RÉUNION DES CITOYENS
4 janvier 1790.
a Point de réunion praticable , si les anciens abus , les prétentions exclusives Conservent quelque influence. C'est le
rent entre Malouet et le marquis de Bouille, à Londres, pendant réinigration. ( Voy. ses Mémoires, chap. x et xi, et V Essai sur ta vie du marquis de Bouitté, par son petît-fils, M. René de Bouille. Paris, 1853.)
^ Cet envoyé était le comte de La Marck, qui partit de Pcn'is à cet efFet le 8 février 1701. (Correspondance publiée par M. de Bacourt^ I, 237; III, 47, et les Mémoires de Bouitic ^ i97.)
mélange d'intérêts et de passions contraires qui a tout perdu, qui a discrédité la modération , la saine raison ; il n'y a que la Tertu la plus pure, Texacte équité, la sagesse éclairée, qui puissent tout réparer.
a Ce serait une criminelle folie que d'essayer de rétablir Taulorité arbitraire, les distinctions d'ordres, les privilèges exclusifs, et tout ce qui composait l'ancien ordre de choses. C'est un malheur sans doute que la Constitution ne soit pas posée sur des bases, monarchiques , qu'il n'y ait qu'une seule chambre, que le roi n'ait qu'un veto suspensif. Le contraire de tout cela est décrété , et la nation en parait satisfaite ; ainsi il n'y a point de motifs, point de moyens légitimes d'en revenir^ autrement que par l'expérience. Si les inconvénients que je prévois existent, que des observations calmes, modérées, éclairent la nation , et que sa volonté plus réfléchie se manifeste paisiblement. Voilà, sur la Constitution, tout ce qu'on peut espérer de tenter.
« Mais le pouvoir exécutif suprême est conservé au roi ; dans le fait, ce pouvoir est absolument effacé; il n'a plus d'espace pour agir. Les factieux troublent, agitent partout le peuple, et le tiennent dans un état d'alarme et de guerre perpétuel. Des bruits calomnieux, incendiaires se propa-< gent et se succèdent dans tous les coins du royaume. On dit sans cesse au peuple qu'il y a une conspiration, un complot contre la liberté ; ce sont des scélérats qui excitent et qui payent les émeutes, qui produisent les disettes, et qui nous menacent des plus grands malheurs , si nous ne les prévenons.
« Or, pour cela, que faut-il faire? Le voici :
u II faut dans l'Assemblée un grand calme et un concert soutenu de principes et d'opinions. Il ne faut donc avancer et défendre que des principes et des opinions qui tendent véritablement k la liberté, à la paix, à l'ordre public.
« C'est sur ce plan qu'il faut rétablir et défendre l'autorité
iiO CHAPITRE XVI.
royale, sans laquelle il ne peut v avoir de paix durable dans un grand empire.
« Lorsque les principes contraires , les opinions exagérées se présentent avec violence , et que les clameurs commencent à s'élever, il faut y opposer un profond silence. Qu'un seul prenne la parole et discute froidement; ensuite un autre, jusqu'à ce qu'on aille aux voix.
M II faut convenir des principes , des articles qu'on n'abandonnera jamais, et en convenir publiquement, afin d'éviter toute apparence d'intrigue.
a II faut demander justice sévère du premier tumulte , et en désigner les auteurs sans ménagement ; mais en parlant tous à la fois, en s' emportant, même contre une injustice, on perd sa force, on se lasse, on s'isole; et les plus audacieux, les plus emportés finissent par être les plus forts.
ail est déplorable, après huit mois d'expérience, d'être obligé de faire une telle recommandation.
tt II faut ne faire grâce à aucune espèce de scélératesse : les libellistes, les distributeurs, les calomniateurs, et tous les perfides inventeurs de complots, doivent être soigneusement recherchés ; et sans en fatiguer l'Assemblée , dix ou douze députés doivent se charger de dénoncer au Châtelet le Dénonrdateur \ VAmi du peuple ', le Journal patriotique *, la Chronique de Paris ^, et toute cette horde de libellistes qui empoi-
' Le Dênoncialeur, in-8®, 1789 , avait succédé au Dénonciateur national, août 1789; sept numéros.
3 Le Pubticiste parisien^ rédigé par Marat, parut pour la première fois le 12 septembre 1789 et s*intitula, au sixième numéro, VAmi du peuple, il cessa avec le numéro 685 (21 septembre 1792), pour devenir le Journal de la Ré' publique française , jusqu'au 14 juillet 1793, lendemain de la mort de Marat. De toutes les feuilles de ce genre , aucune ne fut plus prodigue d'injures et de dénonciations envers Malouet. Voir, entre autres, le numéro du 18 juillet 1791.
3 Le Journal patriotique sur la révolution d*Avignon et du comtatVenaissin; 4 numéros.'
^ La Chronique de Paris , par Condorcet, Babaut-Saint-Étienne , Noël,
L*ARBÉ RAYNAL. 121
sonnent le peuple et entretiennent la fermentation. Si le procureur du roi, provoqué par des députés, ne faisait pas son devoir, il faudrait le dénoncer à l'Assemblée; et lorsqu'on prend un tel parti, il faut en venir à la délibération, mais sans tumulte, sans clameurs, en se levant en assez {^rand nombre pour que le président ne doute pas que le vœu de TÂssemblée se manifeste, et qu'il fiaut lui obéir.
« Il fieiut avoir soin de remarquer et de rendre sensibles toutes les supercheries, tous les faux principes à l'aide desquels on trompe le peuple, en l'excitant à la licence, et la perfidie avec laquelle on lui présente ses intérêts blessés , là où il n'y a que la vanité et l'intérêt personnel de certaines gens compromis. Par exemple, dans la grande question de l'éligibilité, il est inconcevable que personne n'ait su dire au peuple : « Bonnes gens , ouvrez les yeux ; ceux qui parmi vous payent cinquante-quatre livres d'impositions, et il y en a un très-grand nombre, ne sont pas en état de défendre les intérêts de la nation dans le Corps législatif; mais ceux qui ne payent pas cette somme d'impositions, les pauvres artisans, les pauvres paysans, seraient-ils plus capables d'être représentants? Ceux dont toute l'occupation, toute l'inquiétude est de pourvoir à leur subsistance, ont-ils le désir et les moyens d'arriver à la représentation nationale? Ce n'est donc pas la cause du pauvre peuple, mais celle des gens d'une classe moyenne, qui, avec quelques connaissances acquises, manquant de propriétés, de fortune, ont un désir ardent d'en obtenir, et veulent ainsi s'ouvrir la porte des emplois politiques. Mais vous, pauvre peuple, est-il de votre intérêt d'être représenté par des hommes qui ont leur fortune à faire ou par ceux qui ont leur fortune faite? Ouvrez donc les yeux, et jugez ce que signifient ces phrases : « On outrage le peuple ; on exclut les deux tiers du peuple de la représentation nationale ! »
Ducos , i»-4'>, commença le 24 mars 1789 et finit le 25 août 1793. Ce fut en 1792 le journal de la république fédérative.
.i CHAPITRE XVI.
^>^ lrè>*important y dans de semblables occasions* de rvvK^v^ ctuiùrement, et d'écrire, d'imprimer, de publier dans les l'^fvxiucei des explications. Voilà la conduite à tenir hors de rAs;>eoiLiée. On enivre le peuple, on l'agite : il faut le calmer, lui montrer les suites funestes de l'anarchie; comment tout |kérit par la licence , par l'absence de Tordre. Il faut que tous le:» citoyens paisibles se réunissent dans toutes les parties du royaume, pour contenir les séditieux et les brigands; que les gardes nationales reconnaissent, pour leur propre sûreté, la nécessité de la discipline , de l'obéissance aux magistrats , de la soumission au roi; car, si le chef du pouvoir est sans autorité sur la milice , sa fonction est nulle , dérisoire ; le Gouvernement se convertit en une démocratie extravagante.
a II faut donc tendre, dans l'Assemblée et au dehors à remettre à leur place tous les ressorts de l'administration, à la subordonner inviolablement à l'autorité royale, à rétablir la discipline parmi les troupes et la paix parmi les citoyens. »
M. de Bouille m'a dit qu'après la mort de Mirabeau, n'ayant pu décider M. de La Fayette à se mettre à la tète du parti royaliste \ il avait pressé le roi de s'y mettre lui-même, et que le voyage de Varennes, qui fut longtemps en projet et auquel il a si malheureusement concouru, n'avait pas d'autre objet. Il est certain que Louis XVI, non plus que M. de Bouille, n'a jamais eu la pensée de terminer autrement la révolution que par une constitution raisonnable et libre. Il n'est pas moins
^ On lit dans les Mémoires de Bouille : « La Fayette se livra de nouveau
M à de petites intrigues J'étais plus que jamais convaincu qu*il n'y avait
M rien à attendre de lui : son existence politique était presque finie ; il fallait « craindre, avant sa chute, ses derniers efforts ei les effets de son désespoir, « qui rejailliraient plutôt sur les aristocrates et les royalistes , les moins dan- «gereux de ses ennemis, que sur ses plus formidables adversaires. « (P. 212 et 216.)
vrai que c'était là tout ce que voulait la majorité de TÂssemblée, et que la moitié de la minorité était dans les mêmes intentions. Comment croire cependant que ce g^rand nombre de personnes , voulant toutes les mêmes choses et pouvant y parvenir par une volonté prononcée et soutenue, se sont constamment divisées , combattues et ont toujours été en deçà ou au delà de leur but ? Par quelle cruelle fatalité l'absurdité a-t-elle toujours été plus puissante que la raison ? L'éloquence , le courage, la vertu ont été inutiles ; la faiblesse toujours funeste, Taudace sans talent, l'exagération sans motifs, la violence sans nécessité ont opérç avec une facilité étonnante tous les maux qui nous ont accablés. Nous ne trouvons dans aucune des histoires analogues à celle de nos troubles la solution de ce problème. Marins gouvernait ses démocrates ; Sylla, ses aristocrates ; Cromwell , ses puritains : chez nous , l'anarchie a commencé par l'anarchie ; elle est sortie tout armée du cerveau de la multitude. Un seul mot, l'égalité, a bouleversé les têtes, et aucune forte tête ne s'est montrée pour les contenir. Il fallait pousser en avant pour se faire remarquer. Aucun homme fort, dans cette grande époque, si l'on en excepte Mirabeau, n'a précédé Napoléon.
Il y avait sans doute des talents dans l'Assemblée ; MM. Maury, Gazalès, l'abbé de Montesquieu ont défendu les anciennes institutions aussi bien qu'elles pouvaient être défendues. Avec des principes plus populaires et de grands moyens oratoires, MM. de Lally, Mounier, Bergasse, Glermont-Tonnerre n'ont pas eu plus de succès. Ils parlaient au peuple de ses intérêts , de ses droits légitimes : ce n'était pas assez pour obtenir sa confiance. Moi aussi j'ai parlé raison , et je n'ai pas manqué de courage : ma persévérance n'a abouti qu'aux honneurs de la proscription. Jamais je n'ai pensé que j'eusse les talents et la célébrité nécessaires à un orateur influent ; mais , si je n'avais pas été employé par le Gouvernement, si je n'avais pas eu des liaisons connues à la cour.
si je m'étais présenté aux États comme propriétaire indépendant , je crois que j'aurais pu être utile. Les préventions que je n'ai pu vaincre n'ont point ralenti mes efïbrts, parce que je Toyais cette direction funeste de l'Assemblée si contraire au vœu intérieur de la majorité , qu'il me restait toujours quelque espérance de la rectifier ; mais nous avons reçu une leçon qui ne doit point être perdue pour nos neveux. Il faut bien se garder de lancer le peuple hors de ses limites. S'il marche de front avec ceux qui doivent le conduire, le désordre est bientôt dans les rangs. L'impulsion de la masse est terrible. Sauf quelques scélérats profonds, tels que Robespierre, ceux qui paraissent l'exciter ne font que lui obéir. Telle a été souvent la position des orateurs du côté gauche.
Dans le récit que je viens de faire du plan de Mirabeau et de ses projets, on a pu remarquer ma propension à l'espérance , et la conviction où je suis que , dans les circonstances difficiles, il faut toujours tendre à un but raisonnable et ne négliger aucun moyen ; mais, quoiqu'il eût l'avantage sur tous les orateurs du parti populaire, je n'étais pas sans inquiétude, et il me reste aujourd'hui des doutes sur le succès dont je me flattais alors. Mes observations, pendant le cours de cette révolution, m'ont conduit à un résultat presque certain sur ceux qui purent y influer en bien et en mal. En aggraver les excès, les horreurs, rien de plus facile. Un scélérat quelconque, avec un peu d'audace, aura cette puissance et prendra rang parmi les hommes fameux de ces malheureux temps. Mais mettre un terme aux désordres, imposer un frein à la fureur, aux égarements du peuple, prendre sur lui un ascendant irrésistible, enfin réparer le mal, rétablir Tordre, ce n'est pas seulement l'œuvre du génie; il faut encore des conditions, des circonstances qui favorisent une telle entreprise ; il faut que celui ou ceux qui la tentent soient déjà investis d'une sorte de puissance sur l'opinion publique; il faut, tout à la fois, qu'ils inspirent confiance aux bons et qu'ils soient redoutables aux
méchants ; ce qui ne saurait arriver à des hommes nouveaux et sans réputation dans la carrière militaire ou politique. Lorsque Gicéron triompha par son éloquence de la conjuration de Gatilina , il n'était ni plus courageux ni plus habile que lorsqu'il attaqua sans succès le consul Marc -Antoine^ mais, dans le premier cas, il n'avait affaire qu'à un chef de brigands, dont la troupe était composée de la plus vile canaille, d'esclaves, de gladiateurs. Marc- Antoine , au contraire, avait à ses ordres les vétérans, les légions de César, que le parti républicain ne put jamais gagner ni détruire. Ainsi, parmi nous, ce qui eût été facile à la naissance des troubles, avec de l'adresse et du courage, ne Tétait plus après quinze mois d'anarchie, lorsque le peuple, corrompu par les clubs, par les journaux et par toutes les espérances qu'il attachait à la proclamation de l'égalité , se voyait seul puissant et tout à fait indépendant. Les propositions de M. de Montlosier, les résistances des propriétaires contre les non -propriétaires ou les démocrates, étaient le seul parti raisonnable; l'aristocratie est bien coupable de ne s'être pas mise en état de faire cause commune avec tous les propriétaires sensés , en adoptant et en garantissant toutes les bases constitutionnelles qui pouvaient leur convenir. C'était à quoi je voyais avec plaisir M. de Bouille disposé ; j'imaginai cependant de donner un successeur à Mirabeau; et la reine, qui ne connaissait pas mon projet, quoique j'en eusse prévenu M. de Montmorin, eut un moment d'humeur contre moi, et dit publiquement à son jeu qu'elle ne concevait pas comment M. Malouet n'avait pas cédé au côté gauche l'honneur de faire une motion pour le retour à Paris de l'abbé Raynal * .
1 Cette motion fut faite par Malouet dans la séance du dimanche 15 août 1790, c'est-à-dire plusieurs mois avant la mort de Mirabeau. Quant à la pensée même de chercher un successeur politique au grand orateur, Malouet ne s*y arrêta évidemment qu'après la mort de Mirabeau. La motion du 15 août n'était qn'un préliminaire éventuel à l'adresse du 31 mai 1791, dont il sera parlé plus loin*
Notre correspondance, depuis le commencement de l'Assemblée, n'avait pas été interrompue; il profitait de toutes les occasions sûres qu'il pouvait trouver pour me faire parvenir ses lettres, et elles étaient remplies d'amertume sur tout ce qui se passait. Ses conseils , ses éloges auraient soutenu mon courage, s'il s'était attiédi. Il applaudissait à la mesure avec laquelle je me conduisais, et il ne concevait pas que cette ligne raisonnable fût aussi déserte ^ Il en concluait la puissance d'une faction, qui ne fut jamais que celle de la multitude influencée par des étourdis et des scélérats, mais sans vouloir en élever aucun au-dessus d'elle. Il me paraissait enfin dans une telle indignation, que je crus devoir en tirer parti. Je rengageai donc à venir à Paris ou à écrire de Marseille une lettre de remontrances à l'Assemblée. Je lui disais que son âge, sa réputation et son courage lui permettaient cette liberté ; que l'autorité du raisonnement et celle des principes lui appartenaient; que, si quelqu'un pouvait contenir cette révolution
' Arthur Young, qui, au mois de septembre 1789, visita à Marseille l'abbé Raynal , rapporte ua entretien qu'il eut alors avec lui et avec un de ses amis. Les sentiments de Raynal, à cette époque différent peu de ceux qu'il exprimait en 1791. C'est ce rapprochement qui nous engage à emprunter le passage suivant à l'intéressante publication de M. de Lavergne :
« Notre conversation se tourna ensuite sur l'agriculture et sur l'état actuel des affaires que tous deux jugeaient aller mal. Ils ne craignaient rien tant qu'un gouvernement purement démocratique , une sorte de république , pour un grand pays comme la France. J'avouai alors l'étonnement que j'avais ressenti tant de fois de ce que M. Necker n'ait pas assemblé les États sous une forme et avec un règlement qui auraient conduit naturellement à l'adoption de la Constitution d'Angleterre, débarrassée des taches que le temps y avait fait découvrir.... . M. l'abbé Raynal fit remarquer que la révolution d'Amérique avait amené la révolution française. Je lui dis que, s'il en résultait la liberté pour la France, cette révolution serait un bienfait pour le monde entier, mais bien plus pour l'Angleterre que pour l'Amérique. Ils crurent que je faisais un paradoxe, et je m'expliquai en ajoutant que, selon moi, la prospérité dont l'Angleterreavait joui depuis la dernière guerre surpassait non-seulement celle d'aucune période de son histoire, mais encore celle de tout autre pays dans aucun temps. ■ ( Voyage en France d'Arthur Young, publié par M. de Lavergne, I, p* 312.)
dans de justes limites, c'était celui qui en avait devancé l'explosion, qui l'avait peut-être préparée, et dont le nom se trouvait sans cesse dans la bouche des patriotes à côté du nom de Jean-Jacques. L'abbé Raynal me répondit qu'il ferait, qu'il oserait tout ce que je voudrais ; que l'idée d'écrire à l'Assemblée , et de faire ainsi une sorte d'amende honorable de ses écarts, lui convenait tout à foit, mais que, s'il écrivait de Marseille, il ne doutait pas que les Jacobins du Midi,* plus féroces que partout ailleurs, ne le fissent massacrer; qu'il se décidait donc à venir à Paris aussitôt que je lui en aurais obtenu la permission; que la députation d'Aix lui avait écrit pour lui proposer d'en faire la demande à l'Assemblée; qu'il ne lui avait pas encore répondu ; qu'il allait lui mander que M. Malouet lui ayant fait la même offre, il désirait avoir cette obligation à l'amitié.
Huit jours après, M. Bouche ' vint me trouver à l'Assemblée et me communiqua la lettre de l'abbé Raynal. Je lui dis que je me chargeais de cette motion ; qu'elle n'ajouterait rien à l'opinion que l'on avait de son patriotisme, au lieu qu'elle pouvait me réhabiliter parmi les siens, a Au surplus , ajoutai-je y vous vous tromperiez si vous croyiez l'abbé Raynal sur votre ligne; il est, dans la pratique, beaucoup plus circonspect qu'en théorie, et je le crois plus près de mes principes que des vôtres*. » Je crus devoir préparer ainsi le
^ Il était député d*Ais et Tan des plus en vue.
^ Sainte-Beuve, dans un article sur les Mémoires de Malouet (Nouveaux Lundis, 11* ^o^Ov s'ciprime ainsi à Toccasion du projet dont il est ici question : «Donner Tabbé Baynal pour successeur à Mirabeau.... J'ai peine à le « comprendre. »
Entre la Lettre à t Assemblée et les antécédents d'opinion de Tabbé Raynal, nous ne trouvons point la contradiction que dénonce Sainte-Beuve.
Malouet, en parlant du célèbre philosophe, dit : « Plusieurs années aupara-
■ vant, je Tai vu cent fois dans nos conversations familières eu opposition avec
■ son livre.... Tout système démocratique et antireligieux lui était antipathique. En fait de gouvernement..., il redoutait par-dessus tout Tinfluencede la multitude. » I, 70. — Ainsi non-seulement en 1789, mais dès Tannée 1778,
dénouaient auquel je travaillais, mais que personue ne pouvait prévoir. M. Bouche me répliqua avec assez d'obligeance et de politesse ; mais il voulait que je fisse la motion immédiatement ; dans le cas contraire , il allait demander la parole. Je le priai de me donner vingt-quat|:e heures pour y réfléchir. Ce n'était pas pour moi une petite afFaire que de me produire à la tribune comme le fondé de pouvoirs et l'apologiste de l'auteur de Y Histoire philosophique. On savait bien que je n'en adoptais pas tous les principes ; mais ce n'était pas le lieu de les combattre. Cependant, d'après le projet qui m'occupait et qu'on était loin de soupçonner, il fallait bien dans cette occasion dire quelque chose qui pût se lier à ce que nous voulions faire. Je tâchai de sortir de cet embarras, et ma motion, qui indisposa le côté droit et plut au côté gauche, non ' sans l'étonner, rapprochée plus tard de la démarche de l'abbé Raynal , fut jugée par tout le monde conséquente à son objet.
Voici comment je m'expliquai :
i( Messieurs,
« Lorsqu'on vous a dit dans cette tribune : Franklin est mort, vous vous êtes empressés d'honorer sa mémoire. Je viens vous rappeler aujourd'hui que , parmi nos concitoyens , il existe, pour nous et pour la postérité, un vieillard vénérable qui fut aussi le précurseur et l'apôtre de la liberté , et dont la vieillesse est flétrie par un décret lancé contre sa per-
Raynal laissait voir de la répugnance pour les opinions vers lesquelles ses nmis cberchaient à Tentraîner; il n'y avait donc pas entre sa Lettre à C Assemblée et ses opinions antérieures, celles du moins qui lui étaient personnelles, la contradiction qui lui a été tant reprochée et que signale Sainte-Beuve. On peut voir encore comment Baynal s'exprimait au sujet de son livre, page 216 du premier volume.
L'ÂBBÉ KAYNAL. 129
sonne et ses écrits; c'est Tabbé Raynal, qui réclame aujourd'hui par ma voix la justice , les principes et la protection de l'Assemblée nationale. Qu'il me soit permis, messieurs» de m'honorer à vos yeux d'une mission que je dois à Famitié de cet homme célèbre ; qu'il me soit permis de vous dire que celui qui s'indigne aux cris furieux de la licence, s'unit avec transport à la voix d'un des plus généreux défenseurs de la liberté.
« Personne n'ignore qu'il fut un temps où les terreurs du despotisme, précédant ou suivant les progrés de la raison, préparaient pour les hommes de génie des chaînes que ceux-ci ne se lassaient pas de rompre ou de braver. Parmi les ouvrages immortels que nous leur devons, on distinguera longtemps, malgré les reproches qu'on peut lui faire, malgré des écarts dangereux, V Histoire philosophique et politique des Deux- Indes. Ce vaste dépôt de faits et de lumières présente tout à la fois les crimes et les succès de l'ambition , de l'industrie et de la cupidité; les combinaisons les plus savantes de la politique, de l'agriculture et du commerce ; les droits des peuples, les devoirs des princes, les fautes de tous les gouvernements, les véritables intérêts de toutes les sociétés politiques.
« Il semblait, messieurs, que celui qui avait su se placer ainsi sur le point le plus élevé du globe , pour parler de là à tous les peuples de la terre des lois civiles et religieuses qui les régissent, et du bonheur auquel il leur est permis d'atteindre ; qui, dans cette diversité bizarre de préjugés, de vices et de vertus, offrait à tous un point de ralliement dans la raison universelle, dans cette justice étemelle qui précéda toutes nos institutions, et qui leur survivra; un tel homme pouvait sans doute mêler à de grandes vérités quelques erreurs et même des erreurs dangereuses.
« Mais quel tribunal oserait désormais se charger de calculer les fautes d'un homme de génie, les convertir en crimes publics, et leur appliquer des peines afHictives? C'est ainsi, messieurs, II. »
que fut traité Tabbé fiaynal. Décrété de prise de corps par le parlement de Paris en 1781, il fut obligé de sortir de France en fugitif; mais ce fut pour recueillir des témoignages d'estime et d*amitié des princes auxquels il avait adressé les vérités les plus sévères. Un de ces potentats, le premier de notre âge, et le plus absolu, dont Tabbé Baynal avait signalé, en homme libre, les grandes qualités et les défauts, lui offrit un asile dans ses États. L'histoire ne dédaignera pas de nous transmettre la première entrevue du grand Frédéric et de Baynal. Elle nous peindra ce monarque, entouré de ses généraux, car il n'avait pas d'autres courtisans , tendant la main au philosophe et lui disant avec une simplicité des temps héroïques : « Nous sommes vieux tous les deux; asseyons-nous et causons. » Cet honorable exil de l'abbé Baynal nous produira, messieurs, de nouvelles richesses , car il travaillait encore pour sa patrie quand il en paraissait abandonné. Mais le roi» dont les principes et les mœurs personnelles ont toujours été conformes à la justice et à la loyauté, ne tarda point à rappeler l'abbé Baynal, malgré l'arrêt toujours subsistant. C'est alors que dans un département de marine j'eus le bonheur de revoir mon illustre ami, et son décret ne fut longtemps pour lui que l'époque et la cause d'un déplacement dont il ne se plaignait plus; mais sa sensibilité fut vive et profonde, lorsque, occupé de divers actes de bienfaisance, on vit mettre en question par un notaire si Fabbé Baynal, décrété après avoir éclairé ses concitoyens, pouvait valablement employer sa fortune à leur être utile. Les états généraux furent alors convoqués, et j'eus pendant quelques instants l'espérance d'y voir siéger l'abbé Baynal ; mais son âge et ses infirmités ne lui ont permis de s'unir à vos travaux que par ses vœux ; et sa modestie, l'amour de l'ordre, qui distingua toujours les vrais amis de la liberté, lui a fait différer jusqu'à ce moment-ci de vous présenter ses justes réclamations. Soumis aux lois anciennes qui l'ont opprimé, il a voulu se soumettre aux formes qu'elles imposent pour obtenir justice. Je me suis
pourvu en son nom au Conseil du roi pour &ire casser l'arrêt du parlement. Les magistrats du Conseil ont décidé que leur compétence ne s'étendait que sur les jugements des cours et non sur l'instruction des procédures commencées. L'abbé Raynal s'est alors pourvu au parlement, et s'est déclaré opposant à Tarrét rendu par défaut sans information préalable. Je ne dois pas vous laisser ignorer, messieurs, que j'ai trouvé dans M. le procureur général tous les secours de la justice, de l'humanité et d'une raison supérieure à l'empire des formes; mais cet empire est encore irrésistible dans l'esprit des anciens magistrats; et c'est peut-être uii spectacle intéressant, quoique j'aie à m'en plaindre, que celui de cette austérité persévérante de l'ancienne magistrature qui finit, qui va disparaître et se tient toujours sur la même ligne. On exigeait d'abord la comparution de l'accusé, ensuite un .certificat de médecin, enfin un désavœu de l'édition.
«Ici, messieurs, a dû s'arrêter la résignation de l'abbé Raynal et de celui qui agissait en son nom. Il est loin de comprendre, ainsi que moi, dans la liberté de la presse les crimes inouïs dont elle est aujourd'hui l'occasion ; mais le sacrifice de nos pensées, de nos opinions politiques et religieuses, lorsqu'elles conservent, même dans leurs erreurs, le caractère et la dignité de Thomme libre, cet hommage n'est dû qu'à la Divinité, et les hommes n'ont pas le droit de l'exiger. Tel est l'esprit de vos décrets, telle est la base nécessaire d'une constitution raisonnable.
«Je ne vous demanderai cependant pas, messieurs, d'annuler, de casser l'arrêt du parlement de Paris. A Dieu ne plaise que je contribue par mon suffrage à la confusion si dangereuse des pouvoirs 1 Je me bornerai à vous rappeler vos principes, et leur simple expression suffira pour procurer à l'abbé Raynal la justice qu'il a droit d'attendre de vous. Tel est l'objet du décret que j'ai l'honneur de vous
proposer.
« L'Assemblée nationale, sur le compte qui lui a été rendu qu'il existe un arrêt du parlement de Paris en date du 25 mai 1781 qui a décrété l'abbé Raynal de prise de corps, pour raison de l'impression et publication, sous son nom, de Y Histoire philosophique et politique des Veux-Indes ; considérant que les principes de la Constitution consacrent la liberté des opinions politiques et religieuses et leur libre communication par la voie de l'impression; que l'exercice de ce droit naturel ne peut être réprimé qu'en ce qui blesserait les lois de l'Etat; qu'il n'a été fait aucune information préalable contre l'auteur dudit écrit : a décrété et décrète que son président se retirera par devers le roi , et que Sa Majesté sera suppliée de donner ses ordres pour que la procédure commencée contre l'abbé Ravnal et le décret subséquent restent sans exécution et demeurent comme non avenus. »
Le projet de décret fut adopté à la presque unanimité', succès qui m'arrîva rarement, et qui fut bientôt effacé par les malédictions dont on me combla, lorsque les Jacobins virent l'usage que j'avais fait de leur confiance momentanée.
L'abbé Raynal ne perdit pas un instant ' pour se rendre à Paris. Il était impatient d'essayer son crédit, de soulager ses remords et de courir quelques risques en expiation de ses anciennes erreurs. M. de Clermont-Tonnerre , qui était seul dans mon secret avec M. de Montmorin, convint avec moi que nous ferions chacun séparément un projet d'adresse à l'Assemblée. L'abbé Raynal avait donné ses pouvoirs et avait pris l'engage-
^ L'Assemblée dépassa la pensée de Malouet en adoptant pour ce décret la rédaction de Voidel, qui prononçait la nullité de toute la procédure dirigée contre l'abbé Raynal et ne renvoyait au roi que pour l'exécution. (Voy. le Moniteur du 16 août 1790, n» 228.)
2 La lettre de remerciment qu'il adressa à F Assemblée est, en effet, du 4 septembre (Moniteur du 6, n° 249.)
ment de signer la plus énergique. Il en rédigea lui-même une qui débutait trop sévèrement et qu'on n'aurait pas entendue jusqu'à la fin. Celle de M. de Glermont- Tonnerre ' était d'une mesure parfaite et très-éloquemment écrite. L'abbé la trouva trop suppliante, et nous eûmes bien de la peine à lui en faire adopter l'exorde. Il y mêla quelques-unes de ses phrases roides et sèches, et plusieurs des mienneâ, qui, sans l'être autant, n'avaient pas la grâce du style de M. de Glermont- Tonnerre, harmonieux, abondant sans prolixité. L'adresse, en général, avait un ton de censure et une force de logique qui devaient produire un grand effet de la part d'un écrivain philosophe aussi célèbre que l'abbé Raynal. Lorsqu'elle fut mise au net, signée et imprimée, j'en fis porter chez moi les exemplaires, dont je craignais la saisie, et nous allâmes, l'abbé et moi, présenter le manuscrit au président, qui était M. Bureaux de Puzy, homme spirituel et bon *, pensant comme nous, mais qui n'avait pas toujours la force d'être de son opinion. Il eut cependant celle de se charger de la périlleuse commission de proposer cette lecture à l'Assemblée, en nous annonçant Forage qu'elle allait exciter et les désagréments qui en résulteraient pour lui*.
' ' Stanislas, comte de Glermont-Tonnerre , né en 1747 ; il présida rassemblée des électeurs de la noblesse de la généralité de Paris, et fut élu, le premier de son ordre, député aux états généraux. Très-populaire aux débuts de rassemblée, il cessa de l'être le jour où il se prononça par son vote en faveur du veto absolu.-— Ferrières dit de lut : « Éloquent, précis, lorsque, inspiré par son sujet, son génie dominait sa pensée et captivait sou imagination, il s'élançait alors aux conceptions les plus vastes, a (1. 95.) Stanislas de Clermont- Tonnerre a pu dire très-justement de lui-même : «• Si plusieurs de mes souvenirs sont aujourd'hui pour nîoi des sujets de douleur, j'éprouve aussi quelque consolation ù me dire qu'aucune de mes peines n'est un remords et que, victime des factieux, je ne fus jamais leur complice. «
Il périt assassiné au 10 août. Son oncle, Jules-Charles- Henri, duc de Clermont-Tonnerre , ancien gouverneur du Dauphiné, fut exécuté le iO juillet 1794.
^Mémoires de Ferrières, II, p. 313.
^ Rœderer demanda, en effet, que le président fût rappelé à l'ordre. Celuici dut se justifier; mais, d'après la volonté de l'Assemblée énergiquement ex-
Le président eut à peine prononcé le nom de Tabbé Raynal et le titre de son adresse à FAssemblée, que la salle retentit d'applaudissements. Il n'y eut pas moyen d'entendre ce qu'il ajoutait, en tremblant : que l'Assemblée serait peut-être étonnée des censures que l'auteur mêlait à ses bommages. Un bruit afFreux d'enthousiasme, d'admiration au nom de l'abbé Raynal ne permettait d'entendre autre chose que : Lisez! Usez vite! La lecture de t adresse! Les patriotes se persuadaient que le côté droit voulait l'empêcher. C'étaient des cris, des gestes de commandement et le piétinement usité dans les grandes occasions. Enfin l'écrit fatal est remis à un secrétaire ; il monte à la tribune; un silence profond succède au tumulte, et la gravité respectueuse, les compliments de l'exorde entretenant les premières dispositions, on voyait le ravissement des spectateurs et des députés patriotes de recevoir cet hommage solennel du patriarche de la démocratie. Le premier paragraphe rétrograde sur les maux, les excès de la révolution rembrunit tout à coup les figures ; on se dresse, on se regarde, on s'indigne ; mais on s'attend à des retours aux bienfaits, aux grands résultats de la régénération sociale. La patience échappe à quelques-uns; on leur impose silence. Ce n'est plus une adresse, c'est un drame dont chacun veut voir le dénoûment : on écoute encore. Le secrétaire poursuit; il arrive à l'effrayant tableau des désordres, des crimes, de la dissolution qui s'avance : le côté droit» qui avait d'abord été consterné de l'hommage, s'exalte sur la censure. On entend d'un côté : Bravo! et de l'autre : Quelle audace! Vengeance! L'Assemblée est insultée! C'est du Malouet! Le tumulte s' accroît; vingt députés se lèvent à la fois pour
primée, îl le fit de sa place de président, qu*il avait d'abord voulu quitter* Cette adresse de l'abbé Raynal a été insérée dans la première édition des Jtfemoires de Malouei, t. II, p. 43 et suivantes; nous ne la reproduirons pas à cause de son étendue. On remarquera qu'elle fut lue à l'Assemblée dans la séance du 30 mai 1791, le lendemain du jour où avait été volée la translation solennelle des restes de Voltaire au Panthéon.
demander la parole ; on dénonce l'auteur, le président, le secrétaire. On parle de mettre le premier au Temple, de destituer les deux autres. Robespierre monte à la tribune, et c'est la première, la seule fois que je l'aie vu adroit et même éloquent. Je fus si frappé de ce qu'il dit, que je ne l'ai jamais oublié. Voici comment il débuta :
a Je supplie l'Assemblée de se calmer. C'est quand on ose « essayer de la braver qu'elle doit être imposante. Mais comte ment , messieurs , pourriez-vous être offensés de ce que M vous venez d'entendre? Voyez, au contraire, combien c'est « une belle chose que la liberté. Voyez comment ses ennemis, a n'osant l'attaquer de front, sont obligés d'employer la ruse. « Les malheureux vont chercher sur le bord de sa tombe « un vieillard respectable; et» abusant de sa faiblesse, ils lui a font abjurer la doctrine et les principes qui ont fondé sa « réputation. »
11 délaya, suivant son usage, ces premières phrases, qui étaient tout l'esprit de son discours, et qui, malgré son galimatias accoutumé, produisirent l'effet qu'il en attendait. L'Assemblée, sur la parole de Robespierre, se jugea supérieure aux réprimandes de l'abbé Raynal, et passa à l'ordre du jour'. Ce n'était pas l'inviolabilité de ses membres, mais celle de ses principes dont elle était jalouse. C'est encore ici l'occasion de remarquer tout ce qu'il y a de machinal dans. les mouvements d'une grande assemblée. La vanité d'une femme, la colère d'un étourdi s'emparent de ces grauds corps et les enflamment aussi violemment que peuvent l'être des individus. On doit juger par là de l'action terrible qu'exercent les mêmes passions sur la populace quand elle est réunie. Il n'y avait pas trente députés parmi nous qui pensassent autrement que l'abbé Raynal; chacun d'eux, tête à tête avec lui, aurait trouvé ses censures et ses conseils raisonnables : mais , en présence les
* Moniteur du 2 juin 1791 . — Courrier de Provence , n® 296.
uns des autres, l'honneur de la révolution, la perspective de ses avantages, étaient un point de dogme auquel il fallait croire. Les'plus médiocres, comme les plus capables, ne voulaient pas se laisser signaler comme coopérateurs des sottises et des crimes que dénonçait Tabbé Raynal. Son adresse eut un éclat prodigieux dans tout le royaume, sans aucun effet utile. Les préventions obstinées des aristocrates firent que cette fois ils devinèrent juste. Ils disaient avec complaisance que c'était, un coup d'épée dans Teau; qu'il ne pouvait sortir rien de bon, rien d'utile d'une tète philosophique. S'ils avaient ajouté que c'était à la force, et à une force bien conçue, bien ordonnée, à rétablir l'ordre, j'aurais été de leur avis ; mais une contenance hostile, des propos menaçants, aucune espèce de mesures défensives, aucun moyen d'atteindre à un but déterminé, tout cela était insensé, désespérant, et je ne conçois plus aujourd'hui comment j'ai pu soutenir si longtemps ce spectacle douloureux.
FIN DE l'assemblée.
Les séances de T Assemblée, où j'assistais régulièrement, étaient pour moi d'un poids insupportable. Je n'avais pas moins à souffrir dans les comités dont j'étais membre : c'était une lutte ouverte et continuelle. Dans ma province quelques agitateurs s'étaient réunis pour demander ma destitution; de Toulon et de Marseille , je recevais , presque à tous les courriers, des injures et des menaces. M. de Montmorin, que je voyais plus fréquemment depuis la mort de Mirabeau , n'espérait plus rien et me disait sans cesse que nous serions tous massacré^. M. de Bouille ne m'écrivait plus; je craignais que ses lettres et les miennes fussent interceptées. J'ignorais ce qu'il faisait, ce qu'il pouvait, lorsque l'affaire de Nancy rétablit pour quelques instants dans l'Assemblée une apparence d'union et de retour aux idées saines et aux moyens de gouvernement ' ;
^ Au mois d'août 1790, à la suite de mesures relatives à Tarmée, une effervescence se manifesta dans la garnison de Nancy, et dégénéra bientôt en révolte delà part des régiments de Cbâteauvieui et de Mestre-de-Cnmp cavalerie, qui s'emparèrent de la personne du général Malseigne. L'Assemblée envoya des commissaires, fit des proclamations pacifiques, et, dans la séance du l^** septembre, annonça l'intention de ramener par la persuasion seule le calme dans les esprits. Cependant on apprit le 3 que la subordination avait dû être rétablie par la force et que le sang avait coulé. Des députés de toutes les opinions se trouvèrent d'accord pour approuver la conduite du marquis ^de Bouille, et le
décret suivant fut rendu à l'unanimité : « Le directoire du département
de la Meurtbe, les municipalités de Nancy et de Lunéville seront remerciés « de leur zèle.... Les gardes nationales qui ont marché sous les ordres de M. de « Bouille seront remerciées du patriotisme et de la bravoure civique qu'elles
mais le Jacobinisme en redevint plus furieux et plus puissant. La métaphysique absurde de la Constitution , appliquée à une monarchie et à une grande nation, fovorisait tous les sophismes du parti républicain qui commençait à poindre , et c'était là la chafne que les Jacobins avaient mise au cou des Constitutionnels et avec laquelle ils les traînaient à leur suite. Le parti La Fayette et le parti Barnave, attachés à cette chaîne, mais divisés entre eux, s'imputaient respectivement le mal auquel ils concouraient en commun. Ils sentaient le poids de leurs fers, sans oser les briser; et quand ils voulurent le tenter, il n'en était plus temps.
Cet état de choses fit sur l'abbé Raynal une grande impression. Malgré tout ce qu'on avait dit de sa faiblesse , malgré ses soixante-dix-sept ans et ses infirmités , il avait dans le caractère toute l'énergie de sa jeunesse et autant de profondeur que de justesse dans ses raisonnements. Nous nous promenions un soir dans le jardin du Luxembourg \ et je lui parlais de je ne sais quel décret qui nous avait fort agités dans la séance du matin :
■ ont montrés pour le rétablissement de l'ordre à Nancy. » ( Moniteur, 5 septembre 1790, 248. ) Mais cet accord ne fut pas de longue durée ; au mois de décembre suivant, Je rapport de Sillery-Genlis sur l'affaire de Nancy et de perfides insinuations de l'abbé Grégoire amenèrent à la tribune Cazalès, qui dans un discours éloquent défendit le général accusé d'avoir fait son devoir. (Séances des 6 et 7 décembre.) Quelques mois après, par une de ces transactions bizarres dont on trouve des exemples dans les temps (Vs révolution, TAssemblée accordait « des pensions aux citoyens blessés et aux familles de ceux qui ont perdu la vie tant à Nancy, sous les drapeaux de M. de Bouille, qu'à Paris, au siège de la Bastille. > (Séance du 5 juin 1791.)
Enfin on vit plus tard l'Assemblée législative réhabiliter les insurgés de Nancy, qui furent portés en triompbe dans les rues de Paris. La postérité n'a pas oublié non plus les strophes d'André Chénier.
1 La notice de M. Jay sur Baynal , en tète de la dernière édition de VHis" toire philosophique , notice vague et générale comm« on les faisait en ce tempslà, ne contient qu'une seule anecdote neuve tirée d'une lettre de Lally au comte Portalis : on y voit l'abbé Raynal et Lally au naturel , tous deux gens à démonstrations, à grands sentiments et à embrassades. La scène se passe au jardin du Luxembourg. (Sainte-Beuve, article Malouet, Nouveaux Lundis, XL)
a Peu importent , me dit-il , tous les décrets que vous ferez ; c'est votre début qui est affreux et peut-être irrémédiable. La question est de savoir si la monarchie pourra se rétablir, quelle* espèce de gouvernement vous aurez et par quels flots de sang vous pourrez y arriver. » Il voyait plus loii^ que moi. Ce n'est qu'en 1792 que j'ai cessé d'espérer. Mais il croyait à l'habileté , à la puissance de la foction d'Orléans, et je n'ai jamais cru qu'à sa scélératesse; il jugeait le parti républicain plus étendu qu'il ne l'était; il y associait tous les Constitutionnels, qui en avaient souvent le langage et les manières , mais non la volonté. Il retrouvait à Paris, dans la tourbe révolutionnaire, la même férocité qui l'avait épouvanté à Marseille et dont il ne croyait susceptibles que les habitants du Midi. Il en concluait la corruption universelle de la nation, sans tenir aucun compte des intérêts, des opinions de la masse des propriétaires, qui ne demandaient qu'à être réunis et dirigés pour devenir une force dominante. C'était là mon espoir, ma chimère. Je répondais à ses noirs pressentiments en lui montrant ce faisceau : « Eh , mon ami ! me disait-il, votre faisceau est dispersé : qui le réunira? Il n'y a point ici de Gustave Wasa ; le roi est annulé ; vos aristocrates sont des fous qui aimeraient mieux me voir pendre que de me placer à leur tête, si j'étais en état de les sauver. Ils n'auraient pas plus accepté Mirabeau que moi ; et ce Mirabeau que vous regrettez aurait eu le sort de mon adresse. Ils disent que je radote ; ils auraient dit avec autant de raison qu'on l'avait gagné à prix d'argent, et il aurait fini par la lanterne. • Il était si agité , si atterré , qu'il fut attaqué le soir même d'une fièvre catarrhale qui l'a tenu alité pendant près de six mois.^
^ Le nom de l'abbë Raynal cessa dès lors d*étre mêlé aux événements. Retiré d'abord à Passy, puis à Montihéry, il mourut à Oiaillot le 6 mars 1796, à Fâge de quatre-Ttngt-cinq ans. — Parmi les nombreuses réfutations que suscita son Adresse à 1* Assemblée, nous remarquons une lettre d* André Chénier, qui reprocbe , en termes assez durs , à l'auteur de V Histoire philosophique d'avoir «changé d'esprit et de langage, a (Moniteur du 5 juin 1791.)
Je n'en ëtais point à cet excès de découragement. Je consi-
dérais toujours sa démarche comme un service important qui détruisait Palliance dont les révolutionnaires se vantaient avec les philosophes, et qui ne laissait plus aux premiers la ressource de citer à l'appui de Içurs systèmes de grandes autorités; mais je soupçonnais déjà, et j'ai été bien convaincu depuis, que cette magie du pouvoir souverain, une fois efEacée, était bien difficile à rétablir. C'était là le vice radical de notre situation. Un gouvernement, quelle qu'en soit la forme, pour peu qu'il soit digne de ce nom , est l'arbre de vie qui ne peut être abattu sans que le sol c(u'il ombrage soit dévasté et bouleversé. Aussitôt que le pouvoir s'ébranle et se déplace, toute la société est en péril. Le peuple souverain est un monstre sans tète , un assemblage de forces et de volontés sans régulateur. Il ne peut produire , comme nous l'avons vu, qu'un épouvantable chaos.
Depuis l'adresse de l'abbé Raynal jusqu'au départ du roi pour Varennes , je retombai dans mon effacement politique , usant inutilement à l'Assemblée ma patience et ma faible poitrine, mais ne perdant pas une occasion de provoquer une mesure raisonnable ou de combattre celles qui ne l'étaient pas '«
^ Dans cet intervalle du 31 mai au 23 juin , Malouet prit la parole dans deux circonstances importantes. La première fois il demanda que 1* Assemblée, après avoir protégé par une pénalité sévère la libre convocation des assemblées électorales, assurât le calme et l'indépendance de leurs délibérations « eu pu- « nissant de six mois d'emprisonnement quiconque attaquerait la liberté d^un
■ opinant par des injures ou par des voies de fait. » Cette motion ne fut pas adoptée. (Séance du 8 juin, Moniteur, n^ 160.) La seconde fois, tout en approuvant la vérification des bulles par le roi et par l'Assemblée, il s'éleva contre la pénalité qui frappait toute publication d'une bulle faite avant cette approbation, a Le premier article me parait juste, disait-il; mais le second
■ vous conduit à la plus odieuse tyrannie.... Si vous voulez conserverie régime « catholique f vous ne pouvez vous soustraire à une obéissance éclairée. En dé- « crétant que le culte catholique sera maintenu , il est impossible que vous ôtiez « à son chef le droit d'instruire les fidèles.... La tyrannie commence là où le M Corps législatif dit : Cette portion du culte est légitime , celle-ci est coupable. » (Séance du 9 juin, Moniteur, n° 161.)
Je n'avais aucune correspondance directe avec le Château , où j'allais très-rarement. Accueilli avec bonté par le roi, parla reine et par madame Elisabeth, je n'en avais reçu aucune marque particulière de confiance, et je n'avais pas le droit de m'en plaindre. Je n'étais pas assez influent pour être recherché, et j^étais trop persévérant dans mes opinions pour qu'on eût besoin de me voir pour les connaître. C'est donc gratuitement que, dès le commencement de 1791 , on m'a fait figurer dans un prétendu comité autrichien, qui n*a jamais existé ni chez la princesse de Lamballe, ni chez la reine. Je dirai bientôt comment et à quelle occasion je suis entré en correspondance avec le roi, et ce qui en est résulté.
J'avais parlé h Tabbé Raynal du plan de Mirabeau. M. de Montmorin , depuis la mort de l'auteur, jugeait inutile d'y revenir. Je n'étais pas de leur avis quant aux mesures à prendre dans les départements. J'osai alors, de concert avec l'abbé Raynal, peu de jours avant sa maladie, proposer un appel au nom du roi, à tous les propriétaires, un rassemblement de troupes d'élite à vingt lieues de Paris , et une déclaration dans le sens des cahiers : ce dernier point seulement à concerter avec MM. de La Fayette et Barnave; et dans le cas où ils y acquiesceraient, la retraite du roi hors de la capitale leur serait proposée pour être protégée par la portion la plus sûre de la garde nationale, les clubs et les rassemblements devant être interdits le même jour par une proclamation.
Je prenais sur mon compte toutes ces communications , qui auraient pu compromettre M. de Montmorin. Cependant il me dit qu'il s'en chargerait volontiers , et que même la réponse de MM. de La Fayette et Barnave étant négative, il se fierait à leur loyauté; mais qu'il ne serait pas aussi facile de les réunir pour une action commune ; enfin que , d'après l'éloignement qu'il connaissait au roi pour tous les deux , il doutait encore plus que Sa Majesté approuvât mou projet. En effet, le roi dit non assez sèchement. Ce non fit pâlir l'abbé Raynal et lui im-
prima plus de terreur que la colère de TÂssemblée. Le roi nous laissa igptiorer que ces mêmes mesures élaient celles qu'il concertait avec M. de Bouille. Sa Majesté ne me devait point cette confidence. J'avais été presque nécessairement admis à celle relative.au plan de Mirabeau, parce que j'y avais en quelque sorte ma place marquée comme membre de l'Assemblée et comme premier confident des bonnes intentions de l'auteur; mais je ne pouvais concourir en rien aux opérations de M. de Bouille. Je n'étais point là un ag^ent nécessaire; le roi ignorait qu'il y eût quelques rapports entre M. de Bouille et moi; et, quelque opinion qu'eût Sa Majesté de ma fidélité , je n'avais encore aucune part immédiate à sa confiance. Il était donc convenable de ne pas me révéler un secret de cette importance.
M. de Montmorin était dans une tout autre situation ; il était non-seulement le ministre, mais l'ami du roi. Si sa conduite, dans certaines circonstances, avait déplu, sa fidélité ne pouvait être suspecte. C'était plutôt par dévouement que par goût qu'il s'était constitutionnalisé; il avait un jugement excellent, un courage à toute épreuve, malgré la faiblesse de son caractère , qui était plutôt celle de ses nerfs. Le roi ne devait donc, sous aucun rapport, se dispenser de confier à son ministre le plus intime un parti aussi décisif pour la sûreté de sa personne , de sa famille et de son gouvernement. Et quelle différence dans le succès, si les deux mesures avaient marché de front, si elles avaient été combinées sur les mêmes bases ! Je sais que la répugnance du roi et de la reine pour M. de La Fayette était extrême; mais ils ne pouvaient pas ignorer que M. de Bouille s'était adressé d'abord à lui, parce qu'il avait jugé son concours nécessaire \ et parce qu'il ne le considérait pas comme un en-
^ On lit dans les Mémoires du marquis de Bouille : » L'appui de ces deux hommes (La Fayette et Mirabeau) aurait augmenté mes forces; mais Mirabeau fut attaqué quelques jours après d'une maladie yiolente, et il mourut.... La Fayette se livra de nouveau à de petites intrigues : mon crédit et ma popularité s'usèrent, mes moyens diminuèrent; et, quand le roi voulut les employer quel*
nemi personnel du roi et de la royauté. Lès évasions, les réticences de M. de La Fayette n'étaient donc pas une opposition manifeste; il n'était pas sûr que son cousin agtt au nom du roi, qu'il y eût un plan complet de conciliation ; il pouvait craindre dans M. de Bouille un aristocrate masqué qui le compromettrait. Il aurait eu beaucoup plus de confiance dans M. de Mont-* morin , et même en moi , si nous lui avions présenté des bases fixes. Il avait plus d'expérience et de lumières sur la révolution, il devait être plus pressé d'en finir qu'en 1789. Enfin , en supposant que Sa Majesté ne voulût point absolument l'intervention de M. de La Fayette , comme elle me le dit un an après , ce n'était pas une raison pour ne pas confier à M. de Montmorin ce qu'il considérait comme une ressource plus sûre.
C'est avec une peine sensible que je parle souvent des fautes de cet infortuné prince ; je dois ajouter» pour l'excuser, ce qu'il dit lui-même à son retour de Varennes à M. de Montmorin : qu'il n'avait été empêché de s'ouvrir entièrement à lui ' que par une seule considération, la crainte de le compromettre. « Je ne pouvais, lui dit-il, vous emmener : devais-je vous mettre dans le cas d'un parjure, si, sachant mon secret, vous persistiez à le garder, ou vous exposer à la mort, si vous avouiez en être dépositaire et ne m'en avoir pas détourné? » Une autre considération, dont le roi ne parlait pas, dont on lui a fait un crime, mais qu'il est facile de justifier, c'est que sa retraite à Montmédy était concertée avec l'empereur.
Il n'était point du tout dans le caractère du roi ni dans celui de Léopold , qui était presque du parti constitutionnel , de reconquérir l'autorité absolue à niain armée*. Les troupes que
ques mois après , ils étaient trop faibles pour le servir » (p. 212). Voir à ce sujet V Essai sur la vie du marquis de Bouille', par son petit-fils.
^ Une anecdote que Ton trouvera dans les Mémoires de Ferrières prouve rignorance dans laquelle était ce ministre du yoyage de Varennes.
^ Nous devons à Tobligeance de M. Freteau de Pény, petit-fils du membre de TAssemblée constituante , la communication d'un curieux document qui se
rAutriche devait diriger sur Montmédy étaient une garde de protection, de sûreté, et point une armée. Il n'y avait pas plus de douze mille hommes dans la Belgique, et nous avons vu que, lorsqu'un an après la guerre fut déclarée, il n'y en avait pas davantage. D'ailleurs le roi désirait passionnément et à tout prix sortir de l'affreuse position où il était. Il ne se dissimulait pas que la partie saine de la nation , aussi rassasiée que lui de la démocratie, voulait cependant une constitution fixe. Il voulait, par-dessus tout, un arrangement prompt qui pût convenir à tous les gens sensés. Enfin, si mes opinions paraissent aujour-
rapporte aux sentiments et à J*attitude de Tempereur Léopold à l'égard de la France et de la révolution. C'est un passage d'une lettre écrite de Vienne k Paris au mois de février 1791. La lettre n'est pas signée. Tout indique qu'elle est adressée au comte de La Marck par le comte de Mercy-Argenteau , qui se trouvait alors à Vienne, pendant le cours de sa mission dans les Bas-Pay» autrichiens, mission dont nous auront à parler plus loin.
Le fragment qui suit était réuni à plusieurs billets écrits par Mirabeau à son collègue Freteau.
Le comte de Mercy se désigne lui-même sous le titre de ■ l'ambassadeur de l'Empereur, • que lui donnent assez fréquemment les documents de la même époque.
« Le roy de Naples » est Ferdinand IV, ce beau-frère de Léopold, moin» connu par lui-même que par sa femme et par son ministre Acton. Détrôné en 1806 par Napoléon , rétabli en 1817 roi des Deux-Siciles , sous le titre de Ferdinand I^*", ce prince avait en politique la même indifférence que dans la vie privée,
■ L'ambassadeur d'Espagne , » que Léopold qualifie d'une expression fort imméritée, est le comte de Fernand-Nunez, dont le tort était d'entretenir la famille royale de France dans les illusions du Pacte de famille. Les correspoudances récemment publiées nous ont appris combien Léopold était éloigné de mêler les sentiments .de famille à la politique, et Malouet nous dit, avec sa modération habituelle, qu'il » était presque du parti constitutionnel, n
« Conversation entre l'Empereur, le Roy de Naples, l'ambassadeur de l'Empereur et l'ambasAadeur de Naples.
K L'Empereur : « Si j'ai envoie trente mille homes sur mes frontières c'est « pour les deffendre à tout événement et non pour attaquer. Je veux aussi « empêcher l'entrée de mes États aux Français mal intentionnés qui vien- « droient y porter le trouble et la séduction. Mais Dieu me garde de rien « entreprendre de ce qui pourroit être contraire aux décrets de l'Assemblée
d'hui raisonnables, il reste encore quelques témoins qui ont entendu dire souvent à Louis XYI qu'il les adoptait complètement, et ce bon prince m'en a parlé lui-même avec l'accent de la conviction. Il ne faut donc pas croire, comme on l'a dit dans le temps, que sa retraite à Montmédy eût exposé la nation à une guerre étrangère, à une guerre civile; ni l'une ni l'autre n'auraient eu lieu. Les principaux députés dii côté gauche n* en doutaient pas , et avant qu'on fût instruit de ce qui s'était passé à Varennes, plusieurs d'entre eux s'ouvrirent à moi sur un projet de négociation ' . Je n'aurais pas tardé à rejoindre le roi,
« nationale. Le Roy, d*allleurs, in*a prié très-instament de ne faire aucun mou-
■ vement : ce seroit compromettre ses jours et ceui de la Reine, m
« Un des assistants a parié ensuite du comte d'Artois ; l'Empereur a répondu
■ en plaisantant : « Le comte d'Artois s'est trouvé dans un grand embarras
• avant de partir de Venise ; d'une part, sa tête grosse d'un projet de contre-
■ révolution, et de l'autre, deux femmes évanouies de douleur de son départ « (Mesdames de Polastron etdeGuiche). « Ensuite, d'un ton sérieux : • Je n'en
• ai pas voulu chez moi; il fera bien d'aller ailleurs; il est entouré de mau* « vais conseillers qui le perdront. ■
« Puis s'exprimant avec une sorte de sévérité et de mécontentement : « Il s'embarrasse bien peu de son frère et de ma sœur ; gli importa unfruUo, « C'est son expression en parlant de la vie du Roy; il ne réfléchit pas combien « il expose les jours du Roy et de ma sœur par ses projets et ses tentatives. »
■ Un de ceux présents parla ensuitte de l'ambassadeur d'Espagne , de son raprochement avec le comte d'Artois, et des services qu'il paroissoit avoir rendu.
• C'est un intrigant, a dit l'Empereur, qui veut se donner de l'importance. « J'ignore si l'Espagne est bien décidée à agir; mais quand même cela seroit, « elle n'est pas suffisante pour agir. »
« Enfin il a dit :
■ C'est le temps qui mûrira tout. L'Assemblée nationale s'affoiblira par elle» * « même et par ses divisions, et il viendra un temps où le Roy reprendra assez
« d'autorité pour être plus heureux. •
^ On trouvera plus loin une lettre adressée au marquis de Rouillé par le comte de Gouvemet, fils de l'ancien ministre de la guerre La Tour-du-Pin, et qui confirme ces dispositions des députés de la gauche.
On lit encore dans les Souvenirs de Dumont : « Le côté droit , inquiet au milieu de Paris, n'o3a pas témoigner sa joie; le côté gauche, inquiet aussi d*nn événement qui pouvait être le signal d'une guerre civile, résolut d'agir