens d'exécution , quant à la pratique de la justice et au maintien de la liberté; mais si ces moyens sont impuissants ou dérisoires ; si , au lieu d'assurer la pratique de la justice et le maintien de la liberté , ils exposent journellement l'une et l'autre à une violation facile et impunie, il est clair que vous avez une mauvaise Constitution; et, quand même sa moralité serait bonne, ses moyens étant nuls, elle est impraticable.
Or, la partie morale de votre système législatif est inapplicable à une grande société; ses moyens politiques en désorganiseraient une beaucoup plus simple et moins nombreuse que la vôtre.
Vos bases sont l'égalité, la liberté et la plus grande extension possible de la liberté politique.
C'est ainsi qu'une société naissante et circonscrite dans un
petit territoire peut ordonner son organisation immédiatement
après le partage des terres. Une même somme de facultés et
de besoins, de talents et de propriétés est à peu près égale
pour fous ; il n y a point de raison pour graduer, dans une proportion différente, Texercice des droits politiques et l'influence de chaque citoyen sur la chose publique.
Mais si vous êtes un peuple immense , répandu depuis des siècles sur une grande partie du continent, corrompu parles jouissances du luxe et par les souffrances de la pauvreté; s'il y a parmi vous un petit nombre de propriétaires et un grand nombre d'hommes sans propriétés, alors vous êtes arrivés à ce tenne où vous ne pouvez plus, sans dissoudre la société, aligner tous les droits sur le droit naturel et primitif de l'homme social. Cet état primitif ne présente qu^un pacte simple et positif entre tous les membres de l'association, qui est celui-ci : Que tout soit égal entre nous; et il n'y a rien de fictif dans cette convention ; elle est fondée en droit et en fait au moment de la ^rmation de la société. Qu'arrive-t-il , au contraire, dans la marche progressive d'une société qui s'agrandit en vieillissant? C'est qu'il se forme chaque jour de nouveaux pactes entre ceux qui possèdent et ceux qui n'ont rien. Le riche dit au pauvre : Travaille pour moi et je te nourrirai; et cette convention nouvelle, qui détruit l'autre en fait et en droit, change tous les rapports primitifs, et fait reposer l'existence et Tordre de cette société sur une base fondamentale, qui est une puissance protectrice.
Or, de quels éléments composerez- vous cette puissance, si, d'une part, vous voulez maintenir le traité nécessaire : Tra^ vaille pour moi et je te nourrirai, et que de l'autre, vous reveniez au pacte primordial : Tout est égal entre nous ? N'est-il pas évident que, dans cette seconde période de la société, vous devez pourvoir avant toutes choses au travail, à la subsistance, à la tranquillité des non- propriétaires, et à la sûreté des propriétaires? Si donc, par une fiction dangereuse, vous rappelez légalité des droits de tous, ne sentez-vous pas que vou^dépouillez la puissance protectrice da ses forces morales, pour la réduire aux seules forces numériques? Et du moment que le grand
nombre des non-propriëf aires est devenu puissance publique, quel moyen vous reste-t-il pour maintenir le 'dernier pacte social : Travaille pour moi et je te nourrirai? Quel moyen vous rejste-t-il de protéger les propriétés?
Votre système législatif porte donc sur des bases antisociales, quoique le principe en soit puisé dans le droit naturel; mais vous savez que toute société politique, dès sa naissance, bien plus encore dans ses progrès, est une exception au droit naturel. Pour avoir perdu de vue cette vérité, les théoriciensphilosophes ont fait de vous des sophistes pratiques par la divagation de leurs principes et l'exagération des conséquences que vous en avez tirées. N'allez pas conclure de ce que je viens de vous dire que je veuille retrancher de la constitution d'un grand peuple le principe d'une égalité raisonnable et les solides avantages de la liberté politique ; mais croyez avec moi que l'extension inconsidérée de Tune et de l'autre les détruit. Vos nouvelles institutions en sont la preuve.
La seule égalité raisonnable à laquelle puissent prétendre tous les membres d'une grande sociétéest la liberté civile, la sûreté, la justice, la protection commune à tous ; sous tous ces rapports, le pauvre comme le riche, le faible comme le fort, l'homme simple et l'homme de génie, doivent être égaux devant la loi. Sous tous ces rapports, il ne peut y avoir exception ni préférence pour personne., sans qu'il en résulte oppression pour quelque individu; et le bonheur de chacun ainsi que la prospérité du corps social sont essentiellement attachés au complément inviolable de la liberté civile.
Il n'en est pas de même de la liberté politique : comme elle n'a d'autre objet utile que la conservation des droits respectifs, elle ne doit s'étendre qu'à ce qui est salutaire à tous, et elle doit être limitée en ce qui serait préjudiciable à plusieurs.
Ce qui est salutaire à tous dans une grande société, c'est une puissance protectrice ; l'anéantissement de cette puissance serait non-seulement préjudiciable à plusieurs, mais funeste à tous.
Ainsi, la première condition indispensable de la liberté politique bien entendue est de la faire concourir au maintien de la puissance protectrice, c'est-à-dire au gouvernement; si elle tend à l'affaiblir, elle agit contre elle-même, elle appelle l'anarchie et la dissolution.
Maintenant, pour déterminer selon ces principes l'exercice des droits politiques, et ne rien abandonner à une théorie incertaine de ce qui peut être fixé par des calculs positifs, placez-vous sur une éminence d'où vous puissiez apercevoir tous les membres d'une grande société, leur territoire et leur mouvement. Vous distinguerez d'abord les maîtres du sol, c'est-àdire les propriétaires; je les suppose distribués à raison d'un sur dix : ainsi, cent individus se trouvent répandus sur la propriété de dix ; la matière première de la subsistance de tous , c'est le sol : c'est la chose publique qu'il s'agit d'abord d'administrer, et ensuite de défendre.
Avant de prononcer sur la généralité, arrêtez-vous un moment dans l'intérieur de chaque propriété; entrez chez moi; j'y suis avec dix hommes qui sont mes hôtes, mes auxiliaires ou mes serviteurs ; j'ai traité avec eux pour assurer nos relations et nos services mutuels. Vous voulez qu'ils aient une garantie du traité? Voilà leur droit, leurs intérêts. Mais vous ne voulez pas qu'ils puissent gouverner ma maison, mes travaux, mes récoltes; vous, m'en laissez la direction. Supposez que cette explication préalable avec moi ait lieu dans le même instant avec tous les propriétaires : nous voilà réunis, et nous formons alors une puissance politique, la seule dont les éléments soient purs et homogènes avec l'ordre social, avec la véritable liberté civile et politique. Maîtres du territoire, nous avons intérêt à sa bonne administration et à sa défense. Moins nombreux que nos auxiliaires, nous avons intérêt à ce qu'ils éprouvent les avantages et sentent le besoin de la protection sociale : nous modifions donc l'exercice de notre liberté politique de telle manière que, s'ils ont moins que nous en influence sur nos
propriétés,' ils aient autant en jouissance de la liberté civile. Ainsi, notre premier soin sera de mettre la loi et la force publique au-dessus de tous ceux qui auraient l'intérêt ou la volonté de s'y soustraire. Pour y parvenir , nous sentons que, même parmi nous propriétaires, il n'y a que les plus sages et les plus indépendants qui doivent être appelés au conseil national; que la liberté et la sûreté du peuple consistent à pouvoir improuver, déterminer, changer les choix, mais en les soumettant à des conditions qui garantissent la confiance publique. Par exemple, nous ne reconnaissons pas pour propriétaires appelés à gouverner, à faire les lois, ceux qui ont une propriété quelconque, mais seulement ceux dont Texistence ne dépend d'aucun salaire ; car il serait absurde d'admettre à Texercice de la puissance suprême celui que ses habitudes et ses besoins auraient toujours subordonné à la volonté d' autrui. Ces modifications nécessaires, établissant une alliance graduelle entre les propriétaires et les non-propriétaires, donnent au travail et à l'industrie un poids immense dans la balance politique, en ce qu'ils sont cause et moyen de la propriété, qui est elle-même cause et moyen d'influence.
Sur de telles bases et dans un tel systèmcide politique , tout prospère, car tout est en harmonie ; les différentes parties de cette constitution se simplifient, s'organisent comme il convient aux mœurs, aux localités, à la population. S'il s'agit d'une grande nation, le gouvernement se concentre; car il faut que la multitude agisse toujours et ne commande jamais; il faut qu'elle n'éprouve aucune entravç dans ses moyens d'industrie, d'aisance et de bonheur; mais qu'elle rencontre partout des barrières contre ses erreurs et ses excès, qui commencent par l'anarchie et finissent par le despotisme. Voilà comn^ent je conçois la constitution d'un grand peuple, la seule qui puisse unir la liberté et l'ordre public; et voici ce que je réponds à vos objections :
Est-il juste, dites-vous, que les lois qui doivent régir vingt-
cinq millions d'hommes ne soient faites que par les représentants de la dixième ou de la vingtième partie, et que la majorité, qui forme la volonté générale, soit soumise à la minorité? Cette minorité serait donc le prince , et la majorité le sujet , tandis que la souveraineté réside incontestablement dans la collection d'individus qu'on ap[$elle peuple?
Non, cela n'est pas : vous avez fait un monstre de la volonté générale et de la souveraineté, en en déplaçant les éléments, en les supposant là où ils ne sont pas.
Il n'y a point de souveraineté sans territoire, et la souveraineté primitive n'a pu appartenir qu'aux possesseurs du territoire. La souveraineté déléguée n'a pu l'être que par eux; tous les droits politiques remontent à cette source, ou sont usurpés par la force. Ainsi, la société, dans son origine, dans ses progrès, dans sa durée, reposant sur le droit de propriété, elle se dissout, ou provoque un nouveau partage des terres, du moment qu'elle soumet le petit nombre des propriétaires, qui représentent la fédération primitive, au grand nombre des non-propriétaires qui y sont agrégés.
Vous dites que ceux-ci vont devenir les sujets, quoiqu'ils forment la majorité. Est-il plus juste qu'ils deviennent les maîtres de cette minorité à laquelle le sol appartient , et qui est ainsi dépositaire du titre primordial de la souveraineté? Examinez les chances de l'un et de l'autre système : Dans l'un, tout se déplace et se dissout ; le chaos va renaître ; tous les droits vont s'effacer et se confondre dans un seul, celui du nombre et de la force. Dans l'autre, tous les droits se maintiennent dans la pureté de leur origine ; car, les non-propriétaires étant aussi une puissance numérique, la souveraineté se modifie à leur égard de manière qu'ils en partagent avec les titulaires les charges et la protection. Ici, le pouvoir appartient à ceux qui ont à conserver; là, vous le donnez à ceux qui ont à acquérir. Les premiers ne peuvent jamais abuser autant que les seconds ; car s'ils ont, comme membres du souverain, avantage sur les
non-propriétaires, ils ont intérêt à ce qu'ils restent auxiliaires, et non pas ennemis; mais, dès que ceux-ci sont investis, comme majorité, d'une force indépendante, leur volonté n'a plus de frein. Rappelez-vous avec quel art cet inconvénient redoutable de la démocratie fut corrigée chez les Romains par la division du peuple en centuries, et jugez votre ouvrage d'après ceux des plus sages législateurs de tous les temps.
C'en est assez pour vous démontrer que cette constitution est impraticable dans ses préceptes; car elle ordonne le respect des propriétés, la pratique de la justice, l'obéissance aux lois, le maintien de la liberté, et elle livre tous ces trésors au caprice et aux fureurs de la multitude. Je l'ai prouvé par le raisonnement; je vais le prouver par les faits. Examinez Fétat du royaume, l'esprit, ou plutôt le délire de toutes vos assemblées, leur composition, celle des corps administratifs, des tribunaux ; les désordres, les excès qui se commettent chaque jour dans les villes, dans les campagnes, dans l'armée et sur la flotte. Les détails en sont si révoltants et si connus, qu'il est aussi douloureux qu'inutile de s'y arrêter. Quelle est donc la cause de tant de maux , lorsque vous venez de faire des lois qui commandent de faire le bien et lorsque vous avez constitué des pouvoirs pour l'opérer?
C'est que la partie morale de votre constitution en est la fable, et que ces moyens ne sont autres que des instruments d'anarchie. De tels moyens doivent produire la confusion des pouvoirs, et ils sont confondus ; leur avilissement, et ils sont avilis; l'influence absolue de la multitude, et cette influence est absolue. Je divise donc la constitution en deux parties : je réduis la première à cette déclaration : Soyez justes; la liberté^ l'égalité sont proclamées. La seconde consiste dans l'équivalent de cette autre déclaration : Que le peuple souverain fasse ce qui lui plaît, car nous n'entendons prendre aucune précaution pour faire respecter le gouvernement, pour rendre forts ceux qui doivent commander, et circonspects ceux qui doivent
obéir; que les plus turbulents, les plus auflacieux, les plus intrigants, parviennent à toutes les magistratures, à tous les emplois publics; car c'est pour eux que nous avons aplani toutes les routes, et nous ne les rendons difficiles que pour les hommes droits et honnêtes, qui ne savent ni émouvoir ni tromper le peuple; que les motions, les libelles et les clubs soient plus puissants que les lois ; car nous entendons que le délire et les fureurs des démagogues soient la loi suprême! Telle est, messieurs, non votre morale, mais votre tactique constitutionnelle, et c'est ainsi qu'elle s'exécute.
Vous croyez pourvoir à tout par ce que vous appelez vos principes. Tout ce qui est juste et vrai porte l'empreinte de l'éternité, et ce que vous avez produit en ce genre ne rappelle que l'enfance de la société. Dans toutes vos définitions de liberté, de souveraineté, dans cette multitude de lois que vous avez faites, on cherche des idées simples et justes. Celles dont vous vous êtes emparés, vous les avez dénaturées. Par exemple, c'était une idée juste que de déclarer que la souveraineté n'est pas la propriété d'un homme; que l'exercice en est primitivement délégué par la société; mais vous avez sur ce point égaré le peuple par des abstractions. Il existe dans la société un droit sacré, un droit souverain , qui devait être dans la conscience du peuple et jamais dans sa main : vous l'avez retiré de ce sanctuaire, vous l'avez exposé dans les places publiques. Vous avez fait de ce droit conditionnel un pouvoir absolu; vous avez dissuadé le peuple de la nécessité de l'obéissance, pour y substituer le besoin et l'habitude de l'indépendance. Ne deviezvous pas, au contraire, placer le peuple à une distance respectueuse de la véritable souveraineté, la seule indélébile,
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universelle, irrésistible, la souveraineté de la raison appuyée par la force? Quand les hommes seront rassasiés de crimes et d'erreurs, ils n'en connaîtront plus d'autres. Voilà la souveraineté qui régira le monde, si la paix et le bonheur peuvent être un jour le partage du genre humain. Vous qui prétendiez faire naître cet âge d'or, comment en avez-vous préparé l'aurore? Était-ce à la plus grossière ignorance, au déchaînement des passions et des vices qu'il fallait dire : Tu es le souverain ;]e te confie le pouvoir suprême de la raison? Car c'est là votre puissance, ou plutôt votre prétention. Eh bien ! voilà ce que vous avez dit; et, ce qu'il y a de pire, vous l'avez fait.
Gomment n'avez-vous pas senti que le premier besoin d'une nation n'est pas d'être libre, mais d'être préservée de la dissolution? Si vous aviez cherché d'abord le meilleur gouvernement, vous auriez trouvé la liberté; mais vous avez voulu établir la liberté avant le gouvernement, et vous n'avez ni l'un ni l'autre. Cette vérité se développe d'une manière bien sensible dans tous les détails de votre révolution. Sans doute, il y en avait une utile à opérer; mais précisément, pour qu'elle fût utile, il n'était pas indifférent d'y employer toutes sortes d'hommes et de moyens; car, s'il est vrai que les plantes vénéneuses ne peuvent produire des fruits salutaires, la violence et l'injustice n'enfanteront jamais la liberté ni les bonnes mœurs.
La liberté consiste dans l'exercice inviolable de tous les droits légitimes qu'une société bien ordonnée assure à tous ses membres.
Ainsi, ce n'est pas telle ou telle forme de gouvernement qui constitue la liberté , mais bien la justice de ses principes et la rectitude de ses moyens.
Un gouvernement populaire peut donc être tyrannique, de ^même que l'on peut être libre sous un gouvernement monarchique.
Si je considère maintenant ce qu'est un homme libre, je trouve premièrement que c'est un honnête homme; il n'y a
point de patriotisme sans probité ; il n^est point de vertu sans celle-là; il n'y aurait rien à reprochera la révolution, à la constitution, si la probité y avait présidé. Tous vos malheurs, les crimes, Tanarchie, la misère, doivent donc être imputés à l'immoralité qui vous dirige.
Celui qu'enflamme l'amour du bien ne peut supporter d'autre servitude que celle de ses devoirs : là se trouvent réunis tous les liens qui rattachent au bonheur de ses semblables et tous les moyens légitimes d'y concourir. Un tel homme veut sans doute être libre; il veut la liberté de son pays, c'est-à-dire un gouvernement soumis à des principes immuables, à des lois justes, qu'aucune autorité ne puisse enfreindre.
Tel a été, au commencement de la révolution, l'esprit et Timpulsion d'un grand nombre de bons citoyens, que je ne confonds pas avec les promoteurs des troubles et des désordres.
Ceux-ci sont parvenus à se feire signaler exclusivement comme patriotes, eux, leurs agents et leurs dupes ; tandis qu'ils ont rangé parmi les ennemis du bien public tous ceux qui pouvaient opposer la raison à leurs essais audacieux et la justice à leurs iniquités.
Où trouvera-t-on maintenant un homme libre , au milieu de tant d'insensés, d'hommes faibles et de scélérats?
Souvenez- vous d'abord qu'il n'y a qu'un asile inviolable pour la vraie liberté, c'est le courage d'un homme de bien ; et ne croyez jamais que cette cause sacrée puisse être défendue ni protégée par le crime et les mauvaises mœurs. Ainsi, tout ce que l'on voit de faux principes et de moyens iniques, d'hommes avides, violents, injustes, employés à soutenir ce que l'on appelle aujourd'hui les intérêts du peuple, tout cet assemblage monstrueux nous annonce que ce n'est pas une révolution, mais une dissolution qui s'opère au profit de quelques hommes pervers déjà trompés dans leurs calculs.
C'est une vérité inconcevable, mais cependant démontrée.
BARNAVB. LA CONSTITUTION. 187
que le commun des hommes se soumet plus aisément à une absurdité qu'à Tévidence.
Il était évident, à l'ouverture des États^^énéraux, qu'aucnn genre d'oppression ne trouverait plus d'appui redoutable ; que vous pouviez sans commotion réformer le gouvernement et assurer la liberté publique.
Il était absurde d'imaginer qu'on pût sans tyrannie détruire tous les éléments de l' Ancien ordre social, les préjugés, les habitudes, les opinions religieuses ; il était absurde d'annoncer au peuple la liberté, le bonheur, la régénération , en provoquant de toutes parts les séditions, les délations, l'incendie, les assassinats.
Le peuple avait donc à choisir entre ce qui était absurde et ce qui était évident : il n'a pas balancé, et voyez combien il est libre et heureux!
Ainsi, un honnête homme, pour opérer selon ses principes la liberté et le bonheur de son pays, serait obligé d'employer des moyens absolument contraires à ceux de tous les promoteurs de révolutions.
Ceux-ci croient d'abord devoir appeler le peuple à la licence; ils l'invitent à secouer toute espèce de joug, en désignant comme tyrannique toute autre autorité que la leur. Ils comptent pour rien les crimes, les désordres, les dévastations, qui marquent la transition de l'état ancien à l'ordre nouveau. L'immoralité les favorise ; ils la protègent; les brigands sont pour eux • des instruments utiles : ils accueillent , ils emploient les brigands ; le mensonge, la perfidie, la délation, la calomnie leur sont nécessaires pour désunir, pour dissoudre toutes les parties du corps social qui leur résistent , et ils se servent de toutes les armes offensives qui leur tombent sous la main.
Ceux qui provoquent, qui dirigent une révolution, s'investissent d'une véritable dictature en morale et en politique ; ils ne reconnaissent pendant l'action qu'une seule loi, une seule vertu : c'est le succès de leurs vues et de leur système.
Or, je vous demande si un honnête homme, quelque passion qu'il ait pour la liberté, est capable d'un tel rôle? Lui serait-il permis, lui serait-il possible de composer avec le crime et de s'en faire un moyen de succès? Non, sans doute : il y consentirait d'autant moins qu'il connaît mieux qu'un autre la véritable route de la liberté et du bonheur, qui ne se trouvent jamais à la suite des crimes.
On pourrait cpnclure d'après ces principes que tous les agents, tous les directeurs d'une révolution telle que la vôtre sont des scélérats ; mais il serait injuste de ne point faire d'exception. Il faut laisser un asile aux bonnes intentions, au repentir, aux vues courtes mais droites, enfin à cette classe d'hommes ardents sans être méchants, qui s'élancent dans la mêlée sans savoir ce qui s'y passe. Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que tout homme qui veut changer le gouvernement de son pays autrement que par des moyens purs et que la justice avoue, est un ambitieux plus ou moins redoutable, plus disposé au crime qu'à la vertu ; et c'est ici le lieu de vous rappeler que depuis Marins jusqu'à Mirabeau, depuis Mahomet jusqu'à Gromwell, il n'est point de sédition, point de mouvement populaire qui ait été provoqué , dirigé par un homme vertueux.
Je distingue ici, et il ne faut pas les confondre, les révolutions qui s'opèrent par une cause sensible et agissante sur les mœurs et les habitudes d'un peuple, de celles qui s'exécutent par une impulsion combinée qui divise toujours le peuple en . trois parties : les instruments, les opposants, les spectateurs.
Lorsque les mœurs, les habitudes d*un peuple sont outrageusement violées par un tyran, s'il se manifeste un sentiment de résistance et d'indignation, il devient universel ; les opprimés cherchent un chef; aussitôt qu'ils l'ont trouvé, il n'y a plus d'indécision, d'opposition que de la part des satellites du tyran.
Mais dans tout gouvernement dont les principes sont l'ordre
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public, la protection, le repos; dont les injustices, les abus sont partiels, intermittents, je dis que ceux qui souffrent veulent allégement; ceux qui sont éclairés veulent des réformes, des améliorations; la grande majorité des citoyens craint surtout des commotions; il n'y a que les esprits turbulents, audacieux, qui veulent une révolution; et, si quelque homme de génie et d^une haute vertu conçoit le plan d'un grand changement, ne soyez point inquiets des résultats : il n'agira que* par les moyens propres au génie et à la vertu. Examinez maintenant ce qui s'est fait en France, et par quels procédés; confrontez ensuite ce que vous appelez vos principes et leurs résultats.
190 CHAPITRE XVIL
Nous terminerons ce chapitre par un fragment emprunté à l'excellent travail de M. Léonce de Lavergne : Le parti de la monarchie constitution-' nelle en 1789. — Mounier et Maiouet, (Bévue des Deux Mondes, 15 juin
u Ce serait recommencer l'histoire de FAssemblée constituante que d'essayer de suivre Maiouet dans sa lon(yue et pénible lutte... Il ne peut se faire illusion sur le résultat de ses efforts; et cependant^ insulté par les pamphlets, hué par les tribunes, interrompu presque à chaque mot par une partie de l'Assemblée, menacé de mort chaque jour, il s'obstine à faire fermement et tranquillement son devoir. Quelquefois il parvient à forcer l'attention et à commander la déférence de ses ennemis; mais le plus souvent il ne recueille que des outrages. Nous avons montré l'attitude de Mounier à l'ouverture de l'Assemblée; nous allons montrer celle de Maiouet à la fin. Nous aurons ainsi donné la première et la dernière parole de leur parti.
ce C'était au mois d'août 1791; l'Assemblée allait se séparer; la Constitution était terminée; il ne s'agissait plus que de la revoir dans son ensemble avant de la promulguer. Mélange informe de vérités et d'erreurs, cette Constitution posait les principes que la révolution était venue proclamer, mais en même temps elle contenait des dispositions dont les monarchiens n'avaient pu empêcher l'adoption, et qui la rendaient inexécutable, comme l'établissement d'une chambre unique, le veto suspensif, etc. La situation générale du pays était formidable; les clubs organisés couvraient le territoire; la fuite de Varennes avait livré le roi, qu'on gardait à vue dans son palais; l'attitude menaçante de l'Europe soulevait à l'intérieur de violentes colères ; les décrets de persécution se multipliaient; les plus intrépides courbaient la tête devant la fatalité; la Terreur approchait. Maiouet ne se laissa pas étonner; au moment de sortir de la vie publique, il voulut déposer sur la tri-
bune une dernière protestation, et dire encore une fois quels
étaient les vices de la Constitution; on ne le lui permit pas
Chapelier demanda que toute critique générale de la Constitution fût interdite, et l'Assemblée, adoptant cette proposition, coupa la parole à Malouet.
u Violemment privé du droit de critique , il voulut au moins constater que la France n'était pas libre ; et, quelques jours après, à propos de l'article qui établissait des conventions nationales pour la révision, il redemanda la parole ' : cette fois on le laissa parler avec un peu plus de développements :
« Tous les g^ouvernements dont nous avons eu connaissance, u dit-il, se sont formés par des actes successifs, dont le complément u est devenu, à certaine époque, une constitution. Ainsi les Capitt tulaires en France, la Grande Charte' en An(j^leterre , la Bulle u (for dans l'État g;ermanique, sont devenus la Constitution de it ces États, en fixant des droits et des usages antérieurs garantis u par l'expérience et par le consentement des peuples. La constituu tion même des États-Unis est fondée sur des usages, des mœurs, « des établissements, antérieurs à la déclaration de leur indépenti dance ; elle n'a effiacé que le nom du prince pour y substituer a celui du peuple; elle n'a rien détruit et tout amélioré. Pour u abroger ou changer de pareilles lois, il est sage d'attendre qu'une (I longue expérience en montre l'insuffisance. Mais lorsqu'une u constitution, au lieu d'être la réunion d'anciens statuts, la fixa- « tion légale et solennelle des anciens usages, en établit compléta « meqt la proscription, il faut, pour donner à cette loi nouvelle u un caractère permanent, que le consentement universel ait pu u se manifester librement. Cette condition ne se trouve pas encore « dans votre Constitution, et remarquez dans quelles circonstances tt on vous propose d'imposer silence aux vœux et aux réclamations « de la nation
a Tel est le danger de faire iiiarcber de front une révolution u violente et la fondation d'une constitution libre. L'une ne s'opère M que dans le tumulte des passions ou des armes; l'autre ne peut a s'établir que par des transactions amiables entre les anciens intétt rôts et les intérêts nouveaux...
u Voyez tous les principes de morale et de liberté que vous avez
1 Séance du S9 août 1701.
ayposés accueillis avec des cris de joie et des serments redoublés, mais violés avec une audace et une fureur inouïes ! C'est .au moment où, pour me servir des expressions usitées, la plus sainte^ u la plus libre des institutions se proclame, que les attentats les a plus horribles contre la liberté, la propriété, que dis-je? contre u l'humanité et la conscience, se multiplient et se prôlon{yent. u Comment ce contraste ne vous efFraye-t-M pas? Je vai$ vous le u dire. Trompés vous-mêmes sur le mécanisme d'une société poli- « tique, vous avez cherché une ré^^énération par les moyens d'une c( dissolution; vous renversez journellement vos principes, et vous (I apprenez au peuple à les braver; vous détruisez constamment a d'une main ce que vous édifiez de l'autre. Il n'est aucun homme a raisonnable qui prenne confiance en ce que votre Constitution u lui promet de sûreté et de liberté individuelle, de liberté de conu science, de respect pour les propriétés, tant qu'il en verra la viou lation. Ainsi vos comités de recherches, les lois sur les éinigrants, u les serments multipliés et les violences qui les suivent, la persea cution des prêtres, les emprisonnements arbitraires, les procéu dures criminelles des accusés sans preuves, le fanatisme et la n domination des clubs, tout cela doit disparaître à la présentation ce de la Constitution, si vous voulez qu'on l'accepte librement et tt qu'on l'exécute »
« A la suite de ce discours, Malouet proposa un projet de décret qui n'était qu'une condamnation de l'état de la France et un rappel aux principes étemels de légalité, de propriété et de liberté. Cette proposition fut écartée avec emportement et la Constitution votée. Bientôt après, l'Assemblée se sépara, la tribune fut fermée à Malouet, et la Révolution resta en face d'elle-même, n
J'exposerai en peu de mots ce que j'ai à dire de la seconde Assemblée*. Me renfermant toujours dans les limites que je me suis prescrites, j'éviterai le récit des faits publics consignés dans les journaux, lorsque je n'aurai rien à y ajouter dont je puisse rendre un compte particulier. Je présenterai comme opinion ce que je pense, et comme faits ce que je sais, m'interdisant les assertions, les conjectures sur lesquelles il me reste des doutes. Je peux fournir quelques secours, quelques pages à l'histoire; mais je n'ai ni le loisir ni les matériaux nécessaires pour en composer une. — On a déjà pu juger, par la rapidité avec laquelle j'écris , sans m'astreindre à l'ordre des événements , sans mentionner les dates , que , commandé par d'autres occupations , je n'ai pas le temps de faire des recherches ; privé de mes recueils de notes et de mes minutes de lettres, brûlés à mon départ de Paris en 1792, je ne puis m'arréter qu'aux circonstances qui ont laissé dans ma mémoire des traces ineffaçables.
Ce que j'ai dit de l'état de la France et des différents partis se trouve constaté par la composition du Corps législatif; la grande majorité était constitutionnelle; le parti de la Gironde, les Brissotins, tendaient au républicanisme; et parmi eux il y "avait des hommes de la plus dangereuse espèce; le reste, sans être prononcé contre la monarchie, l'était contre la cour, contre l'aristocratie , contre le clergé ; ne rêvait que conspira-
^ L'Assemblée législative tint sa première séance le samedi !*■' octobre 1791 > et sa dernière, le 81 septembre 1792. — Elle se composait de 730 membres. II. 13
tions et ne croyait pouvoir se défendre qu'en attaquant. II y avait là encore des talents sans expérience; ils manquaient même de celle que nous avions acquise. Nos députés patriotes avaient , en grande partie , la conviction de leurs fautes ; ceuxci ne Pavaient pas; ils étaient prêts à recommencer. Beauconp d'hommes sages et éclairés devaient avoir le même sort que ceux qui, parmi nous, s'étaient ainsi signalés. Le géomètre Gondorcet*, qui ne l'était pas en politique, d'autres esprits faux et ardents se manifestaient au début de la nouvelle Assem* blée. Enfin cette représentation nationale donnait une idée juste de ce qu'on pouvait appeler l'opinion publique en France, qui se subdivisait dans les mêmes nuances et les mêmes proportions que dans l'Assemblée : la majorité de la nation , constitutionnelle ; la minorité, démocrate. Dans la société, dans les salons, c'était tout différent : on n'y aurait pas reçu de Jacobins; l'on se moquait des Constitutionnels; Thorreur de la révolution était le sentiment prédominant.
Voilà ce qui a toujours trompé la cour, les salons et les étrangers. Mais où était le pouvoir et les combinaisons qui le
^ Rédacteur, au début de la Révolution , de la Bibliothêffue de t homme public et de la Feuille Villageoise y Condorcet avait été Tun des promoteurs du système républicain. Porté par les électeurs de ParisàrAssemblée'^législative, il fut immédiatement élu secrétaire. La Chronique de Paris, fondée par lui à cette époque, contribua, avec le journal de Rrissot, à préparer la chute de la royauté. Suard, qui avait été d'abord de ses amis, mais sans partager aucune de ses opinions , lui écrivait : « Il est à craindre que la Législative ne soit composée d*hommes ardents et fanatiques qui, ayant capté la faveur de la multitude par des principes d'une popularité exagérée, voudront les maintenir par des lois agraires. » (Mémoires de Condorcet, II , 35S.) Plus tard Condorcet ne se contenta pas de proposer des lois agraires; après le 20 juin, Malouet écrivait à Mallet du Pan : « Les journaux Rrissot el Condorcet sont plus féroces • que jamais. ■
Peut-être un jour aura-t-on peine k croire que le nom de Condorcet ait pu être donné à l'un des collèges de Paris.
On trouvera dans les Mémoires de La Fayette (III^ 382, — IV, 10, 21) quelques remarques assez curieuses sur les opinions antérieures du géomètre Condorcet , « qui ne rétait pas en politique, m
maintiennent? Hors des main3, et tout à fait hors de la portée de ceux qui espéraient le reconquérir. Les révolutionnaires étaient seuls puissants , non par leur nombre , mais parce que, malgré toutes leurs subdivisions, ils faisaient masse; c'était là que se trouvait une volonté agissante. Ceux qui n'étaient pas révolutionnaires n'étaient rien; c'étaient des unités éparses, sans force, sans moyens, sans combinaisons. Ils croyaient faire quelque chose pour la monarchie en refusant les places, en ae paraissant pas aux assemblées d'élections, en quittant la France : ils ne faisaient que préparer leur proscription ; ils laissaient le champ libre à leurs ennemis. Ceux qui remplissaient leurs devoirs de citoyens étaient véritablement la nation; la puissance de droit et de fait était au milieu d'eux, tant qu'ils suivraient un drapeau constitutionnel. Ce drapeau, il fallait l'enlever à ceux qui le compromettaient , mais non pour le transporter au delà du Rhin. Ce n'était qu'avec celte enseigne plantée sur notre territoire qu'on pouvait quelque chose.. Le dénigrement avec lequel on parlait de la Constitution mettait ses partisans au désespoir, les forçait à se rapprocher du Jacobinisme pour ne pas être taxés d'apostasie; de là leur faiblesse toujours croissante, et leurs sottises, et leurs malheurs, qui sont devenus ceux de la France entière.
Dans les gouvernements représentatifs, on croit que c*est la majorité qui feit les lois ; rien n'est moins vrai : il est si bien dans la nature du pouvoir de se concentrer, que partout et toujours c'est la minorité qui gouverne. Dans les* assemblées politiques, un observateur attentif remarquera deux espèces de minorités actives : l'une qui se porte en avant, l'autre qui résiste. La pluralité est passive, et la majorité se forme toujours par l' entraînement de l'action ou de la résistance; mais, lorsque l'action est populaire, elle sera toujours entraînante, si la résistance ne parvient pas à se rendre redoutable. Ceux qui écriront l'histoire de la Révolution doivent partir de ce principe pour en expliquer les événements , et ne pas oublier la
foule craintive qui est un des éléments de toutes les majorités.
L'Assemblée constituante et celles qui l'ont suivie ^e retrouvent, ainsi que tous leurs actes, dans cette définition.
Des paroles superbes, des espérances vaines, des prétentions insensées, des ressentiments impuissants : voilà, pendant le cours de la Révolution, tout Tappui qu'ont obtenu les droits les plus légitimes , lors même que la raison et le patriotisme se mettaient en avant pour les défendre. Pour les attaquer, on voyait réunis tous les bras, tous les leviers, soulevant tous les poids, renversant tous les obstacles, dirigés par une troupe de fanatiques et de scélérats.
À peine les Constitutionnels de 1789 se furent -ils dessaisis du gouvernail, qu'il ne leur fut plus possible de le reprendre, malgré tous leurs efforts. L'afiBaire du Champ de Mars, en 1791 *, dans laquelle ils crurent avoir écrasé, ou du moins intimidé le parti républicain, ne fit que préparer leur chute et désigner au peuple tous leurs chefs comme ses ennemis. Je n'ai jamais assisté à leurs conférences, ni participé à aucune de leurs combinaisons; ainsi je ne peux les juger que par conjecture, ou en recherchant dans leurs discours tout ce qui explique leurs procédés; mais, comme nous avons maintenant à considérer le désordre affreux dans lequel l'Assemblée constituante mit et laissa la France en se retirant, il faut bien revenir sur les causes et en suivre la filiation jusqu'aux derniers désas-
' Le 17 juillet, à la suite du décret par lequel 1* Assemblée nationale, statuant pour Tavenir, s'était refusée .i considérer Louis XVI comme ayant abdiqué par le fait seul du voyage dç Yarennes, une foule considérable se porta an Champ de Mars pour signer, sur Tautel de la Patrie, une pétition à l'Assemblée pour obtenir que la nation fût consultée sur la déchéance du roi. — M. Feuillet de Concbes a publié deux lettres de madame Elisabeth à ce sujet l'une du 18 juillet 1791 , t. Il, la seconde du 23 juillet 1791, t. III. (Lettres et documents inédits, etc.) On sait comment Bailly, alors maire de Paris, et La Fayette, après avoir proclamé la loi martiale, dispersèrent les factieux par les armes. Plus tard , cet acte de répression servit à motiver la condamnation prononcée contre Bailly et son atroce supplice au Champ de Mars.
LA LEGISLATIVE. iVT
très qu'elles ont produits. Si je parais quelquefois m'éloigner dans mes jugements de la circonspection que j'ai voulu m'imposer, ce n'est que d'après des observations multipliées , réfléchies , qui équivalent pour moi à des démonstrations ; mais en les soumettant au lecteur, je lui reconnais le droit de voir ce que je n'ai pas vu, ou de voir autrement que je n'ai vu.
L'affaire du Champ de Mars eût mérité un article à part, si je pouvais me résoudre à raconter ce que tout le monde sait. On ne peut nier que cette attaque du parti constitutionnel contre les Jacobins n'ait été conduite avec beaucoup de zèle et de courage. MM. de La Fayette et Bailly défendirent en cette occasion la royauté constitutionnelle contre le système républicain, lequel commençait à prendre des forces. Or, c'était assez, dans les malheureuses circonstances où nous étions, que la plus saine partie des révolutionnaires se montrât royaliste , pour qu'il fût raisonnable et nécessaire de les accepter comme tels, et de se rallier à eux contre la démocratie qui menaçait d'achever le bouleversement du royaume* Il s'en fallait bien que la cour et l'aristocratie calculassent assez sensément leurs intérêts pour faire taire leurs ressentiments. Le désordre était donc universel , et l'état des choses , la disposition des esprits étaient tels que l'homme le plus éminent en talent et en caractère n'aurait pu y remédier qu'en s' emparant de l'autorité. C'était un spectacle unique dans l'histoire du monde que la révolution qui venait de s'opérer, et celle qui se préparait ; car tout annonçait la dissolution entière du corps social en 1 792 : toutes les anciennes institutions étaient détruites; celles qui les remplaçaient étaient sans consistance. La nouvelle Constitution et cebx qui l'avaient faite n'avaient aucun crédit; ils n'avaient su rallier à eux ni les préjugés, ni les passions, ni les intérêts; il semblait qu'ils eussent cherché avec beaucoup de soin tous les moyens de division et d'anarchie ; et véritablement ils les avaient trouvés. La peine qu'ils avaient prise pour endoctriner le peuple avait réussi fort au delà de leurs vœux et de leurs
198 CHAPITRE XVIIl.
combinaisons; le système d'égalité et ses redoutables conséquences menaçaient toutes les propriétés et tous les pouvoirs; c'était là ce que les gens grossiers, les intrigants, les fripons, appelaient la Constitution ; tandis que les gens honnêtes , mais bornés , qui l'avaient adoptée ne voyaient dans l'inefficacité de ses lois que la résistance de l'aristocratie, qui était elle-même opprimée. Ainsi toutes les classes de la nation, toutes ses subdivisions sociales et politiques étaient en convulsion ou en délire. Les républicains seuls, dans ce désordre, mettaient de la suite et de l'audace dans leurs projets; et les clubistes, associant à leur empire la populace, proclamaient partout les maximes et les fureurs d'une démocratie licencieuse. Tel était alors l'état de la nation, dont les représentants, faibles ou corrompus, avaient à régler les destinées; ils en étaient incapables. Le roi, la cour, les royalistes ne l'étaient pas moins. Quelques mesures vigoureuses furent proposées : le roi les rejeta, parce qu'il eût fallu s'allier aux Constitutionnels, s'appuyer de la garde nationale et des départements. C'était mon opinion, et le roi, depuis son retour de Yarennes, avait pris confiance en moi ; mais la reine, en m'honorant de sa bienveillance et en ne doutant pas de la pureté de mon dévouement, ne voulait rien tenter par les Constitutionnels', quoiqu'elle fût en rapport et en négociation avec quelques-uns des principaux. Cette politique passionnée, qui a été constamment celle de tous les membres de la famille royale, n'a pas peu contribué à en accélérer la chute. La vertu même et le noble caractère de madame Elisabeth ne la défendaient pas de cet aveuglement. Le roi seul eût été sincèrement disposé à suivre une marche plus raisonnable. La justesse de son esprit lui faisait apercevoir tout ce qu'eu-
^ Le 31 juillet 1791, la reine écrivait au comte de Mercy une lettre confidentielle pour désavouer celle qu'elle venait d'adresser la veille à son frère l'empereur Léopold , et qui lui avait été dictée par le parti constitutionnel , dont elle résumait la politique. Ces deux lettres font partie du recueil de M. d'Arneth, Marie" Antoinette , Joseph II und Leopold II, pages 188 et 103.
geait sa position ; mais la faiblesse de son caractère ne lui permettait aucune mesure forte et décisive ; et la reine entretenait son indécision par l'exagération de ses espérances dans l'influence et les plans de l'empereur son frère et du roi de Prusse, quoique Louis XYI eût de l'inquiétude sur le résultat de leur intervention et beaucoup de répugnance à mêler les étrangers aux affaires de la France.
Malheureux prince, dont les vertus et les défauts n'avaient rien de complet! Il accordait à cette époque quelque confiance à M. de Montmorin, que l'habitude du danger avait rendu plus fort et plus décidé '. Il consultait aussi M. Bertrand de Moleville ', qui ne manquait pas de courage et de fidélité, mais qui n'avait ni les lumières, ni les talents nécessaires dans les circonstances difficiles. L'un et l'autre avaient ordre de se concerter avec moi ' ; j'étais d^accord avec M. de Montmorin sur la nécessité d'un plan intérieur indépendant de tout ce qui se tra-
^ Le comte de Montmorin était encore ministre des affaires étrangères^ mais il préparait déjà sa démission, qui fut acceptée le 19 novembre 1791* Son successeur fut M. de Lessart, à défaut de MM. Moustier et de Ségur, qui refusèrent ou qui furent écartés par 1* Assemblée.
3 Bertrand de Moleville, précédemment intendant de Bretagne, avait remplacé au ministère de la marine, le 7 octobre 1791, le vice-amiral Tbévenard. Il y resta jusqu'au 10 mars 1792, et eut pour successeur le girondin Lacoste.
3 Mallet du Pan écrivait dans ses Notes au mois de novembre 1791 : « M. de Montmorin était V homme fort du miniKtère au moment de sa retraite. Malouet et moi l'avions décidé à présenter au roi un plan de conduite et à se servir des circonstances légalement ; spécialement d'aller à l'Assemblée nationale et de leur dire que les puissances étrangères (dont il remettrait les dépêches) ne le croyant pas libre, il fallait constater cette liberté ; qu'en conséquence il demandait d*aller à Fontainebleau ou à Gompiègne, de choisir un nouveau ministère qui n'eût coopéré ni à la Constitution ni à son acceptation , et d'y aller avec sa garde propre. Ou l'Assemblée nationale eût refusé, et elle constatait la servitude du roi; ou elle eût accepté, et le roi se délivrait des traîtres de son conseil ; il s'en faisait un de royalistes affectionnés. M. de Montmorin a insisté à trois reprises; il s'est jeté aux genoux de la reine; tout a été inutile ; on s'est effrayé des conséquences et de la crainte d'une révolution, a (Afem. et Corr. de Mallet du Pan, I, 248.)
mait à Goblentz , concerté avec les départements , qui presque tous étaient bien composés» et avec les principaux chefs des ^rdes nationales. Je voulais que le roi ralliât à cette force * celle des royalistes, dispersés, incertains, répugnant à toute alliance avec les Constitutionnels ; qu*il leur en donnât l'ordre et l'exemple, et qu'un chef apparent, ayant la confiance de Sa Majesté, fût désigné. J*aurais voulu le maréchal de Rochambeau ' ; M. de Montmorin croyait M, de La Fayette plus convenable, à raison de son influence à Paris et dans les provinces sur les révolutionnaires non républicains; la reine ne voulait ni l'un ni l'autre; le roi excluait nommément M. de La Fayette. M. Bertrand voulut faire précéder toute autre tentative de mouvements particuliers qu'il dirigeait, d'intrigues subalternes qu'il payait fort cher et dont il attendait toujours la plus heureuse issue. Je n'ai connu ni voulu connaître ses moyens, ses rapports et son but; tout cela ine paraissait insensé, déplorable; je le dis à M. de Montmorin, qui était de mon avis; je l'écrivis au roi, et je résolus de quitter Paris.
L'insurrection de Saint-Domingue avait éclaté ' ; j'avais toute
1 Cet accord d'opinions diverses, réunies pour défendre la monarchie, était la première condition du plan de Malouet ; des tentatives furent faites dans ce sens. On lit dans le Mémorial de Governor Morris , à la date du 2 octobre 1791 : • Après diner je vais chez madame de Staël. J*y trouve une société trèsmêlée. Elle me dit qu'elle a donné un diner de coalition, il y a Beaumetz, Tévéque d'Autun, Al. de Lameth, le prince de Broglie, etc. Malouet arrive ainsi que le comte de La Marck. Je fais la remarque que ce dernier cause avec madame de Staël en particulier. Quant aux autres qui ont diné ici , leur coalition est très-naturelle. » (1 , 321.) Quelques jours plus tard, le 22, Governor Morris parle d'un conseil privé réuni par la volonté du roi et dont Malouet avait dû faire partie (p. 322.)
2 Donatien de Vimetur, comte de Rochambeau, né à Vendôme eiî 1725, éuit lieutenant général pendant la guerre d' Amérique. En 1791, il devint maréchal de France et eut le commandement de l'armée èQ Vord, dont il se démit en 1792. Condamné à mort pendant 'la Terreur et sauvé par le 9 thermidor, il mourut en 1807.
3 Le décret du 18 mars 1790, qui établissait, au moins implicitement. Té-
ma tortune dans cette colonie ; le roi y avait des forces suffisantes , si elles étaient bien dirigées , pour y maintenir son autorité. Je résolus d'y faire un voyage avec la permission de Sa Majesté. J'étais fondé à croire que les propriétaires et les administrateurs auraient quelque confiance en moi , et il me parut plus facile de servir là la chose puMique que je ne pouvais le faire à Paris. Mais, comme les Constituants ne pouvaient, en sortant de l'Assemblée , occuper aucune place du pouvoir exécutif, je n'avais garde de solliciter une mission de Sa Majesté, qui voulait cependant me rendre porteur d'une lettre particulière pour M. de Blanchelande ^ par laquelle elle lui recommandait de suivre en tout mes conseils. Tout ceci se passait entre le roi, M. de Montmorin, M. Bertrand et moi.
Je devais m'embarquer à Brest, sur une frégate, dans le mois de décembre. Au moment où j'allais partir, sans m' être ouvert à personne sur mes projets, le Patriote français *, dont
galité des droits politiques entre les colons et les hommes de couleur libres, avait été le point de départ des troubles. L'Assemblée générale de Saint-Marc, organe des colons , protesta contre ce décret et engagea une lutte armée contre le gouvernement. L'opposition ne fut pas moindre à l'occasion du décret du 15 mai 1791 , qui confirmait, en les étendant, les principes de la nouvelle législation. Les hommes de couleur firent bientôt cause commune avec les noirs et répondirent aux colons par le terrible incendie du Cap, dans la nuit du S3 au 24 août. Voir les discours de Malouet dans les séances des 7, il et 13 mai- 1791 (N»* 1S9, 133, 136 du Moniteur), et son Opinion {Collection des Opinions, II, 326). C'est dans la discussion de ce décret du 15 mai 1791 que fut prononcée la phrase fameuse attribuée tantôt à Barnave, tantôt à Robespierre, et qui appartient en réalité à Duport : Périssent les colonies plutôt quun principe !
^ Il avait ^ en 1790, succédé au comte de Peynier dans le gouvernement de Saint-Domingue. Obligé, à la suite de la révolte des régiments d'Artois et de Normandie et du massacre de M. de Mauduil, de quitter Port-au-Prince et de se réfugier an Cap , il demanda son rappel en signalant les nouveaux décrets comme incompatibles avec le rétablissement de Tordre. — Le 18 avril 1793 il fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire.
' Le 12 décembre 1791, le Patriote français insérait l'article suivant : • Que diront les braves habitants de Brest quand ils apprendront que le ministère ,
Brissot était l'auteur, annonce, à l'article de Brest, que le 28 décembre on a fermé les portes de la ville, pour y faire la recherche de M, Malouet, dépêché à Saint-Domingue par le roi, pour y faire la contre-révolution. C'en fut assez pour me faire renoncer à mon voyag^e, mais non au projet de quitter Paris où j'étais traduit, dans tous les journaux révolutionnaires, comme membre d'un comité autrichien qui n'exista jamais. Il était inutile que je restasse plus longtemps exposé aux insultes et aux menaces dont j'étais l'objet , sans pouvoir rendre aucun service secret ni apparent au roi et à la nation. Je me décidai à aller en Angleterre '. L'abbé Raynal, qui avait, en sus de sa mauvaise santé , beaucoup d'inquiétude et de chagrin , m'excitait à faire ce voyage, dans lequel il m'aurait accompagné; je
pour expier sa faute d*avoir nommé des réfugiés de Goblentz au commandement de l'expédition de Saint-Domingue ^ va la confier aux fameux Arthur Dillon et Malouet? Cette nomination honorable est due au vertueux patriotisme de rbôtel Massiac , où ce dernier s*escrime chacpie jour dans les ingénieuses compositions dont cet hôtel régale l'Assemblée nationale. Aura-t-on encore la méchanceté de soupçonner le ministère de vouloir soutenir la contrerévolution dans les colonies , quand on le voit nommer des hommes aussi purs et aussi attachés aux principes de la Constitution ? Des médisants assurent que les facultés intellectuelles de l'un de ces médiatenrs sont régulièrement paralysées chaque après-dîner ; mais son collègue , dont l'activité est connue (Malouet), fera pour deux^ et l'on doit attendre une grande harmonie entre lui et les Blanchelande et les Béhague.... Des patriotes français commandés par l'Irlandais Dillon ! le maintien de la Révolution confié aux mains de Malouet ! »
1 Le comte de La Marck, qui avait quitté Paris dans les premiers jours d'octobre 1791, était en correspondance suivie avec M. de Montmorin , et prenait encore une grande part à tout ce qui intéressait la famille royale. Le 30 du même mois , il écrivait au comte de Mercy-Ai^entean : « M. Malouet, qu'on avait retenu pendant quelques jours en annonçant l'intention de réclamer ses avis et ses conseils , n'ayant plus entendu parler de ce projet , s'est déterminé de partir pour l'Angleterre. L'abbé de Montesquiou, qu'on n'a pas pressé de rester, se tient constamment à la campagne chez madame du Châtelet. Je vois donc le roi et la reine bien isolés et plus dénués que jamais de gens fidèles en état de veiller sur eux. » ^Correspondance publiée par M. de Bacourt, III, 259.)
priai M. de Montmorin d'en prévenir le roi et de lui en demander la permission. Sa Majesté parut fâchée de mon projet d'éloi- ^ement, et dit à M. de Montmorin : « Le voyage de Saint- Domingue pouvait être utile à ses affaires; mais l'Angleterre? C'est donc pour me quitter? Cependant, s'il ne se croit pas en sûreté en France» je ne voudrais pas l'y retenir. »
Cette réponse changea encore une fois tous mes projets; j'étais attaché au roi, quoique je n'eusse aucune espérance de le servir. J'allai le soir même aux Tuileries, où je paraissais rarement. Le roi, instruit déjà par M. de Montmorin que je ne partais plus, me parla avec la plus grande sensibilité. Il n'y avait dans la chambre que son service et M. d'Hervilly, commandant de sa.garde, qui lui était dévoué. « M. de Montmorin, me dit ce prince, m'a fait plaisir en me mandant votre dernier mot. » Mais sa bonté, sa confiance, celle dont m'honorait madame Elisabeth, la bienveillance de la reine, ne me donnaient pas plus de prise sur leurs résolutions. Je n'étais pour eux qu'un serviteur fidèle , qu'ils ne pouvaient employer dans leur sens ni dans le mien. La reine et madame Elisabeth étaient persuadées que j^ étais dupe des Constitutionnels, qu'ils redoutaient plus que les Jacobins. Le roi, au contraire, aimait mes opinions politiques; il les partageait; mais dans leur application il me trouvait trop tranchant, trop pressé de prendre un parti décisif; il voulait user la démocratie*; il regardait le républicanisme comme une chimère qui ne pouvait durer; la reine et madame Elisabeth pensaient de même ; tous les rapports qui leur arrivaient des provinces annonçaient une amélioration sensible dans l'opinion publique, qu> se pervertissait de plus en plus; car celle qui leur parvenait était sans influence, tandis que l'opinion des clubs, des cabarets et des carrefours acquérait une puissance énorme ; et le moment approchait où il ti'y aurait plus d'autre puissance.
Cependant l'Assemblée législative tourmentait la conscience de Louis XVI par une persécution violente contre les prêtres
t04 CHAPITRE XYIII.
réfractaires'. On appelait ainsi ceux qui avaient refusé le serment et qui n'avaient pas voulu se soustraire à la suprématie de rÉglise de Ronie. Les prêtres constitutionnels étaient ea général décriés par leurs mœurs, par leurs principes révolutionnaires; et il était évident qu'en leur attribuant exclusivement toutes les fonctions et les prérogatives du ministère ecclésiastique , les novateurs voulaient anéantir en France l'autorité du pape et l'exercice du culte catholique, réduit ainsi à des formules, et à des prêtres qu'on livrait à la dérision et au mépris du peuple.
Le roi n'avait plus pour ministres que des hommes désignés par le club des Jacobins et qui en professaient les maximes ; on avait dénoncé, et on l'avait forcé de renvoyer tous ceux qui n'étaient pas sur cette ligne , tels que MM. Bertrand , de Lessart , de Grave , Narbonne et Monciel , plus ou moins Constitutionnels , mais incapables de trahir la confiance du roi s'il leur en avait accordé '. Au moins ne voyait-il pas en eux des enne-
^ Le 29 novembre 1791 , sur le rapport présenté par François de Neufchâteau au nom du comité ecclésiastique, 1* Assemblée législative décida que « tous les ecclésiastiques prêteraient le serment civique dans le délai de huit jours ; que les réfractaires seraient privés de tout traitement et de toute pension ; qu'ils seraient réputés suspects de révolte contre la loi et de mauvaises intentions contre la patrie , et soumis à la surveillance des autorités , etc. « — Enfin , le 27 mai 1792 , fut voté le décret qui prononçait la peine de la déportation contre les ecclésiastiques non assermentés. — Louis XVI refusa sa. sanction , et ce refus devint le prétexte de Tinsurrection du 20 juin.
3 On lit dans les Mémoires de La Fayette : • Les généraux étaient conve^ nus entre eux d'écrire chacun à Narbonne une lettre qui exprimât leur confiance et le prix qu*ils mettaient à lui voir conserver sa place ; ils espéraient l'appuyer ainsi dans le conseil. Narbonne donna connaissance de ces lettres à ses amis ; on les fit imprimer sans sa participation et contre son vœu. Le roi saisit cette occasion de le renvoyer. Le reste du ministère.... ne put plus se soutenir lui-même. Il serait fort injuste d'accuser M. de Lessart de trahison, mais il avait négocié avec une timidité fâcheuse. Brissot le fit décréter d'accusation, a ( 10 mars 1792.) C'était la réponse de l'Assemblée au renvoi de INarbonne.
Le roi se vit réduit , à partir de ce moment , à choisir ses ministres parmi
mis, quoiqu une imprudence de M. de Narbonne eut excité son juste mécontentement*. Lorsque ce malheureux prince eut pour tout conseil Roland, Glavière et Dumouriez, obligé de sanctionner les décrets contre les prêtres, contre ses frères, ou de résister à ses ministres ainsi qu'à l'Assemblée, il sentit enfin toute rhorreur de sa position. Il appela M. de Montmorin, et lui dit qu'il ne pouvait pas considérer comme ses ministres des hommes qui étaient ouvertement ses ennemis; que, dans l'impossibilité où il était de les chasser et de composer un conseil apparent auquel il pût se fier, il se décidait à nommer un conseil secret, auquel il abandonnerait la direction des affaires; que lui, M. de Montmorin, l'archevêque d'Âix, Tabbé de Montesquiou et moi , étaient ceux dont il avait fait choix , et qu'il assignait au lendemain à minuit la première assemblée de ce conseil.
M. de Montmorin répondit qu il ne doutait pas que les personnes que Sa Majesté venait de nommer ne sacrifiassent toute espèce de considération et même leur sûreté personnelle à la fidélité qu'ils lui devaient; mais qu'il ne pouvait pas lui dissimuler que, dans la situation violente où nous étions, un conseil secret s' assemblant régulièrement était un danger de plus, et ne présentait aucune ressource; qu'il n'y avait pas de moyen de faire exécuter les arrêtés de ce conseil secret , puisque les
les Girondins. La nomination de Dumouriez aux affaires étrangères (15 mars) avait été suivie de celle de Lacoste à la marine, de Roland et de Clavière a rintérieur et aux finances, en remplacement de Bertrand de Moleville, de Cahier de Gerville et de Tarbé , démissionnaires. Le ministère girondin , complété bientôt par Tentrée de Servan à la guerre et de Duranton à la justice (14 avril), devait disparaître lui-même le 12 juin, et par sa retraite donner un nouveau prétexte à l'insurrection du 20. — L'Assemblée , par le choix des ministres qu'elle imposait à la royauté , préludait à la déclaration de guerre du 20 avril contre l'empereur.... (Madame de Staël, Considérations, etc. JJ, 39, et Bertrand de Moleville, I, 243).
1 Cette imprudence est celle dont il est question dans la note précédente, d'avoir communiqué les lettres des généraux. Le roi pouvait se trouver com* promis par ce fait vis-à-vis des autres ministres.
miDistres, qui disposaient de tous les moyens d'exécution, ne se prêteraient pas à des mesures contraires à leurs opinions et aux intérêts de leur parti ; qu'on ne tarderait pas à s'apercevoir de la réunion plus fréquente des conseillers désignés et de leur influence sur les déterminations du roi; qu'il arriverait alors infailliblement qu'on mettrait en insurrection le peuple de Paris contre la cour, et que Leurs Majestés seraient exposées à de nouveaux outrages, si Ton ne commençait par s'assurer des moyens de s'en défendre.
A ces observations de M. de Montmorin, j'en ajoutai une qui ne lui avait point échappé, mais qu'il n'eut pas le temps de développer, parce que le roi lui donna ordre d'aller tout de suite nous trouver et de revenir le soir avec nous aux Tuileries.
M. de Montmorin obéit, et se rendit successivement chez monseigneur l'archevêque d'Aix, chez l'abbé de Montesquieu et chez moi. Nous n'avions pu nous concerter, et à partir de cette époque nous ne nous sommes revus, ces deux messieurs et moi, qu'en Angleterre; mais nous flmes tous séparément la même réponse. J'écrivis la mienne, que M. de Montmorin remit au roi. Je lui disais, en substance, qu'il ne s'agissait pas, pour Sa Majesté , de trouver des expédients contre tel ou tel décret, telle ou telle mesure de l'Assemblée; qu'il n'était ni utile ni raisonnable d'établir une lutte d'opinions entre Sa Majesté et ses ministres , entre son conseil et l'Assemblée ; qu'il fallait voir sa position plus en grand et de plus loin, soit en avant , soit en arrière ; que le cours des événements et la corruption de l'opinion dominante annonçaient une dégradation complète de l'autorité royale et une dissolution prochaine de la monarchie; que la puissance désorganisatrice, croissant rapidement, ne pourrait être arrêtée, combattue que par une force armée nationale , et que c'était à composer cette force que devaient tendre toutes les combinaisons. Je revenais alors à mon plan de confédératiou des départements, des gardes nationales, en employant pour cela et les moyens et les hommes de la
Constitution , ce qui était toujours un épouvantail pour le roi et la famille royale. Ainsi, en leur proposant ce dont ils ne voulaient pas, et en improuvant les petits moyens, les espérances futiles dont ils s'appuyaient, je ne leur étais d'aucun serviccf , et j'arrêtais le développement de leur confiance ; car il est peu d'hommes, et surtout peu de princes, qui aient un caractère assez fort pour aller au-devant de la censure et pour exposer franchement à leurs conseillers ce qu'ils prévoient n'en être point approuvé.
Je n'ai donc pas su exactement quels étaient les projets du roi et de la reine, et ce dont ils composaient leurs espérances ; j'ai aperçu seulement qu'il y avait plus de vague que de positif dans leurs idées et dans leurs démarches ; qu'ils se reposaient principalement sur la division des Constitutionnels et des Jacobins , et qu*ils ne doutaient pas que les premiers, comme les plus nombreux et les plus forts, ne l'emportassent sur les républicains, et ne vinssent spontanément réclamer et relever l'autorité royale, lorsqu'ils la verraient en danger. Or, comme ils imputaient aux Constitutionnels la première explosion révolutionnaire et les désastres qui en étaient résultés, ils ne pouvaient vaincre le ressentiment qu'ils en conservaient, et ne voulaient leur avoir aucune obligation ostensible. Le roi et la reine étaient cependant en correspondance avec quelques-uns des principaux ; mais ils regardaient ceux-là comme convertis et entièrement dévoués à leurs intérêts ; ce qui n'était pas tout à fait exact. Je sais qu'à cette époque, an mois de mai 1792, le général Dumouriez, anciennement lié avec M. de la Porte, et qui disait alors ne s'être fait révolutionnaire que pour servir la cause royale, eut une grande explication avec Sa Majesté, et que ses idées, ses moyens, se rapportaient entièrement à ceux que M. de Montmorin et moi avions proposés ; mais lorsqu'il conseilla au roi, comme condition préalable, d'abandonner toute opposition aux décrets sur les prêtres, d'abonder totalement dans le sens des Jacobins, d'adopter leur esprit,
208 CHAPITRE XYIII.
leur langage, pour mieux les tromper, cette politique machiavélique déplut à Louis XVI dans ce qu'elle avait de foux et d'avilissant pour son caractère et sa dignité. Dumouriez perdit alors tout crédit sur lui; et, comme le parti républicain le tenait déjà pour suspect, comme on avait quelque soupçon de ses intrigues, de ses projets, il jugea prudent de quitter le ministère', et se fit employer à l'armée, moitié de gré, moitié de force; car le maréchal Luckner n'en voulait pas, et lui ne voulait pas servir sous le maréchal ; il voulait un commandement en chef, et il trouva le moyen de s'en créer un , que sa fortune et ses talents eurent bientôt agrandi: car c'est à lui, à sa campagne de la Belgique, à ses victoires, à ses conquêtes, que la république dut la prolongation de son existence.
Dumouriez, avant de quitter le ministère, avait déterminé le roi, par mesure de sûreté pour sa personne et pour sa famille, à consentir à déclarer la guerre à l'empereur et au roi de Prusse, dont les dispositions hostiles n'étaient pas équivoques, mais dont les préparatifs n'étaient ni aussi imposants ni aussi accélérés qu'ils auraient dû l'être; car, au dehors comme au dedans, les plus fausses vues, les plus mauvaises combinaisons prédominèrent dans les cabinets des princes étrangers et des princes français. Rien de ce qui pouvait irriter, enflammer les esprits n'était oublié; mais on ne tenait aucun compte de toutes les mesures de force et de prudence nécessaires pour calmer, pour contenir ou subjuguer un grand peuple en insurrection. Des menaces, des insultes, de grands projets de vengeance et de petits corps d'armée, voilà comment débuta cette guerre terrible, qui devait faire verser tant de sang.
> Il y avait cinq jours que Dumouriex venait de quitter le ministère des affaires étrangères potir remplacer Servan k celui de la guerre, lorsqu'il donna sa démission de ce dernier emploi le 18 juin 1702. — >, Sa retraite et celle de ses collègues Duranton et Lacoste, à la même date, étaient motivées sur le refus du roi de sanctionner le décret qui ordonnait la déportation des prêtres réfractaires. {Ferrièrety III, 07. ^^ Mémoires de Dumouriez.)
La déclaration du roi ' ne fut reçue par les révolutionnaires que comme un voile destiné à couvrir les intrigues secrètes de la cour avec l'empereur, le roi de Prusse et les émigrés. En effety Tinfortuné Louis XYI ne pouvait être de bonne foi dans cette déclaration, qu'on avait eu la plus grande peine à lui arracher; car» ainsi que Brissot s'en est vanté depuis', c'est le parti républicain qui voulait la guerre, et qui la provoquait par des insultes à toutes les puissances. La reine n'en était pas £àchée : elle y plaçait toutes ses espérances ; mais le roi était sincèrement afHigé de se voir également compromis avec ses amis et avec ses ennemis. Le rôle de ses frères le tourmentait, et il en sentait toutes les conséquences dans la position cruelle où il allai! se trouver.
Les émigrés, rentrant en France avec le drapeau blanc, tâchant d'y rallier tous les Français attachés à la monarchie, ne couraient que les chances ordinaires d'une guerre civile, motivée de leur part par les persécutions qu'ils avaient essuyées et les outrages faits à la famille royale ; mais la réunion de leur cause à celle des étrangers la dénaturait. En se plaçant sous les étendards de FAutriche et de la Prusse, ils se présentaient comme ennemis de la nation. Ces considérations, soumises à Louis XYI par M. de Montmorin, lui firent une vive impression; il conçut pour la première fois la nécessité d'un plan de défense intérieur, séparé de toute alliance étrangère.
^ A la suite des grands débats du mois de janvier 1792 sur la guerre, et de la réponse de Fempereur François II àrultimatumposéparDumouriez le 19 mars suivant, Louis XYI, dans la séance du 20 avril, vint en personne proposer ■ de déclarer la guerre contre le roi de Hongrie et de Bohême. » On lit dans \ei Mémoires tirés des papiers d'un homme d*Etat, que les yeux du roi, lorsqu'il prononça ces mots, « s'étaient remplis de larmes. » ( I, 333. )
^ Dès le 16 décembre 1791, Brissot avait prononcé adx Jacobins un grand discours tendant à la guerre. Les révolutionnaires s'étaient divisés sur cette question. Appuyée par toute la Gironde , l'opinion de Brissot fut combattue par Robespierre, Camille Desmoulins et les journaux les plus violenLs, tels que celui de Prudhomme, Les Révolutions de Paris, (No 128, 17 au 24 décembre 1791.)