II
et je suis fondé à croire que j'aurais obtenu dans cette circoqstance la confiance de F Assemblée ^ c'est-à-dire du côté gauche plus que du côté droit» dont les espérances s'exaltaient déjà outre mesure ; mais le roi lui-même aurait résisté à cette exaltation , et Léopold , qui n'avait aucune envie de s'engag^er dans une nouvelle guerre, s'était expliqué sur les conditions de sa coopération à un arrangement. J'ai eu sur cette affaire les détails les plus certains par le comte de Mercy ^ lorsque je me rendis de Londres à Bruxelles en 1793. Cette évasion du roi, dont les suites ont été si déplorables, ne peut être condamnée que par le non-succès, et il faut l'imputer aux mauvaises combinaisons et à un concours de circonstances malheureuses, dont je voudrais absoudre M. de Bouille, qui ne s'en consolait pas lui-même. C'est dans son désespoir et pour attirer sur lui seul les haines et les vengeances, qu'il écrivit cette lettre si violente, qu'il ne justifiait pas autrement*.
avec prudence.... Si le roi n*eût pas été arrêté, il est très-probable que cette majorité de la Chambre aurait traité avec lui et l'aurait satisfait sur les principaux objets de ses plaintes. Plusieurs membres comprirent qu'en abreuvant de dégoût un prince bon et vertueux, on l'avait jeté dans les fausses mesures du désespoir. La Fayette commença dès lors à craindre plus les Jacobins que les Royalistes. Duport, Barnave, les Lamelb virent la nécessité de se rapprocher du monarque et de l'attacher à la Constitution en le liant d'intérêts avec elle. • (P. 316, 321.)
' Florimond-Glaude , comte de Mercy- Argenteau, né à Liège en 1722. Il représentait depuis vingt-quatre ans la cour de Vienne auprès de celle de Versailles , lorsqu'au mois de janvier 1791 il fut chargé d'une mission importante dans les provinces belgiqnes. — A la suite de démêlés eicités par la suppression d'un grand nombre de couvents et par des taxes arbitraires , le duc et la duchesse de Saxe-Teschen étaient partis pour Vienne. Ils y furent suivis par des députés des États, et le refus de l'empereur de faire droit k leurs réclamations détermina un commencement de révolte. — • La mission du comte de Mercy se prolongea jusqu'au moment où les Pays-Bas autrichiens furent envahis par les armées françaises. Passé alors en Angleterre, il y mourut le 26 août 1794.
2 Le marquis de Bouille dit à ce sujet dans ses Mémoires, p. 252 : • Pénétré, à mon arrivée à Luxembourg, des dangers qui menaçaient les jours du roi et de la famille royale , je crus devoir écrire à l'Assemblée constituante une
Lorsque le roi fut ramené à Paris , on eut encore une fois la juste mesure de l'opinion publique. Le mécontentement était général à Paris et dans les provinces. On était plus disposé à croire aux projets de vengeance de la reine qu'à la modération du roi et à ses vues de conciliation., dont j'avais la certitude. L'improbation de la démarche qu'il venait de feire était universelle pour tous ceux qui tenaient de loin ou de près à la révolution. Cependant le parti républicain s'agita inutilement. La monarchie constitutionnelle réunissait tous les vœux, et Ton voyait dominer un sentiment de respect et de compassion pour la triste situation de la famille royale. L'Assemblée fut calme. Les projets sinistres furent étouffés. Les plus ardents Jacobins furent contenus ou repoussés. La contenance du côté droit fut parfaite. Il n'y eut cette fois ni timidité ni faiblesse.
L'opposition sentit fort bien qu'il n'y avait que son silence qai pût lui être utile. Je m'abstins, comme tous les membres de la minorité, de monter à la tribune. J'imprimai mon opinion',
lettre dans laquelle je m'accusais d*avoir été l'auteur du projet du départ du roi, qui avait cédé à mes instances et à mes vives sollicitations pour sortir de Paris et pour se retirer sur la frontière au milieu de ses troupes fidèles. Je crus devoir en même temps menacer le peuple de la viengeance qu*eierceraient tous les souverains alliés du roi, s'il attentait à ses jours ou à sa liberté, et même s'il n'avait pas pour lui le respect , les égards et la soumission qu'il lui devait. Cette lettre.... n'avait d'autre objet que de détourner pour un moment la fureur du peuple, dont je craignais Teffet soudain contre le roi et la famille royale, de la diriger sur moi et d'intimider les ennemis nombreux de ce prince et de la royauté.... Si je n'avais pas eu le désir de sauver le roi; si ce n'avait point été mon unique objet, aurais-je été assez inconséquent pour annoncer l'entrée prochaine des armées étrangères en France, lorsque je n'en voyais aucune disposition , et lorsque je savais que mes menaces ne pouvaient s'effectuer dans ce moment?* On trouvera dans le Moniteur du i*' juillet 1891, n» 182, cette lettre, que ne reproduisent -pas les Mémoires de Bouille.
^ Nous pensons, faute d'une indication précise, qu'il .s'agit ici du discours inséré dans le troisième volume de la Collection des Opinions de Malouet, page 19 : Opinion sur cette question : le Boi peui-il être mis en jugement? Nous réproduisons plus loin ce discours, qui ne porte ppint la date du jour où il devait être prononcé.
qui était celle de la saioe partie de la majorité; mais lorsqu'on lut le projet de décret qui mettait le roi et la famille royale sous la surveillance du commandant de la garde nationale ', je me levai ; je pris la parole sans la demander pour m'opposer au décret, et le profond silence de l'Assemblée m'apprit qu'elle me pardonnait mon audace. « Votre intention ne peut être, leur dis-je, de constituer le roi prisonnier. — Non, non, répondit toute la majorité, nous ne voulons pas qu'on attente à sa liberté... ' n Le rapporteur fut obligé d'expliquer ses précautions comme moyens de sûreté et de défense de la famille royale contre les malveillants; mais dans la réalité, le roi fut véritablement en prison aux Tuileries jusqu'à l'acceptation de
1 Dans la séance du 25 juin 1791, le décret avait été présenté par Thouret. Malouet fit remarquer que de telles mesures dénaturaient le gouvernement que l'Assemblée elle-même avait constitué. « Jamais, dit-il, je n'accéderai à
• des mesures qui tendraient à rendre le Roi prisonnier. i Rœderer répondit par des observations insidieuses : ■ Il est seulement question de mettre le « Roi en état d'arrestation provisoire. • — Le même jour, à sept heures et demie du soir, -le Roi rentrait aux Tuileries, ramené de Varennes, et l'Assemblée envoyait vingt de ses membres pour protéger contre la fureur du peuple les gardes du corps qui l'avaient accompagné. — Malouet, dans les séances suivantes, prit encore la parole : — le 26, contre l'envoi de commissaires chaq;és d'interroger la famille royale ; — le 1'' juillet, pour dénoncer l'affiche d'Achille Duchâtelet, qui demandait l'abolition de la royauté. (L'Assemblée décida à une grande majorité et aux applaudissements du public qu'elle passait à l'ordre du jour.) Enfin, le 31 juillet, il avait demandé la parole pour répondre à Pétion, qui réclamait avec animation la mise en accusation du Roi comme coupable de s'être éloigné de la résidence que lui assignait le décret du 28 mars précédent. « Elle me fut absolument refusée, dit-il, par « les considérations les plus graves et auxquelles je me crus obligé de céder. « Les patriotes les plus accrédités s'étant chargés de défendre le Roi et la
• royauté, il ne convenait point à des proscrits comme nous de répandre leur « défaveur sur cette cause sacrée. On alla jusqu'à me rendre responsable des u malheurs qui pouvaient arriver. •
^ Une remarque faite par Malouet à l'occasion de cette séance trouve ici sa place : « On s'est mépris sur les dispositions et sur le véritable esprit de la « majorité de l'Assemblée à cette époque; le sentiment dominant était celui « du malaise et de l'inquiétude, mais il n'y avait pas dans le côté gauche « quarante députés mal disposés pour le Roi. • (Opinions, III, 8« lettre.)
BÂRNAVE. LA CONSTITUTION. 149
l'ac(e constitutionnel. Comme on m'avait refusé, à moi-même, Tentrëe des appartements», j'en portai plainte à l'Assemblée, qui parut étonnée, et je sortis sur-le-champ pour me rendre au Château. C'était peu de jours après le retour de Varennes et après le décret ; je trouvai le roi, la reine et madame Éh'sabetli plus tranquilles que je ne m'y attendais. Mais leur émotion était sensible lorsqu'ils voyaient quelqu'un dont le dévouement leur était connu. Lorsque j'entrai, la reine dit au jeune Dauphin : « Mon fils, connaissez-vous monsieur? — Non, ma mère, répondit l'enfant. — C'est M. Maloget, reprit la reine : n'oubliez jamais son nom. » — C'était l'heure de la messe, le service^entra; le roi ne me dit qu'un mot : « Nous avons été trèscontents de Bamave. »
M. de la Tour-Maubourg ' avait donné à ses deux collègues l'exemple du respect dû à la famille royale dans toutes les circonstances, et le spectacle de cette grande infortune avait amolli le cœur de Barnave*. L'enveloppe grossière de celui de
^ Marie-Charles-César Fay, marquis de la Tour-Maubourg, né en 1758, député de la noblesse de la généralité du Puy-en-Velay. Il était, au moment de la révolution, colonel du régiment de Soissonnais et se lia étroitement avec La Fayette, dont il partagea plus tard la fuite et la captivité. Son empressement à prêter le nouveau serment décrété par 1* Assemblée, après le départ du Roi, le désigna sans doute pour être un des trois commissaires nommés le 22 juin pour ramener Louis XVI à Paris. Membre du Corps législatif et sénateur sous TEmpire, pair de la Restauration et maintenu pendant les Cent- Jours, il mourut en 1831.
3 M II importe à la vérité historique de reconnaître que cequ*on a appelé le changement de Bamave ne date point de ce voyage, ni ne tient point k une simple émotion, bien concevable d'ailleurs et bien naturelle, mais à une modification antérieure et raisonnée de vues et de principes. Les impression' d'alors ne firent qu'y venir en aide et la confirmer... Ce qui arriva tout naturellement et inévitablement, c'est que la reine, en femme qu'elle était, reconnut dans Barnave l'attitude, l'accent, les égards de ce qu'on appellera toujours en France un homme comme il faut; elle se sentit, de sa part, l'objet d'une pitié respectueuse et discrète ; elle comprit que, dans une certaine mesure, elle pouvait compter sur lui. — Barnave, de son côté, repassant dans sa prison les souvenirs de cette époque, a pu dire d'une conjoncture si touchante,
150 CHAPITRE XVll.
Pétion n'éproava aucune altération.; il développa même dans le retour de Varennes toute la brutalité du Jacobinisme ' ; mais Bamave, mieux élevé, plus susceptible de bons sentiments, revint à ceux dont il n'eût jamais dû s'écarter. Il soupçonnait déjà les vices et les dangers du nouvel ordre de choses; il en était pénétré, et la force seule de son caractère lui fit conserver la mesure nécessaire à sa position. Antérieurement à Févasion du roi, le parti constitutionnel s'était séparé presque entièrement des Jacobins, où il ne resta que les plus enthousiastes, et cette autre classe d'hommes ardents qui composa bientôt celle des républicains, de laquelle sont sortis les terroristes. Cette première scission des Constitutionnels se rassembla aux Feuillants, et à ce moment il eût été plus sage de leur savoir gré de tout ce qu'ils abandonnaient en mauvais principes et en mauvais compagnons, que de leur reprocher tout ce qu'ils conservaient d'erroné et de dangereux dans leurs doctrines. Je pensais ainsi à leur égard, mais j'étais presque seul. Le côté droit de TÂssemblée détestait autant les Feuillants que les Jacobins. Après l'arrestation du roi et la conversion de Bamave et de ses amis, la cour changea d'avis ; le côté droit, au contraire, pei^ sévéra dans le sien et prit la funeste résolution de continuer à assister aux séances sans prendre part aux délibérations, sous le prétexte très-spécieux que ni l'opposition ni le roi n'étaient libres, et que ce dé&ut de liberté annulait tous les décrets.
Les raisonnements trop rigoureusement conséquents peuvent faire autant de mal que des sophismes. Depuis deux ans nous n'avions pas joui d'un instant de liberté et de sûreté; il n'y avait
([a en gravant dans son imagination ce mémorable exemple de tinfortune, elle lui avait appris à supporter facilement les siennes, m (Sainte-Beuve, article Bamave.)
* L*aatenr aurait certainement flétri d'une expression plus énei|{ique la conduite de Pétion, s'il avait pu connaître l'infâme récit que Pétion luimême a fait du voyage de Varennes.
Ce récit a été publié pour la première fois dans V Histoire de la Terreur, par M. Ternaux, t. l'r, page 353.
BARNAYE. LA CONSTITUTION. 151
que ceux qui ne s'effrayaient ni des injures ni des menaces et même des voies de fait, qui pouvaient se montrer opposants, et il m'arrivait rarement d'oublier mes pistolets en allant à l'Assemblée. Ainsi, en principe, il n'y avait rien de plus illégal que tout ce qui était sorti de nos discussions; mais pour le peuple c'étaient des décrets, c'était une Constitution, et toute son absurdité n'empêchait pas qu'on ne pût pendre et égorger, lorsque le texte ou le commentaire le permettaient. Il fallait donc combattre à tous risques et périls cette fabrique journalière de mauvaises lois et tendre à en diminuer le nombre, à en atténuer les funestes effets ; ce qui serait arrivé bien plus souvent, si cent bons députés n'avaient abandonné leur poste, et si ce qui restait ne s'était abstenu de voter, au moment même où le parti constitutionnel consentait à la révision de toutes les lois soi-disant fondamentales. Ce projet de révision, qui me fut confié avant d'être proposé à l'Assemblée, me parut encore une ressource à laquelle je devais m'attacher.
J'eus dans un de nos comités sur les colonies une conférence avec Bamave qui me satisfit. Je savais où il en était vis-à-vis -du roi ; je savais qu'il y avait de sa part conviction de ses erreurs, désir sincère de les réparer; mais il ne convenait pas de paraître instruit de ses projets, s'il évitait de s'en expliquer avec moi. Il avait tout à craindre des Jacobins, s'ils le devi-
naient ' ; je ne devais pas me montrer en intelligence avec lui , en supposant même qu'il me fit des avances; et il m'en fit. Il débuta par une déférence marquée pour mon opinion sur la <|uestion que nous traitions et qui était relative aux colonies. Comme on m'accordait en cette partie plus d'expérience et de lumières qu'aux députés étrangers à cette administration, on ne
< Bamave, enumérant les hommes auxquels la Révolution a successivement -donné et retiré la popularité, ajoute : « Nous la perdîmes dans TafFaire des colonies ; mais le scélérat qui nous Tenleva ne put la recueillir, parce que le peuple, tout léger qu'il est, a cependant un tact qui ne peut s'attacher à cette hypocrisie. » Œuvres de Bamave^ publ. par M. Bérenger.
fut pas ëtoDoé des coropliments de Bamave ; mais je compris ce qu'ils signifiaient et je me prêtai volontiers à Texplication qu'il cherchait : il eut l'air, après la séance, de traiter particu* lièrement avec moi la même question , et nous restâmes seuls au comité.
ff J'ai dû vous paraître bien jeune, me dit-il, mais je vous assure que j'ai beaucoup vieilli depuis quelques mois. » Je lui répondis qu'en efFet je le croyais maintenant arrivé à la maturité de l'âge dont il lui restait la vigueur; qu'il était temps d'en faire un bon usage et qu'il en avait les moyens. Nous entrâmes aussitôt en matière. Voici ce qu'il me dit : « Sauf une douzaine de députés tels que Pétion, Rewbell, Buzot, Robespierre, Dubois de Cranoé, etc., tous les Constitutionnels ont le même désir que moi de terminer la révolution et de rétablir l'autorité royale sur les plus larges bases. La révision des décrets nous en donnera les moyens, si le côté droit veut y prendre part sans humeur, sans enflammer le côté gauche par une opposition absolue, si enBn vous voulez reconnaître franchement les points principaux de la Constitution. Nous élaguerons tout ce qu'il nous sera possible d'élaguer sans trop alarmer les démo^ crates; mais que pensez-vous des projets du côté droit? Que veut-il? que fera-t-il? » Je lui dis : « La minorité n'a point deprojet arrêté et malheureusement elle n'en a jamais eu. Son état habituel est l'exaspération que vous avez excitée, l'humeur, le dégoût de tout ce qui se fait, et une espérance vague que tout cela croulera. Ils n'attendent rien de votre révision, parce que tout ce que vous voudriez conserver comme nécessaire nous parait, sauf les vrais principes de la liberté, dangereux et insoutenable. — Quoi ! me dit-il, en éles-vous là aussi? • — Oui, avec la différence que je compte pour beaucoup ce que vous voulez et pouvez faire et que j'y concourrai de tout mon pouvoir par moi et mes amis. — Mais combien de voix cela fait-il? — Quarante ou cinquante, pas davantage, et cela suffit. Ce qui restera d'opposition servira à constater la liberté des
suffrages, et vous êtes bien sûr de la majorité. » Je ne pensais pas alors que dans la minorité un si grand nombre persistât dans le projet dont on m'avait fait part, et que j'avais combattu, de ne plus voter.
Chapelier, qui n'avait point assisté à la discussion du comité, y arriva quand nous étions seuls, soit que cela fût convenu, ou qu'il cherchât Barnave. Il n'avait pas moins d'esprit que lui, autant de précision, de clarté dans les idées et plus de modération. Ce fiit lui cependant, qui, comme on le verra, manqua indignement à nos conventions. La conversation continua dans le même esprit ; seulement Chapelier insista plus que Barnave sur la nécessité d'obtenir de la minorité son acquiescement à l'acte constitutionnel modifié. Je lui répondais que les modifications étant incertaines et très-probablement incomplètes, tandis que les griefs, les motifs d'opposition étaient nombreux et sensibles, il me serait impossible à moi-même de prendre aucun engagement. « Mais obtenez, me répondaient-ils, qu'ils fassent comme vous ; qu'après avoir bien censuré, bien déclamé, ils se soumettent. » Cela n'était pas difficile et je ne le dissimulai pas. « Comment voulez-vous, me disaient-ils alors, que si l'Assemblée aperçoit ainsi un foyer de résistance et toutes les arrière-pensées de l'aristocratie, nous en séparions le roi, pour lequel et au nom duquel ils luttent si obstinément? Comment consentirions-nous à rendre à l'autorité royale l'énergie dont elle a besoin, si nous avons à craindre qu'on la tourne contre nous? Vous voulez la suppression des clubs, et vous avez raison; vous voulez la répression de la canaille révolutionnaire, et nous aussi; mais nous en serons dévorés, si nous nous rapprochons trop de votre ligne, pour y trouver... Quoi? Une force commune? Non : des ennemis. »
Je n'étais pas de très-bonne foi en réfutant ce raisonnement, mais il ne me convenait pas d'en reconnaître la justesse; je ne voulais pas même y croire. Je disais avec conviction que ce qu'il y avait d'exagéré, d'incorrigible dans l'aristocratie était
un inconvënient, mais non une puissance; que le parti constitutionnel, redevenant tout à fait monarchique, abandonnant les sophismes du Contrat social, aurait pour lui la masse des citoyens et n'aurait rien à craindre des deux extrêmes. Enfin je convins avec eux d'un expédient qui leur plut, qu'ils parurent adopter sincèrement, et je crois encore qu'ils étaient sincères avec moi. « Voici, leur dis-je, ce que j'ai à vous proposer pour remplir vos vues et les miennes ; les débats sur la révision de Tacte constitutionnel vont commencer; il ne m'en coûte rien de braver la mauvaise humeur de l'Assemblée; je vous oSre d'attaquer votre acte constitutionnel dans toutes les parties qui en sont susceptibles. Je vous promets des observations sages et conséquentes sur les points mêmes que vous voulez défendre, à plus forte raison sur ceux dont vous reconnaissez le vice et le danger. Eh bien ! je ne vous demande que de céder sur ceuxlà, mais franchement et complètement; et pour le faire avec avantage, vous, monsieur Chapelier, vous me répondrez, vous m'accablerez, si bon vous semble, de sarcasmes, de reproches sur mon irrévérence pour la Constitution ; et quant aux moyens de gouvernement, sur lesquels nous sommes à peu près d'accord, vous direz que vous n'aviez besoin ni des lumières ni des censures de M. Malouet pour reconnaître que tel décret était susceptible de telles modifications, qu'il était dans l'intention du comité de les proposer ; et tout de suite vous présenterez les bases d'un nouveau décret tel qu'il en résulte un gouvernement vraiment monarchique. »
C'est en conséquence de cette proposition, consentie dans notre conférence \ et que je renouvelai le lendemain au comité
^ La lettre suivante, adressée au marquis de Bouille par le comte de Gouvernât, lequel «tait fort attaché au parti constitutionnel, complète très-bien le tableau de l'Assemblée à cette époque (26 août 1791).
« Je vous avais donné des espérances que je n'ai plus. Cette fatale Constitution, qui devait être revisée, améliorée, ne le sera pas. Elle restera ce qu'elle est, un code d'anarchie, une source de calamités ; et notre malheureuse étoile
de Constitution, que je montai à la tribune le 8 août 1791.
fait qu'au moment où les démocrates eux-mêmes sentaient une partie de leurs torts, ce sont les aristocrates qui, en leur refusant leur appui, s*opposent k la réparation. Pour vous éclairer, pour me justifier yis-à-vis de vous de vous avoir peut-être donné un faux espoir, il faut reprfpdre les choses de plus haut, et vous dire tout ce qui s*est passé, puisque j'ai aujourd'hui une occasion sûre pour voiis récrire.
« Le jour et le lendemain du départ 'du Roi, les deux côtés de 1* Assemblée restèrent en observation sur leurs mouvements respectifs. Le parti populaire était fort consterné, le parti royaliste fort inquiet. La moindre indiscrétion pouvait réveiller la fureur du peuple. Tous les membres du côté droit se turent, et ceux du côté gauche laissèrent k leurs chefs la proposition des mesnves qu'ils appelèrent de sûreté et qui ne furent contredites par personne. Le second jour du départ, les Jacobins devinrent menaçants, et les Constitutionnels modérés. Ils étaient alors, et ils sont encore bien plus nombreux que les Jacobins. Ils parlèrent d'accommodement, de députation au Roi. Deux d'entre eux proposèrent à M. Malouet des conférences qui devaient s'ouvrir le lendemain; mais on apprit l'arrestation du Roi, et il n'en fut plus question. Cependant, leurs opinions s'étant manifestées, ils se virent par là même séparés plus que jamais des enragés. Le retour de Barnave, le respect qu'il avait témoigné au Roi et à la Reine, tandis que le féroce Pétion insultait à leur malheur, la reconnaissance que Leurs Majestés marquèrent à Barnave, ont changé, en quelque sorte, le cœur dé ce jeune homme, jusqu'alors impitoyable. C'est, comme vous savez, le plus capable et le plus influent de son parti. Il avait donc rallié k lui les quatre cinquièmes du côté gauche, nonseulement pour sauver le Roi de la fureur des Jacobins, mais pour lui rendre une partie de son autorité, et lui donner ainsi les moyens de se défendre k l'avenir, en se tenant dans la ligne constitutionnelle. Quant k cette dernière partie du plan de Barnave, il n'y avait dans le secret que Lameth et Duport; car la tourbe constitutionnelle leur inspirait encore assez d'inquiétude pour qu'ils ne fussent sûrs de la majorité de l'Assemblée, qu'en comptant sur le côté droit; et ils croyaient pouvoir y compter lorsque, dans la révision de leur Constitution, ils donneraient plus de latitude k l'autorité royale. Tel était l'état des choses lorsque je vous ai écrit (dans une précédente lettre du 15 juillet 1791). Mais, tout convaincu que je suis de la maladresse des aristocrates et de leurs contre-sens continuels, je ne prévoyais pas encore jusqu'où ils pouvaient aller.
« Lorsqu'on apprit la nouvelle de l'arrestation du Roi k Varenne«, le côté droit, dans les comités secrets, arrêta de ne plus voter, de ne plus prendre aucune part aux délibérations ni aux discussions de l'Assemblée. Malouet ne fut pas de cet avis. Il leur représenta que tant que la question durait et qu'ils Y assistaient, ils avaient l'obligation de s'opposer activement aux mesures
Mon discours et mes lettres sur la Constitution, publiés peu de
attentatoires à Tordre public et aux principes fondamentaui de la monarchie. Toutes ses instances furent inutiles ; ils persistèrent dans leur résolution, et rédigèrent secrètement un acte de protestation contre tout ce qui s'était fait. Malouet déclara qu'il ci^tinnerait à protester à la tribune, et à faire ostensiblement tous ses efforts pour empêcher le mal. Il m*a dit qu*il n'avait pu ramener à son avis que trente-cinq à quarante membres* du côté droit, et qu'il craignait bien que cette fausse taesure des plus zélés royalistes n'eût les plus funestes conséquences.
« Les dispositions générales de l'Assemblée étaient alors si favorables au Roi que, pendant qu'on le conduisait à Paris, Thouret étant monté à la tribune pour déterminer la manière dont le Roi serait gardé (j'étais à la séance), le plus grand silence régnait dans la salle et dans les galeries. Presque (pus les députés, même du côté gauche, avaient l'air consterné en entendant lire ce fatal décret; mais, personne ne disant rien, le président allait mettre aux voix : tout à coup Malouet se leva, et d'un air indigné s'écria : « Qu'allezvous faire, messieurs? Après avoir arrêté le Roi, on vous propose de le constituer prisonnier par un décret ! Où vous conduit cette démarche? Y pensezvous bien? Vous ordonneriez d'emprisonner le Roi?—* Non! non! s'écrient plusieurs membres du côté gauche, en se levant en tumulte, noitr n entendons pas que le Roi soit prisonnier ; n et le décret allait être rejeté à la presque unanimité, lorsque Thouret s'empressa d'ajouter : « L'opinant a mai saisi les termes et l'objet du décret. Nous n'avons pas plus que lui le projet d'emprisonner le Roi; c'est pour sa sûreté et celle de la famille royale que nous proposons ces mesures. • Et ce ne fut que d'après cette explication que le décret passa, quoique l'emprisonnement soit devenu très-réel, el se prolonge aujourd'hui sans pudeur. A la fin de juillet, les Constitutionnels, qui soupçonnaient la protestation du côté droit, sans cependant en avoir la certitude, poursuivaient mollement leur plan de révision. Ils redoutaient plus que jamais les Jacobins et les aristocrates. Malouet se rendit à leur comité de révision. Il leur parla comme à des hommes à qui il n'y avait rien à apprendre sur les dangers et sur les vices de leur Constitution; mais il les vit moins disposés à de grandes réformes. Ils craignaient de perdre leur popularité. Target et Duport argumentèrent contre lui pour défendre leur ouvrage. 11 rencontra le lendemain Chapelier et Darnave, qui refusèrent d'abord dédaigneusement de répondre à ses provocations ; mais ils se prêtèrent enfin au plan d'attaque dont il allait courir tous les risques. Il proposa de discuter, dans la séance du 8, tous les points principaux de l'acte constitutionnel, et d'en démontrer tous les vices. ■ Vous, messieurs, leur dit-iU répondez-moi; accablez-moi d'abord de votre indignation ; défendez votre ouvrage avec avantage sur les articles les moins dangereux, même sur la pluralité des points auxquels s'adressera ma censure ; et quant à ceux que j'aurai signalés comme antimo-
temps après, sont au nombre de mes écrits sur lesquels ma conscience aime à se reposer*. L'Assemblée, pendant plus d'un quart d'heure, m'écouta dans le plus profond silence et avec des signes d'attention et d'intérêt qui alarmèrent les Jacobins. M. Gaultier de Biauzat* m'interrompit le premier en criant de toute sa force : « Messieurs, ceci n'est rien moins qu'une contre-révolution dont on veut vous prouver la nécessité! » Tumulte alors dans l'Assemblée, et M. Chapelier, craignant sans doute d'être reconnu pour mon complice, demanda la parole pour conclure à ce qu'elle me fût interdite comme
narcbîques, comme empêchant Tactioa du gouvernement, dites alors que ni TAssemblée ni le comité n'avaient besoin de mes observations à cet égard; que vous entendiez bien en proposer la réforme, et sur-le-champ proposez-la. Croyez que c'est peut-être notre seule ressource pour maintenir la monarchie et revenir, avec le temps, à lui donner tous les appuis qui lui sont nécessaires. » Gela fut ainsi convenu ; mais la protestation du côté droit ayant été connue, et sa persévérance à ne plus voter ôtant toute espérance aux Constitutionnels de réussir dans leur projet de révision, que les Jacobins contrariaient de toutes leurs forces, ils y renoncèrent.
« Malouet, qui n'avait pas avec eux de communications régulières, n'en fit pas moins son attaque. Il rejeta solennellement l'acte constitutionnel, comme antimonarchique et d'une exécution impraticable sur plusieurs points. Le développement de êcB motifs commençait déjà à faire une grande impression, lorsque Chapelier, qui n'espérait plus rien de l'exécution de la convention, la rompit et cria au blasphème, en interrompant l'orateur, et demandant qu'on le Ht descendre de la tribune, ce qui fut ordonné. Le lendemain il avoua qu'il avait eu tort ; mais il dit que lui et les siens avaient perdu toute espérance, du moment où il n'y avait plus aucun secours à attendre du côté droit.
• Il fallait bien vous faire cette longue histoire, pour que vous ne perdissiez pas toute confiance en mes pronostics. Ils sont tristes maintenant* le mal est extrême, et pour le réparer, je ne vois ni au dedans ni au dehors qu'un seul remède, qui est la réunion de la force à la raison. • (Mémoires de Bouille, page 282.)
1 L* Opinion sur tacte constitutionnel et les Deux Lettres au Comité de constitution sont à la suite de ce chapitre.
2 Jean-François Gaultier de Biauzat, avocat, membre du conseil, nommé par l'assemblée provinciale d'Auvergne député du tiers état de la sénéchaussée de Clermont. Il s'était fait connaître par un écrit intitulé : Doléances sur les sur-charges que les gens du peuple supportent en toute espèce d*impôts,i7SS^ in-S**.
158 CHAPITRE XVJI.
ayant attenté aux bases de la Constitution. On me retira la parole et l'on me fit descendre de la tribune '.
Gomme dans les trois écrits que je viens de citer se trouvent réunies toutes les erreurs de F Assemblée ^ et qu'il y a autant d'impartialité que de saine logique dans l'analyse quej'en présente, je terminerai par là cette partie de ces mémoires*, n'ayant trouvé dans aucun de tous ceux dont j'ai connaissance aucun exposé plus fidèle de toutes nos extravagances et des suites qu'elles devaient avoir'.
Lorsque je reprochai à Chapelier sa conduite, il aurait pu me répondre comme Mirabeau dans l' affaire de l'hôtel deCastries, et ce qu'il me dit en était l'équivalent. Le silence auquel s'était condamnée la minorité avait fait perdre à la majorité toute
1 On lit dans les Mémoires de Miralfeau : « Il avait été convenu entre Malouet et Barnave que le premier attaquerait la constitution avec une âpreté capable d*empêcher toute supposition d*un concert secret, et que Barnave, en défendant les points principaux, laisserait à découvert les dispositions dont la réforme convenue d'avance serait, après une résistance feinte^ accordée par les voix coalisées.
Mais la manœuvre s'exécuta maladroitement ; déjà les constitutionnels étaient découragés par la défection de la plus grande partie de leurs alliés présumés du côté droit... Chapelier crut que son parti était trabi et qu'on le soupçonnerait lui-même de trabir en le voyant abandonner des principes qu'il ne voulait pas déserter, mais seulement adoucir. Dès lors il fit ôter la parole à Malouet, et l'on vit avorter tout ce qu'on avait attendu d'utile de la révision constitutionnelle. » (VIII, 604.)
3 Les Mémoires de Malouet sont malbeureusement inacbevés, et l'indication qu'il donne ici répond à une division autre que celle que nous avons dû adopter.
^ Vaincu sur le terrain de la révision immédiate, Malouet fit un nouvel effort lors de la discussion de ce qu'on appelait la question des conventions nationales. Dans la séance du 30 août, combattant encore Gbapelier qui, dans son rapport, demandait la convocation pour l'année 1800 d'une convention générale ou assemblée de révision de la Constitution, il s'éleva contre tout délai plus ou moins périodique imposé à la volonté nationale. Le résultat de ce débat fut l'adoption du projet de Troncbet, qui, tout en reconnaissant à la nation le droit de révision, l'invitait à en suspendre l'exercice pendant trente ans, c'est-à-dire jusqu'en 1821. — Voy. plus loin le discours de Malouet.
espérance d'une conciliation, et renouvelé toutes les défiances contre le roi. Le système absurde d^émigration qui commençait à s'établir, les bruits indiscrets que les aristocrates se plaisaient à répandre, sans aucun fondement, d'une coalition des puissanceSy étaient recueillis par les Jacobins, qui en faisaient leur profit et cherchaient à exciter ainsi la terreur et les yengeances du peuple. Le parti constitutionnel était dans une pénible situation ; il lui aurait fallu pour s'en tirer toute l'énergie qu'il avait mise à créer ses embarras et ses dangers; mais un te) emploi du courage et des talents les use et les flétrit. La première classe de ses ennemis n'aurait pu être généreuse que par un calcul bien entendu de ses propres intérêts, et les passions calculent toujours mal. Les Jacobins s'étaient emparés de tous les pouvoirs qu'ils avaient trouvés vacants; ils se disaient exclusivement chargés de la garde des intérêts nationaux, que le système de l'égalité avait réduits à une vanité, à une cupidité féroce. La garde nationale, les assemblées administratives des départements étaient la seule barrière possible à cet affreux désordre, et un grand nombre de bons citoyens, propriétaires, marchands, cultivateurs, se dévouaient encore dans ces deux services à la chose publique. Des insinuations coupables en éloignèrent tous les hommes que leur naissance, leur fortune ou leurs emplois dans Fancien régime plaçaient aux premiers rangs de la société. C'était un démérite, une honte, un objet de reproche que de tenir par quelque lien à la Constitution. Les niveleurs, qui voyaient avec ravissement ces résultats de leurs persécutions, les dénonçaient comme preuve des mauvais desseins, des crimes de l'aristocratie. Le peuple s'accoutumait à ne plus voir au-dessus de lui que des ennemis; et c'est ainsi que se préparaient les proscriptions et les massacres. Dans cette angoisse universelle on entendait bourdonner de toute part un ralliement impossible à la Constitution. Les Jacobins, qui n'en voulaient pas plus que les aristocrates, la défendaient par leurs clameurs en la minant par leurs intrigues. C'est dans
ces circonstances que Pacte constitutionnel fut présenté à la sanction du roi '
Sa Majesté consulta secrètement sur cette g[rande démarche plusieurs députés appailenant aux différents partis, excepté à celui des Jacobins.
MM. Fabbé Maury et Gazalès écrivirent avec l'éloquence qui leur était propre de fort bonnes raisons pour ne point accepter. Tout ce qu'ils disaient était incontestable, sauf l'application à la position et au caractère du roi.
Le parti constitutionnel, représenté par MM. de La Fayette, Lameth, Barnave, Duport, Thouret, réunis en conférence chez le garde de9 sceaux*, après avoir retourné la question dans tous les sens, conclut à une acceptation pure et simple.
Mgr Tévéque de Glermont ' ne s'expliqua que sur la constitution civile du clergé, inadmissible dans ses principes religieux, et qu'il conseillait au roi de rejeter.
Mgr Tarchevôque d'Aix* était de cet avis, en adoptant le
^ Cet Acte constitutionnel, que l*bisCoir« appelle la Constitution de 1791, fut voté le 3 septembre, et le 14, en séance solennelle, Louis XVI jura de l'observer. — L'apparition de ce Roi, dépouillé de ses droiu politiques, excita une vive émotion. L'Assemblée répondit à son discours par des cris d'enthousiasme. C'était l'adieu de la France à la monarchie.
Le lendemain Malouet publia la déclaration suivante : « Je n'ai point fait de protestation, mais ni ceux qui m'en louent, ni ceux qui me blâment, n'ont le droit de me dire que je rétracte ainsi ou que je dissimule mes opinions. — J'ai déclaré solennellement à la tribune qu'en ma qualité de député, je ne pouvais donner mon suffrage à une constitution contraire sur plusieurs points à mon mandat, et à ce que je crois être les vrais principes de l'ordre public, de la liberté et du gouvernement monarchique. Je persiste invariablement dans cette déclaration ; l'acceptation du Roi et mes vœux constants pour la paix publique ne me permettent pas d'autre explication, m
2 Le garde des sceaux était Duport-Dutertre, qui avait remplacé, le 21 novembre 1790, l'archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé.
3 François de Bonnal, né le 9 mai 1724, sacré en 1776. Adversaire àfi toutes les mesures contraires au clergé, il avait pris la parole dans la séance du 2 juin 1790 contre la constitution civile du clergé, La veille, il avait demandé la convocation d*un concile national.
^ M. de Boisgelin.
mien, qui était une acceptation conditionnelle; mais il n'écrivit et ne signa rien. Voici le résumé de mon opinion :
Je faisais dire au roi que l'acte constitutionnel tel qu'il lui était présenté paraissant être le vœu général de l'Assemblée et de la nation, Sa Majesté trouvait plus d'inconvénients à le rejeter qu'à l'accepter; mais qu'en prenant l'engagement de l'exécuter de bonne foi pour tout ce qui serait possible , elle croyait devoir appeler l'attention du Corps législatif présent et futur sur tous les vices des nouvelles institutions , que je parcourais rapidement.
J'ai trouvé parmi les gens éclairés autant de censeurs au moins que d'approbateurs de mon opinion ' . C'était cependant celle pour laquelle le roi avait le plus de propension, et je crois qu'elle eût fait plus d'honneur à sa bonne foi ; mais , livré au parti constitutionnel, il lui obéit*.
Il ne nous restait plus qu'une grande faute à faire et nous n'y manquâmes pas. C*est lu seule à laquelle j'ai coopéré aussi étourdiment qu'aucun autre de mes collègues.
Dans l'état où était l'Assemblée , corrigée en théorie sur plusieurs points, revenue à des idées et à des vœux plus raison-
^ Voir, sur ce projet d'acceptation conditionneUe présenté par Malouet, les Annales de la Révolution de Bertrand de Moleyille, IV, cbap. xlv.
3 La pièce suivante, qui fait partie des manuscrits de la Bibliothèque nationale, trouve ici sa place :
■ Déclaration dune partie des députés aux États libres et généraux de France concernant l'acceptation donnée par le Roi à l'acte constitutionnel.
« Les soussignés déclarent qu'ils ne peuvent regarder comme un acte libre l'acceptation donnée par un monarque ramené avec violence dans son palais, suspendu de l'exercice de son pouvoir royal, constitué prisonnier par un décret, placé enfin entre la déchéance et lacceptation ; mais que cette acceptation, fût-elle vraiment libre, ajouterait à leur douleur sans altérer des principes religieux et des droits politiques qu'il n'est pas au pouvoir des rois de France d'abandonner, et qu'il est du droit de leurs fidèles sujets de réclamer avec persévérance.
Fait à Paris, le 15 septembre 1791.
(Biblioth. nationale, Mss., 7003. — Suppl. fr. 6252.) II. 11
i6t CHAPITRE XYIT
bles sur le goavememeDt monarchique, si sa Constitution, tout informe qu'elle était, pouvait se soutenir, ce n'eût été qu*autant qu'elle eût pris la peine de la défendre, de protéger son ouvrage , et de concourir par son appui , par des explications successives, au rétablissement de l'autorité royale. Le bon sens nous traçait cette marche. Quelque, ennui que nous éprouvassions sur nos bancs, quelque rassasié que le public fût de nous» nous ne devions ni nous dissoudre, ni nous interdire la réélection de nos départements. Il n'y avait que les Jacobins et les aristocrates fprcenés qui pussent avoir cette pensée : les premiers, dans l'espérance de &ire prévaloir leur projet de républicanisme; les seconds, se flattant d'accélérer par là l'écroulement du nouveau système. Gomment les gens bien pensants purent-ils être dupes de cette intrigue? Je l'ai été comme les autres. Je me réunis aux acclamations insensées sur la dissolution et la non-réélection ' . Ma tète épuisée de travaux inutiles, mon cœur flétri par l'inquiétude et le chagrin, ne résistèrent pas au désir que j'avais de ne plus participer, ni comme acteur, ni comme témoin, à ces orageuses séances; mais'' à peine le décret fut-il rendu, que de noirs pressentiments m'avertirent que j'aurais dû m'y opposer. Il n'en était plus temps; mais comme aucun malheur, aucun danger ne me trouvait indiffé-
1 G*e8t sur la motion de l'hypocrite Robespierre que TAssemblée constituante avait décrété, le 16 mai 1791, qu'aucun de ses membres ne pourrait être réélu ni prendre part au gouvernement; abnégation funeste qui ouvrait à la Révolution une nouvelle carrière. — « D*André, qui présidait quand le dé- « cret fut proposé, vit avec étonnement que tout le côté droit, d'accord avec « la Cour, se joignait à la Montagne pour le faire passer sans discussion. Le « décret fut emporté de baute lutte, et les plus charmés de leur succès ét«'dent H ceux qui venaient de préparer leur perte. • (Dumont, Souvenirs de Mira^ beau, p. 338, 339.) — Ce vote ne pouvait être mieux caractérisé qu'il ne l'est ici par un de ceux qui y. prirent part.
Le 30 septembre, Thouret prononça la clôture de cette Assemblée qui a fait tant de ruines.
M. Feuillet de Couches a publié le discours prononcé par le Roi pour la clôture de l'Assemblée. (Lettres et documents inédits, etc. IV, 477.)
rent, celui de rëmigration excita de nouveau mes efforts et je publiai ma lettre aux émigrants '. C'est mon dernier écrit sur la révolution. Je ne dois pas oublier ici que le roi m'en remercia et m'en parla avec la plus grande sensibilité.
' La Lettre aux émigrants est au chapitre xx.