MALOUET A LOUIS MALLET, A BERNE
Londres, le 24 novembre 1797.
Je ne sais, mon cher pupille, ce que seront devenues mes lettres à votre père ; J'ai été trois semaines sans vous répondre parce que vous ne me donniez point d'adresse en m'annonçant un déplacement prochain ; ensuite je vous ai écrit à Constance, puis j'ai écrit à votre père à Fribourg en Brisgaw et à Con-
* ' Les conférences pour la paiX| ouvertes à Lille le 6 juillet 1797, entre lord Malmesbury et Maret, depuis duc de Bassano, avaient duré deux mois , lorsqu'elles furent rompues, le 7 septembre, par les exigences du Directoire, qui voulait que l'Angleterre renonçât à toutes ses conquêtes^ sans compensation.
3 II est nécessaire de rappeler les circonstances dans lesquelles avait été écrite cette lettre. Les événements du 18 fructidor (4 septembre 1797) avaient miné les espérances des royalistes ^ qui se fondaient sur les progrès de l'opinion modérée dans les deux conseils. Malouet, découragé, s'adressa alors à Mallet du Pan, dans la pensée d'obtenir de l'empereur, par son intermédiaire, l'intendance des ports de l'Adriatique. Il est inutile de dire que cette pensée n'eut pas de suite.
stance; enfin je vous écris à Berne. Si celle-ci vous parvient, faites réclamer les trois autres ; il y en a une de Lally à Fribourg, et ces dernières lettres sont intéressantes pour moi, peut-être pour vous-même, en ce que j'y &is part à votre père d'une idée qui me travaille et qui n'est point une idée creuse. Je me suis mis dans la tête de devenir administrateur de la marine de r Empereur dans les nouvelles possessions de l'Adriatique '; dans le fait , de l'intendance de Toulon à celle de Venise il n'y a qu'un pas, et comme les États héréditaires de la maison d'Autriche n'ont encore produit aucun intendant de marine, je ne vois pas pourquoi je ne me mettrais pas sur les rangs. Il y a, auconlraire,]deuxrai$onspour que j'y songe : la première, c'est que l'Empereur, soit qu'il veuille faire peu ou beaucoup avec les nouveaux arsenaux, les ports, les matelots, qu'il vient d'acquérir, dans tous les cas, a besoin de quelqu'un qui entende cette administration quant à la police et à la partie économique. La seconde raison, que je pourrais dire la première, sauf le respect que l'on doit aux souverains, c'est que je ne sais que faire ni que devenir; la colonie de Saint-Domingue est finie ou expirante ainsi que ma députation; je ne prévois ici de ressources dans aucun genre ; vous savez ce que c'est que l'Angleterre pour un étranger; on lui fait la charité, mais voilà tout. Je n'ai point de dettes, mais je n'ai pas d'argent; il est donc naturel que je cherche à vivre de mon travail là où il peut être utile, et vous croyez bien que si j'étais employé de la manière que j'indique, je vous y trouverais aussi une place. Il s'agit de savoir si votre père, par ses amis, ses relations à Vienne, peut me servir ou indiquer à la princesse de Bouillon ,
' Le traité de Campo-Formio (17 octobre 1797) venait d*as8arer à 1* Autriche la possession de la Dalmatie, de l'Istrie et des Etats vénitiens jusqu'à TAdîge, en échange de la reconnaissance de la république cisalpine et d*nne renonciation à ses droits sur les Pays-Bas. Par le même traité, Bonaparte avait stipnlé la liberté de la Fayette et de ses compagnons, détenus à Olmutx depuis cinq ans.
à qui j'en ai écrit, ce qu'elle doit feire pour réussir. Je suppose que votre père a conservé une coirespondance avec l'archiduc; je lui ai mandé que je pouvais réunir ici et emmener avec moi les débris de Tadministration de Toulon , en ingénieurs , officiers de port, maîtres de marine, etc.; et je pense que cette petite colonie ne serait pas à dédaigner par la cour de Vienne, car dans une nouvelle possession ainsi acquise, les hommes du pays ne peuvent pas être employés avec beaucoup de confiance de la part du nouveau souverain , tandis que des proscrits comme nous , sont nécessairement attachés à la puissance qui les fait vivre. C'est à vous , c'est à votre père à commenter mon texte; je m'en rapporte à l'amitié de tous les deux, d'autant que s'il y a planche pour moi dans le naufrage, le port où j'aborderai sera aussi l'asile de mes amis.
J'ai suivi votre politique, votre cours d'observations, depuis que nous sommes séparés : vous avez été élevé à trop bonne école pour n'avoir pas déjà votre part patrimoniale, qui est la sagacité jointe à la justesse des vues. Votre père ne se trompe dans ses conjectures et ses combinaisons que lorsqu'il n'y a que les esprits faux qui puissent deviner. Cette paix de l'Empereur me parait grosse d'une nouvelle guerre ; ce grand cloaque français ajourne de plus en plus sa pacification. Dans l'état où est l'Europe, mon ami, vous conviendrez qu'il n'y aurait rien de plus sage pour moi que d'aller passer le carnaval à Venise , sauf à déloger dans le carême. Cependant si j'étais une fois intendant de l'Adriatique, je défendrais le terrain pied à pied, et je serais plus réduit à offrir, en cas de besoin, mes services au Grand-Seigneur. N'allez pas traiter mon affaire en plaisantant; je vous permets bien d'en rire en lisant ma lettre , mais après avoir lu reprenez votre sérieux, et travaillez tout de bon au succès de cette grande entreprise. — Ici, je ne peux rien faire pour vous; je vous dirai seulement, par supplément ou par répétition de Montlosier, que nous nous flattons d'une paix prochaine avec l'Espagne et d'une nouvelle coalition des puissances
du Nord et de celles du Midi. — Dites à votre père qu'il tâche d'en tirer meilleur parti que de la première; je vous embrasse tous les deux.
A S. M. LOUIS xviir.
Londres, 23 mars 1798.
Sire,
J'ai vu avec une sensibilité profonde dans la lettre de Votre Majesté à M. l'archevêque d'Aix', les marques de bienveillance dont elle m'honore. Je n'ai pas été assez heureux pour avoir des occasions marquantes de prouver au Roi mon entier dévouement, mais j'espère qu'il s'en présentera où la pureté de mon zèle pourra se manifester.
Je n'ai à offrir à Votre Majesté que de faibles talents, mais des vues droites et le courage de les suivre.
De toutes les opinions qui peuvent diviser les serviteurs de Votre Majesté , je n'en embrasse aucune comme un système ; je ne repousse que celles qui peuvent nuire aux intérêts du roi et retarder le rétablissement de l'ordre et de la paix en France : cette fin si désirable s'éloigne encore. Interrogé en 1792 et en 1793, sur la situation de l'intérieur, par les ministres d'Angleterre et d'Autriche, la réunion de tous les partis contre un me parut alors comme aujourd'hui le seul moyen de salut. On en a tenté d'autres inutilement en dédaignant celui-là ; mais. Sire, toute réunion d'intérêts divers suppose, exige des bases de confiance. Là où la force ne peut tout faire, la composition devient nécessaire et les garanties indispensables. Il est bien
^ Cette lettre a été autographiée et jointe au portrait de Tauteur dans V Iconographie des Contemporains, 3 M. de Boisgelin.
peu de grands résultats politiques qui soient uniquement FefFet du hasard ; un pouvoir exécré , tel que celui du Directoire , ne se soutient que par un concours de causes et de circonstances qu'on pourrait tourner contre lui au lieu de les lui laisser pour appuis.
Votre Majesté d'un c^té , T Angleterre de l'autre , peuvent opérer cet heureux changement. — Je laisse à M. Tarchevéque d'Aix le soin de rendre compte à Votre Majesté des informations que nous nous sommes procurées et des conférences que nous avons eues. — Nous ne sommes bien sûrs encore que des obstacles , mais les moyens de succès existent aussi , et ce ne sera pas feute de zèle et de persévérance que nous manquerons de nous en saisir.
Je suis, avec le plus profond respect , Sire, De Votre Majesté ,
Le très-humble et très-obéissant -serviteur et sujet,
Malouet.