‹ Mémoires de MalouetChapitre 11 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

Ce plan devait être composé de la garde constitutionnelle, des bataillons suisses, des gardes nationales de Paris et des départements les plus affectionnées. Il fut convenu d'y joindre les royalistes de l'intérieur et ceux des émigrés qui voudraient rentrer, en renonçant aux rassemblements de Goblentz. Le roi consentit, de plus, à signifier aux princes ses frères que, dans aucun cas, il n'approuvait ni ne permettait leur entrée en France avec les armées ennemies, soit qu'ils s'y réunissent comme auxiliaires, soit qu'ils se crussent en état d'agir en corps séparés. Je dressai les instructions qui étaient destinées à l'envoyé de Sa Majesté, et je proposai pour cette mission secrète Mallet du Pan \ mon ami, plein de zèle pour la cause royale et ayant sur notre situation les vues les plus justes et les plus étendues. Le choix de Mallet du Pan convint au roi; mais son départ fut différé par divers incidents jusqu'à la fin de mai. Dès le mois de mai , ni M. de Montmorin, ni M. Bertrand

1 Rédacteur de la partie politique du Mercure de France dès 1784, Mallet du Pan, depuis le commencement de la révolution défendait arec talent la cause de la monarchie constitutionnelle : de là sa liaison avec un grand nombre de députés, et en particulier avec Malouet. Les éyénements Tayant forcé d'abandonner le Mercure à la fin du mois d avril 1791 , il songeait à se retirer à Genève, sa patrie, lorsque Malouet le désigna pour la mission dont il est ici parlé. Quant an sens des instructions que Malouet fut cbargé de préparer et que corrigea le roi lui-même , on lit dans les Mémoires de Mallet du Pan : « Sans doute, pour une partie des royalistes émigrés, une contre-révolution était le retour pur et simple à Tancien régime ; mais pour le roi , qui s'en réservait l'initiative , une contre-révolution c'était précisément une contre-constitution, ainsi qu'Alexandre de Lametb a nommé le plan proposé au roi par Mirabeau. » Telle était la pensée sincère de Louis XVI, et ce qui le prouve c*est le cboix même que ce prince, conseillé par Malouet, fit de Mallet du Pan. — Ni Malouet ni son ami ne faisaient mystère de leurs convictions sur la nécessité de donner à la France un régime constitutionnel. « Il ne peut y ayoir de stabilité dans un gouvernement absolu qui succéderait â la Révolution actuelle, • écrivait alors Malouet à Mallet du Pan. (I, 283 et 285.) Tous les documents relatifs à la mission dont parle Malouet ont été conservés dans la famille de Mallet du Pan et seront sans doute publiés un jour en supplément aux Mémoires dont M. Sayous a été l'éditeur.

ni moi ne paraissions plus aux Tuileries ; le Château était garni d'espions; nous en étions entourés; les journaux nous dénonçaient sans cesse. M. de Monciel', seul échappé à cette inquisition, voyait secrètement le roi de temps en temps, et moi, M. de la Porte, avec qui j'avais d'anciennes relations. Nos communications par écrit avec Sa Majesté avaient pour intermédiaire M. Thierry, premier valet de chambre, et un capitaine de la garde, ami de M. Bertrand.

Le. plan dont je viens de rendre compte était circonscrit dans un très-petit cercle ; M. de Glermont-Tonnerre, qui y était associé, avait la partie la plus active, et s'en acquittait avec beaucoup de discrétion et d'habileté; il employait deux capitaines d'infanterie, gens sûrs et prudents, à dresser les rôles de tous les royalistes, militaires et autres, retirés alors à Paris, et sur lesquels on pouvait compter; il en avait réuni plus de six mille, qui ne demandaient qu'un chef, un point de ralliement. M. d'Hervilly' était sûr de sa garde constitutionnelle; nous suppliâmes le roi de désigner l'officier général auquel il aurait le plus de confiance ; ce ne fut que deux mois après nos premières propositions, et quand il n'en était plus temps, qu'il désigna le maréchal deMailly', qui ne convenait sous aucun rapport. Mais quelque secrets que fussent nos projets, dont

1 Terrier de Monciel , ministre de Tintérieur du 18 jain au 9 juillet 1792. Le parti constitutionnel, dont il était l'organe, Tavait engagé à accepter cette position.

2 Louis-Charles, comte d*Hervilly, né en 1755, était en 1789 colonel du régiment de Rohan-^oubise. Il fit la guerre de Tlndépendance et fut appelé, à la fin de 1791 , au commandement de la cavalerie dans la garde constitutionnelle du rui. Pendant la journée du 10 août, il ne quitta pas Louis XVT ; ce fut lui que ce prince , déjà prisonnier dans la loge du Logographe , chargea de porter aux Suisses l'ordre de cesser le feu. Le comte d*HervilIy mourut à Londres le 14 novembre 1795 des suites des blessures qu*il avait reçues à la funeste affaire de Quîberon, où il partageait le commandement avec Puisaye.

3 Âuguâtin- Joseph de Mailly, marquis d'Hautcourt^ né en 17G8, maréchal en 1783, mort sur Téchafaud le 25 mars 1794. Ce fut in veille du 10 août que Louis XVI lui donna le commandement des troupes réunies aux Tuileries.

212 CHAPITRE XVIIl.

l'exacte vérité et les détails n'ont jamais été connlis, avant même qu'aucun moyen de rassemblement à Paris et dans les provinces eût été arrêté, le plan fut soupçonné, et deviné plutôt que découvert. Un soupçon pour les Jacobins était une démonstration : quelques propos du commandant Acloque \ de la garde nationale, et deux ou trois gardes constitutionnels, qui dans un café parlèrent avec indignation du parti républicain, suffirent à Brissot et à ses collègues pour provoquer la dissolution de la garde constitutionnelle, et bientôt après, l'horrible insurrection du 20 juin, et celle plus atroce encore du 10 août.

Pendant qu'on délibérait sur la suppression de cette garde constitutionnelle, M. d'Hervilly vint nous dire, à M. de Montmorin, à M. Bertrand et à moi : « Quel que soit le décret, je suis sûr de mon corps, et si le roi me le permet, je lui promets qu'avec mes douze cents hommes je chasserai l'Assemblée demain. » Nous nous réunîmes pour supplier le roi de ne pas sanctionner le décret de suppression, et de saisir cette occasion pour reconnaître et réunir le parti nombreux qui ne demandait qu'à le défendre. Malgré toutes nos instances, le décret fut sanctionné ' ; mais malgré la sanction, si M. d'Hervilly n'avait craint d'être désavoué solennellement par le roi, ses gardes , furieux de la mesure, se seraient réunis le jour même aux Tuileries.

Nous étions au désespoir ; nous vîmes tous les préliminaires

1 Élu successivement, après la prise delà Bastille, représentant de la Commune , président de son district et commandant d'un des soixante bataillons de la garde nationale , Acloque se montra toujours dévoué au roi. Brasseur de bière comme Santerre, c*est tout ce qu'il eut de commun avec lui. Dans la journée du 20 juin, il se tint constamment auprès de Louis XVI.

' Cette garde, organisée par un décret de T Assemblée constituante voté dans sa dernière séance (30 septembre 1791), était destinée à remplacer les gardes du corps, licenciés après le voyage de Varennes. Elle tae fut cependant installée que le 2 mars 1792. Violemment attaquée par Gensonné dans la séance du 23 mai suivant, où il dénonça l'existence d'un comité autrichien, sa dissolution fut votée le 29 , sur la demande de Bazi|;ç , après un orageux débat.

du 20 juin ', sans qu'il y eût aucun moyen d'opposer le moindre frein à l'audace féroce des factieux; la personne du roi et la famille royale furent soumises aux plus avilissants outrages. Cependant la majorité des départements et l'armée tout entière se prononcèrent contre ces scènes de cannibales.

M. de La Fayette se rend à Paris, parle à TAssemblée avec courage, menace la faction ennemie, obtient la majorité dans TAssemblée, parce que le parti constitutionnel en était effectivement la majorité ; mais dans Paris, où cette majorité était encore plus nombreuse, ce fut la plus vile populace et les scélérats dont elle suivait l'impulsion qui se montrèrent les plus forts, et imprimèrent à tous les citoyens la terreur qui les a dominés pendant tout le cours de la Révolution.

M. de La Fayette, en sortant de l'Assemblée, espérait réunir cbez lui tous les officiers de la garde nationale. Il comptait sur le zèle et Taffection des Parisiens, qui furent tièdes, intimidés, et ne lui montrèrent aucun empressement à le seconder : il se décida à rejoindre son armée'.

Les adresses énergiques de soixante-dix départements contre l'attentat du 20 juin n'eurent pas plus de suite et de succès; elles produisirent à la cour de fausses espérances, une sécurité funeste; il semblait que Louis XVI, en s'abandonnant ainsi au

La garde constitutionnelle avait pour commandant en chef ledacde Brissac; 80U9 ses ordres, MM. de Pont-l*Abbé et d'Herrilly commandaient l'un Tinfanterie, l'autre la cavalerie.

' Au sujet de cette journée, dont l'horreur devait être bientôt dépassée, Malouet écrivait à Mallet du Pan la lettre du 28 juin 1792 que nous publions dans le présent volume.

On peut lire aussi dans le recueil des correspondances publiées par M. Feuillet de Couches la lettre de madame Elisabeth à madame de Raigecour (vi, 129).

2 Le discours de La Fayette, à la barre de l'Assemblée , dans la séance du 28 juin 1792, avait été précédé d'une lettre datée du camp de Maubeuge le 16 et dans laquelle il demandait la répression du parti jacobin. Arrivé à Paris le 28 juin, La Fayette en repartit le l^** juillet et la royauté perdit une de ses dernières chances de salut. Malouet écrivait à Mallet du Pan la lettre du 29 juin que Ton trouvera ci-après.

tik CHAPITRE XVIII.

cours des événements, en ne les prévenant jamais, en ne s' aidant d'aucun des moyens qui lui étaient offerts, avait la certitude des plus grandes ressources; mais nous avions malheureusement la certitude que ces ressources n*existaient pas. Cependant, croira-t-on que le roi, qui avait Fesprit juste; que la reine, qui ne manquait ni de lumières ni de courage; que madame Elisabeth, qui en avait beaucoup, se réduisissent volontairement, au milieu des plus grands dangers, à une complète inaction? Hélas! je dois le dire en le déplorant : une multitude d'intrigants ou de gens ofBcieux entouraient la famille royale ; leur zèle aveugle, indiscret, sans moyens, créait sans cesse des espérances de contre-révolution, entretenait, au nom du roi, des rapports dangereux avec les plus furieux Jacobins, avec divers membres de l'Assemblée. Guadet, Yergniaud, Pétion, Santerre, étaient admis à cette correspondance. Nous ne fûmes instruits qu'au dernier moment de cette misérable intrigue, et nous sûmes par le roi lui-même, quelques jours avant le 10 août, que Pétion et Santerre avaient promis d'empêcher rinsurrection ', moyennant sept cent cinquante mille livres, qui servirent à la payer.

Indépendamment de ces misérables ressources, je ne doute pas que la sécurité et les espérances de la reine et de madame Elisabeth ne se rattachassent aux secours des puissances étrangères*, que le roi n'a jamais provoqués qu'avec beaucoup de

' On peut voir sur ce point la déclaration de Bertrand de Mole ville. (Mé^ moires y II, 131.)

3 C'est le 4 juillet 1792 que la reine adressait au comte de Mercy ce pressant appel : « Vous connaissez déjà les événements du 20 juin ; notre position devient tous les jours plus critique. Il n'y a que yiolence et rage d*un côté, faiblesse et inertie de l'autre. On ne peut com[iter ni sur la garde nationale ni sur l'armée ; on ne sait s'il faut rester à Paris ou se jeter ailleurs. Il est plus que temps que les puissances parlent fortement. Le 14 juillet et jours suivants peuvent êti'e l'époque d'un deuil général pour la France et de regrets pour les puissances qui auront été trop lentes pour s'eicpliquer. Tout est perdu si l'on n'arrête pas les factieux par la crainte d'une punition prochaine. Ils veu-

Circonspection, et en se flattant toujours d' éviter une guerre nationale. Cette combinaison était aussi inconséquente que toutes les autres : il n'y avait rien de précis, rien de complet, rien d'arrêté dans son plan; les pouvoirs secrets donnés au baron de Breteuil étaient éventuels, plus vagues qu'illimités: ils n'appelaient point les armées étrangères, ni les corps d'émigrés rassemblés au dehors ; ils tendaient à une médiation des alliés de la France. Ces pouvoirs s'étendirent entre les mains du baron de Breteuil'. Léopold, qui jugeait mieux que les autres la position de Louis XVI et l'état de la France, avait voulu négocier avec les constitutionnels , et c'est là ce qu'il fallait faire. Son jeune successeur', les rois de Prusse^ de Suède, l'impératrice de Russie, jugeaient en despotes des sujets révoltés; les émigrés, les princes français bruinent de rentrer en France, des verges à la main; ils ne prévoyaient aucun obstacle, et ils transmettaient aux étrangers leur présomptueuse confiance.

Mais, quels que fussent les vœux, les espérances de la famille royale, rien ne peut justifier l'imprudence du roi de s'être isolé sans défense au milieu de ses ennemis, de n'avoir su ni voulu rallier à lui un parti national ; car il se montrait ainsi en oppo-

lent à tout prix la republique ; pour y arriver, ils «ont résolus d'assassiner le roi. Il serait nécessaire qu'un manifeste rendît l'Assemblée nationale et Paris responsables de ses jours et de ceux de sa famille. Malgré tous ces dangers, nous ne changerons pas de résolution. Vous devez y compter autant que je compte sur votre attachement. Voilà le moment de m'en donner une grande preuve en sauvant moi et les miens, s'il en est temps.» (Arnetb, Marie-An^ toineUCy Joseph II und Leopold, p. 265. )

^ Louis- Auguste Le Tonnelier, baron de Breteuil, né en 1733. Chargé, après le renvoi de Necker, de former ce ministère dont la courte durée fut marquée par la prise de la Bastille, il reçut, dès cette époque, de pleins pouvoirs pour communiquer «u besoin avec les puissances étrangères. Rien ne prouve que ces pouvoirs aient été révoqués en juillet 1791 , comme l'a dît Bertrand de Moleville. (Mémoires ^ I, 275; V. la note de M. F. de Couches, Louis XVI , etc., IV, 270. )

s François II succédait, le 2 mars 1792, à son père Léopold II.

sition avec l'universalité de la nation, ce qui n'était pas. La nation était elle-même en opposition avec le parti républicain ; et tout infatuée qu'elle fût de sa Constitution, elle entendait conserver la monarchie et le monarque, dont le devoir était de se rallier à elle, sauf à Téclairer ensuite sur les vices des nouvelles institutions ; et ces vicas commençaient à être sentis par tous. Mais au dehors, la violence des ressentiments, d'une part, et de l'autre, le désir qu'on pouvait supposer aux puissances rivales d'affaiblir celle de la France, traçaient au roi les mesures qu'il avait à prendre dans l'intérieur pour sa sûreté et pour celle de la monarchie.

M. de La Fayette, qui jugeait plus sainement alors l'état des choses qu'au commencement de la Révolution , était de bonne foi dans son désir de se consacrer au salut du roi et de la Constitution , après avoir contribué à mettre l'un et l'autre fort en péril. Il était sûr de son armée et de celle de son collègue Luckner ', si le roi consentait à se mettre à leur tête; il était venu au mois de mai à Paris pour lui en faire la proposition ; et, comme il savait que Sa Majesté avait confiance en moi, il me fit demander un rendez-vous chez madame la princesse d'Hénin, où étaient madame de Poix et madame de Simiane. Nous eûmes une longue explication ; je ne dissimulai point & M. de La Fayette ce que je pensais de ses torts envers le roi, et tout ce que je croyais qu'il avait à faire pour les réparer ; il y était parfaitement disposé, et je me trouvai pour la première fois dans un accord complet avec lui sur le mal et sur le remède. En supposant le consentement du roi, nous étions loin d'espérer celui de l'Assemblée à son départ pour l'armée : il fallait donc y pourvoir par la ruse ou par la force , et c'est à

^ Luckner était né en Bavière ; employé par le grand Frédéric pendant la

' guerre de Sept ans, il était entré au service de France et avait pris parti pour

la révolution dont il devait être la victime. Maréchal de France en 1791 et

commandant de l'armée du Nord, il fut destitué après le 10 août. Dénoncé.

au tribunal révolutionnaire, il périt sur Téchafaud en 1794.

quoi M. de La Fayette aurait réussi en portant sur Gompiègpoe une division de son armée , dont les détachements auraient favorisé le départ de la famille royale, en s'aidant des gardes suisses et de la garde nationale fidèle. Il était bien entendu que l'adhésion du roi à Pacte constitutionnel et à ceux qui le défendaient serait franche et entière, sans autre restriction que celle que j'énonçais moi-même, savoir qu'il serait réformé le plus tôt possible et qu'on abandonnerait tout ce qui contrariait le gouvernement monarchique, sans aucun profit pour la liberté.

Avant de voir le roi et de lui proposer ses moyens, M. de La Fayette désirait que Sa Majesté fût prévenue par moi de la nécessité de les adopter. M. de Montmorin avait déjà tenté inutilement de le rapprocher de la famille royale; et, comme je n'avais avec lui aucun rapport de liaison ou d'opinion , comme le roi et la reine n'ignoraient pas que je m'étais prononcé contre la Constitution , mon avis en cette circonstance ne pouvait paraître suspect. Je me chargeai sans balancer de cette commission; il fut convenu que je m'adresserais au roi et M. de Gouvemet^ à la reine, et qu'après notre démarche, M. de La Fayette demanderait une audience de Sa Majesté. J'allai dès le lendemain au lever du roi; il n'y en eut point; les ministres étaient dès huit heures du matin dans son cabinet ; je me rendis immédiatement chez M. de Montmorin; j'écrivis au roi de concert avec lui , et il ajouta quelques phrases à ma lettre pour en confirmer le contenu, et rappeler toutes les instances qu'il avait déjà faites pour arriver au terme proposé.

Le roi nous répondit dans la soirée qu'il ne voulait pas quitter Paris pour aller à l'armée ; que cela était inutile et dangereux; mais qu'il savait le meilleur gré à M. de La Fayette de

1 Le comte de la Tour-du-PÎD Gouvernet, fils du comte de la Tour-du-Pin, ministre de la guerre de Louis XVI, était Taide de camp du marquis de Bouille lors de la répression des troubles de Nancy. Lié avec Mounier, Malouet, Lally-Tollendal, dont il partageait les opinions politiques, il se réfugia en Amérique pendant la Terreur, et mourut près de Lausanne en 1837.

ses dispositions; qu'il le verrait avec plaisir; qu'il l'engageait à maintenir son armée dans ce bon esprit; et ce fut à peu près tout ce qu'il lui dit le jour suivant. La reine fut plus réservée avec M. de Gouvemet ; elle montra de l'aigreur contre M. de La Fayette, et lui parla même avec beaucoup de froideur, et sans paraître attacher aucun prix ni la moindre confiance au dévouement qu'il témoignait ' . Dans une querelle de société , il est encore utile et juste de compenser les mauvais procédés par les bons, et de faire céder les ressentiments les mieux fondés à des intérêts majeurs; mais en politique, quand il s'agit du salut de l'État, du monarque et de sa famille, il n'y a pas • d'injures et de griefs qui ne doivent s'effacer par des services importants, par des considérations graves. Peut-il être question du passé , quand on a à supporter le poids du présent et l'inquiétude de l'avenir? C'est là le fardeau qu'il faut s'efforcer d'alléger.

M. de La Fayette, n'ayant pas mieux réussi dans son second voyage à Paris que dans le premier, n'en persévéra pas moins dans son projet de défendre la Constitution envers et contre tous, et de déjouer, autant que cela dépendrait de lui, toutes

^ La publication récente de la Correspondance de Marie-Antoinette a mis en évidence la politique de cette princesse. Très-opposée aux menées compromettantes des émigrés, elle se proposait, à l'intérieur, de rendre manifestes les vices de la Constitution, et à Textérieur de préparer une restauration, non de Tancien régime, mais de l'autorité royale, avec un point d*appui dans la réunion d'un congrès armé. « J'insiste toujours, écrivait-elle le 25 novembre 1791 au comte de Mercy, sur le congrès armé comme j'en ai déjà parlé. Il n'y a que lui qui puisse arrêter les folies des princes et des émigrés, et je vois de tous les côtés qu'il viendra peut-être avant peu un tel degré de désordre ici que, bors les républicains, tout le monde sera cbarmé de trouver une force supérieure pour arriver à une composition générale. » (Arnetb, Marie^Àn^ toinette, Joseph II und Leopold, p. 226.) Une lettre de la Reine à son frère l'empereur Léopold, publiée par la Revue rétrospective, s'exprime ainsi sur le compte des émigrés : « Si même ils avaient un avantage réel, nous retomberions sous leurs agents dans un esclavage nouveau et pire que le premier, puisque, ayant l'air de leur devoir quelque cbose, nous ne pourrions pas nous en tirer. ■

les mesures des républicains. Cependant l'espérance qu'il avait de maintenir son armée dans le parti constitutionnel dépendait essentiellement de la séparation totale de la cause royale du parti des étrangers; il était important de ne point tnontrer sous leurs drapeaux des princes français , des corps d'émigrés , qui , en se réunissant aux Autrichiens et aux Prussiens, appelaient contre eux les forces nationales , et ne laissaient plus dans l'intérieur aucune ressource au roi.

Je rappelai ces considérations à Sa Majesté , et le départ de Mallet du Pan fut résolu. Je fus chargé de rédiger ses instructions; le roi y ajouta, sur une bande de papier, une espèce de lettre de créance , portant que l'envoyé avait sa confiance ; ce qui était insuffisant. Les instructions ne furent pas moins inutiles. L'entrée en France à main armée des princes et des émigrés, sans aucune adhésion au parti constitutionnel, et sans autre appui que les forces étrangères , était la seule ressource à 'laquelle ils voulussent se confier; et le roi, qui en sentait bien les inconvénients , n'avait pas la force de la leur interdire d'une manière absolue; peut-être même qu'il n'aurait pas été obéi s'il avait pris ce parti.

La négociation de Mallet du Pan se réduisit donc à ceci, que les princes formèrent un corps séparé des armées étrangères, et ne prirent aucune part ostensible au manifeste si imprudent du duc de Brunsv^ick : ce qui n'empêcha pas qu'ils ne fussent considérés comme en étant les auteurs. Il y avait à cette époque bien peu d'hommes qui eussent des idées assez saines sur les circonstances où nous étions, pour distinguer dans cette Constitution, qui avait fait le malheur de la France, et dans les hommes qui lui étaient attachés, soit réellement, soit en apparence, le parti qu'on en pourrait tirer pour la réformer et pour renverser la faction républicaine ; il était plus simple de diviser toute la nation en deux partis : ceux qui voulaient l'ancien état de choses et ceux qui n'en voulaient pas. Voilà la grande pensée à laquelle tous les opposants étaient et sont restés fidèlement atta-

no CHAPITRE XVIII.

chës» moins un petit nombre de royalistes, signalés avec improbation sous le nom de modérés.

J'étais convenu d'un chiffre avec Mallet du Pan pour sa correspondance ; c'était le meilleur de tous, mais le plus long et le plus difficile. Nous avions chacun un exemplaire d'un dictionnaire de rimes; le premier numéro indiquait celui de la page dont la première lettre était celle du discours et successivement; le numéro deux indiquait la ligne et le troisième le rang de la lettre, etc. Mallet du Pan, dans son impatience, ne chiffrait que la dixième partie de sa lettre , et écrivait naturellement tous les mots qu'il croyait pouvoir intercaler aux chiffres ; d'où il résultait qu'on pouvait très-aisément entendre ou deviner la suite du discours. C'est dans cet état que m'arrivèrent sept lettres de lui après le 10 août ; elles m'étaient adressées par MM. Bethmann, de Francfort, et par un négociant de Lausanne. J'étais alors caché, poursuivi : Tinterception de ces lettres eût plus que motivé la proscription; je ne m'explique pas encore comment elles sont arrivées, non décachetées, à mon adresse.

Page 1