Le traité d'alliance entre Léon X et Charles-Quint est du
mesmes que ledit Pape luy avoit promis le favoriser à l'élection de l'Empire, ce nonobstant secrettement l'avoit empesché en ce qu'il avoit peu. *
L'Empereur; cependant, feit dresser une armée fort grosse, tant de gens de cheval que de pied, par le comte de Nansau, le comte Félix, Francisque de Scalingen*, et le seigneur d'Emery ; et, faisant ledit comte de Nansau chef, leur commanda de marcher sur les terres de messire Robert de la Marche; et mesmes l'evesque du Liège, son frère, lequel avoit obtenu ledit evesché et plusieurs autres biens, par le moyen de sondit frère messire Robert de la Marche, se déclara son ennemy, se faisant compagnon dudit comte de Nansau, et feit noyer en la rivière de Meuze quelques habitans du Liège, qu'il cognoissoit estre partiaux pour sondit frère ^.
Cause d'aliénation de l'evesque du Liège. — Or, l'occasion pour laquelle on disoit que ledit evesque du Liège avoit abandonné le service du Roy estoit que ledit evesque desiroit estre cardinal, et le Roy luy avoit promis de le favoriser pour cest effect ; mesmes en avoit escrit à la saincteté du Pape, lequel luy avoit promis un chapeau pour un de ses serviteurs; mais
29 mai 1521. (Dumont, Corps diplomatique, t. IV, part, ii, p. 96.) La bulle d'investiture pour le royaume de Naples est du 4 juin 1521, postérieure par conséquent au traité d'alliance.
1. Frantz de Sickingen, né en 1481, au château d'Ebernbourg, mort à Landstuhl le 7 mai 1523. Voir, sur ce célèbre condottiere allemand, Miinch, Frantz von Sickingen, Stuttgardt, 1827, 2 vol. in-8°; Ulmann, Frantz von Sickingen, Leipzig, 1872, in-8°.
2. Sur cette affaire, voir Fragments de la première Ogdoade, p. 40-42, et Daris, op. cit., p. 24-25.
quand ce vint à l'effect, l'archevesque de Bourges*, frère du gênerai Boyer^, fut préféré audit evesque^; et disoit on que ses serviteurs, estans à Romme, avoient veu entre les mains des ministres du Pape lettres escrites de madame la Régente à Sa Saincteté, par lesquelles elle supplioit que, quoy que le Roy escrivist, il eust à préférer ledit Boyer, archevesque de Bourges. Aussi disoit on que ledit Boyer avoit donné au Pape quarante mille escus pour avoir ledit chapeau, je ne sçay s'il est vray. Mais ledit evesque du Liège print l'occasion de son malcontentement là dessus et s'en alla au service de l'Empereur*, lequel quand et quand le feit faire cardinal, dont sa majesté par après a tiré de grands services, et mesmes en son élection à l'Empire. J'ay veu de mon temps que plus de gens estans partis du service du Roy par mal contentement, ont plus faict de dommage au Roy que nuls autres : comme ledit evesque, le prince d'Orenge, le
1. Antoine Bohier, fils d'Austremoine Bohier et de Beroalde Duprat, conseiller au Parlement de Normandie, abbé de Saint- Ouen et Fécamp, archevêque de Bourges, cardinal (1" avril 1517), mort le 27 novembre 1519.
2. Thomas Bohier, sieur de Saint-Ciergues, de Chenonceaux, général de Normandie, mourut le 24 mars 1524.
3. Ms. : evesque du Lyège, par le moien, ce disoit-on, de la Régente; aussi disoit-on... — Voir à ce sujet la discussion de P. Paris, Études sur François P\ t. I, p. 99-109, qui disculpe Louise de Savoie. Il est possible que la recommandation vint du chancelier Duprat, cousin des Bohier. Cf. J. Paquier, Jérôme Aléandre, p. 125-126.
4. Erard de La Marck entra au service de l'Empereur par le traité de Saint-Trond (27 avril 1518). LéonX accorda le cardinalat le 9 août 1520, mais ne rendit sa décision publique que l'année suivante (9 août 1521).
marquis de Mantoue*, le duc de Bourbon, le seigneur André Dorie^, et plusieurs autres.
Pour revenir à nostre propos, ayant le comte de Nansau mis ses forces ensemble, alla assiéger Longnes, ville dépendante du duché de Bouillon, à huict lieues du Liège; et quand et quand envoya le comte Félix assiéger Musancourt, le tout appartenant audit messire Robert. Estant arrivé ledit de Nansau devant Longnes, après avoit faict furieuse batterie, le seigneur de Niselles, lequel en estoit capitaine, voyant ses hommes estonnez, parce qu'ils avoient esté surpris, de sorte qu'ils n'estoient que soixante soldats dedans, et n'ayant aucune espérance de secours, rendit luy et la place à la discrétion dudit comte de Nansau, dont mal luy print, car il le feit pendre et estrangler avecques douze des principaux de sa trouppe^. Puis, ayant rasé ladite place, marcha devant Musancourt, où le comte Félix avoit desja tenu le siège sans y avoir rien prouffité; mais, arrivé que fut ledit comte de Nansau avec son armée, le capitaine, vendu par aucun de ses soldats, fut livré, avec la place, entre les mains dudit comte, lequel feit pendre vingt desdits soldats, et, voulant faire le semblable audit capitaine, fut flechy
1. Frédéric de Gonzague, né le 17 mai 1500, marquis de Mantoue (1519), créé duc par Charles-Quint (25 mars 1530), marquis de Montferrat (1536), mort le 28 juin 1540.
2. André Doria, né à Oneglia, près de Gênes, le 30 novembre 1466, tour à tour au service de Gènes, de François P', de Clément VII, de François P"", il passa définitivement du côté de l'Empereur en juillet 1528 et mourut le 15 novembre 1560. Voir E. Petit, André Doria, 1886, in-8''.
3. Sur la prise de Hognes, voir les Mémoires de Fleuranges, chap. Lxxi; Fragments de la première Ogdoade, p. 42-43 (G. du Bellay donne comme chiffre de la garnison 160 hommes).
par les prières de la pluspart des principaux de son armée et luy donna la vie*.
Prise de Fleuranges. — Ayant ledit comte de Nansau faict raser la place de Musancourt, prist son chemin pour aller assiéger Jamets^; dont le seigneur de Fleuranges, fils aisné de messire Robert, et le seigneur de Sansy, son frère puisné, advertis, firent telle diligence que la nuict ils entrèrent dedans ladite place de Jamets, délibérez d'y mourir ou de la garder, remonstrans à leurs soldats les cruautez faictes par les Impériaux à ceux de Longues et de Musancourt, et qu'il leur estoit plus honnorable de mourir en combatant, que d'attendre une mort si honteuse, pour cuider sauver leur vie par une composition honteuse comme avoient faict les autres. Ledit seigneur de Fleuranges, après avoir entendu la bonne volonté de ses soldats, commença en toute diligence de remparer le chasteau et le pourveoir des choses nécessaires. Le comte de Nansau, après avoir esté quatre jours à recognoistre ledit chasteau de Jamets, cognoissant la contenance de ceux de dedans, leva
1. Sur la prise de Messincourt (31 mai), voir les Mémoires de Fleuranges, chap. lxxiv ; Fragments de la première Ogdoade, p. 43 (d'après G. du Bellay, il y aurait eu 22 victimes). Ces deux textes donnent le nom du commandant de la garnison, Saint-Clair [Jean de Montant, dit Saint-Cler], homme d'armes de la compagnie du sieur de Fleuranges.
2. Jametz, cant. de Montmédy (Meurthe-et-Moselle). Martin du Bellay résume le récit et le discours de G. du Bellay, Fragments de la première Ogdoade, p. 43-44. Voir encore sur ce siège les Mémoires de Fleuranges, chap. lxxu, lxxv. Le 8 juin, de Jametz, le sieur de Fleuranges annonçait à M. d'Orval que les Bourguignons se retiraient pour aller à Fleuranges. (Bibl. nat., ms. fr. 2964, fol. 35.)
son camp, prenant le chemin de Fleuranges*, qui est une place appartenante audit de la Marche, à quatre lieues près de Mets, dedans laquelle s'estoit mis le seigneur de Jamets, second fils dudit messire Robert, délibéré d'y mourir ou de garder la place; mais au bout de trois jours fut trahy par les Allemans qui estoient dedans à sa soulde et fut livré entre les mains dudit de Nansau, lequel le feit mener prisonnier à Namur, en seure garde, et les Allemans prindrent la soulde de l'Empereur^. Après avoir rasé ladite place de Fleuranges, s'en alla à Sansy^, autre place estant à ceux de la Marche, où il feit le semblable. Ce faict, à grandes journées s'en alla à Bouillon, chef principal du duché, dedans laquelle place il avoit intelligences, par le moyen desquelles luy fut rendue*. Après cela, messire Robert de la Marche voyant toutes les forces d'Allemagne sur ses bras, trouva moyen d'obtenir une tresve de l'Empereur pour six sepmaines, par le moyen de Francisque de Serkingen, son ami et frère juré °.
Discours sur V armée du Roy. — Beaucoup de raisons mouvoient le Roy à penser que l'Empereur avoit
1. Fleuranges, à 4 kil. au sud-est de Thionville et à un peu plus de quatre lieues de Metz. G. du Bellay dit huit.
2. Fleuranges fut prise le 14 juin. Voir les Fragments de la première Ogdoade et les textes cités en notes, p. 44-45; les Mémoires de Fleuranges, chap. lxxvi.