III
droits les plus sacrés ! Mais lorsque des misérables sont parvenus à présenter leurs semblables et la plus vile populace comme la puissance publique, à usurper les droits de la volonté générale , c'est être leur complice que de ne pas se soustraire à un joug odieux et dégradant. Or, personne en France ne doute aujourd'hui que le plus grand nombre est au désespoir de tout ce qui s'est passé en 1792 et dans les années suivantes. Nous verrons bientôt ces fiers républicains passer presque subitement de l'enthousiasme de la démocratie à la plus abjecte adulation du pouvoir : une vanité féroce en avait fait des tyrans ; une vacuité avide en fera des esclaves. Mais ce n'est point dans cette classe d'hommes qu'il faut chercher la nation ; elle ne fut point, à cette époque, aussi dégradée qu'on l'a cru; elle a plutôt manqué de chefs que de vertus, et les peuples ne sont rien que par ceux qui les conduisent. Partout où il n'y a que des volontés et. des forces individuelles sans un point de ralliement, sans une direction morale et énergique, les bons ont à peine la conscience de leur existence; les méchants seuls paraissent en évidence. C'est là ce qui impose aux gouvernants l'obligation d'être les plus vertueux des hommes ; sans quoi le malheur même ne les absout pas du mal qu'ils font ou qu'ils laissent faire.
Que les historiens de la Révolution s'extasient maintenant sur les habiles combinaisons du parti républicain contre les projets et les complots de la cour! Lié d'amitié ou en relations avec tous ceux qui étaient dans les intérêts du roi , ayant eu jusqu'au dernier moment des rapports directs avec Sa Majesté et avec ses anciens ministres, j'ai provoqué et conseillé de toutes mes forces un plan de défense ou des moyens d'évasion; j'en ai proposé plusieurs, mais je n'ai pu rien obtenir, et je n'ai rien aperçu qui ressemblât à un espoir fondé d'échapper à la dernière catastrophe. Tout était en mouvement contre cette malheureuse cour; elle seule, dans l'inaction, résistant aux prières, aux conseils, aux offres de service des plus dévoués, attendait avec inquiétude le résultat de quelques misérables
intrigues qui n^auraient pas dû tromper la plus vulgaire inexpérience. Et cependant Louis XVI n'était pas, comme on l'a dit , un prince sans mérite : il était timide et bon j sensé , trèsinstruit, pénétré de ses devoirs de roi; mais il en faisait une £siusse application à la triste situation dans laquelle il se trou-' vait. II blâmait Charles I*' d'avoir pris les armes contre ses sujets, et il ne voulait pas l'imiter. Il se résignait à souffrir plutôt qu'à être considéré comme promoteur d'une guerre civile; il n'avait pas contre les Constitutionnels une aversion aussi prononcée que la reine et madame Elisabeth ; mais il ne s'y fiait pas et croyait pouvoir éviter de s'en rapprocher. Le parti jacobin leur inspirait encore plus de mépris que de crainte ; ils ne pouvaient s'accoutumer à voir là une force considérable; ils ne pouvaient croire que les révolutionnaires ne fussent pas contenus par les dispositions annoncées des puissances étrangères , et particulièrement de l'empereur; ils les supposaient plus corrompus que fanatiques. De là cette confiance funeste dans les sacrifices d'argent \ et cet espoir frivole de paralyser leurs intrigues en les compliquant , de lesy affaiblir en les faisant agir les uns contre les autres. Malheureuses et fausses comT)inaisons ! C'est ainsi qu'il suffit d'une erreur d'opinion, d'un seul défaut de caractère, d'un mouvement .de colère pour rompre toute la chaine des idées justes , des mesures sages , et nous précipiter, de fautes en fautes, dans un abtme de malheurs!
L'histoire et la postérité pourront juger plus sévèrement cette famille infortunée. Pour moi, sans aveuglement pour Louis XVI, sans exagération dans le respect et l'attachement qu'il m'a inspirés, je peins son caractère, celui de la reine et de madame Elisabeth, tels que je les ai vus, et j'explique leur épouvantable chute par les causes que j'ai aperçues. Je suis loin de justifier leur conduite; elle a été déplorable; mais j'ai vu plus d'une
^ « La confiance de la reine venait de ce qu'elle croyait pouvoir compter sur Danton, à qui elle avait fait remettre cinquante mille écus peu de jours avant cea terribles journées (10 août). • (^Mémoires de La Fayette, III, 376.)
fois le courag^e et le talent s'effacer devant un sentiment passionné qui se crée des espérances illusoires, appelle les obstacles et repousse les ressources. Les caractères les moins inconséquents le sont toujours un peu. Il en est d'estimables dans le 'cours ordinaire delà vie, dont l'esprit, la raison s'éclipsent tout à fait dans les circonstances difficiles. C'est ce dont nous avons vu plus d'un exemple dans le cours de la Révolution.
M. de Lally, dont je n'ai point encore parlé, avec qui je n'avais alors qu'un commencement de liaison, mais de qui j'estimais autant le caractère que les talents, M. de Lally, apprenant en Suisse S où il était retiré, les dangers, les outrages auxquels était exposée la famille royale , jugea digne de lui de revenir à Paris dès le mois d'avril , quoiqu'il ne pût y être en sûreté; mais il présuma que les honnêtes gens ne manqueraient pas de se réunir autour du roi en cas d'attaque ; et il méritait d'être compté parmi les vrais serviteurs de Sa Majesté, quoique son début aux états généraux l'eût signalé comme partisan d'une révolution qui n'avait déjà plus rien de commun avec la réforme des abus et l'établissement d'une liberté modérée.
C'est dans ce dernier voyage de M. de Lally que s'établit entre nous l'intimité dans laquelle nous avons vécu depuis en Angleterre et en France. Il se trouvait fréquemment à nos réunions chez M. de Montmorin, avec MM. de Malesherbes, Clermont- Tonnerre, Bertrand, La Tour-du-Pin et Governor-Morris", en-
* Après les 5 et 6 octobre, Lally, désespérant de fonder en France la monarchie constitutionnelle, avait adressé à T Assemblée sa démission de députe et s'était réfugié h. Lausanne, où il fut bientôt rejoint par Mounier, lorsque celui-ci eut échoué dans son projet d'organiser en Dauphiné la résistance des assemblées provinciales. — Pénétré, comme Malouct et leurs amis, des vices de la Constitution de 1791, ce sujet lui inspira dans sa retraite l'écrit intitulé : Quintus Capitolinus aux Romains, Ce fut après les événements dont il est ici question que Lally émigra en Angleterre, d'où il revint en France en 1800.
* Governor-Morris, né le 31 janvier 1752, mort le 6 novembre 1816. Il était avocat à New-York, lorsque les événements l'appelèrent à prendre une
voyé des État-Unis , pour qui le roi avait du goût-, et qui donnait à Sa Majesté y mais aussi inutilement que nous, les conseils les plus vigoureux. C'est le 7 août que pour la dernière fois nous dinâmes ensemble; au moment de nous séparer, nous nous ftmes tous un dernier adieu. Notre conférence avait pour objet de tenter un nouvel effort pour faire enlever par les Suisses la famille royale ^ et la conduire à Pontoise. Avertis fort en détail de tous les préparatifs du lO^août, nous étions rassemblés dès le matin chez M. de Montmorin. Il avait écrit au roi pour
part importante à la fondation des États-Unis comme député au congrès provincial, au congrès continental et enfin à la Convention chargée de rédiger la constitution américaine. Conduit plus tard en France par ses affaires personnelles, il y résidait depuis le 3 février 1789, lorsque, à la suite de plusieurs missions qui lui furent confiées par Washington, il fut, le 12 janvier 1792, ndVnmé ministre plénipotentiaire des Etats-Unis à la cour de France. Le 12 janvier 1794, il fut remplacé dans ces fonctions par le célèbre Monroc. — Clairvoyant et résolu, dévoué à la famille royale, il rédigea des notes et ^es mémoires destinés à Téclairer sur les événements qui s'accomplissaient. Sa correspondance et divers écrits, mis en œuvre par M. Sparks^ contiennent de précieux détails sur la Révolution. Il n*est pas sans intérêt ni sans enseicernent de voir les républicains de France jugés par un membre de la démocratie américaine. « Vous savez, — écrivait-il le 14 mai 1792, — si du plus profond de mon cœur je désire le bonheur de la France. Vous comprendrez donc facilement ce que j*éprouve en voyant ce pays marcher à grands pas vers le despotisme. Ils sont tombés dans Tendeur commune que, pour jouir de la liberté, il suffit de renverser le pouvoir. ■ Et dans une autre lettre du 10 juin, adressée à Jefferson : « Dans leur rage d'abolition des anciennes institutions, ils ont oublié qu'une monarchie sans rangs intermédiaires n'est plus, sous un autre nom, que l'anarchie ou le despotisme. Malheureusement l'anarchie existe en ce pays à un degré tellement sans parallèle, et telles sont l'horreur et la crainte qu'a universellement inspirées la licence, on plutôt le cynisme politique des sociétés jacobines, qu'il y a beaucoup de raisons de croire que la grande masse du peuple français accepterait le despotisme comme un bienfait, si ce despotisme offrait aux personnes et aux propriétés une sécurité seulement de la nature de celle qu'on goûte sous le pire des gouvernements de l'Europe. » (Mémorial de Governor-Morris, II, 137 et 143.) La France accepta, en effet, ce « despotitime; » mais ce n'est pas à Louis XVI que l'histoire reprochera de le lui avoir offert. * Lally, dans une sorte de procès-verbal annexé à sa Lettre au roi de Prusse, a repioduit une de ces conférences. La date qu'il y assigne et quelque
lui en faire part et lui dire qail n'y avait plus à reculer; que nous nous trouverions le lendemain avant le jour, au nombre de soixante-dix, aux grandes écuries, où l'ordre devait être donné de nous livrer des chevaux de selle ; que la garde nationale des Tuileries, commandée par Acloque ', aiderait à notre
différence dans le sujet qui fut traité indiqueraient que ce n'est pas la même dont il est ici question.
a Copie de la minute d'une séance tenue le 4 agût 1792 : « M. de Montmorin, ancien ministre des affaires étrangères. — M. Bertrand, ancien ministre de la marine. — M. de Clermpnt-Tonnerre. — M. de Lally-Tollendal. — M. Malouet. — M. de Gouvernet. — M. de Gilliers. — Trois heures de délibération dans un endroit retiré du jardin de M. de Montmorin. « Cbacun rendit compte de ce qu'il avait découvert. J'avais reçu une lettre anonyme dans laquelle on me dénonçait une conversation chez Santerre, annonçant le projet de marcher sur les Tuileries, de tuer le roi dans la mêlée et de s'emparer du prince royal, pour en faire ce que les circonstances exigeraient; ou, si le roi n'était pas tué, de faire toute la famille royale prisonnière. Nous résolûmes tous qu'il fallait que le roi sortit de Paris, à quelque prix que ce fût, escorté par les Suisses, par nous et par nos amis, qui étaient en bon nombre. Nous comptions sur M. de Liancourt, qui avait offert de venir de Rouen au-devant du roi, et ensuite sur M. de La Fayette. Comme nous finissions de délibérer, arriva M. de Malesberbes, qui vint presser madame de Montmorin et madame de Beaumont, sa fille, de se retirer, en disant que la crise approchait, et que Paris n'était plus la place des femmes. Sur ce que nous dit de nouveau M. de Malesberbes, nous arrêtâmes que M. de Montmorin allait sur-le-champ partir pour le Château, pour informer le roi de ce que nous avions su et résolu. Le roi parut consentir, le soir, et dit h. M* de Montmorin de causer avec M. de Sainte-Croix, qui, avec M. de Monciel, s'occupait aussi d'un projet de sortie du roi. Nous allâmes le lendemain au Château ; je causai longuement avec le duc de Choiseul, qui était entièrement de notre avis et voulait que le roi partit à quelque prix que ce fût ; qu'il aim'ait mieux s'exposer à tous les dangers que 'de commencer la guerre civile. On annonçait que la déchéance serait prononcée le jeudi suivant. Je ne connus plus d'autre ressource que Tarmée de La Fayette.... »
^ La garde nationale de Paris formait alors six légions, chacune ayant un chef qui exerçait â tour de rôle le commandement général. Acloque et Mandat étaient chefs de légion. Au 10 août, ce dernier était commandant général ;. lorsqu'il eut été assassiné, la Commune décida qu'il serait remplacé par Santerre. — Acloque et Mandat se firent remarquer par leur dévouement et leur fidélité: c'est un devoir pour l'historien d'honorer leur mémoire.
' expédilion; que quatre compagnies des gardes suisses partiraient à la même heure de Gourbevoie pour venir à la ren» contre du roi; que nous Tescorterions aux Champs-Elysées, où il monterait en voiture avec sa famille. Le porteur de la lettre étant revenu sans réponse, M. de Montmorin se rendit sur-lechamp chez le roi : madame Elisabeth lui apprit que Tinsurreotion n'aurait point lieu ; que Santerre et Pétion «'y étaient engagés, et qu'ils avaient reçu sept cent cinquante mille livres pour Fempécher et ramener les Marseillais dans le parti de Sa Majesté. Tjc roi n'en était pas moins inquiet, agité, mais décidé à ne pas quitter Paris. Quelques instances que pût faire M. de Montmorin , tout ce qu'il obtint fut la désignation du maréchal de Mailly pour commander aux Tuileries , et des instructions au commandant des gardes suisses et au brave Âcloque, pour surveiller les mouvements des Jacobins, et se tenir prêts à tout événement. On a vu combien ces précautions étaient insuffisantes, et comment il eût été facile d'opposer plus de résistance à une populace furieuse, mais indisciplinée, et dans laquelle il y avait plus d'hommes entraînés malgré eux que poussés de leur propre mouvement.
Le même jour, après le dfner, nous étions dans le fond du jardin de M. de Montmorin, discutant tristement toutes les chances de cette horrible position. M. de Malesherbes nous dit : <i Je ne vois plus qu'une mesure de désespoir : le roi s'étant interdit tout autre moyen de défense, il ne peut plus être question que de le préserver des assassins. Tout le parti révolutionnaire est armé contre lui, parce qu'il le suppose armé contre eux; et vous voyez quelles sont nos armes, puisque Sa Majesté se refuse à tout. Que le roi écrive au comité dirigeant de TÂssemblée que, pour faire cesser toutes les défiances et les mettre en état de rétablir Tordre , il leur abandonne les rênes du gouvernement et les autorise à nommer un conseil de régence, jusqu'à ce que la paix soit faite. » M. de Malesherbes en était là, lorsque nous vîmes arriver un garçon du Château
avec un paquet pour M. de Montmorin. Le roi lui envoyait une lettre de Guadet et Vergniaud', et une du premier valet de chambre Thierry, chargée par eux de la remettre à Sa Majesté. Les deux députés lui faisaient la même proposition que venait
^ Guadet, député de la Gironde était président de T Assemblée. La lettre avait été écrite par Gensonné : destinée à être mise sous les yeux de Louis XVI, elle était adressée au peintre Boze , admis dans une sorte de familiarité avec la famille royale, et dont la fille, qui vit encore aujourd'hui, était souvent Tobjet des caresses affectueuses de la reine. Cette pièce fut mise à Tappui de VActe d'accusation dressé par Amar contre les Girondins, le 3 octobre 1793. On y remarque les passages suivants : « Tout autant que la liberté publique sera en péril, tout autant que les alarmes des citoyens seront entretenues par la conduite du pouvoir exécutif, et que les conspirations qui se trament à l'intérieur et à l'extérieur du royaume paraîtront plus ou moins ouvertement favorisées par le roi, cet état de choses appelle nécessairement les troubles, le désordre et les factions.... Aussi sincèrement qu'inviola^lement attachés aux intérêts de la nation , dont nous ne séparerons jamais ceux du roi , qu'autant qu'il les séparera lui-même, nous pensons que leseul moyen de prévenir les maux dont l'empire est menacé et de rétablir le calme, serait que le roi fît cesser par sa conduite tous les sujets de mécontentement, se prononçât par le fait de la manière la plus franche et la moins équivoque , et s'entourât enfin de la confiance du peuple, qui seul fait sa force et peut faire son bonheur. Ce n*est pas aujourd'hui par des protestations nouvelles qu'il peut y parvenir ; elles seraient dérisoires.... Il n'en est qu'une dont on peut attendre quelque effet : ce serait la déclaration la plus solennelle qu'en aucun cas le roi n'accepterait une augmentation de pouvoir qui ne lui fût pas volontairement accordée parles Français, sans le concours et l'intervention d'aucune puissance étrangère. ■ Ces idées furent publiquement portées à la tribune par Guadet, qui le 26 juillet, dans un projet d'Adresse au roi, s'exprimait ainsi : « Vous pouvez encore, sire, sauver la patrie et votre couronne avec elle ; osez enfin le vouloir : que le nom de vos ministres , que la vue des hommes qui vous, entourent appellent la confiance publique; que tout dans vos actions, dans l'énergie et l'activité de vos conseils , annonce que la nation , ses représentants et vous n'ont qu'un seul désir, celui du salut public. (Afontfeiir du 28 juillet 1792, no 210. Voir encore Mémoires part, de Bertrand de Moleville, II, 111.)
Les termes de ce factum ne défendirent pas les Girondins , accuses par le rapport d* Amar, d'avoir appelé le prince royal C espoir de la nation. On lit dans les Mémoires de La Fayette : c Peu de jours avant le 10 août, il paraît prouvé qu'ils avaient intrigué avec les valets de chambre des Tuileries ; ils ne voulaient encore, après cette insurrection, que gouverner au nom du prince royal.* (III, 375, note.)
de faire M. de Malesherbes, qui ne s'était sûrement pas concerté avec eux , ne les ayant jamais vus. Cette singularité nous étonna fort. Nous trouvâmes de grands inconvénients au parti proposé : l'abandon absolu de l'autorité royale, le monarque s' effaçant lui-même, et se livrant sans défense au parti jacobin; un conseil de régence nommé par les républicains : c'était nous rendre responsables de l'ignominie et du danger de ces mesures que de les conseiller ou de les approuver. M. de Montmorin répondit, d'après l'avis unanime, qu'il était encore temps d'échapper au péril; mais que, si Sa Majesté persistait à se refuser à nos premières propositions, l^humiliation qui suivrait l'exécution de celle-ci était une cruelle ressource, et peut-être la seule. Nous tâchions ainsi de ramener le roi au projet d'évasion ; mais sa destinée s'y opposait.
Nous nous quittâmes fort tard, dans la plus pénible anxiété, et nous ne nous sommes plus réunis. J'avais vu le matin M. de la Porte; et, toujours plein de l'idée d'une attaque prochaine des Tuileries, je l'engageai à visiter ses cartons, ses portefeuilles, et à brûler tout ce qui pourrait le compromettre; je l'aidai à cette révision, qui ne fut pas assez complète, car on a trouvé dans son cabinet beaucoup de papiers qui auraient dû disparaître. Je le priai aussi de demander au roi ma correspondance et de la brûler; ce bon prince me fit dire le lendemain par M. de Monciel qu'il l'avait brûlée lui-même; et effectivement on n'a rien trouvé de moi dans l'armoire de fer. Le lendemain et le 9 août, veille de la. catastrophe, complétèrent l'aveuglement des Tuileries.
Le 9 au soir ', lorsque j'entendis sonner le tocsin, je n'avais
^ Bergasse, dans le préambule de son Essai sur la loi et la souveraineté , s'exprime ainsi : « Louis XVI espérait peu, mais il espérait encore ; il crut du moins jusqu'au dernier moment que c'était pour lui un devoir sacré de s'occuper du bien des peuples confiés à ses soins. A son exemple, au sein des passions qui s'agitaient je n'avais pas une grande confiance dans l'avenir ; ma prévoyance était sombre, et ce fut autant pour m'en distrs^re que pour ré«
pas de carte d'entrée par la petite porte des Tuileries; j'en envoyai chercher une chez M. Bertrand, qui me répondit d'être tranquille, que l'insurrection était pour le roi, et non contre les Tuileries. J'étais loin de cette sécurité ; un de mes domestiques avait assisté le soir même à la réunion des Marseillais ', aux Cordeliers, et m'avait rendu leurs propos, qui préludaient aux scènes sanglantes du lendemain.
Jour exécrable ' ! Réunion horrible de crimes, de perfidies, dont nous avons vu les auteurs se glorifier, en mettant sur le compte de Tinfortuné roi tout le sang qu'ils faisaient couler ; c'est dans son palais qu'ils vont l'attaquer, et les gardes qui le défendent sont traités d'assassins ! C'est au milieu de l'Assemblée nationale qu'ils lui offrent un asile; et ils le traînent dans
pondre à la confiance que ce prince me témoignait que je me déterminai h obéir à l*invitation qui m*était faite. Il me restait une ou deux pages k écrire pour rendre mon travail complet, lorsque la veille de la fatale journée du 10 août M. Malouet, qui était dans le secret de ce que j'écrivais, vint dans le domicile où je m*étais réfugié pour échapper au fer des assassins qu'on avait armés contre moi, me presser de mettre la dernière main h mon travail presque achevé.... On sait comment toutes les espérances en un meilleur ordre de cboses furent trompées. »
L'invitation dont parle Bei^asse est celle qui lui fut faite « au nom de Louis XVI de rassembler ses idées en corps d'ouvrage , d'en faire l'application à la France, et d'en déduire avec tous ses détails la constitution qui paraissait devoir lui convenir. •
L'écrit très-peu connu auquel sont empruntées les citations qui précèdent a été composé par Bergasse en 1792 et publié seulement çn 1817.
^ Les assassins enrégimentés dans le midi et que l'on désigna sous le nom de Marseillais avaient été précédés par une avant-garde de six cents hommes arrivée à Paris le 15 juillet. Leur première démarche fut d'aller rendre visite à Pétion; dans l'après-midi, ils se rendirent aux Champs-Elysées où les Jacobins, conduits par Santerre, avaient préparé un repas. La curiosité ayant conduit quelques gardes nationaux vers le lieu du festin, les Marseillais en tuèrent deux et en blessèrent quatre.
^ Sur la proposition d'Isnard, Roland, Servan, Glavière, reprennent leurs portefeuilles. Danton devient ministre de la justice; Mon{«e^ de la marine; Lebrun-Tondu , des affaires étrangères. — - C'est sous les auspices d'un pareil gouvernement que fut intronisé le suffrage universel.
la prison d'où il ne sortira que pour monter sur l'écbafaud ' ! Nous n'avons plus rien à reprocher aux temps les plus barbares, aux peuples les plus féroces. Et ce n'est ni le fanatisme de la religion, ni celui de la liberté qui ont produit ces scènes cruelles : c'est l'ivresse de l'égalité qui créa tant de tyrans ; c'est l'orgueil de la licence qui les rendit furieux et multiplia leurs instruments dans la classe des hommes grossiers et dépravés. Tel est l'affreux spectacle qui nous était réservé, au milieu des progrès de la civilisation et des lumières, pour apprendre aux peuples comme aux princes, aux savants comme aux ignorants, que leur unique protection est celle des bonnes lois, des bonnes mœurs, et qu'il n'y a d'institutions solides que celles dont la moralité pénètre les cœurs et gouverne les consciences. Voilà la véritable philosophie, celle que professeront toujours les bons esprits. On paraît s'occuper partout d'instruction publique ; mais que produisent les arts et les sciences sans une morale pratique? L'édifice social ne peut avoir d'autre fondement que la justice et la vérité. Rendez les hommes bons; instruisez les pauvres comme les riches, en leur montrant des secours assurés dans l'ordre et le travail; que les gouvernements soient justes , fermes et bienfaisants : voilà la véritable instruction publique, la seule qui préviendra les révolutions, et qu'on ne remplacera jamais par des académies.
Je sçrtis de ma maison, rue d'Enfer, dans la nuit du 10 août, et je n'y suis plus rentré. Elle était entourée dès le matin par des hommes qui massacrèrent M. de Gleunont-Tonnerre à la Croix- Rouge*. M. de Montmorin eut le même sort. Proscrit
^ Quatre-vingts ans après ces horribles scènes , il s'est trouvé un historien pour écrire à propos du 10 août : « La légitimité de cette grande journée,.,, ne peut plus être mise en question désormais; elle se passe de justification, n (Lanfrey, Essai sur la Révolution, p. 273.)
2 Le même jour, Malouet apprit le sort de son ami par quelques lignes que lui fit parvenir madame de Glermont-Tonnerre. Ce billet précieusement con« servé^ a été donné par nous, il y a environ vingt ans à feu M. le duc de Glermont-Tonnerre , et nous regrettons aujourd'hui de ne pas l'avoir sous les yeux
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comme eux et comme tant d'autres, mon nom était afBcfaé au coin des rues ; je me retirai d'abord chez madame Béhotte, ma belle-sœur et mon amie, place de l'Odéon, ensuite à l'hôtel de Suède, rue de Tournon, et à la butte des Moulins, hôtel des Américains; car il fallait changer d'asile pour ne pas être découvert. On concevra facilement quelles tristes réflexions m'occupaient dans ma retraite, et combien j'étais douloureusement affecté de la perte de mes amis, de l'emprisonnement de la famille royale, et de tous les malheurs que je prévoyais ; car je ne doutais pas que les armées étrangères ne pénétrassent en France, et que ma patrie ne fût bientôt couverte de sang et de ruines.
C'est au milieu de toutes ces angoisses que j'appris l'arrestation de M. de Lally ; il m'écrivit de l'Abbaye pour me demander du vin et des. chemises ; il s'occupait de plaidoyers et de mémoires pour ses compagnons d'infortune. Tous s'adressaient à lui pour repousser des accusations d'aristocratie et de conspiration qu'ils supposaient avoir motivé leur emprisonnement' et M. de Lally, qui ne pouvait se croire dans une position plus favorable, se faisait leur défenseur officieux. On annonçait une commission de la Commune qui devait les juger, Il écrivit de fort belles pages, mais inutilement, pour ceux dont la mort était résolue '. Il ne dut sa délivrance qu'à l'intercession de la veuve du grand prévôt de l'armée de son père, qui lui était restée attachée, et qui se trouva l'amie de Manuel", dont elle
pour en reproduire l'expression décliirante. En yoici du moins les premiers mots, qui ne sont point sortis de notre mémoire : «Votre collègue, votre ami, est mort assassiné ; il n*y a plus de place en France pour un homme vertueux , fuyez .... m
Delphine de Soran, née en 1766, mariée en 1782 à Stanislas, comte ^e Clermont-Tonnerre, se remaria en 1802 au marquis de Talaru et mourut en 1832. C'était une personne d'un esprit distingué et d'un charme incomparable. Il est question d^elIe dans les Mémoires de la baronne d'Obcrkirch. (1 , 247.)
' On lit dans les Mémoires de La F.iyette : m Roland dit un jour à madame « d'Ayen (mère de madame de La Fayette) que les assassinats s'organisaient dans le conseil, n (IV, 135.)
^ Depuis le 13 juillet précédent. Manuel avait été rétabli dans ses fonctions
s'empara jusqu'à ce qu'il eût signé Tordre de la mise en liberté. C'est le lendemain que commença le massacre des prisons, qui avait été précédé par les visites domiciliaires \ dans lesquelles on recruta tous ceux dont on voulait se défaire, prêtres et autres. Je me trouvai très-embarrassé de Tasile que j'avais à choisir ce jour-là. Les hôtels garnis paraissaient être les plus exposés aux recherches : j'y renonçai pour cette nuit, et je me proposai de la passer entre des piles de bois qui étaient près de la place de l'Odéon. II m'eût été difBcile d'échapper aux patrouilles qui rôdaient partout ; mais je ne voyais pas d'autre expédient. Ma belle-sœur vint me dire qu'elle avait consulté le propriétaire de sa maison, qui était un honnête homme, estimé dans sa section, dont il était commissaire. Nommé pour accompagner les patrouilles dans l'intérieur des maisons, il se flattait qu'on n'entrerait point chez lui, et qu^en annonçant qu'il avait fait lui-même la visite de sa maison, les gardes ses camarades l'en croiraient sur parole. Je me rendis, en consé-
de procarenr de la Commune de Paris, dont il avait été suspendu le 8 pour la part qu'il avait prise au 20 juin. Ce fut lui qui organisa la Commune du dix août. Le 12 il se rendit à TAssemblée pour demander la translation de Louis XVI au Temple. Député de Paris k la Convention, dont il fut un des secrétaires pendant le procès du roi, il vota pour la détention, donna sa démission le 19, à la suite des injures et des menaces qui suivirent le recensement des votes, et fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire à l'âge de 42 ans.
1 Ces visites avaient étéautorisées le 28 août parrAssemblée,^ la demande de Danton , ministre de la justice , et sous la pression des tribunes. — On lit dans les Mémoires de Ferrières . « Le jour marqué. Ton commande les sans-culottes et les Jacobins des quarante-buit sections. Défense à tous les habitants de Paris de sortir de leurs maisons après 10 heures : ordre de laisser les portes entr'ouvertes. La garde nationale est chargée d*occuper les rues , d*en fermer exactement Tentrée et la sortie. On double les postes des barrières ; des pataches sur la Seine interdisent tout espoir de fuite de ce côté. Une foule de commissaii e.4 de la Commune, suivis d'une troupe de Jacobins armés, se répandent dans les différents quartiers de Paris, entrent dans les maisons, fouillent jusque dans les caves, dans les armoires, dans les cheminées, et arrêtent les hommes qui leur sont désignés. Les gardes placés dans les rues se saisissent de ceux qui, ignorant cette mesure, se trouvent hors de chez eux ou qui chei^ chent un asile qui puisse les y dérober, n (III, 248.)
quence, chez madame' Béhotte à la nuit tombante, et, à dix heures, nous yfmes arriver sur la place le bataillon de la section. On battit un ban portant ordre d'arrêter tous les ennemis connus de la révolution, et d'en flaire la recherche avec soin dans toutes les maisons ; on distribua les escouades et les sentinelles pour empêcher toute communication d'une maison et d'une rue à l'autre ; enfin, tous les postes étant assignés, chaque escouade de huit hommes s'empara d'une maison. Ils avaient déjà repassé trois ou quatre fois devant celle du commissaire sans y entrer, lorsqu'à minuit nous entendons frapper à coups redoublés. La porte s'ouvre, et dans l'instant la troupe se précipite dans l'escalier et entre dans l'appartement où je me trouvais avec ma belle-sœur. Elle était étendue sans connaissance sur un canapé, et moi à côté d'elle, lui donnant un verre d'eau et des sels d'Angleterre. De ces dix hommes qui composaient la garde, il n'y avait que le commissaire et un tapissier qui me connussent; les autres me prirent pour un médecin appelé pour soulager la malade, et je soutins ce rôle avec assez de sang-froid. Je les priai de visiter le plus promptement possible les pièces attenantes au salon, et de ne pas y rentrer, pour ménager la pauvre malade. La vue d'une femme évanouie, d'une figure agréable, les attendrit. Ils sortirent aussitôt en me laissant auprès d'elle : ils allèrent me chercher dans tous les cabinets, sous les paillasses et les matelas, car c'était moi qu'ils cherchaient. L'honnête commissaire et le brave tapissier, pâlissant et mourant de peur pour moi , me gardèrent le secret.
Cependant les prisons se remplirent, et furent évacuées en trois jours à force de massacres. Cette horrible boucherie s'exécuta sous la direction d'un comité de la Commune*. Là, on n'aperçoit plus les chefs, les héros de la Révolution. Une douzaine
' «Toat Paris laUsa faire.... Je n'espérais plus que la liberté s'établit parmi « des lâches, froids spectateurs d'attentats que le courage de cinquante hommes « armés aurait facilement empêchés. > (JSotices h istorttfues de madame Roland, première édition, p. 75.)
JOURNÉES DE SEPTEMBRE. 24l
d^hommes obscurs, dont la plupart périrent sur Fëchaiîiud, mais dont les enfents pourront peut-être un jour lire ces mémoires, gouvernaient les sections, TÂssemblée, la France entière; si l'on peut appeler gouvernement ces explosions de fureur que Fivresse de quelque motionnaire transmet à ses complices. Que, dans un pays livré à de telles calamités, on cherche une nation, on ne trouvera rien qui y ressemble. Il n'y a plus d'esprit public, plus de caractère national; tous les courages se taisent, se voyant isolés. Les lâches se font audacieux et méchants pour se mettre en sûreté; mais dans ces sanglantes saturnales, où tout annonce la dissolution d'une société, il reste un nombre d'hommes routiniers qui en conservent rhabitude en suivant les affaires dont ils sont chargés dans leurs emplois respectifs. J'ai connu un commis de bureau qui n'a pas manqué, dans ces jours de deuil, d'aller, comme à l'ordinaire, copier et calculer ses états : la correspondance des ministres avec les armées, avec les provinces, suivait son cours et ses formes habituelles. La police de Paris veillait sur les approvisionnements, sur les escrocs, pendant que le sang ruisselait dans les rues. Tant il est vrai que l'homme est un animal ondoyant et divers y dont les inconséquences sont aussi inexplicables que les autres secrets de la nature !
Je sortais tous les soirs pour prendre l'air, et je me trouvai le 2 septembre, sans savoir où j'allais, tout près de l'Abbaye. Averti par les cris des égorgeurs et des victimes, je me retirai avec ef&oi après avoir traversé un ruisseau de sang, dont j'aperçus la trace sur mes bas en rentrant dans mon asile. Il était temps pour moi de quitter Paris ; mais je ne savais comment feire. Mes amis s'occupaient de me procurer un passeport : sous mon nom, cela était impossible; sous mon signalement, attendu ma grande taille, cela était difHcile. Un inconnu vint à mon secours : un grand jeune homme arrive chez ma belle-soeur, et lui dit : « Madame, je cherche M. Malouet, et c'est pour le sauver; je suis le fils de M. de Boynes, ancien
ministre de la marine * ; j'ai tout crédit dans ma section ; je vais tous les jours, avec un laissez-passer sous mon nom, à ma maison de Neuilly; je viens porter ce passe-port à M. Malouet. Quand il sera hors de Paris, nous lui en procurerons un autre. » On me fit paraître devant ce jeune homme, que j'embrassai avec tendresse; il me remit ses papiers, ses instructions. J'envoyai chercher une femme qui nous était dévouée; elle était garde-malade, grande, robuste et très-hardie. Je me mets avec elle dans une voiture de Versailles, et nous prenons le chemin de Neuilly.
Arrivés à la barrière de la Conférence, la garde m'arrête, et me fait monter, malgré mon passe-port, au comité de la section du Roule, qui était en séance. Je retrouvai là Milton et sa description d'une assemblée délibérante dans les enfers; je n'ai rien vu de plus hideux que l'intérieur de cette salle : cent individus au moins y étaient réunis, les uns dénoncés et arrêtés, les autres accusateurs, autour d'une longue table recouverte d'un tapis vert, sur laquelle se trouvaient amoncelés des épées et des poignards. Vingt patriotes en chemise, les bras retroussés, ayant les uns des pistolets, les autres une plume à la main, composaient le comité, s'injuriaient, se menaçaient, parlant tous à la fois et prononçant les mots de Traître I — Conspira-teuri — En prison! — A la guillotine! Les spectateurs, gesticulant, vociférant, paraissaient prêts à en venir aux mains; et
^ Nous avons parlé ailleurs de Tancien ministre de la marine Bourgeois de Boynes. — Son fils, né en 1775, servait dans la marine et avait été embarqué comme élève à bord de ï Espérance, une des deux frégates envoyées à la recker cbe de La Pérouse sous le commandement de d'Ëntrecasteaux. L'expédition partit de Brest au mois de septembre 1791, et sans doute le jeune officier fut autorisé à débarquer dès le début de la campagne et rapatrié par un navire rentrant en France. A partir de cette époque, nous perdons sa trace, et son nom ne reparait sur les états de la marine qu'en 1817, au moment où il fut retraité comme capitaine de frégate.
M. de Boynes n*a pas laissé d'enfants, et nous ne pouvons acquitter qu'envers sa mémoire la dette de notre aïeul.
mon entrée dans la salle fut le signal d'une mêlée dans laquelle je me sauvai par la bienveillance du président, qui était sûrement un honnête homme entouré de bêtes féroces. Un des plus animés, brandissant son sabre pour frapper son antagoniste, s'arrête en me voyant et s'écrie : a Voilà Malouet ! » Le champion adverse, moins occupé de moi que de son ennemi, saisit cet instant pour l'assommer d'un coup de crosse de fiisil. Mon dénonciateur terrassé, le président, auquel un factionnaire avait porté mon passe-port, le signe et me dit à mi-voix : a Citoyen, sauvez-vous! » Je ne me le fis pas répéter; je gagnai la porte et l'escalier, mais sans ma compagne. Cette femme, qui avait l'air d'un soldat aux gardes, tremblait de tous ses membres en entrant dans la salle, et s'évanouit en m' entendant nommer. J'ai su depuis qu'elle était restée longtemps sans mouvement, et qu'elle s'était fait reconduire à sa maison, fort en peine de ce que j'étais devenu.
Je me rendis le soir même à Gennevilliers, chez madame Coutard; c'était une femme de mes amis, d'une bonté et d'une vertu rares; dévote jusqu'à la superstition, elle n'en était pas moins indulgente et généreuse; elle vivait à la campagne, sous la protection de son cuisinier, .enragé jacobin, mais idolâtrant sa maftresse. 'Cet homme, lié avec les égorgeurs, membre du comité de. sa section, impitoyable pour les aristocrates, ne faisait grâce qu à sa maftresse et à ses amis, qui étaient sacrés pour lui. La maison de madame Coutard était un asile inviolable sous la sauvegarde du cuisinier; et la bonne dame y avait recueilli troisrdigieuses de Meaux, deux prêtres de sa paroisse et moi. La porte exactement fermée, nous étions libres dans l'intérieur. Le cuisinier commandait dans cette enceinte comme dans le village. J'étais errant dans les environs une grande partie du jour, évitant tout ce qui avait une allure bourgeoise, mais m'arrêtant et causant avec les paysans que je voyais occupés de leurs travaux ordinaires, sans aucun intérêt pour ce qui
se passait autour d'eux. J'en rencontrai cependant qui m*in-
terrogérent sur les massacres de Paris, en les déplorant, et me disant : « Aussi, c'est bien terrible que ces aristocrates voulussent tuer tout le peuple en faisant sauter la ville! » Voilà comment on enflamme ces pauvres gens, qui se croient légitimement sur la défensive ' .
Ce mois de septembre était superbe. Jamais un plus beau soleil n'éclaira tant d'horreurs. La pureté de Tair, la beauté de la campagne, le repos de la nature, calmaient un peu l'agitation de mon coeur, et semblaient jeter un voile sur le tableau sanglant dont je tàcbais de détourner ma vue. Je n'étais pas moins triste, mais j'étais plus tranquille. En rentrant le soir chez madame Goutard, le troisième jour de mon arrivée, je vis pour la première fois le cuisinier ; il était dans le salon, et venait donner Tordre de la retraite dans nos chambres à toute la réunion de proscris; il allait recevoir son ami N., de la Commune de Paris, commissaire des prisons, qui lui avait demandé du punch. C'est dans le salon que le rendez-vous devait avoir lieu ; car il ne pouvait pas recevoir à l'oftice un magistrat de cette importance. Madame Coutard et moi nous nous retirâmes dans un cabinet vitré attenant au salon; les autres allèrent s'enfermer dans leurs chambres. J'entendis donc toute la conversation. Le commissaire municipal avait été l'un des juges de regorgement de l'Abbaye ; il rendait compte à son ami des motifs qui avaient fait massacrer celui-ci et épargner celui-là. C'était pour tous la commune renommée, les accusations d'incivisme, d'aristocratie, de fanatisme religieux , ou l'opinion des juges sur des témoignages favorables, qui avaient fait égor-
^ Ce n'est pas dans la basse classe seulement que les esprits étaient égarés et perrertis. Dumont de Genève écrivait à son ami Samuel Romilly, le il septembre 1792 : • Je reçois une lettre de Paris de l*Komme le plus doux et le ■ plus humain que je connaisse; il parait croire que tout ce qui est arrivé
• était nécessaire; que c'est le dénoûment d'une conspiration, et que sans « cela Paris était certainement livré aux troupes étrangères. C'est M. Cabanis
• qui m'écrivait ainsi, et il n'a nul intérêt dans la révolution. * (Corretp. of., S. Romilly, I, 354.)
ger ou absoudre. — Ces abominables juges s'étaient établis les plénipotentiaires du peuple et de la révolution pour la destruction de ses ennemis. Celui-ci paraissait en avoir quelques remords, et parlait surtout avec indignation des instruments qu'ils avaient employés pour l'exécution : c'étaient des ouvriers, des portefoix, auxquels on avait distribué des armes et six livres par tète; lui, le municipal, était chargé du payement. 11 avait frémi, disait-il, d'en voir plusieurs réclamer double et triple paye, en se vantant d'avoir égorgé un plus grand nombre de victimes que leurs camarades ^
Voilà bien l'esprit, le caractère des satellites de Sylla, des triumvirs. Les forfaits les plus atroces se répètent dans tous les siècles, presque dans les mêmes termes : il n'y a de rare que la vertu dans toute sa pureté. 0 genre humain! quand seras-tu raisonnable et bon? Mais vous qui le gouvernez, et qui devriez être moins inconséquents, plus éclairés que la foule, qu'attendez-vous pour améliorer, pour consolider votre existence, presque aussi misérable que la nôtre, malgré tout votte appareil de grandeur? Je ne connais en ce moment que le gouvernement des États-Unis d'Amérique dont les fondateurs puissent se glorifier. Des circonstances locales et propres à cette collection d'hommes les ont mis en état de profiter des vertus éminentes de l'immortel Washington et de plusieurs de ses coopérateurs. Hélas! qui nous garantira la durée de ce monument? L'ambition des conquêtes, l'avidité commerciale n'auront-elles pas là, comme ailleurs, leur funeste influence?
On obtint enfin pour moi un passe-port sous un nom supposé, avec mon signalement. Ma belle-fille, que j'aimais tendrement et qui ne m'était pas moins attachée, vint me le porter à Gennevilliers, et voulait m'accompagner en Angleterre ; indépendamment des angoisses que lui causait ma situation, son
' Ces quittances ont existé longtemps dans les archives delà Cour des comptes; il y en avait en effet de six livres et de douze livres; la plupart étaient tachées de sang.
horreur pour tout ce qui se passait accélérait le dépérissement de sa santé; je l'aurais emmenée, si elle avait été en état de faire le voyage; attaquée d'une maladie de poitrine, elle devait bientôt succomber ; j'eus la douleur de la perdre en 1794. Nous nous séparâmes le 1 7 septembre pour ne plus nous revoir. Ma femme se retira à Yerberie, chez sa sœur, avec mon fils et sa fille; et pendant deux ans j'ai tremblé pour leur existence, qui n'a été garantie que par la bienveillance des habitants de cette commune, où madame de Ghabanon était accréditée par sa bienfaisance.
Madame Béhotte, non moins généreuse que ma belle-fille,, partit avec moi, et c'était assurément une mission périlleuse. Elle courut de grands risques à cette occasion à son retour d'Angleterre. Tout rapport intime avec moi était alors un titre de proscription. A mon passage à Amiens', j'étais sûr de rencontrer un honnête homme à la tète de la municipalité*^ qui non-seulement viserait mon faux passe-port, mais m'en donnerait un sous mon véritable nom : c'était M. Le Roux, mon collègue à l'Assemblée '. On lui avait dit que j'avais été massacré à l'Abbaye ; lorsqu'il me vit , il me sauta au cou en fondant en larmes, et il me fit sortir de l'hôtel de ville, où il craignait que je fusse reconnu ; il arrangea, je ne sais comment,
1 Le 18 septembre.
^ M. Le Roux, ancien maire d'Amiens, député dn tiers pour les bailliages d'Amiens et de Uam, avait présidé, comme doyen d*âge, la première séance des Communes, le 6 mai 1789. Cet bomme excellent devait à l'estime de ses concitoyens une influence dont il fit, dans ces temps désastreux, le plus noble usage. •— Malonet, à son retour en France, ne devait pas retrouver son ancien collègue : celui • ci venait de mourir dans un âge avancé , laissant un nom respecté de tbus et qui est aujourd'hui porté par son arrièrepetit- fils.
Le département de la Somme fut un de ceux qui protestèrent contre le dix août. Son conseil général avait déclaré, le 12, qu'il- ne reconnaissait aucun caractère officiel aux actes qui lui avaient été envoyés au nom du président de l'Assemblée. Peu de temps après, il fut cassé par le ministre Roland. '
Texpédition et les signatures des muDÎcipaux; il me dit qu'excepté lui, tous étaient en correspondance avec la Commune de Paris, et qu'il ne se fiait à aucun d'eux. Je partis donc d'Amiens avec deux passe-ports, et lorsqu'on m'arrêtait aux barrières» je montrais le faux à ceux qui ne me connaissaient pas, g;ardant en réserve le véritable pour le produire si j'étais reconnu, ce qui m'arriva à Ârras. Arrêté à la porte de la ville, un g[arde national, qui m'avait vu à l'Assemblée, me nomma : ce fut assez pour que l'on me conduisit sous escorte à la municipalité. On était en séance; le président était encore un de nos députés, aussi bienveillant que celui d'Amiens. On discutait je ne sais quelle afiBaire; mais tout le monde en était occupé. Le président m'aperçut à mon entrée dans la salle : il me fit demander mon passe-port par un buissier^ le visa sans mot dire et me congédia d'un signe. A Boulogne, j'allai descendre bors la ville, dans la maison de campagne d'un de mes collègues, M. du Blaisel ', qui me fit entrer la nuit dans sa voiture et me déposa dans une auberge, où il me recommanda. Il ne fallut pas moins de secours et de précautions pour arranger mon passage sur un paquebot qui partait le 23 pour Douvres. Lorsque nous fûmes sous voile, qu'il n'y eut plus à craindre de visite de la municipalité, je vis sortir des cadres, où ils étaient cachés sous des matelas, l'évéque de Goutances*, MM. de Monciel'
1 M. du Blaisel du Rieu, suppléant du duc de Villequier, député du Boulonnais aux états généraux, avait dû siéger à 1* Assemblée après Témigration de ce dernier.
S Ange-François de Talaru de Ghalmazel, né le 14 mai 1725, était évèque de GouUnces depuis le 10 mars 1765. Il fut un des prélats qui, le 24 juin 1789, se mirent à la tête de la majorité du clergé pour se réunir aux communes. Le 27 mars 1790, il quitta l'Assemblée avec un congé et n'y reparut pas. A la suite de son refus de serment 1^ la constitution civile du cUrgét il fut remplacé sur son siège épiscopal le 20 mars 179!. Réfugié en Angleterre, il mourut à Londres en 1798.
> Terrier de Monciel se réfugia d*abord chez Governor-Morris, ministre des Euts-Unis, puis chez Bernardin de Saint-Pierre, qui lui devait sa
et la Tour-du-Pin, l'ex-ministre. Cet homme si respectable échappait alors comme nous aux assassins; mais il rentra en France un mois après, et fut conduit à Téchafaud. Sur le port où je m'embarquai, je rencontrai MM. de Grillon, mes amis, et nous détournâmes réciproquement la vue pour n'avoir pas Tair de nous connaître; tant il était dangereux pour tout ce qui n'était pas patriote d'être aperçu et remarqué.
Débarqué à Douvres, je bénis cette terre hospitalière et vraiment libre, où je n'avais plus à craindre d'être traité en ennemi de la liberté. Ma première impression fut celle d'une joie irréfléchie , qui s'effaça bien vite par le triste souvenir de tout ce que je laissais d'intérêts et de malheurs dans ma patrie.
MM. de La Fayette, de Lameth, Bureaux de Puzy, La Tour- Maubourg venaient de l'abandonner aussi; F Assemblée avait envoyé à Sedan des députés dont la mission était de faire prisonniers tous les officiers généraux qu'elle supposait dans le parti du roi. M. de La Fayette s'était cru d'abord assez sûr de son armée pour faire arrêter les députés ' et se déclarer contre le Corps législatif, coupable d'avoir violé la Constitution en sanctionnant l'attaque des Tuileries au 10 août et en ordonnant Tincarcération du roi et de la famille royale. M. de La Fayette
posicioD de directeur du Jardin des Plantes. S'il faut en croire la Bio~ graphie universelle, le proscrit, froidement reçu par le sensible écrivain, alla bientôt chercher un refuge ailleurs, sans que celui-ci fît effort pour le retenir.
Le retour des Bourbons rappela Terrier de Monciel aux Tuileries, où le comte d'Artois reçut avec affection le serviteur de Louis XVI. Plus tard, des dissentiments politiques l'éloignêrent du roi Louis XVIII; il se retira dans sa terre de Franche-CSomté, où il mourut au mois de septembre 1831.
^ Ces députés étaient Rersaint, Antonelle et Peraldi, et comptaient parmi les commissaires aux armées nommés par l'Assemblée dans la soirée du dix août. Arrivés aux portes de Sedan dans la matinée du 12, ils furent arrêtés et conduits devant la municipalité de cette ville, qui décida de les retenir en otages. Deux jours avant, à l'instigation de La Fayette, cette même municipalité avait pris un arrêté pour le maintien de la Constitution de 1791.
était conséquent à ses principes et à sa conduite antécédente; il en avait fort mal calculé le but et les moyens , mais il suivait sa ligne avec persévérance , et se séparait ainsi de toute autre faction révolutionnaire. Ses soldats, prévenus par les émissaires de la Commune de Paris et du parti républicain de FAssemblée, ne virent plus dans ce qui s'était passé au 10 août qu'une suite de la conspiration aristocratique déjouée par les patriotes. Le prestige de la représentation nationale obtient facilement un grand empire sur le peuple , dès qu'on semble faire tout pour lui et en son nom. La tyrannie qui marche à la suite de cette hypocrisie ne craint plus de se montrer quand elle a pris racine et que la terreur a doublé ses forces; tout dépend de la première impression donnée à la multitude. Dans cette circonstance, l'armée avait reçu celle d'un nouveau et vaste complot contre la liberté , combiné avec ' ses chefs et avec les puissances étrangères. C'en fut assez pour que M. de La Fayette et ses amis n'y eussent plus aucun crédit et y fussent même en danger : ils se décidèrent à passer en Hol- , lande, qui était un pays neutre, et firent demander la liberté du passage au général autrichien, qui les fit arrêtera Acte impolitique autant qu'injuste et qui devait avoir de funestes conséquences.
Que voulaierit alors les puissances étrangères? Était-ce un intérêt bien sincère pour Louis XYI et pour sa famille, une
^ Le 19 août 1792, vers dix heures du soir, à Rocbefort, dans révèché de Liège, où ils rencontrèrent les avant-postes autrichiens. — La défection de Luckner et de Dumouriez, celle du département de TAisne, où était cantonnée une partie de l'armée de La Fayette, rendaient pour celui-ci toute résistance impossible, et il s'était éloigné le même jour de son quartier général sous prétexte d*une reconnaissance sar Bouillon, qui était le point extrême de la frontière française. Congédiant alors son escorte, il avait franchi la frontière avec vingt et un de ses officiers, parmi lesquels Bureaux' de Puzy, La Tour-Maubourg et ses deux frères. Ils furent arrêtés par le corps du général Moi telle, qui commandait les troupes autrichiennes concentrées à Namur. La captivité de La Fayette ne cessa que le 27 août 1797. (Voy. ses Mémoires^ lïl, 400- 416; IV, 290-371.)
sollicitude bienveillante sur les erreurs des Français , qui leur mettait les armes à la main? Ce n'était point avec des manifestes menaçants et de petites armées qu'il fallait attaquer un million d'hommes décidés à soutenir la réforme, bien ou mal entendue, de leur gouvernement. Mais s'il est vrai, comme cela n'est que trop prouvé , que les princes alliés q' avaient d'autre objet que de comprimer et de châtier le vœu général des Français pour un gouvernement libre , et de profiter de nos dissensions pour démembrer la monarchie ; si le roi de Prusse voulait s'étendre en Pologne, en laissant prendre à l'Autriche la Flandre française et l'Alsace , c'est avec douze cent mille hommes au moins qu'il fallait entrer en France, en en laissant sortir librement M. de La Fayette et tous les Constitutionnels. Les princes n'étaient-ils pas trop heureux qu'il y eût à Paris et dans les provinces une race exécrable de Jacobins renversant tout ce que la nouvelle Constitution avait laissé subsister? N'était-ce pas sur ces derniers attentats que devaient se diriger leurs ressentiments et leurs forces? Et lorsqu'ils étaient les maîtres d'attirer à eux la partie la plus raisonnable de la nation, ce sont les« Constitutionnels qu'ils saisissent pour les emprisonner , les mettre en jugement, au moment même où ceux-ci se séparent des factieux! N'y avait-il donc alors en Europe, auprès des princes et dans leurs cabinets , aucun homme de sens, assez influent pour empêcher de pareilles fautes, pour en imposer aux clameurs, aux folles espérances des émigrés français et de leurs chefs? Non, l'esprit de vertige s'était emparé des rois et de leurs ministres; et les révolutionnaires, non moins extravagants, mais plus audacieux dans leurs projets criminels, devaient triompher d'eux et les punir sans les corriger.
C'est en Angleterre que j'appris cette arrestation de M. de La Fayette, et je trouvai peu de Français, peu d'Anglais même, hors ceux du parti de l'opposition, qui fussent de mon avis sur les suites qu'elle devait avoir; tant il est ordinaire déjuger avec ses passions et d'agir sous leur influence.
JOURNÉES DE SEPTEMBRE. S5i
Me voici arrivé à une nouvelle époque de ma vie publique , qui formera la dernière partie de ces Mémoires '.
' L*auteur témoigne id, comme il Ta fait ailleurs, de Tintention qu'il ayait d'acheyer ses Mémoires. Peut-être nous sera-t-il possible un jour de suppléer par des documents k ce qui manque k son récit, et de remplir, dans une forme différente, une intention que la mort seule a pu Tempêcher de réaliser.
l'exil.
J'arrivai à Londres sans recommandation pour personne. Dans d'autres circonstances, j'aurais pu m'en procurer; j'avais même quelques connaissances en Angleterre ; pendant mon séjour à Toulon, j'avais reçu la visite de quelques Anglais de marque. Mais, trop heureux de m'échapper furtivement de mon triste pays , uniquement occupé de l'afQigeante situation où je l'avais laissé, je ne songeais nullement à me répandre dans la société anglaise, et je ne voulais même pas rester en Angleterre. Car j'ai eu aussi, comme beaucoup d'autres, mes espérances chimériques , mes fausses combinaisons : j'étais loin de croire à la retraite précipitée des alliés , aux conquêtes de Dumouriez ', enfin à tout ce qui est arrivé. Je rencontre souvent des gens qui ont tout prévu : je n'ai pas cet avantage. J'apercevais les inconséquences des autres et tous leurs faux calculs , sans m'en préserver moi-même.
Voici ce que je pensais de l'état des choses; c'était mon roman, et ce n'est pas pour m'en vanter que j'en rends compte :
J'ignorais les forces positives des alliés; je ne connaissais que les prétentions énoncées dans leur manifeste, qui me paraissait fou ; j'étais convaincu de la résistance la plus énergique de la
^ A la suite du combat de Valmy (20 septembre 1792), le duc de Brunswick s'était mis en pleine retraite ; le 22 octobre, le territoire français était complètement évacué, et le 6 novembre, la victoire de Jemmapes ouvrait la Belgique aux soldats de Dumouriez. Quelques mois plus tard (7 mars 1793), la Convention mandait Dumouriez à sa barre, et celui-ci, abandonné par ses soldats, passait dans le camp autricbien avec quelques officiers.
part des Français. Le mouvement général dont j'avais été témoin, ]e concours volontaire des gardes nationales, qui arrivaient de {toutes parts , m'annonçaient un parti pris de ne pas recevoir la loi de l'ennemi. Mais la supériorité du duc de Brunsvrick sur nos généraux , celle d'une armée disciplinée sur de nouvelles levées, me faisaient croire que nos troupes seraient battues, les provinces frontières envahies ; que les républicains, se défendant de poste en poste , perdant beaucoup de monde et affaiblissant d'autant les ennemis, les deux partis renonceraient à l'espérance de s'exterminer; que le duc de Brunsvirick, convaincu de l'impossibilité de subjuguer la France, aimerait mieux la pacifier; que les généraux français sentiraient aussi la nécessité d'un accommodement et prendraient mieux leurs mesures que M. de La Fayette; qu'enfin l'armée, redevenue constitutionnelle , comprimerait le parti jacobin , rendrait au roi sa liberté et le pouvoir nécessaire pour gouverner. Ainsi, je faisais toujours entrer dans mes calculs, dans mes moyens, cette malheureuse Constitution et ses partisans , que je n'avais cessé de combattre.
Toutes mes conjectures, bien démenties par les événements , me rendaient insupportable aux aristocrates et même odieux aux plus ardents; mais accoutumé, pendant notre Assemblée, aux injures, aux contrariétés de tout genre, aux non-succès, il était difficile de me décourager. Il ne le fut pas de me prouver que j'avais mal jugé ce qui arriverait ; mais je n'en persistai pas moins dans mes anciennes opinions que je défendis constamment , pendant mon séjour en Angleterre, vis-à-vis des princes, des ministres anglais et des émigrés.
Dès 1791, je m'étais déclaré contre l'émigration dans une lettre imprimée qui plut beaucoup à Louis XYI ', et qui réussit
1 Le 9 novembre 1791 rAssemblée législative avait adopté le décret suivant : • Les Français rassemblés au delà des frontières du royaume sont dès ce moment déclarés suspects de conspiration contre la patrie. — Si au 1er janvier prochain ils sont encore en état de rassemblement , ils seront
aussi auprès des étrangers qui en eurent connaissance. Je la rappellerai ici, parce que Ton peut y trouver, à raison de l'époque où elle fut écrite , quelque chose de prophétique sur les suites de la révolution et de Fémigration, et aussi parce que ce résumé de mes principes et de mes vues n'a pas peu contribué à m'accréditer parmi les Anglais , et à me procurer chez eux une tout autre situation que celle du plus grand nombre des émigrés.
déclarés coupables, poursaivis comme tels et punis de mort. » Tout en refusant de sanctionner ce décret, Louis XVI, le 12 du même mois, adressait aux émigrés une proclamation pour les inviter à rentrer en France ; mais la portée en était d'avance affaiblie par l'usage qu'il venait de faire de son veto. Enfin, le 20 novembre, il était signifié en son nom à l'Électeur de Trêves que, s'il ne s'opposait pas efficacement à tout rassemblement de Français dans ses Etats, la France le regarderait comme ennemi.
Louis XVI, très-certainement, était opposé à l'émigration, mais il était contraint par TAssemblée et par ses ministres à dépasser la mesure de ses sentiments intimes dans leur expression publique : de lA des contradictions qui le desservaient en même temps à l'intérieur et à l'extérieur. — Voir sur ce point ses lettres des 18 novembre et 16 décembre 1701, dans le recueil de M. d'Ameth : Marier AntoineUe y Joseph II und Leopold JI; et celle écrite k Louis XVI par le prince de CSondé (premiers jours de décembre 1701), publiée par M. Feuillet de Goncbes, sous le n<* dgziz , et suivie d'une iVofe .fur V émigration»