LETTRE AUX ÉMIGRANTS
20 décembre 1791.
Je ne tous blâme point de quitter la France ; les persécutions atroces que vous avez essuyées vous autorisent à vous soustraire à un gouvernement oppressif qui vous a lui-même appris que vous avie2 le droit de résistance ; mais je vous invite à écouter d'autres conseils que ceux du ressentiment, à juger froidement votre position, celle de la France, celle de l'Europe; ni les violences, ni les injustices dont vous êtes victimes ne sont la Révolution : elle est indépendante des excès qui la signalent.
Le respect des mœurs et des usages anciens ne peat se maintenir que par leurs bons effets ou par une superstition politique et religieuse qui les rende inviolables; mais lorsque le temps, le progrès et l'abus des lumières ont rendu les passions plus habiles, les intérêts plus discords, les opinions plus hardies, un mouvement inquiet tourmente tous les esprits, déchire tous les voiles. Tous les liens se relâchant, il s'élève un signal d'indépendance qui annonce la tempête; la vérité ni le mensonge n'ont plus d'autorité ; tout ce qui est ancien présente l'aspect de la caducité. La jeunesse et la vie semblent s'attacher aux nouveautés: on est rassasié du passé; toutes les espérances, tous les vœux appellent un changement. Lorsque ces temps sont arrivés, et ils l'étaient pour notre nation, la destinée d'un empire dépend de ceux qui le gouvernent. S'ils ont des vues profondes, de la sagesse, de la fermeté, ils devancent la révolution, la tempèrent et la dirigent; alors, les abus et les préjugés sont sacrifiés; l'administration devient plus intègre, la justice plus impartiale, la discipline plus sévère; l'autorité est circonspecte et se feit craindre, mais elle respecte la liberté ; la
gravité des mœurs dans les premiers rangs rappelle les idées religieuses et rend au culte public sa dignité ; l'économie dans les dépenses permet la diminution des impôts; l'encouragement des arts utiles, de l'industrie et du commerce ne laisse plus de place à la paresse, à l'indigence; les inquiétudes se calment, les espérances ont une issue, le désir des nouveautés un aliment ; tout ce qui tendait à se désunir est comprimé par une force centrale ; l'ordre renaît et le corps politique est rajeuni sans commotion. C'est à ces conditions seulement qu'on prévient une révolution dont tous les éléments sont rassemblés. Mais elle était inévitable depuis trente ans ; en conservant vos mœurs, vos lois^ votre gouvernement, il ne s'agissait plus que de savoir quels en seraient les chefs. Si la Providence vous avait destinés pour directeurs et pour agents des hommes dignes de cette grande époque, il n'y aurait point d'émigration; vous auriez été réformés, constitués sensément ; car, malgré la corruption générale, le peuple, aussi facile qu'impétueux, peut être porté au bien comme au mal ; et vous avez un roi résistant au crime, jamais à la vertu. Mais vous étiez appelés à servir aux nations d'exemple et de leçon ; votre puissance était devenue la statue aux pieds d'argile ; une philosophie dévorante en ébranlait les étais; des enfants vains, étourdis et méchants sont venus lancer des pierres sur le colosse, et il s'est écroulé.
C'est, dit-on, la cause des rois, celle de la noblesse : n'est-ce pas aussi celle des peuples, celle du genre humain? Les rois et la noblesse ne sont rien sans la force : ils disposaient d'une force aveugle, et elle est éclairée. Les peuples, les grandes collections d'hommes n'existent qu'en se réunissant en faisceau, et l'égoisme, les fausses lumières délient et dispersent le faisceau. L'indépendance, l'égalité, voilà le glaive à deux tranchants qui se promène sur la France et qui menace toute l'Europe.
Qu'allez-vous faire maintenant? Croyez-vous que ce soit par
les armes et par les arguments de tos pères que vous rétablirez la noblesse, l'autel et le trône? Vous voulez ramasser les pierres que vous ont jetées des enfants! Vous avez aujourd'hui des géants à combattre' : cherchez d*autres armes.
N'espérez pas de ralliera vos panaches des hommes qui n'ont ni titres ni distinctions à défendre, qui ne les craignent plus, qui n'en voient que les abus, qui ont cru s'en emparer en vous dépouillant. Où trouverez-vous aujourd'hui des bras dociles, des instruments passifs de la vanité? La nécessité d'une hiérarchie résulte de la propriété; voilà le poste où vous deviez vous placer. C'est entre l'antique simplicité et la dépravation de notre âge, entre les vieilles erreurs et l'exagération^ la fausse application des vérités, qu'il faut chercher le remède à tant de maux et de désordres. La force, la terreur, sont nécessaires, mais elles n'ont plus les mêmes enseignes. Que produiront donc vos rassemblements, vos coalitions, tant que vous ne débuterez pas par un sacrifice solennel à l'équité, par un sacrifice politique aux lumières, aux passions même de vos contemporains? Pour venger vos injures, il faut les oublier; pour mettre en sûreté vos intérêts, il faut les rattacher au grand intérêt de toutes les sociétés. Vous défendez les fleurs qui ornent vos jardins : sauvez d'abord les champs et les moissons. Vous disputez sur les modes de gouvernement, et toutes les autorités sont en péril!
Ces réflexions s'adressent non-seulement à vous, mais à tous les princes de l'Europe, soit qu'ils dorment ou qu'ils veillent dans leurs camps : ce n'est pas là seulement, c'est sur tous les point de l'horizon que s'amoncellent les nuages qui renferment la tempête : les clubs, l'insurrection des troupes en sont la redoutable explosion.
Ce sont vos divisions, vos jalousies, c'est le défaut de plan
et de concert qui vous ont feits opposants sans force, ennemis
de la Révolution sans résistance. Vous vouUez ce dont on ne
voulait plus, sans savoir empêcher ce qu'on voulait et sans rien II. 17
1fô8 CHAPITRE XX.
mettre à la place. Vous n'avez fait, pour vous défendre, que ce qui était nécessaire pour vous faire attaquer avec plus d'avantage par des hommes étrangers à tout sentiment de justice et -de générosité. Assez de maux sont le fruit de celte étrange conduite. Voulez-vous y mettre un terme? Unissez-vous comme propriétaires à tous les propriétaires de France et de l'Europe; •car une démocratie délirante tend au nivellement général, c'est-à-dire à une entière subversion. Que tous les gouvernements s'unissent, non pour reconnaître la Déclaration des -droits de l'homme, mais les droits des peuples à la propriété , à la liberté, à une protection efficace de l'une et l'autre. Les droits des peuples, il n'y a plus que cette ressource pour enchaîner les démagogues et les brigands, pour faire rentrer dans la £ange tous ceux qui en sont sortis, revêtus d'un pouvoir absolu.
Toute autre coalition des puissances étrangères les expose
à l'anarchie qui nous dévore. Si le corps germanique attaque la France pour le recouvrement des droits féodaux de quelques
princes, cette querelle se prête à tous les moyens de séduction -du nouveau système et à la défaveur de toutes les prétentions <]u'il a proscrites. Si vous unissez vos ressentiments à une querelle étrangère, à une guerre politique contre la France, quelque fondés que vous soyez dans vos griefs, vous n'êtes plus des citoyens français ; vous le seriez encore en combattant seuls ceux dont vous auriez à vous plaindre ; mais que les horreurs <ie la guerre civile vous épouvantent et vous arrêtent! Mettezvous en mesure de n'avoir à attaquer que des brigands ; que tous les propriétaires retrouvent leUr cause et leurs intérêts dans les vôtres; que les princes dont vous invoquez les secours s'aident eux-mêmes par d'autres combinaisons que celles d'une politique timide et tortueuse; qu'ils s'éveillent, qu'ils s'unissent à l'aspect de la lave qui va se précipiter sur eux comme sur vous; qu'ils y opposent la seule barrière impénétrable : la reconnaissance des droits des peuples, non tels que des tribuns
insensés les prodament, mais tels que la raison et Fintérét général les consacrent à jamais. Le droit de consentir les lois et les impôts appartient à tous les propriétaires exclusivement; r exercice de ce droit a pour objet de maintenir la propriété ; la liberté, le culte public, les mœurs, le gouvernement. Tout homme, toute société qui méconnatt ces principes, est ennemi du genre humain. Fondez sur cette base la force publique de la diète européenne; que ce soient là les objets sacrés qu^elIe ait à défendre; et ne craignez plus que des commis, des praticiens, des libellistes s'érigent en despotes d*une grande nation. Voilà les fondements inébranlables des sociétés : ils sont renversés par l'extension indéfinie des droits politiques; ils sont à jamais consolidés par la reconnaissance et la fixation de ces droits dans la classe des propriétaires indépendants. Ceux-là se convaincront que pour Fintérét commun l'autorité conservatrice doit être indépendante ; que les actes d'administration sont l'attribut nécessaire du gouvernement; mais que les princes reconnaissent que les impôts, les lois politiques et générales doivent être consentis par les représentants de la propriété.
La première personne marquante que j'aie vue à Londres est M. Burke. L'évéque de Gomminges ' me mena chez lui, et j'en fus fort accueilli ; nous eûmes une longue explication sur les
^ Antoine-Eustaclie d*Osmond ; né à Saint-Domingue le 6 février 1734, il avait des intérêts et des relations dans cette colonie, comme on le verra plus loin. — Rentré en France après le 18 brumaire, il fut évêque de Nancy en 1801 et archevêque de Florence en 1810; il n'accepta ce dernier siège qu'avec une répugnance motivée par le refus d'institution canonique prononcé par Pie VII 9 et mourut en 1823. (Vie*episcopale de Monseigneur ifOsmond, par Tabbé Guillaume^ p. Q65.) — Son frère, le marquis d'Os^ mond, pair de France et ambassadeur à Londres, mourut en 1838. — G*e9t leur plus jeune frère qui est mentionné plus loin, chapitre xzi.
affaires de France, dans laquelle cet homme célèbre me parut tout ce qu'il était : bon, lumineux, éloquent, passionné, fort attaché à la constitution de son pays, qu'il ne jugeait pas applicable au nôtre ^ Les Anglais, en général, sont disposés à croire que le commerce du monde et la liberté sont deux choses qui leur appartiennent exclusivement, Les préventions injustes de M. Burke* contre M. de Lally, mon ami, refroidirent ce com-
^ Le grand orateur s'était prononcé dans le sens que i*on indique ici, notamment à la Chambre des communes, dans un discourt où il combattait Fox, son ancien ami politique (février 1790). — « We hâve had violent debates in our house of Commons on the french révolution, and they hâve produced a total, and, as it should sent, an irréparable breach between Fok and Burke. « Sam. Romiliy, I, 326. — C'est au mois d'octobre de la même année que Burke prit, à l'égard de la France, une attitude décidée par le livre célèbre intitulé : Réflexions sur la Révolution française.
On n'a pas oublié les leçons que M. Villemain consacrait à Burke en 1829.
^ Les préventions dont il est ici parlé s'étaient manifestées pour la première fois dans l'opuscule intitulé : Lettre de M, Burke a un membre de F Assemblée nationale, datée de Beaconfield, 19 janvier 1791. Dans cet écrit, Burke rétractait une partie des éloges qu'il avait donnés, dans son livre des Réflexions, à Mounier et à Lally. Celui-ci répondit par sa Lettre au trèshon, Edm. Burke, membre du ^parlement d' Angleterre, a. 1., 1790, in-8<>. Réfutant l'opinion de Burke, « qu'il fallait remettre tout préalablement dans la même situation oii tout se trouvait avant la tenue des états généraux » , Lally disait: « Je suis, moi, convaincu du contraire. Je suis convaincu que la France serait perdue sans ressource dès l'instant où de pareilles intentions se feraient seulement soupçonner. -^ Jn vitium ducit culpœ fugat, si caret arte. — Que l'horreur trè»-naturelle et très légitime que nous avons d'un excès ne nous précipite pas dans un autre... Parce que la liberté a été désho* norée par les tribuns qui nous tyrannisent en son nom ; parce qu'elle nous a paru impie et sanguinaire avec les uns, louche et sophistique avec les autres, avec ceux-ci absurde et ridicule, avec ceux-là abjecte et insolente, ne la repoussons pas, lorsque rendue à elle-même, consacrée par la religion,, consolante pour l'humanité, ayant la raison pour guide et la vérité pour compagne, environnée d'amour et de respect, éclairée, généreuse, désintéressée, elle se produit avec des hommes faits pour la connaître, dignes de la servir et appelés à en répandre les inestimables bienfaits.
Cette lettre, écrite de Florence et datée du 20 juin 1791, fut suivie l'année d'après d'une Seconde lettre où les mêmes pensées étaient développées.
L'EXIL. Î6l
mencement de liaison : celle que j'avais avec M. de Cazalès, qui les lui avait suggérées, en fut aussi altérée, sauf que nous n'avons jamais rompu ensemble ; mais nous étions toujours disputant, sans aucune concession respective, sur ce que nous appelions nos torts d'opinion, et je ne vois pas aujourd'hui qu'il y eût lieu de ma part à aucun amendement sur celles que j'ai développées dès le début de la Révolution. Si Cazalès, qui avait beaucoup d'esprit, de talent et de courage, avait été à la tète de la noblesse, qu'il se fût mis en état de rajeunir la décrépitude des trois ordres, et de les défendre avec succès contre les communes, j'aurais applaudi à son triomphe sur la démocratie, que je redoutais bien plus que l'inconséquence des trois ordres; mais n'abandonner aucune prétention, lorsque rien n'est disposé pour les soutenir; provoquer toutes les résistances, quand on s'est laissé dépouiller de la force qui peut convaincre : voilà ce que je n'ai jamais pu concevoir.
M. Burke avait tout à fait les idées d'un aristocrate français ', ce qui convenait encore moins à notre position que le système des deux chambres, dont je sentais bien toutes les difficultés ; mais comme il fallait opter entre cet expédient et une démocratie absolue, je blâmerai toujours ceux qui nous ont réduits au pire, et qui ont ainsi fait perdre à la nation la plus belle occasion qu'elle ait jamais eue de réformer sensément son gouvernement. Ceux qui disent que tel ou tel mode de gouvernement convient à un peuple et point à un autre ont-ils oublié que tous les peuples de l'Europe ont été pendant plusieurs siècles soumis aux mêmes institutions féodales ou municipales ; que partout l'autorité souveraine a rencontré des limites, effacées, rétablies, renforcées, selon les circonstances ; que le Nord, comme le Midi, a été alternativement libre et esclave; et qu'enfin il n'y a rien de permanent parmi les hommes que leur
^ Ces idées sont résumées dans la note précédente par la citation : « Remettre tout préalablement dans la même situation où tout se trouvait avant la tenue des états généraux. »
mobilité? C'est donc à ceux qui les conduisent à saisir tous les moyens d'arrêter leurs écarts, à prévenir les abus de Fautorité, qui finissent tonjours par annuler sa protection et par détruire son énergie. Voilà le seul résultat utile d'une révolution, le seul qui puisse en absoudre ou en honorer les auteurs.
Après avoir vu M. Burke, j'allai chez lord Grenville, alors secrétaire d'Etat, de qui je m'attendais aussi à être bien reçu, étant persuadé que c'était le même Grenville à qui j'avais rendu un petit service en France. Revenant de Toulon à Paris en 1783, je traversais la forêt de Fontainebleau par un orage afireux; j'aperçus sur la route Une voiture versée; je fis arrêter la mienne ; mon courrier s'était joint aux voyageurs pour les aider à relever la voiture; mais l'essieu était cassé; il fallait envoyer chercher du secours à la poste que nous venions de quitter : les gens de lord Grenville étant en avant, un des miens fut chargé de cette commission , et j' offris à lord Grenville , qui paraissait pressé de se rendre à Paris , de lui donner la place de mon valet de chambre qui était à côté de moi. Lord Grenville accepta cette oQre avec beaucoup de reconnaissance, et nous voilà partis, moi ne sachant pas à qui j'avais affaire^ car l'étranger parlait assez bien français pour que j'eusse besoin d'être averti par lui qu'il était étranger. Son début fut très-aimable : — « Vous ne savez peut-être pas, monsieur, me dit-il , que l'homme que vous avez secouru si obligeamment est un de vos ennemis, un Anglais? — Un Anglais, monsieur! Je serais charmé de pouvoir vous rendre tout ce que j'ai reçu de bons offices de votre pays lorsque j'ai été prisonnier à Weymouth. J'ai trouvé là M. le duc de Dorset , qui m'a comblé de bontés, et une autre famille anglaise, que je n'oublierai jamais, les d'Albiac. » M. Grenville, qui était parent du duc de Dorset, me dit alors son nom, et pas tout à fait l'objet de son voyage; mais j'en devinai quelque chose : il arrivait de Naples pour être employé à la négociation de la paix. Nous préludâmes sur les conditions; la conversation fut très-animée
sur la guerre d'Amërique, sur les intérêts, les prétentions des deux nations. A Paris, nous nous étions retrouvés chez madame la duchesse de Bouillon.
Dès le lendemain de mon arrivée à Londres je ne manquai pas d'aller chez lord Grenville. Je lui rappelai sa voiture renversée : a C'est aujourd'hui la mienne, lui dis-je, qui est renversée ; mais je ne vous demanderai pas de m'aider à la relever : cela serait trop difficile; je désire seulement avoir l'honneur de vous voir quelquefois et de renouveler notre connaissance. » Lord Grenville ^ me répondit avec beaucoup de grâce que ce n'était pas lui qui était assez heureux pour m'avoîr une obligation, mais qu'il se ferait un plaisir d'acquitter celle de son frère*. II me reçut, en effet, de la manière la plus obligeante et qui ne s'est pas démentie pendant mon séjour en Angleterre.
Accueilli dès mon arrivée par un- membre du Cabinet, cette
^ 'WilHam-WyDdham,'lord Grenville, né en 1759, second fils de George» Grenville, beau-frère de lord Ghatham. Étroitement uni avec son cousin William Pitt, il entra dans le ministère formé par celui-ci en 1783 et fut son principal auxiliaire, d*abord comme secrétaire d'État de l'intérieur, et depuis le mois de janvier 1791, comme chargé des affaires étrangères en remplacement du duc de Leeds. — Jusqu'à la formation du cabinet Addington, en février 1801, lord Grenville fut à la Chambre haute le principal orateur du ministère; mais lorsque Pitt revint aux affaires, en 1804, il refusa d'entrer dans une administration dont Fox ne ferait point partie. — A la mort de Pitt, lord Grenville fut le chef du ministère célèbre 'qui réunissait Fox, Grey et Sidmouth (1806-1807). Chancelier de l'Université d'Ox(ord en 1809, et membre influent de la pairie, il soutint la politique de Canning, et passa les dernières années de sa vie dans sa retraite de Dropmorelodge, où il mourut en 1834 sans laisser d'héritier.
L'aîné des fils de Georges Grenville, qui avait épousé la fille de Robert, comte Nugent, laissa deux fils^ dont l'aîné, créé duc de Buckingham et de Chandos, mourut en 1839. Le petit-fils de ce dernier est aujourd'hui proprié* taire du manoir de Stowe, dont les archives ont fourni les documents publiés^ en 185S, sous le titre de Grenville papers,
^ Thomas Grenville, second fils de Georges Grenville, membre distingué du parti whig, avait eu sa part au traité de 1783. Rentré dans la vie privée en 1806, il consacra ses loisirs à réunir une très-belle bibliothèque que possède aujourd'hui le British Muséum, il mourut en 1848.
JK64 CHAPITRE XX.
faveur m'accrédita parmi les émigrés, qui commençaient à être nombreux à Londres ; ce fut Torigine de mon intervention dans les affaires de Saint-Domingue, intervention fort calomniée d'abord , mais dont il m'était facile de prouver la sincérité , et j'y suis parvenu.
Aussitôt qu'il fut connu que j'avais accès chez un ministre, trois habitants de Saint-Domingue, nouvellement arrivés de la colonie, vinrent me trouver et me dirent : — a Monsieur, nous venons vous confier la mission dont nous sommes chargés et dans laquelle vous pouvez nous aider beaucoup : nous sommes députés de Saint-Domingue pour venir offrir au roi d'Angleterre la souveraineté de cette colonie ' , dont vous connaissez les malheurs; nous avons déjà vu les ministres; nos propositions sont acceptées; nous sommes au moment de signer le traité , et nous venons vous offrir de vous associer à cette mission. » Très-étonné de cette déclaration, je répondis à ces messieurs que j'étais loin de leur croire des pouvoirs suffisants pour disposer d*une des propriétés les plus importantes de la monarchie française; que tous les grands propriétaires étaient absents de la colonie (nous étions déjà plus de quatre-vingts de première classe réunis à Londres; les autres étant en fuite ou massacrés, ce qui restait sur les lieux ne pouvait représenter l'universalité, ni même la majorité des habitants); que même cette majorité n'aurait pas le droit de transmettre la souveraineté de la colonie d'un gouvernement à un autre; que leur démarche me paraissait donc inconsidérée , et que je doutais
^ Des négociations dans ce but avaient commencé en 1791, à la suite du décret qui, en admettant dans les assemblées coloniales les hommes de couleur, avait exaspéré les blancs. La révolte des mulâtres s'en était suivie, et bientôt celle des esclaves. — M. de Blanchelande, gouverneur intérimaire de la colonie, demanda de nouvelles instructions ; mais à la fin de 1702 les commissaires Santhonax et Polverel le renvoyèrent en France, et il périt sur réchafaud au mois d'avril 1793. — C'est au moment où la déclaration de guerre faite par la France achevait de lever les scrupules du gouvernement anglais, que Malouet reçut cette singulière proposition.
fort que le ministère anglais voulût profiter de leur bonne volonté.
Ils m'affirmèrent le contraire. La négociation, selon eux, •était fort avancée. Je voulus savoir ce qui en était : j'allai rendre à lord Grenville la confidence que j'avais reçue et toutes les observations qu'elle m'avait suggérées. Lord Grenville a tout à la fois de la franchise et de la circonspection ; il parle peu; il écoute beaucoup; mais ce qu'il approuve et ce qui ne lui convient pas s'échappe à travers son silence. Je vis clairement dans le peu qu'il me dit, et dans ce qu'il ne me dit pas , que mes réflexions le frappaient, que les propositions des députés n'étaient ni acceptées ni rejetées, mais prises en considétion; que l'insurrection des nègres de Saint-Domingue et la dévastation de cette belle colonie étaient un sujet d'alarme pour les colonies anglaises, a Croyez-vous , me dit-il , que vos révolutionnaires veuillent et puissent éteindre l'incendie qu'ils ont allumé? — Non, je ne le crois pas, et je pense qu'une protection généreuse de votre part vous serait aussi utile qu'à nous-mêmes; mais vous reconnaître pour souverains, c'est autre chose : nous n'en avons pas le droit. »
Ce ne fut qu'après la mort du roi que cette première conversation eut les suites dont je rendrai compte. Ce qui se passait sur le continent fixait toute mon attention. La réunion de la Convention, la férocité connue de plusieurs de ses membres, tels que Marat, Legendre, Robespierre, etc., la retraite du duc de Brunswick, le décret contre les émigrés, et enfin les préliminaires du procès du roi : c'en était assez pour effacer tout autre intérêt. Saint-Domingue et toutes les colonies disparaissaient devant ce grand spectacle de la France ébranlée jusque dans ses fondeuients, rejetant de son sein ses princes, ses prêtres, ses nobles, ou ne les gardant que pour les immoler. Nous, proscrits, fuyant nos bourreaux, on nous proscrivait encore, si nous ne venions les chercher.
C'est alors que je me sentis plus accablé que je ne l'avais été
dans les moments les plus périlleux; car il y a dans le dang^er une activité d'inquiétude et d'efforts qui préserve du découragement. Je n'avais plus à craindre pour ma vie ; mais, trompé dans toutes mes conjectures , le présent était affreux , l'avenir sans espérance; je ne voyais plus que des maux effroyables et sans terme. Cette peine morale ne produisant pas de réaction , mon àme était affaissée; j'étais très-malheureux. Ma belle-sœur, rappelée en France par la crainte de la confiscation, me quitta dans les premiers jours de novembre en me laissant fort inquiet sur sa santé. Je vis partir par le même motif plusieurs personnes de ma connaissance dont je pressentais la destinée : M. de la Tour-du-Pin ', le marquis d'Ambert*, l'intéressante duchesse de Biron % qui m'avait demandé un conseil et qui ne voulut pas le suivre; enfin, madame du Barry^, que j'avais vue chez le duc de Brissac, me fit chercher à Londres pour me demander mon avis sur son retour en France. Je fis ce que je pus pour l'en détourner; elle persista et fut traînée à l'échafaud. Madame la princesse d'Hénin, chez qui je logeais à Londres, voulut aussi essayer d'aller se cacher à Boulogne et d'y obtenir des certificats de présence. M. de Lally l'accompagna à Douvres, et elle eut le bonheur d'échapper une seconde fois de Boulogne après la mort du roi.
Je restai seul, séparé de tous mes amis; ma santé s'altéra :
^ Ministre de la guerre du 4 août 1789 au 10 novembre de Tannée suivante. -^ Rentré en France, il fut arrêté à Auteuil et guillotiné le 28 avril 1794, en même temps que son frère aîné le marquis de la Tour-du-Pin.
' ^ Voir le premier chapitre, p. 23, et notre Appendice.
3 Amélie de Boufflers, petite^fille de la maréchale de Luxembourg, fille unique du dernier duc de Boufflers. — Ses grâces naïves désarmèrent la sauvage misanthropie de Jean-Jacques. — Elle périt sur l'échafaud, noble et pure victime, dont les vertus auraient pu racheter les crimes de ses bourreaux»
* Arrêtée au mois de juillet 1793, elle (it condamné pour avoir, entre autres crimes, • porté à Londres le deuil du tyran « ,et exécutée le 8 décembre suivant. — Le duc de Brissac passait pour être dans la plus grande intimité de madame du Barry.
L'EXIL. 26r
je contractai une maladie de nerfs qui m'a fort et longtemps tourmenté sous différentes formes. C'est dans ces accès de souffrance que je reçus les soins les plus touchants de madame de Belloy \ émigrée comme moi, et dont le généreux dévouement mérita toute ma reconnaissance et mon attachement.
Le procès du roi me rendit l'énergie de la douleur ; aussitôt que je vis le premier décret qui le mettait en jugement, je courus chez M. de Chauvelin* pour lui demander un passeport, mon intention étant d'aller m'offrir à la Convention pour défendre Louis XVL M. de Chauvelin, à qui je fis cette déclaration, ne voulut pas prendre sur lui de m' expédier un passeport '. J'écrivis alors dans son cabinet, le priant de transmettre ma demande à la Convention, qui passa à l'ordre du jour^,
^ Madame de Belloy, devenue plus tard madame Maloaet.
^ François-Bernard, marquis de Chauvelin, né en 1766, était le fils de ce marquis de Cbauvelinqui mourut frappé d'apoplexie en présence deLouisXV. Ses fonctions de maître de la garde-robe du roi ne Tavaient pas empêché d'embrasser avec ardeur les idées de la Révolution; et à la fin de mars 1792, pendant le passage de Du mouriez au ministère des affaires étrangères, il avait été nommé, à Tambassade de Londres par Tinfluence des Girondins. On lui donna pour second M. de Talleyrand, à qui sa qualité d'ancien membre de TAssemblée nationale interdisait pendant deux ans toute fonction à la nomination du roi, et qui fut en réalité le chef de cette ambassade. Elle se composait encore de deux hommes de lettres, Garât et Gallois, de Duroveray et de Beinhart. — Membre du Tribunat et du Corps législatif sous TEmpire^ M. de Chauvelin siégea à Textrême gauche dans les Chambres de la Restauration, et mourut en 183S. (Voir les Souvenirs de Dumont, p. 419.)
3 Journal et Lettres de madame (TArblay (Londres, 1843, y. p. 372). Lettre de miss Bumey, 27 novembre 1792.
^ Dans la séance du 20 novembre 1792, que présidait Grégoire, un dessecrétaires de l'Assemblée donna lecture des pièces ci-après :
Le Ministre des affaires étrangères au Citoyen président de la Convention
nationale, « Citoyen président, » J'ai l'honneur de vous envoyer copie d'une note remise, par l'ex-constituant Malouet, au citoyen ministre de la République française à Londres pour me la faire parvenir.
» Je ne me permets aucune réflexion sur le contenu de cette lettre; je me
après avoir ordonné que mon nom fût inscrit sur la liste des émigrés. Tel est le titre léguai dont j'ai eu beaucoup de peine à obtenir la radiation après huit ans d'exil et la perte entière de ma fortune.
borne, citoyen président, à vous prier de la communiquer à la Convention nationale, qui pèsera dans sa sagesse et sa prudence Ja réponse qu'elle jugera à propos de me mettre en état d*y faire.
M Si^né : Le Brun. »
ti Sorti de Paris le 17 septembre dernier, ainsi que cela est constaté par mon passe-port visé à Amiens le 18 et produit à Londres à M. le ministre de France; occupé ici à réparer mes établissements à Saint-Domingue, par les avances de fonds qui me sont nécessaires, je ne peux, sous aucun rapport, être compris dans la classe des émigrés, et j*attendrois sans inquiétude Tapplication du dernier décret, si un intérêt plus puissant que celui de mes propres affaires ne me faisoit désirer de rentrer en France le plus tôt possible.
a J'apprends par les papiers publics qu'il est question d'instruire le procès de Louis XVL
« Soumis au gouvernement et aux lois établies, quelles qu'elles soient, mais indépendant de toute considération dans le sentiment de mes devoirs et la déclaration de mes opinions, je me crois obligé de me proposer comme défenseur officieux d'un prince dont j'ai toujours honoré les vertus et dont il m'est permis de déplorer l'infortune.
« J'ay l'honneur de prier monsieur le ministre de France de soumettre ma
demande au conseil exécutif à l'efFet d'en obtenir un passe-port qui me
mette u Tabri des difficultés qu'éprouvent en rentrant en France ceux même
qui, comme moi, n'en sont sortis que le 2 septembre, pour se dérober au fer
des assassins, et chercher des ressources que nos désastres à Saint-Domingue
et la situation de nos correspondants en France ne permettent plus aux
colons de trouver dans l'intérieur du royaume.
« Londres, 8 novembre 1792.
M Si^né : Malouet.
Nous avons reproduit cette lettre d'après la minute consçrvée dans les archives des affaires étrangères; dans le Moniteur du» 21 novembre, n^ 326, on lit encore ce qui suit :
« N. — Il est possible que le citoyen Malouet ne soit pas connu comme ■ émigré dans son département. Je demande que le ministre fasse porter son « nom sur la liste des émigrés.
« TreiUiard. — Il suffit de renvoyer au comité d'aliénation , où il y a un « registre ouvert sur lequel sont portés tous les noms de ceux dont on apprend • l'émigration.
• Cette proposition est décrétée, et la Convention passe k l'ordre du jour. •
M. de Lally, qui eut la même pensée que moi, sollicita avec aussi peu de succès la permission de défendre le roi ; mais son plaidoyer , qui est un très-bel ouvrage , s'il avait pu être prononcé , aurait peut-être touché ceux de ces barbares qui pouvaient être accessibles à la voix éloquente de la justice et de l'humanité. Ce fut sur le premier rapport de Valazé ' que j'écrivis très-rapidement ma défense du roi , qui ne peut être comparée ni à celle de M. de Sèze, ni à celle de M. de Lally ; mais en moins de huit jours, elle fut imprimée et publiée à Paris comme à Londres. On voit dans les Mémoires' de M. de Malesherbes que l'infortuné monarque en eut connaissance; lord Grenville la fit traduire en anglais.
Je ne boiiiai pas là mes efforts; j'eus un instant l'espérance d'une démarche de la part du roi d'Angleterre. M. Fox, de son propre mouvement, en fit la proposition au Parlement'; lord Grenville ne la repoussait pas. M. Pitt fut d'un autre avis : il y voyait un compromis de son gouvernement sans aucun espoir de succès. Mais, quoique je n'adopte pas l'imputation qui lui a été Saite d'avoir vu sans peine périr Louis XVI, parce que son supplice rendait les Français plus odieux et la guerre inévi-
^ C*e8t dans la séance du 6 novembre 1792 que ce rapport fut lu au nom de la commission des vingt-^quatre. Condamné lui-même par le tribunal révo^ lutionnaire le 30 octobre 1793, Valazé n'échappa à la guillotine que par le suicide.
^ Ces Mémoires f qui n'ont jamais été imprimés, ont cependant existé; ils existent peut-être encoi*e, et Ton en trouve quelques fragments dans les Eclair^ cissements du Journal de Clery, Or, la première édition de ce Journal parut à Londres, en 1798, sous ce titre : Journal de ce qui s'est passé à la tour du Temple pendant la captivité de Louis XVI, et c'est alors sans doute que Malonet pris connaissance de ces Mémoires de Malesherbes.
3 Les principaux chefs de l'opposition, Fox, Sheridan, Grey, avaient, au nom de l'humanité, sommé le ministère d'intervenir entre Louis XVI et la Convention. Le 20 décembre 1792, la chambre des communes vota, sur cette motion, une adresse au roi dans laquelle elle exprimait ■ l'indignation et l'horreur de toute la nation sur l'injustice et la barbarie de la catastrophe qui menaçait le roi de France. » (Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, II, 100.)
«rO CHAPITRE XX.
table, son opposition à la motion de M. Fox, que j'ai entendu justifier par des hommes d'État, me paratt à moi injustifiable. La haute politique, à mesure qu'elle s'éloigne de la simple morale, s'abaisse et se rapetisse à mes yeux. La justice, au contraire, la vérité, peuvent tout ennoblir, jusqu'au non-succès, et ne sauraient contrarier les véritables intérêts d'une nation. Quel était celui de l'Angleterre dans cette circonstance? C'était, avant tout, d'empêcher, si elle le pouvait, un grand crime dont les conséquences étaient incalculables. Ceux qui n'y voyaient qu'un moyen de plus de former une coalition générale de toutes les puissances contre la France , considéraient-ils ce crime comme un expédient? C'était s'en rendre complices. Regardaient-ils comme humiliant pour un souverain de tenter une démarche infructueuse? Il était bien plus honteux de se taire devant les juges et les bourreaux de Louis XVI que de leur parler en vain. Il n'est pas prouvé que les Conventionnels, qui voulaient la guerre contre l'Autriche et la Prusse, la voulussent aussi contre l'Angleterre ; ils n'en craignaient point d'invasion. Ils sentaient très-bien qu'ils ne pouvaient pas faire emploi, contre le peuple le plus libre de l'Europe, de leurs déclamations contre la tyrannie.
La constitution anglaise disconvenait sans doute à leur féroce démocratie; mais ils savaient que leurs principes d'égalité avaient des partisans en Angleterre ; que le catéchisme de Thomas Paine ^ sur les droits de T homme avait séduit une partie
^ L*auteur du célèbre pamphlet le Sens commun (hondr es j 1776) était déjà connu en France par ses relations avec le parti philosophique, lorsqu*il fut rois en évidence par le succès bruyant de sa publication des Droits de C Homme, (Londres, 1791). Condamné par la cour du Banc du Roi, il se réfugia en- France, où il fut accueilli par Tondu-Lebrun, chargé^ en sa qualité de ministre des affaires étrangères, de chercher au dehors des adhérents à la Révolution. Le 26 août 1792, TAssemblée législative accordait le titre de citoyen fran- <^ais à dix->huit étrangers, « comme ayant consacré leurs veilles à reculer les u bornes de l'esprit humain. ■ (Moniteur,) C'est à ce titre que Thomas Paine fut compris dans une liste qui réunissait pêle-mêle Anacharsis Cloots et
L'EXIL. S7i
du peuple : ils avaient donc plus de raisons de ménager la nation anglaise que de l'irriter; et s'ils avaient été persuadés qu'elle s'intéressait vivement au sort de Louis XVI, je ne doute pas qu'une déclaration franche et mesurée du Cabinet britannique n'eût été prise en grande considération. Mais, a-t-on dit, vouliez-vous qu'il se présentât en suppliant à la Convention, et que, pour obtenir la vie de Louis XVI, il se liât les mains visà-vis d'elle en reconnaissant son gouvernement et sa doctrine subversive de l'ordre social en Europe? Non, ce n'est pas ce que je voulais. Si j'avais été M. Pitt, j'aurais dit à la Convention : «Messieurs, nous n'avons aucune réclamation de territoire à faire contre la France ; aucune querelle de commerce ne nous divise, et ce n'est pas la forme de votre gouvernement qui nous divisera , pourvu qu'elle ne trouble pas la paix publique de l'Europe ; mais si vous proscrivez votre roi parce qu'il est roi, car il ne peut avoir à vos yeux d'autre tort; si vous proclamez la guerre aux châteaux et la paix seulement aux chaumières \ comme l'Europe est couverte de châteaux et presque entièrement gouvernée par des rois , vous vous décla-
Kosciusko, Wilberforce et Washington. Mais il trompa bientôt la confiance du parti ; son vote pour le sursis dans le procès du roi le rendit suspect à Robespierre, qui se contenta néanmoins de le rayer de la Convention et de renfermer au Luxembourg. Lk , il eut Tadresse de se faire réclamer par le ministre américain ; mis en liberté, il jugea prudent de partir pour les États- Unis.
^ On aurait de la peine à croire que ces paroles insensées aient pu être prononcées, si Ton n'avait le témoignage du Moniteur, Gambon, ministre des finances, s'exprime ainsi dans un rapport âi la Convention : * L'objet de la guerre que vous avez entreprise, c'est l'anéantissement de tous les privilèges; guerre aux châteaux, paix aux chaumières^ voilà les principes que vous avez posés, n Et plus loin : « Vos commissaires établiront sur les riches les contributions extraordinaires qu'un besoip imprévu pourrait exiger, mais ils en excepteront la classe laborieuse et indigente. C'est par là que nous ferons aimer au peuple la liberté ; il ne payera plus rien et il administrera tout» » On aurait pu demander à Cambon si c'était là anéantir tous les privilèges. Ce n'est pas sans motif que Dumouriez appelait cet homme un fou furieux, (Moniteur du 18 décembre 1792, n» 353, séance du 15.)
rez en état d'hostilité contre la société européenne , qui' vous mettra hors de sa communion, si vous ne vous rendez accessibles à la justice, à la raison, à la voix même de votre propre intérêt. Ce n'est donc pas pour nous mêler de vos affaires intérieures que nous intervenons dans le procès que vous intentez à votre roi; c'est parce que les principes sur lesquels vous fondez cet acte de violence attaquent tous les principes qui régissent les autres sociétés politiques. Soyez républicains, si bon vous semble; si votre nation veut renoncer décidément au gouvernement monarchique, je crois qu'elle fait une grande faute, mais elle en est la maltresse; renvoyez honorablement votre famille royale hors des frontières ; rendez-lui son patrimoine ; ne lui imputez pas des crimes qu'elle n'a pas commis , car il est notoire que Louis XVI s'est laissé dépouiller sans tirer l'épée, et il n'est pas moins prouvé que vous l'avez assez constamment outragé pour qu'il eût pu se mettre légitimement en état de défense. Il dépend de vous aujourd'hui de vous gouverner comme il vous plaira , sans vous rendre coupables d'une grande atrocité^ qui serait le prélude de beaucoup d'autres. Choisissez donc ou la paix ou la guerre : nous nous présentons comme médiateurs , comme amis ou comme ennemis , ne voulant avoir aucun rapport politique avec un gouvernement qui deviendrait un objet de scandale et d'effroi pour les autres ^ » Je sais qu'une telle déclaration n'est ni dans la langue ni dansles formes diplomatiques ; mais que restait-il alors en France des anciennes formes et des maximes sociales? Nétait-ce pas le cas d'aborder franchement la question et d'aller droit au but sanstergiversation? C'est que ce but n'était pas ce qu'il aurait dû être chez les puissances étrangères : il n^y avait rien de noble^
^ Lettre ^u maréchal de Castries à Mallet du Pan, à Berne, écrite de WoU fenbuttel le 22 novembre 1796 :
m M. Burke se prononce sévèrement sur la démarche de l'Angleterre ; il donne de fortes raisons et tire de grandes conséquences contre tout rapport avec les régicides. •
rien de généreux dans leur ressentiment, dans leur coalition contre la France. Une sage réforme de son gouvernement eût plus alarmé les princes et les ministres que tous les excès qui allaient déshonorer et détruire tous les moyens de liberté. Que Robertson et les autres publicistes qui ont rêvé comme lui un système politique de l'Europe, un état fédératif de ses gouvernements, nous expliquent donc en quoi consistait ce système politique, quel était le lien de cette confédération, et ce qu'elle a produit dans ces derniers temps. Voilà, certes, une grande circonstance, bien faite pour nous montrer Tapplication de ce système : un grand peuple, bouleversé par des factieux, détruit toutes ses institutions, menace tous les trônes, renverse tous les autels et appelle aux armes les pauvres contre les riches. Au moment même de ces sanglantes saturnales, et pendant qu on dresse à Paris Téchafaud sur lequel doit périr le dernier roi, la Pologne se prépare à mettre un terme à ses dissensions * ; son anarchie féodale va disparaître, sa noblesse et son roi adoptent une constitution raisonnable, qui assurera la liberté -et le bonheur de la nation. Ces deux révolutions, si différentes dans leur principe, dans leurs moyens, auront Tune et l'autre la plus funeste issue. Nos amphictyons ne permettront point aux Polonais d'être libres, mais ils laisseront les Français massacrer leur roi. Les princes ne verront en Pologne et en France
^ Instruits par le premier démembrement de 1772, les Polonais avaient •cliercbé k réformer les vices de leur gouvernement, si favorables aux discordes -civiles et aux ambitions étrangères; le 3 mai 1791^ ils s'étaient donné une nouvelle constitution qui rendait la royauté béréditairc. Les puissances copartageantes ne Tentendaient pas ainsi : un an s'était à peine écoulé que la Russie, la Prusse et TAutricbe s'unissaient pour renverser cette constitution ; le patriotisme et Tbabileté ne purent préserver la Pologne d'un nouveau partage, qu'elle subit en 1793, pendant que la France subissait 'le régime de l'écbafaud. Vaincu à Maceiowicz, le 11 octobre 1794, Kosciuzko tomba au pouvoir des Russes, et le triste Stanislas-Auguste abdiqua entre les mains de Gatberine à Grodno. Finis Poloniœ! « Ainsi, écrivait Mallet du Pan, la « révolution juste succomba pendant que la criminelle triomphait. •> II. 18
«r4 CHAPITRE XX.
que des proies à dévorer, des provinces a partager, des hommes à asservir. Ils ont beau nous écrire ensuite qu^ils prient Dieu de nous avoir en sa sainte et digne garde : je n'ai pas plus de foi dans leurs prières que de respect pour leur politique ; et je ne vois d'autres traces de ce prétendu système fédératif que de vaines paroles et des formules vides de sens.
C'est alors que j'écrivis à la hâte la défense de Louis XVI ', avant d'avoir la certitude qu'il ne me serait pas permis de rentrer en France pour m' associer aux. travaux de ses défenseurs et partager leurs dangers.
1 Deffense de Louis seize : discussion de toutes les chafges connues à C époque du 14 novembre 1792 ; s, /. d. n. — Cet opuscule, de cinquante-trois pages, ne porte pas de nom d'auteur et commence ainsi : « Il est inutile que je mette « mon nom à la tête de cet ouvrage ; il n*en résulterait aucun bien et je ne
■ braverais par là aucun danger, car j'écris à Londres ; et si j'ai des ennemis^
■ ils deviendraient ceux de la cause sacrée que je défends. >
CHAPITllE XXI
Ce fut par un billet déchirant de lord Grenville que je fus instruit de la mort du roi ' . La consternation fut générale à Londres, où l'anniversaire de Fexécution de Charles I*' est encore un jour de deuil. Tout ce que nous étions de Français
^ Après le 10 août, 1* Angleterre avait rappelé son ambassadeur en France; l'ambassadeur français à Londres n'était plus que le représentant personnel de Louis XVI ; cette mesure et celles que prit dans cette circonstance le gouvernement anglais n'étaient pas, comme le dit un historien de la Révolution, a des subtilités diplomatiques » ; elles témoignaient que le parti violent qui dominait alors la France n'avait plus le caractère d'un gouvernement régulier.
Déjà VAlien Bill avait donné au roi le pouvoir d'ordonner, à sa discrétion, à tout étranger de sortir du royaume.
Dès que la nouvelle de l'attentat du 21 janvier parvint k Londres, lord Grenville adressa à M. de Ghauvelin la lettre que voici : « Je suis chargé de vous notifier. Monsieur, que le caractère dont vous étiez revêtu auprès de cette cour et le^ fonctions dont vous avez été investi étant aujourd'hui entièrement annulés par la mort trè»-fatale de S. M. Très-Chrétienne, vous n'avez plus ici aucun caractère public, et Sa Majesté a jugé convenable d'ordonner que vous quittiez ce royaume dans le délai de huit jours. » (Mémoires du règne de George Ilf, par Belsham, IV, kTt.)
On lit encore dans les Mémoires auxquels nous empruntons la citation qui précède : « Sur ces entrefaites, M. Maret, agent confidentiel de M> Le Brun, était en route pour l'Angleterre, porteur de nouvelles dépèches du conseil exécutif, et, comme on est fondé à le croire, «de nouvelles concessions de la plus haute importance. Mais à son arrivée à Londres, ayant appris le renvoi de M. de Ghauvelin, il ne se crut pas autorisé lui-même à déclarer sa mission. En conséquence, il donna seulement avis de son arrivée à lord Grenville, mais il ne lui fut fait aucune avance de la part de la cour d'Angleterre. >
Le l**" février 1793, la Convention déclarait la guerre k l'Angleterre.
réfugiés dans celte capitale osions à peine nous montrer dans les rues : la douleur et la honte de ce grand attentat nous réunissaient tous pour la première fois dans un même sentiment; car les divisions des émigrés ont été fréquemment un sujet de scandale pour les étrangers. Nous désirions tous également que le sang innocent fût vengé, que le joug odieux qui pesait sur la France fût brisé; mais les émigrés, comme les puissances coalisées, n'ont jamais pu s'entendre sur les moyens : tant il est rare que le simple bon sens, qui suffirait aux hommes pour les conduire, en ait jamais le pouvoir.
Ce n'est pas dans les temps de troubles, lorsque les haines de parti s'exaltent jusqu'à la fureur, qu'on peut raisonner froidement sur les intérêts, les droits et les devoirs respectifs; mais, lorsque les orages sont dissipés, lorsqu'il ne reste plus de tant d'atrocités qu'un souvenir douloureux , si l'on a pu échapper à cette éclipse de la raison, de la bonne foi, alors on éprouve quelque consolation à se rappeler le souvenir du passé. Alors il est utile, dans le calme, de revoir, de confirmer ou de modifier les jugements qu'on a portés pendant la tempête. Sous bien des rapports, j'étais aussi prononcé que tous les émigrés contre la Convention ; j'étais loin de voir en elle une puissance légitime ; et si j]avais pu la combattre et la détruire, je ne doutais pas que je n'eusse le droit de me décjarer son ennemi. Mais les armées françaises qui défendaient le territoire contre les puissances étrangères n'avaient plus pour moi le même caractère. Partisan de la guerre civile en France, je me serais rangé du côté des Français royalistes contre les Républicains; mais la coalition armée contre la France était pour moi tout autre chose. J'aurais vu avec douleur l'asservissement de mon pays aux étrangers ; le triomphe du parti conventionnel ne me paraissait pas moins odieux. Ma pensée flottait incertaine entre les mesures diverses auxquelles je devais m'arréter. Mes vœux étaient pour le rétablissement de la monarchie, mais je ne voyais aucune base à laquelle pussent se rattacher mes espé-
rances et mes efforts personnels. Étranger au métier des armes, j'ëtais dispense de les prendre; et, sans blâmer ceux de nos militaires émigrés qui ont servi dans les armées étrangères, la proscription prononcée contre nous justifiant tous les moyens de défense, il me semble que c'est à la Vendée que devaient se réunir tous les Français royalistes. Cependant, comment y parvenir? Gomment s'offrir désarmé à des hommes qui croient avoir plus besoin de bras que de conseils? Je résolus de quitter Londres et d'aller vivre à la campagne dans une famille anglaise, celle de M. d'Albiac^ qui m'offrait l'hospitalité.
J'en fus rappelé par les affaires de Saint-Domingue, qui vinrent m'y chercher ; voici comment : Après l'explication que j'avais eue avec lord Grenville, le procès du roi et l'altération de ma santé me firent perdre de vue les démarches des députés. Je m'en étais entretenu alors avec les principaux propriétaires lie la colonie ; je leur avais fait connaître mon opinion sur le projet dont on ifi' avait fait part et ce que j'en avais dit au ministre. Aussitôt que la guerre fut déclarée entre la France et l'Angleterre ', les colons se réunirent, eurent entre eux plusieurs conférences , et convinrent de me donner leurs pouvoirs pour solliciter auprès du gouvernement anglais des moyens de protection contre l'insurrection des nègres, qui était trèsnotoirement suscitée par la Convention. Sur l'avis qui me fut donné de cette proposition, je revins à Londres; M. de Fontenille avait convoqué chez lui une assemblée générale;
^ Cette famille, originaire du comtat Venaissin, 5*était réfugiée en Angleterreà la suite de la révocation de Tédit de Nantes. A la £n du siècle dernier, elle était représentée par John-Georges d'AIbiac, major au quatrième régiment de dragons, et parle général sir J. -Charles d*Albiac. Elle subsiste encore aujourd'hui en la personne de Geoi^es-Charles d'Albiac, esq., né en 1807, fils aîné du major d*Albiac.
3 Ce fut dans la séance du i*** février 1793 que la Convention, sur lamotion de Brissot, vota à l'unanimité la guerre au roi d'Angleterre et au Stathouder. La déclaration des hostilités par l'Angleterre eut lieu le il du4 même mois. (Moniteur du 2 février, n<* 33.)
tn CHAPITRE XXI.
il vint me chercher avec M. l'évéque de GommiDges, et je fus institué fonde de pouvoirs de tous les grands propriétaires de la colonie, au nombre de cent quatre, auxquels s'étaient joints les députés récemment arrivés.
Ma mission spéciale m'autorisait à feire tout ce que je jugerais convenable pour le salut de la colonie. J'expliquai bien à l'assemblée qu'il était hors de notre pouvoir et contraire à nos devoirs de disposer de la souveraineté; que, proscrits en Europe comme royalistes, nous avions eu le droit de venir demander asile et protection à une puissance étrangère ; que nous prenions par là l'obligation de nous conduire envers elle en sujets fidèles tant que nous resterions sur son territoire : proscrits au même titre à Saint-Domingue, nous avions les mêmes droits et contractions les mêmes obligations en échange de la protectiou qui serait accordée dans cette colonie à nos personnes et à nos propriétés; mais que nous ne pouvions prendre aucun engagement perpétuel.' C'était au traité de paii^ qui interviendrait entre les deux nations à prononcer sur notre sort; jusque-là, la colonie devait être considérée comme mise en séquestre et sous la garde du gouvernement anglais.
Tel fut l'esprit et l'expression du traité passé quelques jours après entre M. Dundas, aujourd'hui lord Melville^, alors ministre des Colonies, et moi en qualité de fondé de pouvoirs des colons de Saint-Domingue.
Lorsque j'ai quitté Londres en 1801 , pour retourner en France, j'ai brûlé ou laissé en Angleterre tous mes papiers et ma correspondance d'émigration; mais j'ai heureusement conservé les pièces originales qui devaient constater la loyauté de cette négociation et les heureux effets qui devaient en résulter pour
^ Henry Dundas, né en 1740, créé vicomte MeMlle en 1802. — De 1791 à 1801, il fut secrétaire d*ÉtaC ayant les colonies dans son département; et en 1704, il joignit à ces fonctions celles de secrétaire d*État de la guerre. — Dans le parlement, dit Ei*skine May, ■ c'était un orateur plein de hardiesse « et de présence d'esprit. ■ Il mourut en 1811.
la France si, en 1798, le Directoire n'avait pas rendu inutile la sagesse de ces mesures, en rejetant avec aigreur les propositions que j'ëtais fondé à lui faire sans manquer à ce que je devais de fidélité au gouvernement britannique : ce dont j'étais incapable.
Gomme cette partie de ma conduite politique est une de celles dont je peux m' applaudir, parce que je me suis toujours montré Français sans perdre l'estime des Anglais, et que je méritais l'estime de mes concitoyens en m' exposant à leurs calomnies, j'ai une véritable satisfaction de pouvoir consigner ici sur cette affaire des détails authentiques, dont les preuves existent et sont indélébiles, dont la plupart des témoins me survivront ; car ils sont presque tous plus jeunes que moi.
Tous les journaux du temps, ceux imprimés en France, ne manquèrent pas de publier que j'avais vendu la colonie aux Anglais. Ce n'est pas ce genre de reproche que j'ai envie de repousser : on y répond toujours victorieusement, quand on sait rester pauvre et qu'après avoir perdu une grande fortune légitimement acquise, on ne se baisse pas trop pour en ramasser les débris. Mais il y a, même pour les proscrits, d'autres devoirs à remplir envers leur pays, que le ressentiment d'une longue oppression peut faire oublier, mais dont il n'est jamais permis de s'affranchir. Je n'avais donc pas voulu briser totalement les liens qui m'attachaient à la France, ni lui causer volontairement un préjudice notable; c'est ce que nous aurions fait en transmettant, autant que nous l'aurions pu, la souveraineté de Saint-Domingue à l'Angleterre. Or, indépendamment de ce que j'en ai déjà dit, la suite de ce récit prouvera que j'étais du petit nombre de ceux qui ne l'ont pas voulu, et que c'est dans ce sens-là que j'ai usé des pouvoirs dont j'étais investi, m'en réservant complètement le droit tant envers les ministres anglais qu'envers les propriétaires français qui m'avaient fait leur mandataire. A l'égard de ceux-ci, je pris, dès le premier moment, une précaution dont je prévoyais le besoin,
en me faisant autoriser, sans limite et sans explication, à faire tout ce que je jugerais convenable pour le salut de la colonie; c'est ainsi que j'ai défendu ma conduite ultérieure contre ceux qui ont eu la sottise ou la méchanceté de me croire Fagent du Directoire, qui était loin de s'en rapporter à moi et de suivre mes conseils.
Quant aux ministres anglais, M .Dundas, quoique très-homme d'État, était trop passionné contre la France pour sentir que l'occupation de Saint-Domingue, à titre de conquête et de propriété anglaise, serait une faute politique qui démoraliserait la guerre que l'on prétendait faire à notre pays : mais, comme il ne parlait pas français et que je parlais mal l'anglais, nos discussions par interprète ne pouvaient trop se répéter, et c'est avec lord Gren ville, qui me présenta à M. Pitt *, que je traitai cette affaire. L'un et l'autre m'entendirent fort bien et n'insistèrent pas sur la plénitude de l'abandon auquel je refusais de conseritir. J'avais prévenu les colons, dans la seule assemblée qui eut lieu pendant la négociation, que je leur rendrais compte du résultat seulement, mais non des discussions; ainsi, tous ne virent pas dans la rédaction du traité ce qui y était, et ce qui me donna le droit, trois ans après, de revenir à la grande mesure que la plupart d'entre eux blâmèrent; tous au contraire me devaient des actions de grâces, les royalistes comme les républicains.
Après la signature du traité, le ministre britannique me témoigna la plus grande confiance, et elle ne s'est jamais démentie. Tous les détails de l'expédition me furent communiqués : conjointement avec le marquis de Bouille, je fus consulté sur les localités, sur le mode d'administration à établir et sur le choix des propriétaires qui devaient composer le conseil
' Depuis le 17 novembre 1783, le parti tory était au pouvoir, dans la personne de William Piit, premier ministre, chargé de former le cabinet qui remplaça celui du duc de Portland.
privé de la colonie. Rien ne fut épargné de la part de T Angleterre pour assurer le succès de l'expédition. Les troupes anglaises, aidées des propriétaires armés, s'emparèrent facilement du môle Saint-Nicolas, de Saint-Marc, de Jérémie ' et de toute la partie de l'ouest. Le siège du gouvernement s'établit au Port-au-Prince ; mais près des deux tiers de la colonie restèrent toujours au pouvoir des nègres, qui luttèrent avec avantage pendant trois ans contre plus de dix mille hommes de troupes de ligne. Trois gouverneurs successifs échouèrent dans tous leurs plans d'attaque, et n'en adoptèrent aucun qui fût convenable aux circonstances et aux localités; il y avait peu d'accord entre les officiers et les employés français et anglais. La dépense était effroyable; on voyait des fortunes scandaleuses; les maladies du pays consommaient encore plus d'hommes que le feu des ennemis. Le ministère britannique était mécontent, dégoûté de son entreprise; et comme ma correspondance avec. le Conseil et les principaux habitants de la colonie m'avait mis en état, dès la seconde année, de prévoir tous les résultats d'un * mauvais régime, je n'avais pas manqué de communiquer au gouvernement mes informations et les réflexions qu'elles me suggéraient. Je m'étais ainsi maintenu dans une sorte de crédit dont je crus pouvoir faire un nouvel essai.
J'avais acquis la certitude par mes correspondances que nous pourrions nous assurer un recrutement de trois mille colons espagnols en les payant bien ; ce sont des mulâtres acclimatés, beaucoup plus propres que les Européens à faire la
^ L'expédition avait été préparée à la Jamaïque, par les soins du gouverneur de cette colonie, le général Williamson. Parti de Port-Royal le 9 septembre 1793, le lieutenant-colonel Whitelocke débarqua bientôt à Saint- Domingue, s'empara de Jérémie, dont les habitants ne firent pas de résistance, et successivement du cap Saint-P^icolas et de Léogane. Le 4 juin suivant, le général Whyte, après un premier écbec, réduisit la ville de Port-au-Prince. C'est alors que commença une lutte terrible des Anglais contre le général de Laveaux, et contre Toussaint-Louverture, qui fit sa première apparition au commencement de 1794.
guerre aux nègres. Il y avait dans les troupes de ligne nn régiment allemand, et dans nos milices coloniales à peu près trois mille hommes, que nous pouvions augmenter d'autant de nègres fidèles. Je formai mon plan sur cette base, et je dis aux ministres : « Je ne m'aviserai pas de vous demander quels sont vos projets ultérieurs sur Saint-Domingue , mais j'ose vous dire que je prévois le parti que vous serez forcés de prendre pour ne pas dépenser inutilement tous les ans un million sterling, en perdant trois ou quatre mille hommes. Vous évacuerez donc Saint-Domingue, au grand détriment de vos propres intérêts coloniaux, que le triomphe des nègres met certainement en danger. Je viens vous proposer une mesure plus salutaire, qui ne déconsidérera point vos armes, et qui épargnera vos hommes et votre argent. Remettez-nous la colonie, à nous, propriétaires français ; retirez-en vos soldats anglais, et accordez-nous un subsisde pour nous défendre. Je ne demande pas même la dixième partie de ce qu'il vous en a coûté jusqu'à présent'; mais pour que cet arrangement réussisse complètement, il faut que vous me permettiez d'en faire part aux hommes que je connais bien pensants dans les comités et dans les conseils français ; il faut que j'obtienne par eux du Directoire une neutralité tacite pour Saint-Domingue, et qu'enfin nous puissions présenter l'espérance de conserver cette colonie à la France. »
M. Huskisson', sous-secrétaire d'État, et M. Georges EUis*, membre du Parlement, auxquels j'avais confié mon plan, se
^ Voir la lettre de Malouet à Mallet du Pan, du 2 mars 1796.
^ William Huskisson, né en 1770, mort en 1830. Après avoir habité la France de 1781 à 1792, et pris part au mouVement de 1789, il était rentré dans sa patrie et avait été placé par M. Dundas à la tète du bureau des émigrés. Sous-secrétaire d'Etat de la guerre de 1795 à 1806, il devint en 1804 secrétaire de la Trésorerie. — Avant d'acquérir sa célébrité comme économiste, il se faisait déjà remarquer, dit Ërskine May, k par sa science féconde. •
3 Un des éditeurs du Mahinogioriy ami intime de Walter Scott, mort en
chargèrent de Fappuyer; lord GrenyiHe et M. Dundas Tagréèrent; le premier m'autorisa par un billet de sa main, que j'ai conserve, à correspondre dans ce but avec le gouvernement français; et enfin il fut décidé que ce serait à moi qu'on remettrait la colonie et un subside annuel de cent mille livres sterling. Je répondis que je ne me refusais pas de me charger de l'administration civile, mais que l'homme essentiel, dans cette circonstance , était un bon général français , et que je désirais être autorisé à en faire la proposition au marquis de Bouille. J'eus sur-le-champ cette autorisation, et ce fut avec beaucoup de peine que je le décidai à accepter. Le général Âbercromby *, dont le noble caractère et les vertus relevaient encore les talents militaires, fut chargé de nous remettre la colonie, d'aller nous y installer et d'en retirer les troupes anglaises. Tous les préparatiGs de notre départ furent ordonnés, et nous nous occupâmes, M. de Bouille et moi, à régler et à réduire les dépenses de la colonie d'après la somme d'impositions dont nous pouvions disposer et celle du subside qui nous était accordé. Il nous était impossible de conserver l'établissement civil et militaire des Anglais : il était beaucoup trop dispendieux ; nous ne pouvions arriver à nos fins qu'en supprimant beaucoup d'emplois, de traitements, d'entreprises de divers genres, et en blessant ainsi un grand nombre d'intérêts individuels, qui ont toujours bien plus d'énergie que l'intérêt général ; mais toutes
^ Sir Ralph Abercromby, né en 1733, représenta au parlement le comté de RindoM, de 1774 à 1780. Les campagnes de 1793 et 1794 en Flandre et en Hollande, sous le duc d*York, le mirent en évidence. Appelé au commandement des Indes occidentales, il enleva à la France les îles de Saint-Louis, de Saint-Vincent et de la Trinité (1795-1798). En 1799, il fut cbai^é, avec le duc d*Yor]c, de repousser les Français de la Hollande; les batailles de Bergen et de Gastricum, livrées contrairement à ses avis, rendirent inutiles les efforts des coalisés. Commandant en chef de Tarmée anglaise en Egypte, il gagna contre le général Menou la seconde bataille d'Aboukir; et peu de jours après il mourut de ses blessures, à bord d*un bâtiment qui le transportait à Malte. Le titre de baronne d'Aboukir fut donné à sa veuve.
284 CHAPITRE XXl.
ces réformes, qui ne devaient s^ exécuter que sur les lieux, m'inquiétaient peu.
J'étais sûr de Tadbésion de M. de Bouille à toutes mes me* sures, et de la fermeté de son caractère. Nous n'avions iaii confidence à personne de nos projets et de ce qui était arrêté par le gouvernement anglais relativement à Saint-Domingue ; on savait seulement que nous y étions envoyés, M. de Bouille comme général, et moi comme administrateur en chef* On présumait bien à Londres une partie de ce qui devait arriver ,. et ma correspondance en France, dont on eut quelques indices par les communications subsistantes entre les deux pays, fit deviner le reste; mais comme on ne supposait pas que j'eusse pu déterminer le ministère britannique à me permettre des rapports avec le Directoire, la plus absurde méchanceté m'imputa une intrigue criminelle. C'est dans ce sens qu'on écrivit à Saint-Domingvie, où mes lettres au Conseil présentaient depuis, plusieurs mois la probabilité d'un grand changement et la nécessité de nous tenir en mesure de reprendre nos rapports avec la métropole française, lorsque les circonstances nous le permettraient.
Je préparais ainsi par mes observations le développement du plan qui allait s'exécuter; mais indépendamment de ma correspondance officielle avec les chefs de la colonie, il entrait
^ Tous les détails de Texpédition projetée sont exposés dans un travail manuscrit du général de Bouille; cet intéressant document est entre les mains^ de son petit-Hls, M. le marquis René de Bouille, qui a bien voulu nous le communiquer.
Les cyénements ont suivi une marche bien différente de celle qu'il était permis de prévoir à l'époque où Malouet écrivait. Saint-Domingne est depuis longtemps perdu pour nous, et son nom ne rappelle plus que le souvenir de nos désastres. — Il serait aujourd'hui de peu d'intérêt d'apprendre au public par quels moyens il eût été possible de conserver à la France la plus belle de ses colonies; mais il nous est permis de dire que les plans habilement conçus de Malouet et du général de Bouille réunissaient, en 1795, toutes les conditions qui eussent permis de les réaliser, et faisaient autant d'honneur au patriotisme des deux proscrits qu'à leur sens politique.
dans mes combinaisons, avant même que le plan fût arrêté, d'y préparer l'opinion publique; et c'est ce que je fis dans deux lettres imprimées qui présentaient mes vues sur le système colonial applicable à Saint-Doming[ue '. Cette publication, fortifiée par les dénonciations qui partaient de Londres , sur mes prétendues liaisons avec le Directoire, et mes lettres particulières, qui disaient tout, excepté mon secret et l'assentiment qu'y donnait le ministère britannique, ne laissèrent aucun doute parmi le^ colons d'un changement prochain dans leur situation, changement dont ils me croyaient le promoteur. Ceux qui connaissaient bien mon caractère, méjugeant incapable d'un acte déloyal, m'accusaient d'imprudence et d'opinions systématiques dont ils se voyaient déjà victimes. Je n'avais pu écrire à personne, ce qui m'était démontré, que le gouvernement anglais ne soutiendrait pas longtemps la grande consommation d'hommes et d'argent qu'il faisait à Saint-Domingue sans au- <;une compensation d'avantages *. Je ne pouvais pas plus confier à mes correspondants tout ce que j'allais tenter auprès du gouvernement français et par quels intermédiaires j'arriverais jusqu'à lui. J'étais fondé à croire que les gens éclairés de ma connaissance qui se trouvaient dans les conseils français, sentiraient l'utilité des mesures que j'adoptais, et que le Directoire luimême reconnaîtrait l'importance de conserver à la France une propriété aussi considérable que celle de Saint-Domingue; dans la situation actuelle des choses , ce résultat ne pouvait être obtenu qu'en remettant la colonie entre les mains des pro-
* Ces deux lettres, datées du 30 décembre 1796 et du 25 janvier 1797, ont €té imprimées à Londres en 1797, sous le titre suivant :
Examen de cette question : Quel sera pour les colonies de l'Amérique le résultat de la Révolution française, de la guerre qui en est la suite et de la paix qui doit la terminer? Elles sont insérées dans le cinquième volume de Touvrage que nous avons eu souvent l'occasion de citer : Collection de mémoires sur les colonies, et notamment sur le régime colonial, par Malouet; Paris, an X (pages 215 à 299).
2 Voir U lettre de Malouet à Mallet du Pan, du 2 mars 1796.
priétaires et en cessant de les traiter comme ennemis , sauf à eax de se défendre contre les nègres armés , ce qui nous eût été facile.
Ne pouvant m' expliquer sur tout cela que vaguement dans mes lettres, Finquiétude des uns, l'irritation de ceux qui voyaient dans un changement la cessation de leur traitement et de leur influence , produisirent le mécontentement de tous. Le Conseil m'écrivit une lettre de mercuriale et de reproche , et TAssemblée du Port-au-Prince fit insérer dans les papiers publics anglais ma révocation, motivée sur Fabus de confiance dont je me serais rendu coupable en excédant mes pouvoirs , qui ne me permettaient de provoquer aucuu changement dans leur situation ; ce qui n'était ni vrai ni raisonnable. Cet éclat , qui n'eut lieu et qui ne fut connu en Europe que trois mois après que M. de Bouille et moi eûmes renoncé à nos projets , n'en aurait pas empêché l'exécution, si des obstacles d'une plus grande importance ne nous en avaient dégoûtés. Nous avions eu jusqu'au dernier moment Fappui constant de M. Pitt, de lord Grenville et de M. Dundas; mais il n'en était pas de même du duc de Portiand ' , ministre titulaire des colonies , dont M. Dundas n'avait que la direction militaire. Le duc de Portiand protégeait particulièrement M. Lambert ', fils de l'ancien contrôleur général, et Favait nommé chef de justice à Saint- Domingue avec trois mille louis d'appointements. M. Lambert était k Londres au moment où il était question du départ de
^ William-Henry Gavendish Bentinck, troisième duc de Portiand, né en 1728. — Attaché d'abord au parti whig, il avait fait partie, en 1765 et en 1782, des deux cabinets du marquis de Rockingham. Les excès de la Révolution française le rallièrent au parti tory, et en 1794 il fit partie, comme secrétaire d*£tat de Tintérieur, du ministère de Pitt. Plus tard, il donna son nom au célèbre cabinet tory qui succéda, en 1807, à celui de Fox et de lord Grenville. Il mourut en 1809.
^ En 1788, il avait débuté dans la carrière administrative comme maître des requêtes. Son père, sorti du contrôle général le 19 octobre 1790, avait été condamné à 'mort par le tribunal révolutionnaire, le 27 juin 1794.
M. de Bouille et du mien; il nous demanda à partir avec nous. Nous étioiis très^écidés à ne pas lui conserver ses appointements de trois mille louis , mais nous ne lui en dîmes rien, et pour son embarquement nous le renvoyâmes au général Âbercromby, qui disposait du vaisseau sur lequel nous devions nous embarquer nous-mêmes.
Le général, qui approuvait fort nos projets d'économie, et à qui M. Lambert ne plut pas, brouillé d'ailleurs avec son patron, le duc de Portiand, lui refusa le passage. Dès ce moment, M. Lambert se vit dépossédé de sa magistrature, et il ne manqua pas de dire au duc que nous lui en avions fait la menace. Le ministre, mécontent de cette anticipation de nos pouvoirs, en différa Texpédition qui devait être signée de lui en ce qui concernait les instructions du général Abercromby. Celui-ci, n'ayant aucun rapport obligé avec le duc de Portiand, qui n'était que ministre civil des colonies, ne^ voulut pas aller lui demander ses instructions, dont l'expédition ne pouvait souffrir que peu de délai, puisque c'était l'effet d'un arrêté du gouvernement; mais dans l'intervalle, je reçus la réponse aux démarches que j'avais fait faire en France auprès du comité des Colonies et du Directoire. Je m'étais adressé à MM. Portalis , Marbois, et Yaublanc' : je leur faisais part de mon plan, auquel j'avais joint une adresse au Directoire, une autre au comijlé des Colonies. M. de Yaublanc seul me répondit; ces messieurs n'avaient pas jugé possible de présenter mes adresses ; elles auraient été mal reçues; on était encore trop exaspéré contre les colons , contre les émigrés ; le moment de la conciliation n'était pas encore arrivé. Ainsi, sans égard aux intérêts nationaux, des Français refusaient à des Français de recevoir, par leur médiation , plus du tiers de la colonie , qui était alors
1 Portalis et Barbs-Marbois étaient alors membres du conseil des Anciens; M. de Vaublanc faisait partie du conseil des Cinq-Genu. Tous U-ois furent déportés au 18 fructidor. — Barbé-Marbois arait été intendant à Saint- Domingue, de 1785 à 1790; M. de Vaublanc était originaire de cette colonie.
intact, et l'espérance très-fondée de reconquérir sur les nè/jres insurgés les deux autres tiers , à la seule condition de ne pas nous traiter en ennemis, et de nous laisser libres de nous administrer et de nous défendre contre les nègres jusqu'à la paix générale.
Je ne crois pas qu'aucun républicain, aucun royaliste, ait rendu de plus grand service à son pays que celui qu'on ne m'a pas permis de lui rendre. Cette malheureuse issue de aia négociation m'affligea beaucoup; elle indignait M. de Bouille; et cependant nous étions presque décidés à passer outre et à partir, lorsque l'incident de M. Lambert et l'humeur du duc
de Portland achevèrent de nous décourager. M. de Bouille
vint le premier me trouver et me dit : « C'est par confiance et par amitié pour vous, autant que par intérêt pour notre patrie, que j'acceptais cette périlleuse mission. Voilà vos amis de Paris qui ne peuvent pas nous aider, et cet enrage de Directoire qui nous fera tout le mal possible au moment où nous nous sacrifions pour l'intérêt général. D'un autre côté, vous voyez l'humeur du duc de Portland et les prétentions de son protégé ; chaque millier de louis que nous voudrons épargner nous produira des centaines d'ennemis; nous serons contrariés ici par un homme puissant, et peut-être par les autres. Tout considéré, mon parti est pris; j'envoie ma démission; je viens de chez le général Âbercromby, que j'en ai chargé , et je pars avec lui pojar la Martinique*. Si vous persistez dans votre plan, si vous partez, mes vœux vous accompagnent, mais j'en serai fâché pour vous. » Je lui dis tout de suite : « Ma démission suivra la vôtre; je n'ai garde de courir seul cette aventure ou de la risquer avec un autre homme que vous ; j'ai fait tout ce que je pouvais, tout ce que je devais; le non-succès n'est point à ma charge : c'est à ceux qui ne veulent pas nous entendre et nous aider, à répondre des malheurs qui arriveront. »
Ainsi se termina cette importante af&ire, aans laquelle je
' Le général Abercromby s'embarqua le 9 février 1796.
peux dire que je n^ai pas fait une démarche qui ne fût combinée avec sagesse, loyauté et patriotisme ^ La lettre du Conseil de Saint Domingue, sur mes insinuations, arriva longtemps après l'abandon de la mesure, dont tous les détails et le véritable but restèrent ignorés : mais on en savait assez pour juger, dès lors, que M. de Bouille et moi ne nous serions pas chargés d'une opération préjudiciable aux intérêts de la colonie.
La retraite des troupes anglaises , qui suivit bientôt après ' , expliqua et justifia mes opinions et mes démarches. Je n'eus pas même à me défendre; mon silence sur le fait indigne de ma destitution ne parut point du tout un silence d'embarras; mais je ne fus pas aussi généreux vis-à-vis du Conseil, dont la mercuriale m'avait blessé. Ma réponse fut peut-être trop mortifiante, d'autant plus qu'elle arriva avec la preuve de la justesse de mes conjectures et de tous les motifs qui avaient déterminé ma conduite. Celle du gouvernement anglais à mon égard ne se démentit pas : il me couvrit de toute sa protection, lors de l'explosion des bruits calomnieux qui s'étaient répandus contre moi; et un ambassadeur étranger' s'étant permis de dire que j'allais être chassé d'Angleterre comme jacobin, fut encore plus étonné de me rencontrer chez lord Grenville, que je ne l'ai été de le voir depuis chez M. de Talleyrand.
Voici maintenant les pièces originales que j'ai conservées h l'appui de tout ce qu'on vient de lire *.
1 Voy. la leUre de Malouet à de Génindo à la fin du présent volume.
^ Le 10 octobre 1798, à la suite d'une convention passée entre Toussaint- Louvôrture, qui venait de s'emparer de Port-au-Princo, et le général Maitland. Cette occupation, qui avait dure cinq ans, coûtait à l'Angleterre 45,000 soldats et plus de vingt millions sterling (500,000,000 de fr.). Quatre ans plus tard, l'expédition du général Leclerc devait faire périr 33,000 hommes de nos meiU Icurcs troupes.
^ Ce diplomate étranger, dont le nom n'est pas indiqué, doit être M. de Starliemberg, ambassadeur de l'empereur François JI. (Voir la lettre citée plus haut de Malouet à son ami de Gérando, datée d'Anvers le 23 avril 1S08.)
^ Les documents manuscrits auxquels renvoie ici l'auteur des Mcmoirts 21. 10
' Les deux première sont des lettres imprimées , qui ont été connues dans le temps à Paris comme à Londres et à Saint- Doming[ue ' : personne ne sachant alors ce que je savais et ce que je projetais , on ne yit dans cette publication que des idées générales plus ou moins convenables au temps et aux circonstances; mais les colons, en général, en furent fort mécontents, parce qu'ils n'étaient pas convaincus comme moi de la nécessité de ne pas nous montrer inconciliables avec les principes et les hommes modérés qui avaient quelque crédit dans les conseils français.
Vient ensuite le billet de lord Grenville , en réponse à une
sont malheureusement perdus pour nous. La lettre de Malouet à de Gérando, que nous avons citée dans la note qui précède celle-ci, rappelle toutes les circonstances relatives à ces affaires de Saint-Domingue, dont il a été question dans ces deux chapitres.
' Ces deux lettres sont celles dont il a été parlé page 217; — elles sont adressées h. Mallet du Pan. Après une peinture navrante de Tétat de notre malheureuse colonie, livrée à la révolution, l'auteur écrivait : « Ce crime n'appartient pas tout entier à la première Assemblée ; les envoyés de la seconde l'ont consommé, et c*est a la Convention qu'il était réservé de les absoudre de tout le sang qu'ils ont versé, des ruines qu'ils ont amoncelées sur ce sol jadis le plus riche du globe... Cette boucherie philanthropique est dans une activité continue depuis cinq ans; il n'est question ni de système, ni d'intérêts politiques ; c'est la propriété qui se défend contre le brigandage en invoquant une puissance protectrice.
« C'est dans de telles circonstances que le Gouvernement français a mis sérieusement en question l'émigration des colons, et leur forfaiture pour avoir émigré et pour avoir préféré la protection du roi d'Angleterre à la clémence du général Pierrot... »
■ Si cet écrit parvient en France ■, dit encore Malouet, ■ j'espère ^ue les bons citoyens y reconnaîtront un Français que les injustices de son pays n'ont point détaché de ses vrais intérêts, et qui a toujours séparé dans son cœur la nation française de tous les crimes commis en son nom. La persécution, nu lieu de nous affranchir de nos devoirs, n'a fait que les multiplier, car nous ne pouvons trouver la fin de nos souffrances ni dans des vœux impies contre notre ancienne patrie, ni dans cette lâcheté perfide qui nous porterait à méconnaître ce que nous devons à la nation généreuse par laquelle nous sommes encore au nombre des vivants. » (Coll. Mém. sur les col., V, 216- 221-249.)
demande de communiquer avec le gouvernement français sur l'intérêt qu'il aurait de ne pas traiter en ennemis les propriétaires français armés contre les nègres;
Mes lettres au comité colonial et au Directoire français ;
La réponse de M. de Yaublanc ;
La lettre du Conseil de Saint-Domingue.
Je juge inutile de rappeler ici ma réplique.
Je n'ai conservé aucune rancune contre ceux qui m'ont le plus maltraité pendant nos troubles, et je ne suis pas plus offensé de l'erreur et de l'injustice momentanée des coloiis, qui n'ont été que trop punis.
On verra dans les deux lettres imprimées en 1796 et 1797 une exposition d'idées et de principes qui remplissait d'autant mieux mes vues à cette époque, que je disais, pour la France comme pour l'Angleterre , tout ce qui convenait aux intérêts des deux pays; si bien qu'en supposant l'exécution de l'arrangement que j'avais projeté, et qui fut, comme on l'a vu, au moment de s'effectuer, cet arrangement n'eût semblé être que la conséquence naturelle de mes opinions, et l'on eût pu croire alors que j'avais voulu par cette publication mettre le public dans ma confidence. Comment se fait-il donc que les préjugés , les intérêts mal entendus, et surtout les haines de parti, annulent ainsi les plans raisonnables, ou en détournent la feveur publique en les livrant à des interprétations absurdes et calomnieuses? Lorsqu'on reconnut la pureté de mes intentions et la sagesse de mes démarches, il n'était plus temps d'en profiter; il eût été peut-être juste qu'on m'en sût quelque gré ; mais j'ai dû m' estimer heureux qu'on cessât de m'en faire un sujet d'attaques et de reproches.
J'ai réduit à un récit de quelques pages la très-longue histoire de mes rapports en Angleterre sur les àfiaires de Saint- Domingue soit avec les ministres , soit avec les conseils et les
habitants de cette colonie , soit avec les principaux habitants
de Londres qui y faisaient des expéditions. Mais de quel intérêt seraient aujourd'hui toutes les discussions que j'ai eu à soutenir, et mes mémoires, et mes observations sur de fausses vues, de mauvaises opérations, et toutes les intrigues nées de la contrariété des intérêts, de la chaleur des dissentiments et des passions, qui se mêlent à tout? J'ai eu beaucoup à lutter, souvent à souffrir de l'injustice, des préventions de ceux que je servais; mais, en général, mes bonnes intentions ont été reconnues; les témoignaj^es les plus honorables se sont réunis en ma faveur, et je crois que bien peu de personnes doutent aujourd'h ci que je n'eusse sauvé Saint-Domingue, si Ton m'avait écouté.
Cette affaire n'était pas la sculf dont je fusse occupé; les progrès de la Révolution de France, les malheurs de mou pays, étaient d'un bien plus grand intérêt pour moi; et, quoique je ne fusse pas dans une situation à influer sur le présent et sur l'avenir, c'était l'objet de toutes mes pensées. Je ne perdais aucune occasion de manifester mes opinions sur tout ce qui se passait au dedans et au dehors. Sans être brouillé avec personne, j'avais contre moi toute rtmigration, excepté le» ari:hevêques d'Aix, de Toulouse et de Bordeaux*, que ;c voyais beaucoup et avec lesquels j'étais en parfaite harmonie. Mes amib, MM. de Lally, Mallet du Pan, Montlosier parla- (jcaienl mon discrédit parmi les émigrés et auprès des princes français, auxquels je rendais toutefois des hommnges sincères, en leur parlant raison quand ils me le permettaient. Mais un des hommes les plus diiliiigués de Tancienne cour et qui étr.it ir.iiii.^trede Louis XVIIl, connaissant bien le fond de mon cœur et mon véritable allachcmml pour la monarchie, M. le marv.'tlu;l de Ca&lrjcs% enlrctcnait avec moi une correspondance biiiMC cl ne se k:ssail pas de provoquer le dcveloppcmcut <!i;
' M.Nf. de noi>tjclin, tic Kontn!'{;ciç et Cîinni; ion «le Cirr.
- A;uV.s avoir coriïrnr.Jï.li' la rav.ikiicî tliins larmcc do.» j'iiiK'cs, le ni.u\'i ' .il d« Caalrivâ c't;i:l dcvciiii le iniiistre piirui îal du to:n:c il.î ' r;)v. ne '. — On a vn • îijc 470 du I*' vo! :in j h iioIl» 'p:i !c cor.crrnc.
mes pensées , qui n'étaient pas toujours les siennes , qu'il discutait avec loyauté, et qu'il finit par adopter complètement. Quand il en fut là, il proposa à Louis XYIII de me nommer son commissaire à Londres , conjointement avec monseign eur l'archevêque d' Aix , pour traiter en France des moyens de conciliation; et, sans aucune autre communication préalable, les pouvoirs du roi nous furent adressés. Lorsque nous les communiquâmes à lord Grenville, il jugea fort sainement qu'ils n'auraient aucun effet et qu'ils seraient bientôt désavoués. Voici ce qui en arriva ; mais il faut reprendre les choses de plus haut.
Je ne voyais point de fin possible à la Révolution par la guerre extérieure, que je n'avais jamais approuvée telle qu'on l'avait conçue et exécutée. Outre les avantages soutenus des armées républicaines contre celles de la coalition, il était évident qu'un peuple qui, de gré ou de force, a changé son gou • vernement, chassé la maison régnante, ne solUcite ni n'accepte les verges qui doivent le châtier; et que lorsque, par un concours de circonstances et d'innovations heureuses ou habiles dans la tactique et dans la discipline militaire, les armées de ce peuple sont devenues supérieures aux autres, elles restent longtemps supérieures. Cela posé, nous n'avions de ressources, nous émigrés, attachés à l'ancienne monarchie, que dans le mauvais gouvernement de la Convention , et ensuite du Directoire. La tyrannie, l'oppression intérieure, étaient nos seuls auxiliaires ; il ne fallait donc pas laisser craindre, dans un changement de gouvernement, une autre tyrannie, une autre oppression. Ainsi, toutes les prétentions de l'ancienne aristocratie, toutes les menaces , tous les projets de vengeance et les goûts passionnés pour l'ancien régime, étaient autant d'absurdités qui nous interdisaient tout espoir de retour. Nous étions trop pénétrés , mes amis et moi , de toutes ces inconséquences pour ne pas les combattre hautement'. J'étais particulièrement si-
' C'est dans ce but que nous publiâmes à cette époque plusieurs lettres, et
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gnalé comme ua Gonstitutioanel modéré, plus dangereux qu^utile au parti royaliste. Mais les censures, les déclamations, la malveillance même ne m'en imposaient pas, et dans la société, dans mes communications avec les Français , avec les Anglais , ma persévérance à professer les mêmes principes m'annonçait comme un homme qu'il est inutile de tourmenter, et que les préventions, Tinimitié, les calomnies même ne peuvent déconcerter. Je ne recherchais ni n'évitais les plus ardents aristocrates, pas même les plus absurdes, tels que l'évéque d'Arras et le baron de Breteuil, avec lesquels j'avais des conversations qui seraient aujourd'hui sans intérêt, mais qui étaient trèsplaisantes alors.
Je me rappelle une de ces conversations, dont les témoins,
notamment celle sur ia Violence et la Modération, par M. de Montlosier. (Note de l'auteur.) Des effets de la violence et de la modération dans les af^ f aires de France , à M. Malouet, par M. de Montlosier, ancien députe des états généraux et membre de l'Assemblée nationale constituante; Londres, 1796,72 p. in-8«.
L'extrait suivant des Notes qui accompagnent ces lettres en fait connaître le but et l'esprit :
■ Après tant de désastres, lorsque les puissances s'occupent avec tant d'activité à fixer leur situation , peut-être e8t>il temps de nous occuper de la nôtre. Il est vrai que ce n'est plus ce qui nous convient qu'il faut examiner, c'est ce qui convient à la France. Nous n'avons plus de force pour la vaincre; nous en avons peut-être pour la sauver. Pour défendre sa révolution et au dedans et au dehors, elle a été obligée de faire les plus grands efforts, et elle s'est créé des dangers extrêmes, pour se préserver de ceux dont elle était menacée ; c'est de ces dangers qu'il nous reste à la garantir.
« Y rétablir le règne de la justice, y faire rentrer la confiance et le crédit, consolider sa dette publique, «y rappeler tous les capitaux qui en sont sortis, lui procurer en numéraire ce qui est nécessaire pour vivifier la circulation et asseoir la solidité du gouvernement , bonifier la forme actuelle de la représen> tation nationale, substituer une véritable royauté à un directoire qui en est une insuffisante image, consacrer autant qu'il sera possible toutes les institu- - tions du moment, ne vouloir de mouvement que ce qu'il faudra pour assurer le règne des lois et non pour recommencer celui des convulsions et des crises ^
plus jeunes que moi, me survivront sûrement, et que je peux citer sans inconvénient. Après rétablissement du Directoire, et lorsqu'on crut apercevoir quelque amendement dans les mesures de rigueur contre les émigrés, j'engageais ceux auxquels je m'intéressais, et qui pouvaient espérer, par leurs amis en France, de rentrer dans leurs biens confisqués et non vendus, à &ire des démarches pour rentrer en France; ce qui était fort difficile des deux côtés. Les passe-ports de l'intérieur ne pouvaient s'obtenir que par des fraudes et des faux multipliés. A Londres, on cherchait à rendre suspects au gouvernement tous les émigrés qui demandaient des passe-ports pour rentrer en France,^ et la sécréta irerie d'Etat n'en accordait que sur la demande de monseigneur l'évoque d'Ârras\ accrédité alors
tel est le but auquel désormais chacun de nous doit tendre. A ces conditions me paraissent attachés tout à la fois la restauration de la France, une bonne pacification de TEurope, qui en dépend, et le rétablissement des émigrés, qui importe plus qu'on ne croit à Tune et à Tautrc.
« Tant qu'il restera à des cœurs aigris des espérances de vengeance , que peut-on faire avec des espérances de repos? Dans ce cas nous pouvons nous ^htranger d'avance pour de nouvelles et terribles crises. Leur durée et leurs effets ne peuvent même être calculés parla politique. La France ne peut demeurer dans la situation où elle est. Peu à peu elle se dissout comme société politique ; peu k peu elle se recompose dans son armée : sa désorganisation sociale profite k son oinanisation militaire. La France périra pour les chefs actuels qui la gouvernent ; elle n'en périra pas moins pour nous , et n'en deviendra que plus redoutable k l'Europe.
« Oui , l'Europe a le même intérêt que nous à sauver la France de sa propre destruction. Malgré leurs nombreuses armées , les puissances européennes n'ont pas plus que nous de» moyens de la subjuguer ; elles ont avec nous et comme nous des moyens de la sauver : c'ett dans ce sens que le sort des émigrés, qui importe à celui de la France , ne peut être indifférent à des négociations. >
^ L.-F.-Marc-Hilaire de Gonzié, né en 1732, d'abord évêque de Saint- Omer et en 1769 évêque d'Ârras. Président-né des états d'Artois, il eut, ainsi que son frère, qui l'avait remplacé sur le siège de Saint-Omer, une grande part k l'administration de cette province pendant les années qui précédèrent la révolution. Madame du Deffand, qui l'appréciait beaucoup, écrivait, en ne le séparant pas de son frère : « Jesoupai samedi avec deux prélats qui se ressemblent comme deux gouttes d'eau, les évèques d'Arras et de Saint-Omer; ce
comme ministre des princes français. MM. de la Tour-du-Pin * et Gilbert de Voisins en demandèrent un au ministre anglais, et furent renvoyés à Tévéque d^Arras. Ils ne le connaissaient pas ; ils s'adressèrent à moi. J'allai avec eux trouver l'évéque, et je me gardai bien de reconnaître le droit qu'il s'était attribué de mettre obstacle à la rentrée des émigrés en France. Je lui dis que ces messieurs, qui voulaient quitter Londres, avaient été aussi étonnés que moi d'apprendre dans les bureaux que son consentement était nécessaire pour cela , que je n'imaginais pas qu'il se chargeât d'une telle responsabilité vis-à-vis des Français expatriés et même vis-à-vis du gouvernement anglais, et que j'espérais qu'il démentirait cette imputation, qui le compromettrait si le parlement en avait connaissance.
Mon observation était d'autant plus juste qu'il n'y avait
que le duc de qui, sans l'aveu de ses collègues, eût osé
avoir cette complaisance pour monseigneur l'évéque d'Arras.
sont gens solides, occupés d'affaires d'administration. Ils sont adorés dans tout TArtois, ils y font des biens infinis, et c'est, je crois, où se borne leur ambition. » La célèbre marquise peignait en beau tous les babituéa» de Cbanteloup ; l'évéque d'Arras n'était cependant pas aussi détaché de toute ambition qu'elle veut bien le dire. Le duc de Lévis, qui a bien connu les personnages dont il nous a laissé le portrait, dit de lui : « Il travailla toute sa yie pour parvenir k être ministre, et il est à croire que si M. de Choiseul, à qui il était tout dévoué, fût rentré en place, ses vœux auraient été exaucés.... Au reste, l'évéque d'Arras parvint vers la fin de sa carrière à obtenir l'ombre de ce pouvoir ministériel, objet si ardent de ses souhaits. ■ (Souvenirs et portraits.)
M. de Conzié ne fit point partie des états généraux. En 1789 il accompagna le comte d'Artois en Italie, et plus tard fut, à Londres, le principal agent de sa politique. Il ne rentra pas en France, et mourut à Londres en i805y aprè's avoir manifesté son opposition au nouvel ordre de choses par le refus de se démettre de son siège au moment du concordat.
Le duc de Lévis termine son appréciation du caractère de ce prélat par ce mot sévère : « 11 ne fit que du mal à son parti. ■
' Le comte de la Tour-du-Pin Gouvernet^ fils de l'ancien ministre de la guerre, et dont il a été parlé plus haut (II , 217). Rentré en France après le 9 thermidor, il avait été bientôt obligé de s'expatrier de nouveau ; après deux années passées en Angleterre, il rentra définitivement en France au 18 brumaire.
Celui-ci, sentant bien que sa prétention ne pouvait se soutenir dès qu'elle était contestée, se réduisit à déclamer contre ce découragement des émigrés, qui n'avaient pas la patience d'attendre la contre-révolution. — « Quelle différence cependant, nous disait-il, de rentrer dans votre pays eu proscrits ou d'y rentrer triomphants! Vous, monsieur de Gilbert \ vous renoncez donc à occuper au Parlement la charge de monsieur votre père? Car ce n'est pas d'un émigré apostat qu'on fera jamais un président à mortier. — Eh, mon Dieu ! lui dis-je, avant de songer à être président, il faut avoir du pain, et ce n'est pas en restant à Londres que ce jeune homme et sa famille pourront ressaisir quelques débris de leur fortune. Veuillez donc bien. Monsieur, déclarer que vous ne mettez aucune opposition à la rentrée en France de M. de Gilbert. » Ce qui fut fait d'assez mauvaise humeur. Vint ensuite la demande de M. de la Tourdu-Pin. a Pour vous, lui dit l'évéque, vous pouvez nous être utile, et fort utile à Paris. — Comment cela? répliqua M. de la
' Pierre- Paul- Alexandre Gilbert de Voisins était né le 23 avril 1773, du président à mortier de ce nom et d'Anne-Marie de Merle, fille de notre ancien ambassadeur en Portugal , que nous avons eu l'occasion de faire connaître à nos lecteurs. Il était donc petitHieveu par sa mère du contrôleur général de Moras , de qui il avait hérité une partie de son immense fortune. La prédiction de l'évéque d'Arras n'empêcha pas M. Gilbert de Voisins de de • venir, pendant l'empire y président et plus tard premier président de la Cour de Paris. Député de l'opposition sous la Restauration, il publia la Procédure contre C Institut et les Constitutions des Jésuites, et mourut en 1843.
Avant de passer eu Angleterre , le jeune Gilbert de Voisins avait combattu à l'armée de Condé & côté de son oncle maternel , le comte du Chilleau ; et , après la mort de celui-ci, il était venu retrouver à Londres son autre oncle le marquis d'Ambcrt. C*est à peu près dans le même temps (1795) que le vicomte d'Osmond, frère de l'évéque de Comminges, de qui nous avons parlé plus haut, épousait la sœur de Gilbert de Voisins, personne remarquée pour son esprit et pour son mérite dans la société polie de la première moitié de ce siècle. Qui ne se souvient à Paris de l'hôtel d'Osmond, dont l'élégante façade ornait le boulevard, il y a quelque vingt ans ? Mais où sont les neiges d*antan ! (Voir le premier chapitre des Mémoires et notre Appendice : Le comte et la comtesse de Merle,)
Tour-du-Pin; j'aurai bien de la peine à m'étre utile à moimême. — Je connais, dit l'évéque, vos liaisons avec l'évéque d'Âutun. Vous pouvez lui parler, causer franchement avec lui, lui porter, par exemple, une parole de moi, une proposition. — Et quelle parole, quelle proposition voulez-vous que je lui dise? — Le voici : il fiant le ramener à nous; il faut qu'il nous serve, qu'il engage Bonaparte à traiter avec les princes ; nous le ferons connétable. »
Je pris alors la parole : « Mais pour M. de Talleyrand, que ferez-vous? — Certainement, je le servirai de tout mon cœur; il me connaît ; il sait que je suis incapable de lui manquer de parole. M. de la Tour-du-Pin peut lui dire que si nous rentrons en France, véritablement il ne peut pas y rester; mais je lui garantis un sauf-conduit pour aller vivre en tel pays étranger qui lui conviendra le mieux. » '
Voilà quels étaient, même en 1800, car c'est Tépoque de cette conversation, l'esprit, les projets, les combinaisons de ces messieurs. Ce n'était pas ainsi que le maréchal de Castries s'expliquait avec moi ; et j'avais lieu de croire par sa correspondance ' que les vues, les opinions de Louis XVIIl étaient plus sages, plus modérées dès 1796 '.
^ La perte de cette correspondance et de tant d'autres documents précieux pour riiistoire est infiniment regrettable. L-es lettres de Malouet ét^ent transmises au roi Louis XVIII par le maréchal de Castries, et nous n'en avons trouvé aucune dans les archives que son petit-fils, le feu duc de Castries, a eu la bonté de mettre à notre disposition.
^ «Je ne peux m*empècher de remarquer, écrivait Montlosier à Malouet en 1706, que rhomme qui a montré le plus d'élévation dans le caractère et dont le courage n*est pas contesté, M. le maréchal de Castries, est précisément celui dont la sagesse et la modération ne se sont pas démenties dans le cours de la révolution. » (Montlosier, Lettre première à Malouet, citée pi us haut, pageS27, k la note. )