‹ Mémoires de MalouetChapitre 38 sur 47 · BRITANNIQUE · texte numérisé non relu

BRITANNIQUE

25 juillet 1799.

Vous avez annoncé , dans un de vos premiers numéros , une intrigue qui a eu lieu en France et dans un pays étranger, pour accréditer la nécessité d'un changement de dynastie. Ce projet, abandonné pendant la grande fortune du Directoire, se réveille, dit-on, dans sa détresse. On assure que les Jacobins , en déployant tous leurs efforts pour soutenir la république chancelante, se disposent, s'ils ne peuvent y réussir, à créer un roi, et une monarchie dont ils formeraient le premier ordre : on

< Mémoires de MaUetdu Pan, t. II •

renouvelle en conséquence les libelles sur le caractère de nos princes, sur ce que la nation aurait à en craindre; sur l'attachement présumé de la famille royale à tous les abus de Tancien régime ; on insiste principalement sur le besoin qu'ils auraient, ainsi que leurs partisans, de l'autorité arbitraire pour venger toutes leurs injures.

Voilà comment les régicides appellent à eux tous les intérêts, toutes les inquiétudes de ceux qui ont pris une part quelconque à la Révolution; ils espèrent ainsi séduire même les étrangers qui voudraient, à quelque prix que ce fût, être délivrés de la république française. Mais quel est le souverain qui serait tenté de sanctionner la Révolution , en en adjugeant volontairement le prix à un usurpateur? Le droit de succession et celui de propriété tiennent aux mêmes bases; leur violation conduit aux mêmes conséquences. Eh! comment, après tant de calamités , espérer d'en voir la fin , autrement que par une consécration nouvelle de tous les droits légitimes? Ceux du peuple et ceux du prince ont une source commune, dont il importe de rétablir et de maintenir la pureté. Quel est le Français , hors du cercle heureusement très-réduit des grands coupables, qui n'a pas plus à redouter de la tyrannie actuelle que de son ancien gouvernement? Et quel homme sensé peut craindre le retour des abus de l'ancien régime?

En supposant au nouveau roi la plus grande latitude pour faire sa volonté, il me parait douteux qu'il voulût précisément tout ce qui existait en 1788; et quand il le voudrait, où trouverait-il les mêmes hommes , les mêmes dispositions , le même esprit, le même genre de talents, les mêmes moyens d'action?

Au dedans comme au dehors, tout est changé depuis dix ans, et c'est dans des variétés infinies, des dissonances et des contrastes qu'il faut chercher aujourd'hui les mœurs et le caractère national. Au milieu de tous les vices, à travers l'explosion de tous les crimes, paraissent quelques âmes fortes, quel-* ques talents, des vertus obscures mais éprouvées ; une valeur

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soutenue à côté de la plus ignoble servitude , des mœurs dissolues; à côté d'une génération vieillie dans la corruption, une jeunesse audacieuse et guerrière; un desordre universel dans les intérêts et les passions ; un peuple étonné de tout ce qu'il a fait, de tout ce qu'il a souffert; Tamour du repos, l'esprit de faction, la bonté» la scélératesse : telle est Tinexplicable énigme, le spectacle étonnant que présente aujourd'hui la nation française; et l'on croirait pouvoir la gouverner par les maximes, par les moyens et suivant les usages de l'ancienne cour ! Il me semble que le gouvernement de la Chine lui serait plus facilement adapté, et je le préférerais à celui du Directoire; mais si nous ne pouvons plus douter de la toute-puissance de la Terreur et de ses prodiges épouvantables, vous savez comme moi, et avec la même certitude, qu'indépendamment du caractère sage de Louis XVIII, son expérience, ses lumières, dont personne ne conteste Tétendue, l'éloignent de l'autorité arbitraire, lui en font apercevoir le danger et l'insuffisance dans la disposition actuelle des esprits.

Qu'exigerait-on, cependant, de ce prince? Qu'il se pressât d'adopter des changements ou de les indiquer? Peut-il donc savoir aujourd'hui quels sont ceux que désire la nation , ceux qui conviennent à l'état actuel de la société? Cette nation enchaînée ne peut plus se mouvoir que dans le cercle révolutionnaire, ni s'expliquer que par l'organe des Jacobins, qui comptent pour rien ou traitent en ennemis ceux dont ils n'ont pu feire leurs complices. Une seule chose, quant à présent, paraît démontrée; c'est qu'il faut aux Français, pour les protéger, pour leur rendre l'ordre, la paix, la liberté civile, non-seulement la puissance de la royauté, mais tout l'appui qu'elle peut recevoir de leur volonté librement obéissante. Ce n'est plus avec des courtisans , c'est avec des hommes dont le caractère et les talents commandent la confiance , qu'un roi peut gou- ' verner la France. Qu'on examine bien la situation où elle se trouve, et l'on apercevra toutes les garanties que l'on peut

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désirer, dans la nécessité où sera le roi d'appeler à lui tout ce qu'il y a d'hommes vertueux et capables, pour en recomposer Tesprit public et la puissance de son gouvernement, qui périrait une seconde fois entre les mains d'hommes faibles, passionnés ou corrompus. Quel autre pouvoir que celui d'une coalition, de volontés fortes et éclairées, peut assister le prince lorsqu'il sera question de régler les impôts, le sort des rentiers deFÉtat, celui des acquéreurs des biens nationaux, de l'armée, de l'ancien et du nouveau clergé? Et quel ministre oserait prendre sur lui les rigueurs ou les transactions nécessaires sur des intérêts si graves, si nouveaux, ai compliqués? Il s'agit de replacer la propriété, l'ordre social sur leurs fondements; il faudra bien entendre leurs organes. Qu'ont alors à craindre les révolutionnaires, non régicides, lorsque la presque totalité de la nation a à se reprocher sinon des torts, au moins de grandes erreurs, suffisamment expiées par dix ans de malheurs?

On craint la trop grande autorité d'un rui! Mais celle dont abusent les usurpateurs est devenue si exécrable, qu'un prince légitime ne sera pas tenté de s'en servir; quant à l'autorité tutélaire, quant à celle qui protège et qui conserve, elle ne saurait être trop puissante.

Ce sont donc des factieux, et les plus coupables d*entre eux, qui continuent à égarer ce peuple agité , en paraissant même favoriser la propension vers la royauté. Ils appellent un changement de dynastie, c'est-à-dire une guerre civile interminable, car le nouveau roi serait ou étranger à la maison de Bourbon , ou du même sang, mais d'une autre branche. Étranger, il ne conviendrait pas plus à l'Europe qu'aux Français qu'un prince d'une autre maison souveraine leur portât des germes de guerre par des droits éventuels à une autre suôcession, ou par la connexion trop intime de deux grandes souverainetés; Bourbon d'une autre branche, l'héritier légitime ne renonce pas à ses droits. La royauté une fois rétablie, l'usurpateur aurait pour lui les révolutionnaires, mais ceux qui ne le' sont pas, les sujets

fidèles , les factieux mécontents eux-mêmes , ne balanceraient pas à s'unir au légitime roi. Ce serait donc encore une fois pour l'intérêt d'un petit nombre de coupables que le sang innocent coulerait , que la tranquillité de l'État serait troublée ! Et que pourrait-on reprocher à Louis XVIII qui altérât le respect, la fidélité que nous lui devrons? Où trouverions-nous un roi plus éprouvé par l'infortune, moins aigri contre ses ennemis, plus disposé à tous les tempéraments, à tous les sacrifices que la raison autorise et que la politique conseille?

Que le peuple français se sépare enfin de ses tyrans , et qu'il voie dans leur impuissance de gouverner autrement que par la violence, la nécessité de revenir au sceptre national et paternel.

Mais l'Europe, mais la généralité de ses princes et de ses peuples sont-ils bien convaincus que leur intérêt sollicite, aussi puissamment que le nôtre, le rétablissement de la monarchie française? Nous ne pouvons plus douter que les hommes les plus éminents par leur caractère et par leurs lumières , ne forment à cet égard les mêmes vœux que nous ; et cependant il est possible que cette nation , disposée aux plus grands sacrifices pour repousser les invasions du Directoire, n'en fit aucun pour le rétablissement de Louis XYIIL

Certes, nous n'avons aucun droit d'associer à nos malheurs ceux qui peuvent n'en être point atteints. S'il n'était résulté de la Révolution française aucune violation des droits, des mœurs, des intérêts des États environnants ; si la république qu'elle a créée s'était mise en harmonie avec les principes et la sûreté des autres sociétés politiques., une croisade pour la détruire ne me paraîtrait point motivée : mais c'est l'ancienne société tout entière et ses bases fondamentales qui sont attaquées par le nouveau pouvoir ; ce sont les principes de la souveraineté sous toutes les formes, les pratiques religieuses de tous les cultes, les droits de propriété dans toutes les classes; c'est la république d*Underwald comme la monarchie absolue, que les Jacobins voudraient renverser; cette guerre universelle, déclarée If. U

par eux à toutes les sociétés, ils la poursuivent impitoyablemenL L'oligarchie révolutionnaire est inconciliable avec la sureté des autres Etats , et si l'on traite de nouveau avec une république française , elle ne peut plus être composée ni des mêmes hommes ni des mêmes principes ; or, ce renouvellement de ses éléments me paraft beaucoup plus difficile que le rétablissement de la monarchie : nous pouvons donc Tespérer, surtout si elle se présente à la majorité de la nation qui la désire, comme un bienfait et non comme une menace.

Mais g' est encore un problème pour les étrangers que ce vœu supposé des Français de l'intérieur pour la monarchie. Il me semble que pour en douter, il Faudrait prouver que le parti royaliste dans la Vendée, en Bretagne, à Lyon, en Provence, en Normandie, n'a succombé qu'après avoir été puissamment secouru ; que des garanties , des médiations ont été proposées et rejetées; qu'enfin c'est volontairement que ce peuple op* primé a proscrit ses rois et adopté ses tyrans Mais, si l'évidence du contraire est constatée; s'il est Facile de composer avec tous les partis, avec tous les intérêts, moins un seul; si l'orgueil national est refroidi, sur les conquêtes ; si l'on ne croit plus, même en France, à la possibilité d'une république ; quel obstacle y aurait-il au retour de la monarchie , si ce n'est le pouvoir chancelant des^usurpateurs?

On dédaigne les fables, les impostures, les récriminations du Directoire; cependant, c'est ainsi qu'il parvient à animer le peuple contre les étrangers. Ce n'est pas en lui disant : ils nous méprisent, ils nous détestent, ils ont en horreur notre doctrine et notre gouvernement; on leur répondrait : et nous aussi. C'est en faisant répandre par leurs émissaires, par leurs journalistes, par de prétendus royalistes, qu^ les puissances étrangères ont conjuré la destruction de la France, Monarchie ou République; qu'on veut y perpétuer l'anarchie , qu^on soudoie pour cela des Babouvistes; que tout ce qu'on désire est le massacre des Français par les Français; qu^on déteste autant les

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