‹ Mémoires de Martin et Guillaume du Bellay; (volume 3)Chapitre 8 sur 223 · PREFACE DE L'AUTHEUR · texte numérisé non relu

PREFACE DE L'AUTHEUR

réputation d'autruy prejudiciée. A raison dequoy il m'a semblé, estant quelquesfois en repos des armes, employant mon temps, afin de n'estre réputé oisif (car oisiveté est mère et origine de tous vices), ne devoir espargner ma peine et diligence pour faire publier trois livres qui nous restent de sa cinquiesme Ogdoade et les accompagner d'autres sept contenans plusieurs briefs mémoires, tant de la paix que de la guerre, dont je puis parler en partie comme tesmoing oculaire, car, en plusieurs endroits, et deçà et delà les monts, me suis trouvé en personne, et des autres ay peu avoir certain ad vis par ceux qui ont esté presens, gens de foy et de sincère jugement, conformant le dire des uns aux autres, et mesmes de plusieurs estrangers qui en parlent sans affection, ayant esté tousjours soigneux d'entendre en quelle sorte les choses sont passées depuis quarante et deux ans que j'ay commencé à monter à cheval, jusques au trépas dudit feu Roy, protestant que je ne me suis beaucoup arresté à farder mon ouvrage des couleurs de rhétorique, aussi n'est-ce pas ma vacation. Parquoy j'ay dressé mon but à représenter et déduire les choses au plus près de la vérité qu'il m'a esté possible, et ne pense avoir aucunement enrichy la besongne pour vouloir flatter ou taxer autruy. Mais, si j'ay d'aventure quelque chose obmise (ainsi qu'il est fort dificile d'avoir l'oeil par tout), il me semble que je suis d'autant plus excusable que moins j'ay esté nourry aux lettres et que j'ay eu assez peu de loisir et de moyen d'employer le temps à escrire, pour avoir toute ma vie ordinairement suivy les armes au service de mon prince. Ce que je prie les lecteurs vouloir mettre en considération ; et, recevans pour agréable ce qu'ils pourront trouver digne de leur

estre présenté, estimeront (s'il leur plaist) que je ne seray jamais de l'opinion de Lucilius^ homme romain, lequel ne vouloit ses escrits tomber es mains des personnes très doctes, et moins estre leuz des ignorans, pour autant (disoit-il) que les uns avoyent plus de eognoissance que luy, et les autres n'y entendoyent rien, car j'ay seulement voulu en cecy préparer le chemin à ceux qui sont plus sçavans que moy, lesquels pourront doler cy après ce que j'ay grossement esbauché, pour le rédiger en stile et langage plus beau et plus orné, y adjoustant ou diminuant ce qu'ils cognoistront venir mieux à propos, afin de conserver à la postérité les faits vertueux et mémorables de nostre temps.

1. Lucilius, le premier en date des satiriques latins, contemporain et ami de Scipion Émilien, vivait au milieu du second siècle avant Jésus-Christ. L'opinion à laquelle il est ici fait allusion est rapportée par Cicéron : « C. Lucilius, homo doctus et perurbanus, dicere solebat ea quae scriberet neque ab indoctissimis, neque ab doctissimis legi velle ; quod alteri nihil intelligerent, alteri plus fortasse quam ipse de se. » [De Oratore, II, 6.)

des Mémoires de messire Maj'tin du Bellay, seigneur de Langey, chevalier de V Ordre du Roy, capitaine de cinquante hommes d'armes de ses ordonnances, et son lieutenant gênerai en ses pays et duché de Normandie, en Vabsence de Monseigneur le Dauphin, des choses advenues depuis Van mil cinq cens treize, qu'il vint à la cour, jusques au trespas du Roy de très-louable mémoire François premier de ce nom.

Ordre donné par le roy Louis pour le recouvrement du duché de Milan. — Ayant le roy Louis douziesme, après l'heureuse journée de Ravenne*, esprouvé l'inconstance des choses du monde en la perte qu'il feit de son duché de Milan, il se délibéra de chercher tous moyens pour le recouvrer et remettre en ses mains, et, comme prince non moins prudent que magnanime, y voulut user de la diligence requise et nécessaire en toutes entreprises haultes et de grande conséquence, afin mesmement d'y pouvoir donner ordre avant que l'ennemy se peust impatroniser des chasteaux de Milan et de Crémone, qui estoient encores demourez en la puissance des François, estant capitaine dedans le chasteau de Milan le chevalier de Louvain ^, et dedans

1. Le 11 avril 1512. Voir la bibliographie des sources dans Pastor, Geschichte der Pâpste seît dem Ausgang des Mittelalters (éd. 1899), t. III, p. 703, n. 4.

2. Nicolas de Louvain, sieur de Nesle, Pernan, Vierzy, capitaine de 50 lances, chevalier de Rhodes.

le chasteau de Crémone, Janot de Herbouville, seigneur de Bunou*. A ceste occasion, pour secourir lesdictes places et reconquérir son duché de Milan, il voulut pourveoir d'un bon chef à la conduite de son armée, et, entre autres, choisit messire Louis de la Trimouille^ comme digne de tenir ce lieu en l'armée qu'il dressa l'an mil cinq cens et treze après Pasques^, environ le temps que je vin jeune à la cour ; et, pour l'accompagner de chefs de guerre bien expérimentez et vertueux, depescha avecques luy le seigneur Jean Jacques Trevoulse, mareschal de France*, et messire Robert de la Marche % seigneur de Sedan, avecques sept ou huict cens hommes d'armes, huict mille avanturiers françois et six mille lansquenets soubs la conduite du seigneur de Florenges^, fils aisné dudit mes-

1. Jeannet d'Arbouville, sieur de Buneau (arr. d'Etampes, Seine-et-Oise), fils de Charles d'Arbouville et de Perette du Puy du Fou, capitaine d'Yèvre-le-Châtel, mort en 1526.

2. Louis de La Trémouille (20 septembre 1460-24 février 1525). Sa vie a été racontée par Jean Bouchet sous le titre : le Panégyric du chevalier sans reproche (achevé d'imprimer 28 mars 1527). Sur la valeur historique de cet ouvrage, voir A. Hamon, Jean Bouchet, p. 179-184. Voir aussi les La Trémoïlle pendant cinq siècles (par le duc de La TrémoïUe), t. II, et L. Sandret, Louis II de La TrémoïUe, Paris, 1881.

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