INTRODUCTION. LV
à 1542, de nombreux textes nous le prouvent, la pensée des Ogdoades fut constamment présente à l'esprit de Guillaume du Bellay. Tous les loisirs que lui laissèrent le gouvernement de Turin et celui de Piémont, il les consacra à avancer son travail historique. Certaines parties furent même entièrement rédigées, non plus en latin, mais, pour obéir aux conseils du Roi, en français. L'œuvre était déjà de notoriété publique; et, de confiance, les poètes contemporains en chantaient les louanges.
La mort prématurée du sieur de Langey traversa ces espérances. Dans quel état l'auteur laissait-il les Ogdoades f Combien y en avait-il et la rédaction en était-elle achevée? Il est impossible de le dire, bien qu'il nous semble peu prol bable que le travail eût été poussé aussi loin que le prétend Martin du Bellay. D'ailleurs, une partie des papiers du défunt disparut dans le désarroi qui suivit le décès. De l'œuvre entreprise, il ne resta que quelques fragments. Mais le Roi s'y était trop intéressé, les contemporains en avaient promis trop de gloire à la famille pour qu'elle fût abandonnée. Le soin de la continuer revint à Jean du Bellay, que Guillaume avait au reste désigné pour « la revision et la continuation de sondict œuvre 1 >. Par la faveur dont il jouissait & la cour, la place qu'il tenait au conseil, son rôle dans la diplomatie, le cardinal était plus que personne en état de s'acquitter convenablement de cette tâche. Mais il était distrait par trop d'affaires publiques, — choses d'Angleterre, d'Allemagne ou d'Italie — ou d'affaires privées, — souci de caser ses proches, intrigues de cour ou démêlés avec ses moines, pour pouvoir s'atteler à une œuvre d'aussi longue
4. Bibl. nat, ma. fr. 5146, fol. 45-46; 5150, fol. 26 (au chancelier, 10 octobre 1545).
Vtl INTRODUCTION.
haleine. Il y songeait toujours : en 1549 encore, la composition des Mémoires est une des raisons qu'il allègue pour obtenir son rappel d'une mission qui lui pèse 1 ; mais il ne l'exécuta jamais. Il finit par y renoncer, probablement vers 1553, lorsqu'il quitta la France pour se fixer aux bords du Tibre, sans esprit de retour. Dès lors, il ne restait plus que Martin du Bellay pour conduire à son terme, — dans la mesure de ses moyens, — une entreprise qui se présentait comme une afiaire de famille.
Bien qu'il ait rempli d'importantes charges à la fin du règne de François I er et surtout pendant le règne de Henri II, Martin n'avait ni l'expérience des grandes affaires, ni l'intelligence vaste et pénétrante de Guillaume et de Jean ; il était avant tout, et à peu près exclusivement, un soldat, ayant la bravoure, le sang-froid, le coup d'oeil, la pratique et les connaissances qui font un excellent subordonné et, à l'occasion, un chef. Il n'avait pas poussé ses études aussi
1. Bibl. nat., me. fr. 5150, fol. 31 (Jean du Bellay à Jacques d'Albon de Saint-André, Rome, 10 juin 1549, reproduite par L. Romier, Jacques d'Albon de Saint-André, p. 411-413). « L'autre raison qui me meut est que, dez le temps du feu Roy, ma vraye resolution es toit, comme sçayt le Roy, de me retirer à mes estudes, estant après si long service temps de penser à quelque aultre chose. Asseurez vous, monsieur, que tant pour l'occasion susdicte que pour toutes bonnes considérations, si lors j'avoye ceste envye d'ung doy, j'en ay maintenant une brasse et, si je puys une fois avoir acquis ce paradis terrestre, d'une chose me tiendz je seur, c'est que je ne seray envyeulx à personne d'un aultre. Geulz qui sont maistres du mestier m'asseurent, je ne sçay si c'est par flatterie ou aultrement, c'est que si je me veulx applicquer à laisser par escript la memoyre de mes maistres, seigneurs et amys, elle sera bien receue et pour durer bien longtemps, et, puysque je veoy ceste opinion, comme dict est, en eulz qui se y cognoissent, voilà en quoy je vouldroy passer le demourant de mes jours. »
INTRODUCTION. uni
loin que ses aînés, et la carrière des armes, où il B'était de très bonne heure engagé, ne lui avait laissé que peu de loisirs pour les compléter. Cependant, il avait le goût des lettres, — c'était de famille; — - amateur de belles choses et de livres, il se constitua à Glatigny une « librairie » où son gendre s'émerveillait de trouver tant de volumes, et des volumes qui avaient été lus, puisqu'ils étaient non seulement € déposez par ordre », mais encore « cottez de marques et additions pour le secours de la mémoire 1 ». Il avait donc de la lecture 2 , ajoutez de l'esprit naturel, une certaine verve qui amuse dans quelques-unes de ses lettres. Tout cela donne de la valeur à son témoignage, mais ne suffisait pas à faire de lui un écrivain. Lui-même, au reste, s'en rendait compte : franchement, il se déclarait incapable d'atteindre au « beau style » qui semblait de rigueur dans une composition historique. S'abritant, avec une modestie non feinte, derrière la mémoire illustre de l'historien des Ogdoades, dont il mettait au jour les fragments, il visait seulement pour sa part à réunir des matériaux qu'utiliserait un auteur mieux doué et plus habile.
C'est vers 1555 que Martin du Bellay se mit au travail. Les affaires militaires lui laissaient des loisirs. Sa charge de lieutenant général en Normandie lui permettait des séjours plus fréquents et plus longs dans ses terres, notamment à Glatigny, le berceau des Langey, qu'il s'occupait d'embel-