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A tort te plaignent «ujourd'buy les historiens françovs et regrettent sans raison la fortune et condition des temps [murr comme si pour avoir esté fleurissante en faitz vertueux, et recommandables, elle eust par abondance de matière induitz et comme coDtraintz les nobles et renommez historiens passez à exerciter leurs esprits en stile, et par eaeripts magnifier et consacrer leurs noms à perpetoelle mémoire, et qu'au temps présent ilz ne trouvassent il ce faire un aiguillon semblable. Leur honneur sauve, il semble que s*ilz vouloient considérer et bien peser les choses qui seulement depuis cent ans sont advenues en ce royaume, ilz cognoistroient clairement que les escrivans ont plus deffailly à la matière que la matière à eulx, et que ja eust peu un diligent et bon historien, sans rien toucher ne de superflu ne d'inutile, plus mettre en lumière de
1. Ce Prologue avait été déji publié par Martin du Bellay en tête du recueil qu'il fit paraître en 1556 : EpUome de l'an" Uquité de» Gaules et de France. Dans l'édition des Mémoires de 1569, il se trouve placé entre le livre IV et le livre V, avec rindicatîon suivante : Prologue des Ogdoades de messirt Guil- Ummê dm Bellay, seigneur de Langey, de la perte desquelles me rttte fiM le» trot» livre» qiti entuyvent avec quelques frag" imen* etpar» em e09t œuvre et le» Bpitome» de l antiquité de» Gaule* qtU »ont imprimée» à part.
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livres et décades que Tite Live ou Troge Pompée ne firent en si long temps. Lesquelz s'ilz eussent escrit aussi cniement et sans artifice qu'aucunes foys ont fait ceux de France, tans insérer ne debatre les causes et oaotifz des choses dont ils escrivoient et sans déduire les délibérations sur ce prises en conseil, avecqueslesconcionset oraisons, tant militaires que politiques, démonstratives que deliberalives, peu de plaisir auroit on ii lire leur histoire, et ne sembleroient les choses si grandes qu'elles sont, qui sont trouvées telles pour estre ennoblies et enrichies de l'excellence et singularité du stile, avecques l'elegante distribution de la matière subjete. Si qu'à bon droit Alexandre le grand jugea estrc l'une des plus grandes et principales félicitez d'Achillcs, d'avoir trouvé Homère tel et si noble recitateur de sa prouesse*. Et certes si on me confesse la définition d'histoire estre la vraye et diligente ex|>oMtion des choses faites, j'en relireray qu'il ne suflist dire (quand ou voudra escrire histoire) cecy fut dit, cela fut (ait, sans remonstrer comment, par qui, par quel moyen, k quel tiltre et à quelle fin; j'accorderay bien pour le présent, que quelcun ayt fidèlement et véritablement escrit, de manière que son labeur se puisse dire vraye narration des choses; mais je demande lors, en quoy consiste celle diligence qui par la confessée définition est nécessaire? On me dira qu'en ordre et en narration des choses bien poursuyvies et continuées. Si aucuns doncques veulent girder cest ordre prosecutif ou continu, je vueil que premièrement ils proposent ce dont ils veulent parler; si d'apointemens ou ■Uîances, fault reciter les causes finales et inductives et qui ont à ce mcu les parties, fault insérer de l'une et de l'autre les remonstrances, griefz, debatz, capitulations et traitez; et n de guerre, fault qu'ilz me dient à quelle cause, et pour quelle occasioD elle s'est meue, fault reoiler les querelles debatues, les parlemeos, les deffîances, les
i. Plutarque, Alexandre, ch. xv.
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aparetlt et entreprises, exécutions, moyens et conduites d'icelles, mettre l«^ batailles en ordre, représenter la rencontre, le coafiit, Texeeution de l'artillerie, le traict des haquebutiers, archiers et arbalestriers, poulsiz de picques, ebocz d'hommes d'armes» henrtis de chevauU, coups d'espée, diapliz de masses, haehes et haleberdes, l'effroj des vttBflBK, roupte, fuyte et désolation d'iceux, le cuenr, hardiesse et poursuTtte des victorieux, jusques à quelqucfoys raoonpter non seulement le maintien de Tune ou de l'autre armée, mais ce que chacun de son costé aura particulièrement dit et fait. Par tous ces poinctz, fault parvenir, à l'effet, et à l'aventure de l'issue. Cette aventure fault encore ^Mcifier par moult de circonstances, à sçavoir est, si par vertu ou par nombre de gens, si par diligence, prudence et bonne conduite d'une part, si par mauvais ordre et négligence de l'autre, si par témérité, outrecuydance et précipitation des uns, par rrise ou dissimulation des autres et par cent telles ou semblables circonstances, qui en l'histoire ne sont à raespriser ains à diligemment observer: en représentant a rtificieusement tous les mandemens, sommations et responses des uns aux autres, avecqnes la majesté, audace, desdaing, mesprisement, timidité, sens, astuce, malice ou trayson, qu'elles auront esté portées, ooyes et respondues. Et ceste est la vraye diligence et le vray ordre proseeotif qui en hystoire font desirez. Pour exemple ce n'eust assez esté si Tite Live eust recité la victoire des Romains contre Perseus, roy de Macedone, s'il n'eust premis les occasions et preparatifz de la guerre, et comment ayant desja Perseus son armée preste, et les Romains encore assez mal esquippez, L. Martius, légat romain, rsmase sonz espérance de paix, et le feit condescendre à demander une courte trefve* pendant laquelle les Romains, au lieu de traiter la paix, se préparèrent aux armes, et à It
1. Tite-Live, 1. XLU, ch. xxxvu-xuv. Le légat est Quintas Martins.
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fin le deffirent et reduirent son royaume à leur obeÎMance ; laquelle ruse ou astuce du légat romain, comme ayant beaucoup diminué de la gloire et réputation de la victoire, fut fort blasmée et reprouvée par les anciens et plus honorez pères et princes du sénat romain, qui vouloient obtenir les victoires non par malice, mais par vertu. Par cest exemple doncques, lequel je metz au lieu d'une infinité d'autres semblables qui se pourroient acumuler, aparoist quel ordre et diligence sont requis en une histoire, et que là où ils ne sont gardez, posé ores que l'historien (comme dit est) n'ayt rien que véritablement escrit, si ne méritera son œuvre à mon jugement, le juste tiltre et nota d'hys> toire. Que pleust a Dieu, que par aucun qui bien le sceust et voulust faire en ensuyvant telle définition et règle, nous puissions veoir descrits tant de faits d'armes, rencontres, batailles, assauls et deflfences de villes et chasteaux, tant de querelles, traictez, apointemens et ambassades, entrevenues entre les princes, depuis seulement le commencement de cestuy règne. Certes les faits, combien qu'ils soient d'eux mesmes si haultset magnifiques qu'ilz peuvent assez nourrir et eslever une basse et afiTumée oraison, si se mona* treroient ils au jugement des hommes assez plus dignes et recommendables qu'ils ne se monstrent. Et lors pourroient les diligens estimateurs des choses, juger et cognoistre par celle monstre, que si en France nous eussions eu un Tite live, il n'y eust entre les hystoires romaines exemple ou vertueux faits auquel n'eussions un respondant. Car ne desplaise aux autres nations, desquelles je ne vueil en rien diminuer la réputation, je n'en sçache aucune, en laquelle ou plus souvent, ou plus long temps, se soit fortune monstrée amye ou ennemye alternativement; et proprement semble qu'en oeste seule nation françoise, elle ayt Yoala esprouver Tune et l'autre sienne puiatance, pour • toutet autres donner exemple et mirouer tant de suporter en magniiiiimté, et avecques force et constance les infortunes
M GUILLAUMB DU BILLAT. Ht
et •▼•rait«x, oomme de woj gouverner en proeperité avecques modestie et atemprance. Laquelle chose comme amai elle soit à mon avis a donné à plusieurs occasion de grande merreille, considérant que bien mil ans ou plus, Franoe a en bruyt et réputation, avant que nul, au moins qui soît à estimer, ayt mis la main à l'œuvre, pour escrire tant de ffits mémorables qui en icelle sont avenuz. Mais nos ancestres et fondateurs du royaume, naturellement (et comme par aventure alors estoit besoing) furent tousjours trop plus enclins à faire qu'à escrire; lequel vouloir certes je ne blasme, ains très fort loue. Dès lors estoient survenues les mutations universelles des royaumes, destructions des païs et abolissement des lettres et arts, qui par longtemps ont esté comme ensevelies et endormies ; ce que je penae avoir esté cause, que nous n'ayons hystoriens de l'origine, prières et accroissement de nostre royaume. Et neantmoitts parcv, par là, s'en trouve quelque chose escrite au slile et narration telle qu'alors, plus digne toutesfoys (à mon jugement) de commisération que de moquerie, ear ils ont fait en Unt que possible leur a esté, que des choaet de leur temps la mémoire n'est entièrement ensevelie, et qu'en eux trouveront matière ceux qui après les voudront célébrer en plus élégant et orné langage. Mais depuis le temps que les sciences ont commencé à se ressouldre, et que par la bénignité de nostre souverain, très chrestien, très magnanime et très libéral prince, elles ont presque recouvert leur ancien règne et dignité, je voy neantmoins, que tant plus elles fleuriMent de jour en jour, tant moins nous trouvons d'hystoriens qui, entre unt de hautes et louables entreprises, ayent appliqué leur estude à les escrire, et consacrer à éternité le nom et loi des vertueux. Dont au contraire de ceux qui sur faute de matière acusent et blasment à tort le temps présent, je non sans cause me voudroye plaindre et lamenter de la fortune et condition du mesme temps, auquel je voy que nul autre art ou science est si