L« Turc
Joill. IMS] NEUVtltMI LIVBE. ST
CD M puissance? Y pouvoit il pourvoir avec plus grande salisfactioD, ne dudit Roy ny de l'Empereur, son frère? Le inart|uis paravaoture dira (el de ce par rambassadeur de PEropereur a esté faict reroonstrance) que ledit seigneur Hoy devoit faire prendre le gentilhomme qui luy estoit venu offrir laditte place et le (aire pendre s'il ne la rendoit au roy des Romains; mais paraventure quand il l'eust faict pendre, la place n'eust pourtant esté rendue; et puis si les Impériaux pensent estre louables à leur maistre de violer le nom sacrosainct de légats et de messagers, ne tenir compte du droici des gens, n'avoir ne tenir aucune chose saincte et inviolable, le Roy n'a institué sa vie de ceste sorte, et n'est raisonnable que les droicts que pour soy mesme il ne voudroit violer, il violast pour l'autruy, et mesmes de celuy qui pour l'offenser les viole et monstre par ses effects ne penser estre mis en ce monde que pour s'essayer à la ruiner et deffaire.
< Reste, messieurs, à respondre sur ceste chasse que dit le marquis avoir esté donnée au sieur de Granveile. Or« je vous dematide, messeigneurs, attendu qu'estans nagueres sortis hors de Vulpian Gesar de Naples et autres capitaines impériaux, et venuz de nuict avec grosse trouppe de gens de cheval et de pied jusques auprès de ceste ville de Turin, sur laquelle principalement il abbaye comme le chien après le cerf, monsieur le marquis du Guast ne veult toutesfois que je doive juger ny penser qu'ils y vinssent en intention de la vouloir surprendre, combien que je sçache que ce temps pendant estoit à Quiers, ville distante de cinq mille de ceste cy, autre gros nombre de soldats impériaux presls à marcher quand il leur seroit mandé;
3a MÉMOIRES DE MARTm DU BELLAY. (Juill. 1&49
combien enoores qu*un gentilhomme atiltré pour mettre le feu en certaines maisons pour occuper diacun à l'estaindre ce pendant que Ton proposeroit les eschelles aux murailles ait esté prins par noz geos, attainct et convaincu du faict, lequel il a confessé, et après les deues confrontations a esté mis en quartiers; attendu (dy je) ce que dessus, est il raisonnable, messeigneurs, ores si je vouloy advouer que les capitaines des galleres du Roy estans au port et voyans autres galleres en mer se mettre à la fuitte, qui est donner occasion de se faire suivre, fussent sortis hors et les eussent poursuivies quelque espace, que pour ce le marquis se doive promettre et juger, qu'ils le fissent soubs intention de courir sus audit sieur de Granvelle? A la vérité, je tiens tant de vostre prudence, jugement et équité que vous ne voudriez luy estre loisible qu'il face une loy pour luy et autre pour moy ; ne que toutes ses conjectures, desguisemens et palliations soient tenues pour effect et vérité, et que mes véritables allégations et mes expositions des efîfects jà ensuivis soient au contraire répudiées ou réfutées. Ici pourroy et me seroit loisible parler de luy en ceste matière plus librement, mais je vueil sans protestation me cod> tenir en la modestie en laquelle il avoit protesté de se vouloir contenir, et ne Ta faict.
c Vray est qu'en ccst endroict il pourroit dire que si bien il est sorty des chanseaux esquels il estoit enclos par saditte protestation, de vouloir dire seulement ce qui serviroit à se decoulper, sans coulper autruy, et ct> qui seroit préjudiciable à son honneur, a toutesfois tousjours tenu un pied dedans lesdits chanseaux; et en ce pourroit se couvrir de dire que, si ores oblique-
Jaiii. 154?) NKt'VIÈIIE LIVRE Sf
meot il accusoit autniy, ce n'estoit toutesfois sa principale intention, mais une forcée retrocution pour aaaeurer et fortifier sa justification et faire apparoistre que, m ores il auroit faict quelque chose contre la trefve, il Tauroit faict non volontairement, ains provoqué par précédantes praticques et contraventions. Luy soit donc permis jusques sur ce point de se couvrir sur ceste excuse; mais à ce que si après il déduit trop plus au long et trop véhémentement qu'il n'a déduit sadite prétendue justiBcation, qui autant luy sert que contre la pluie la couverture d'un sac mouillé, il ne sçauroit dire qu'il soit, ainsi qu'il advient, coulé d'un propos en l'autre, ains appert que, par volontaire délibération, il va cherchant, comme jusques soubs terre, occasion d'accuser le Roy et de calomnieusement abuser de son nom en hayne, envie et malveillance de toute la chrestienté. Mais si Dieu, très révérées et très illustres princes, qui luy mesmes est la vérité, me preste vostre bénévole audience, ce pendant que je designeraj, sans autrement déduire les moyens de respondre aux articles escheuz de ceste accusation, j*cspere en luy que la vérité victorieuse trouvera lieu pour s'arrester et fermer entre vous quelques traverses, calomnie et fausseté qu'il luy ait données ou pensé donner.
< Ledit sieur marquis asaet, messieurs, Testât de SOQ accusation sur un si sainct fondement que, s'il bastissoit de mesmes, il pourroit conduire un aussi sainct oeuvre, comme pourra estre maudit celuy que Ton peult espérer de la manufacture, et taille des matières et estofles de sa structure. Ce fondement est la véritablement saincte resolution qu'avez prise entre
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VOUS de convertir voz armes à rencontre de Penneroy des vrais chrestiens. Sur ce fondement se doit bastir un saincl discours, une meure délibération, sans haine, sans faveur et sans envie, avecques tous les préparatifs et moiens requis et nécessaires pour, avec la propitiation de Dieu, bien commencer, heureusement conduire et glorieusement mettre ceste saincte resolution à fin. Mais, au contraire, ledit sieur marquis y fonde une calomnieuse accusation d'un très chrestien roy, d'un roy vosire amy, d'un roy qui, autant qu'il luy a esté possible et autant que l'a permis la malignité de ceux qui contre luy rétorquent la propre coulpe dont ils se voient attains, a empesché que la tempeste ne tombast sur vous, pour à laquelle remédier vous estes maintenant en peine et en travail. Il est bien vray qu'il ne vous nomme point le Roy, mais, pour le tirer plus avant en haine, il touche comme du doigt dessus, en le vous représentant tel, non peint comme Ton dit de ses couleurs, mais, comme avant la fin de ma lettre, vous cognoistrcz, des leurs indignement et malheureusement desguisé.
< Or, veult il que vous croyez, très illustres et très révérends princes, que le Roy, sans en avoir occasioo, entend commencer la guerre entre luy et l'Empereur pour empescher l'exécution de la vostre contre le Turc ou, pour le moins, la réduire en trop plus grande difficulté pour la désunion et séparation de voz forces; veult aussi que ce nonobstant vous croyez que ledit seigneur ne vueille aucunement (]ue l'on vienne à faire ceste entreprise. Certainement, messeigiieurs, en présupposant l'un estre vray, qui est entièrement faux, je penseroy que tout au contraire le Roy devroit par
J«ai. 1&49] NlUVIÉm LIVM. 41
toutes voyes possibles faire conseiller à TEmpereur de se jetter à b campagne et de baster ceste entrepriose, afin de, cependant que ses forces seront occupées, avoir de luy meilleur marché ; car, s'il est vray sans contredit qu'il vueiile entreprendre guerre, doibt chercher d'en faciliter la victoire, et qui divise les forces de son ennemy la facilite ; doncques doibt qui contre aucun veult entreprendre guerre chercher de diviser et desunir ses forces ; parquoy doibt le Roy, s'il veult entreprendre guerre contre l'Empereur, tel et si puissant ennemy, désirer et non craindre ou eropescfaer qu'il entreprenne la guerre contre le Turc, c'est à dire qu'il desunisse ses forces et qu'il luy facilite et avance la victoire.
c Vous avez, messeigneurs, ce que pour maintenant je vous vueil dire quant à ce point. Suivons à veoir les démonstrations et ratiocinations dudict marquis, lequel, proposant Tinterest (il a voulu dire le prouffit que peult l'Empereur espérer en ces armes ainsi par vous prinses contre les Infidèles), présuppose combien il a ceste entreprinse à cœur et qu'en ce il propose son prouffit ; finablement, il continue ses ai^umentations, se confondant en multiplicité de silogismes, en inutile reditte de mesme langage et interrogatoires de véhémence hors de propos, sçavoir est, comme il scroit vraisemblable, que par les gens de l'Empereur fut procuré la roupture de ceste paix et union? Gomme croyable, que luy, ayant prins une telle guerre contre le Turc, vueiile par entreprinse de nouvelle guerre desunir ses forces? Qui est celuy qui plus que luy peult désirer que la puissance du Turc soit abaissée? A qui touche plus qu'à luy de désirer
4? MillOIRBS DE MAKTIN DU BELLAY. [Juill. 1542
que la Germanie soit conservée sauve et en entière? Par quel moyen peult elle mieux eslre conservée que par résister gaillardement et vivement aux forces du Turc? Par quel moyen se peult entendre que plus gaillardement elle y résiste que par eslre ensemble bien d'accord et unie? S'il est vraysemblable que luy la désirant sauve et entière, que luy, sçachant que tout dépend de ceste union, voulust, en la desunissant par autres guerres, amoindrir les forces et mettre le salut d'icelle en danger? Après, nnesseigneurs , il vous requiert avoir souvenance qui est celuy qui a cherché de tenir lesdittes lorccs séparées? Qui est celuy qui ne voudroit que celles de l'Empire s'augmentassent? Qui est celuy qui, avec les armes, cherche de s'impatroiiir des choses à l'Empire appartenans? Et veult, pour conclusion, que de celuy là on pense que soit procedée la roupture de la tresve, le trouble et le travail que l'on craint en la chrestienté.
c Venant au premier article, j'avoue et croy certainement, et en faict foy l'expérience, que l'Empereur ne désire rien plus que le ravallement, non seulement du Turc, mais aussi de tous les princes et potentats de quelque tiltre ou loy qu'ils soyent, moyennant que sa grandeur seulement en resuite. Au second point, je dy que véritablement à luy appartient de souhaiter que la Germanie demeure sauve et entière, mais comme il en œuvre vous le fKHivez cognoistre par les effeds, quand par son immodérée ambition et cupidité, refusant riionneste moyen que ceux qu'il accuse luy i>ailbyent de vous faire jouir paisiblement et en repos de voz honneurs, il vous a volontiers attiré sur les bras un tel ennemy que, pour sa témérité, les cliresliens oot
jQitl. ibkf] swvritnt Livni. 43
perdu de son règne autant ou peu moins de pals qu'il leur en demeure et reste.
« Sur le troisiesme, quatriesme et cinquiesme articles» je confesse que le moyen d'entretenir la Germanie sauve et entière est de gaillardement résister à ses ennemis. Je confesse que le moyen de gaillardement 7 résister est de la tenir unie, et je confesse qu'il ne voudroit point « en la desunissant par autre guerre, séparer et amoindrir ses forces; mais pourquoy doncques, sçachant cela, s'est il gardé de bailler au Hoy ceste inévitable occasion de rentrer en guerre? Yeult il, par ceste frivole argumentation de ce que vraysemblablement il a deu faire, vous faire croire le contraire de ce que la veue découvre ce qu'il a faicl?
c Sur le sixiesme poinct, je dy qu'à mon advis, et de tout homme de sain jugement, celuy ne cherche de tenir voz forces séparées qui, toutes fois qu'il a sceu quelque sdntile de division entre vous, s'est efforcé d'y remédier, ainsi que tousjours a faict le Roy, mon maistre, comme plusieurs de vous estes tesmoins, et de quants voyages par son commandement j'ay faicts vers vous pour vous exposer et déclarer les moyens qu'il a estimez raisonnables pour vous réduire (quand entre aucuns y a eu différend) en mutuelle reconciliation et amitié. Au septiesme article, je dy que ceux qui ont voulu démembrer les fiefs mouvans de l'Empire pour iceux ériger en particulières seigneuries non recognoissantes ledict Sainct Empire en souveraineté, ceux qui, en la journée d'Ausbourg, refusèrent de consentir que ce qui sans aucun leur coust ou danger seroit par l'Empire conquis ou recouvré contre le Turc fust acquis eo la table dudici Empire, ains ont parti-
44 MÉMOIRES DE MARTIN DU BELLAY. (JaiU. t54t
culierement oontendu qu*il fust acquis et appliqué à leur particulière maison; ceux là sont ceux qui non seulement ne voudroient que les forces de TEmpire s'augmentassent, mais qui pourchassent à les afibiblir et diminuer. Au dernier article, que ceux là mesmes sont ceux qui se veulent impatronir des choses audict Empire appartenans et non ceux qui justement demandent à estre redintegrez à leurs antiens patrimoines mouvans et tenus en fief dudict Sainct Empire, offrans d*en faire et user ainsi qu'à bons et fidelles vassaux appartient.
« Je vous ay, messeigneurs, eshauché la matière, à laquelle ne restera (si par cy après en estoit besoing) sinon luy bailler les traicts et le polissouer, pour plus clairement vous représenter les choses et plus diligemment les réduire, en confutant distinctement les argumentations dudict sieur marquis. Ce que je ne pense devoir advenir, si bien je cognoy voz prudences et sincères jugemens à discerner la vérité de la mensonge, et pour ce me semble que sans plus longue augmentation je vous puis bien conclusivement dire : qui est oeluy qui trouble la paix et union des chrestiens? Qui rend difficile Pentreprinse contre les Infidèles? Qui contre Jésus Christ mesmes prend les armes? Si, comme conclud le marquis, celuy les y prend, qui entretient la guerre contre les chrestiens.
< Vous m'advourez, très révérends et très illustres princes, si celuy qui renouvelle la cause de la guerre la suscite, si celuy qui la suscite empesche et rend difficile l'exécution de la guerre contre les Infidèles, que celuy doncques empesche et rend ceste exécution difficile, qui a renouvelé la cause de guerre entre les
iuill 154?) mi-Vltm USKi. U
chrestiens. Aussi m'advourei vous, si la cause de oe renouvellement procède (ce qu'elle faict) de Toutrage faict au Roy en la personne de ses ambassadeurs, inhumainement et contre le devoir des gens assassinez et meurdriz, si ceux qui les ont assassinez et meurdriz sont gens de l'Empereur, que ceux doncques sont à l'Empereur qui ont donné cause et commencement de renouvellement de guerre. Encores m'advourez vous que ceiuy advoue Toutrage qui peult et ne chastie ses gens quand ils l'ont faict, que qui advoue l'outrage faict l'outrage, et que celuy doncques a faict l'outrage qui quand par ses gens a esté faict l'a peu et ne l'a chastié. Tant y a que l'Empereur a peu et n'a chastié l'outrage faict au Roy en l'assassinement desdicts ambassadeurs : l'Empereur doncques advoue cest outrage, l'Empereur doncques a faict l'outrage, l'Empereur doncqueâ en faisant cest outrage est cause de renouveller la guerre, l'Empereur doncques trouble la paix et union des chrestiens, l'Empereur doncques empesche et rend difBcile ceste entreprinse contre les Infîdelles, et, pour conclure, l'Empei'eur, au dire et induction du marquis, prend les armes contre Jésus Christ mesmes, entretenant la guerre contre les chrestiens.
€ Vous voyez, messeigneurs, comme ces sillogismes et enthymemes procèdent (auprès des autres) rondement, selon la vraye raison dialectique ; voiez comme ils subsistent et sont fermes et invincibles, parce qu'ils sont fondez sur vérité. Quelle chose doncques répliquera le marquis en cest endroict? S'il ne veult que quand le Roy aura receu de TErapereur un aussi grand outrage qu'oncques en fut faict à prince de sa qualité.
48 iniMOIRES Dl MABTUf DU BELLAY. (JoiU. I54t
il le doibt toutesfois endurer et supporter patiemmeDt si PEmpereur après se vante de vouloir faire entreprinse contre les Infidelles ; mais qui est, messeigneurs, plus Intidele que celuy qui n'a ne foy ne loy? A qui n'est rien sacrosainct, respect, moiennant qu'il luy en vienne quelque proufit, qui tient loisible tout ce qu'il luy plaist, qui ose tout ce qu'il estime loisible et qui, en tout ce qu'il ose, se targue toutesfois contre la revenche pour s'escrier à tout le monde qu'on le veult troubler et empescher es sainctes entreprinses qu'il embrasse pour la foy? Mais ne sçavons nous pas bien, messeigneurs, que toutes ses belles entreprinses dont il s'est couvert et couvre ne furent oncques ny ne sont pour le différend de la religion, mais pour sa pure et particulière ambition et pour accroistre sa propre domination et tyrannie?
c Luy suffît il pas que pour ne destourner son entreprise de Tunis, le Roy très chrestien posa les armes qu'il avoit prestes et en main pour venger l'outrage à luy faict en la mort de Merveilles, son ambassadeur? Quel fruict toutesfois en parvint jamais à la chrestienté? Quelle augmentation à nostre foy? Je n'y en voy certainement point, s'il n'appelle augmentation de nostre foy, d'avoir osté ce royaume la des mains d'un machometan pour le bailler à un autre machometan, et qu'en nostre religion soit avantage qu'à Tunis il y ait plustost un roy more qu'un turc. Si oeste patience du Roy n'a semble à l'Empereur luy devoir suffire, au moins luy a deu suffire que ledit seigneur a enduré oe second outrage ainsi faict à ses ambassadeurs et plusieurs autres que je reserve à dire si l'on me contraint de passer outre, et en a retardé la veo-
JaiU. 1&4t) Jcn-VltMI UVRI. 47
getnce jusques après le retour du voyage d'Alger, or|8, qu'il ait eu pendant Icdict voyage, pour cause de Tabseooe, et depuis h cause de la defaitte de rarmée de r£iiipereur. une si belle commodité tant de venger sans grande resistence ledict outrage, comme de recouvrer Tanden patrimoine de messeigneurs ses enfans si longuement et injustement détenu et occupé. < Et jusques à quand, messeigneurs, jusques à quand veult TElmpereur abuser de ceste patience et longanimité du Roy? Veult il que ledit seigneur attende à se ressentir de tant d'outrages et à recouvrer ce qui esl sien, jusques à ce qu'il l'ait spolié province à province de tout son royaume et patrimoine, continuant cependant, à mesure qu'il a desrobé quelque cliose, à faire, pour empesclier la revencbe, semer et courir le bruit qu'il veult faire un voyage et entreprise contre le Turc? Je dy, messeigneurs, qu'il ne le doit faire et qu'il doit non seulement résister à ceux qui veullent occuper les finages du peuple qui luy est commis de Dieu, ains doit prendre les armes contre eux au plustosi et au plus grand avantage que possible luy sera, lequel avantage luy résultant si grand que plus ne pouvoit de l'occupation et distraction des forces de l'Empereur en divers lieux, vous pouvez, messeigneurs, clairement et évidemment cognoistre combien sincèrement il vous a, par ses ambassadeurs, adverty et conseillé, comme celuy qui à ses particulières affections a tousjours préposé le bien universel de la clirestienté, qu'entreprenans ceste guerre contre le Turc, vous eussiez à bien poiser et considérer avant la main si vous aviez tout ce qui est requis et nécessaire à commencer et soustenir une telle guerre, laquelle.
48 MÉMOIRES DE MARTnil DU BELLAY. [Joill. ibkî
pour une seule bataille ou rencontre, ne peult estre finie.
< Aussi pouvez vous congnoistrc combien malignement le calomniateur de ce conseil, qui s'est imposé le nom de Philaletbe, vous a voulu desguiser la bonne intention et le prudent et sainct conseil dudict seigneur Roy, duquel vous pouvez bien estimer que s'il eust préféré l'occasion et facilité de sa victoire particulière au bien de voz communs affaires (qui est en effect le fondement et soustien de l'Empire et la plus grande partie de chrestienlé, comme ledicl marquis autant véritablement que sans propos exclame par sa lettre, ainsi que si luy seul l'avoit trouvé, comme les enfans la febve au gasteau), s'il n'eust, dy je, préféré le commun bien à son particulier, que plustost il vous eust conseillé d'entrer à l'estourdy en ceste entreprinse, de laquelle particulièrement à luy resultoit l'occasion et facilité de exécuter la sienne. Mais il a, messeigneurs, dès le commencement de son aage, institué sa maison de vivre en estât chrestien et irrcpreliensible, auquel jusques au bout il veult persévérer. Et si celuy veult comparoistre qui faict telles oraisons imprimer et publier et veult maintenir (ainsi que le marcpiis par la conclusion et épilogue de sa lettre entend à vous persuader) que le Roy vous desconseille ceste entreprinse de peur qu'avec augmentation de vostre Empire i'enoemy de nostre foy soit abaissé, pour laquelle foy désire ledit marquis espandre son sang et rendre Tanoe, je vous asseure, messeigneurs, et que ledit orateur et que ce glorieux nouveau martyr trouveront prou de serviteurs et subjects dudit seigneur Roy qui avec les armes leur soustieudroot qu'ils en ont
Juill. 1542] KIUViKmb LIVRK. 49
faucement et mesdiaiiteinent nœnty, et autant de (bis en auront menty comme de fois ils l'auront dict et le diront.
« U me desplaist, très révérends et très illustres seigneurs, et vous supplie me vouloir excuser de ce que les trop excessives et outrageuses parolies proférées contre le Roy« mon maistre, m'ont forcé de venir jusques à ce poinct, auquel je mettroy lin à ma lettre, ne fust que par le précèdent discours vous avez assez peu cognoislre que ladille lettre du marquis me touche, d'autant que la plainte qui a esté contre luy faicte ne peultestre fondée que sur Tadvis que j'ay donné audict seigneur Hoy du progrès et façon de cest assassinement ; et qu'affermant ledicl marquis, que, outre œ qu'il en a dict, il offre de nouveau à se justifier, ou par la voye civile, ou par la chevaleresse, je feroy tort à mon honneur si sur cest article ne respondois. Doncques, pour respondre, je dy, souhs le bon plaisir du Roy, mon maistre, duquel j'espcrc qu'il me fera ceste grâce, que je suis très content et accepte, pour donner plus grande lumière à la vérité, d'estre le chevalier qu'il appelle à veoir sa justification par l'une ou par l'autre voye et me trouvera prest à chacune sa requesle et sommation, afin qu'estant par moy défendu le contraire de ce qu'il en a dict, vous, messeigneurs et tous autres, cognoissiez combien il s'est en son dire esloigné de la vérité. El à tant, je prieray Dieu, très révérends et très illustres princes, vous donner en parfaitte santé très longue et très heureuse vie et à la chrestienté tel repos et consolation qu'il sçait le bien des affaires d'icelle le requérir. >
Le Roy se voyant hors d'espérance d'estre satisfaid IV 4
50 lOtMOIIlBS Dl MÀRTnn DU BELLAY. (Juilt. 154?
de ces injures par autre voye que par celle qui à tout homme ne cognoissant supérieur est permise par le droict des gens, et ne trouvant conseil domestique ny estranger que non seulement ne confortast son opinion, mais conseillast qu'il estoit de vivement 8*en ressentir, à oe qu'il ne luy fust par cy après imputé à faute ou de prudence ou de cueur là où il en auroit faict autrement, et que Tombre d'une paix palliée par soo couvert ennemy Tauroit empesché de prendre les armes jugées nécessaires par tous ses amis, à la fin se résolut d'y entrer, estimant que quelque issue qu'il pleust à Dieu en envoyer (au sainct vouloir duquel il 8*en remettoit, et en luy mettoit son bon droict et espoir de sa cause), si ne pourroit l'entreprise n'estre aussi louable que la patience vituperable et honteuse ^ c Car demeurant un faict si détestable impuny, qui est celuy, disoit il, qui ne m'estimera indigne de tenir le lieu qu'avec si grande dignité mes prédécesseurs ont acquis, gardé et maintenu? Qui est celuy qui desor> mais au tant renommé port de oeste couronne voudra chercher refuge contre les griefves tempestes et oppressions des tyrans, comme tousjours il a esté par plusieurs roys et potentats aussi nécessairement cherché que heureusement rencontré? Ou finablement. qui est celuy qui plus osera mettre l'espoir de son salut en la justice des roys de France, si eux mesmes en leur propre faict se laissent opprimer par injustice? Mais pourquoy voy je cherdiant exemple des choses exte-
1. La déclaration officielle de guerre est du 10 juillet 1542. Voir la lettre de Fraoçt^ I" datée de ce jour, Ligoy-cn-B«rroia (Bibl. Dat., ms. fr. 7f^, fol. 140; Cromieqme du roy FruHçoyt premier, p. 393-896);
Juin. iS4tl ifimnÈm liviib. M
rieures et frivoles sur l'opinion d'estrangers, puisque de raisons domestiques el familières je puis prendre le reglemeat de nion faict, laissant à part les inoonveniei» de dehors comme ayans leur pivot seulement assis sur honneur; et à Timitation d'un bon père de famille et sage administrateur, attachons nous à ce qui à honneur et utilité ensemble touche. Si aujourd'huy je souffre que sans raison n'occasion, p&r Tautliorité de oeluy de qui moins je devoy attendre d'offenoe, m'ayant esté tuez et meurdris si honteusement et si audacieusement, contre tout droit divin, naturel et humain, mes serviteurs (mais, 6 Dieu! quels serviteurs? Gens d'estat, de réputation et de maison ayans par leurs mentes acquis, Tun degré honneste entre les plus apparcns gentilshommes, l'autre lieu eminent entre les grands seigneurs, et estans receuz en frater> nité des princes) , sans que de leur mort je face démonstration ; si je laisse au temps seul et à Toubliance des choses passées à faire Teffacement de leur sang, si cuidant ensevelir leur infortune je la ressuscite, si j'augmente leur calamité par ma honte, qui sera d'icy en avant celuy qui pour donner vie à œste monarchie mettra la sienne en danger? Certes, il n'y aura nul qui non seulement pour elle ne refuse à s'y présenter, mais qui ne la juge ou indigne qu'on la serve, ou moy que je la gouverne; dont en brief à la republicque insidiéc d'ennemis, desgarnie d'amis, privée de bonnes et devotieuses volontez, ne pourroient n'advenir les inconveniens qui tousjours sont advenus à estats ou régis par mauvais administrateurs ou depourveuz de féal et amiable conseil.
< Les princes ont aocoustumé d'estre blasmez quand
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ils n*ont vengé ia mort de ceux qu'alliance avoit rois en leur société; combien plus ceux que nature avoit mis en leur seureté. Peu d'honneur ont acquis ceux qui ont sans resistence laisst' démembrer une partie de l'Estat qui, par leurs ancestres, leur a esté laissé, encores moins ceux qui, sans en faire démonstration, ont laissé opprimer celuy, ou qui par nature comme subject, ou par élection comme serviteur, est entré en leur sauvegarde. Car qui laisse occuper partie de sa province par autruy, quelquefois la laisse occuper à aussi bon ou meilleur que soy, dont advient qu'aucune fois la mutation du seigneur est aux subjets non seulement tolerable, mais proHtabIc, car l'oppression ne leur peult jamais estre que mauvaise; par quoy ne se peult nier plus n'estre à blasmer celuy qui soubs son nom laisse outrager les siens, que qui les souffre arracher de sa main et violentement usurper par autruy. Estans doncques ces raisons si véritables, quelle vitupération auroy je, ou, pour mieux dire, quelle n'auroy je point, si je me rends paresseux à maintenir les miens en seureté, qui tousjours ay esté si prompt à la tuition des autres? Ou quelle honte me sera ce de n'oser à ce coup exposer mes forces pour garder le repos de mes hommes, si tant de fois j'ay osé exposer ma vie pour maintenir mes provinces? Autrefois, je n'ay fainl (estant personne privée) à couvrir de ce corps la fuitte d'un peuple battu, chassé et espouventé, n'osant lever les yeux contre deux princes, dont l'un estoit victorieux et puissant roy, l'autre assez belliqueux, combien que peu lieureux empereur. Estant aujourd'huy chef et roy de ce mesme peuple, faindray je à le couvrir de mes forces,
JuJII. 1542] NIUVIÈMI LIVM. 53
mesmement contre les injures d'un seul, qui jamais n*a iceluT peuple endommagé et moins estoniié« souvent Ta essayé, jamais entamé, travaillé par cautelles, mais non par conquestes? Doy je craindre à le garentir encores ce coup de l'oppression de celuy que pieça je luy avoy peu livrer entre les mains, si de tant de fois qu'il m'a si bravement provoqué il m'en eust attendu une seule? Rome, Allemagne, Espagne en ont ouy ses braveries; Valentiennes et lYovence ont veu et peu tesmoigner de ses fuittes.
« Voilà, disoil le Roy, b resolution après toutes disputes, laquelle embrasser utilité nous admonneste, honneur nous incite, nécessité nous contraiiict, car, quant à l'infraction dont noz ennemis nous pourroient calomnier suivant leur invétérée coustume, je trouve que c'est chose à (|uoy j'ay suffisamment (si dire ce pailt) satisfaict envers Dieu, et puis dire suffîsamnoent envers le monde, ainsi qu'il sera tousjours oogneu par bons jugemens, et advoué par bonnes et saim^es consciences; peu me doit il dialoir que les autres en veullent dire ou penser. »
Rau&ns pour demouvoir le Hoy de faire guerre. — A ces raisons s'estoyent facilement accordez tous ceux avec lesquels, ou pour fiance de leur loyauté, ou par cognoissanoe de leurs esprits, il avoit pieu au Roy s'en resouidre. Car combien que les raisons contraires et tendantes à dissuasion eussent bien quelque apparente beauté pour estre garnies, quant à l'universel, de ceste commune patience de paix, de repos, d'abondance de biens, d'entrecours de marchandise, quant au particulier, mesmes en ce qui touchoit les princes et plus eminents qui fussent en la compagnie, de
54 MtMOmt DE MAATIN DU BBLLAY. (Juill. 154Î
plaisirs, d^honneurs, de délices et triomphes, singiiiieremeDt en ce qui regardoit le chef, pour estre homme, à vray dire, qui ne les dedaignoit en leur saison et qui, demeurant en paix, comme lors il esloit, les pouvoit jouir et avoir en plus grande abondance que nul autre, venant à la guerre en estoit en la pluspart privé, et les luy convenoit se<|ue8trer pour quelque temps et paravanture pour toute sa vie, neantmoins, ayans icelles raisons esté du commencement proposées et après mises en parangon des autres, soudainement perdirent leur fueillc et couleur, comme si pour effacer pierres faulses on eust mis en jeu de fines et orientales. Par ainsi estoit demeurée la chose sans dispute au jugement et approbation de cliacun ; mais bien eussent voulu aucuns, pour estre l'enlrt'prinse de tel poix, y mettre un peu de deiay et mieux se fortifier tant d'argent que d'amis, mesmes estant le Roy recherché d'aucuns princes et potentats, qui eussent acheté de leur sang un commencement de guerre entre ces deux grands monarques, pour estre par le moyen et protection de l'un mis en seureté et hors du danger de l'autre, qu'ils sçavoyent avoir de longtemps, par espoir, comme englouty et dévoré tout le monde, en considération de quoy ils n'eussent au Roy, duquel la foy estoit assez cogneue, refusé chose que raisonnablement il leur eust sceu demander pour luy faire prendre les armes contre l'ennemy de la commune liberté.
Aussi, au contraire, estoit vraysemblabie, veu les experienoes du passé, que là où desjà de soy mesmes il les auroit prises et que la guerre se verroit ouverte entre ces deux grands et les caries entre eux bien
Jnill. IMS] imnritiii livre. »
oittléet, chacun des autres leur laUseroit jouer leur jeu, et de là, eo avant, ils favoriseroient plus le Roy de souhaicts que de faicts, plus de désir et afiection que de forces, ne d'argent que de traittez et alliances. Entre autres, estoit bien à présumer et le tenoit le Roy pour certain que, si à la dernière guerre le roy d'Angleterre, obligé à sa defension tant par traittez que par intinies promesses, Tavoit planté et laissé porter seul tout le faiz d'icelle guerre, il serait à ceste cy pour faire le semblable, voire paravanture pis. Et, ce qui luy faisoit présumer, c'estoit qu*il n'estoit pas bien content (ce monstrait il) que ledict Sieur eust donné si bonnorable passage a l'Empereur et qu'en iceluy il luy eust usé de tant de courtoisie; mais, à la vérité, plus estoit il ulcéré que ledict Sieur eust favorisé le roy d'Escosse de deux mariages l'un après l'autre, l'un de Madame Magdeleine, sa (illc, l'autre de la fille du duc de Guise, vefve du feu duc de Longueville*, et qu'il eust fortifie Ardres, qui est une bride à Callais; et qui plus encores luy pesoit, combien qu'il n'en monstrast le semblant, qu'il n'eust sceu attirer ledict Seigneur par offres ny alliances pour avantageuses qu'elles fussent, comme il difloit, mais, à b vérité, non recevables, à muer en son rayaume le faict et estât de la religion. Toutesfois, encores n'estoyent les choses tant recullées de moyen qu'il n'y eust bien quelque apparence de Pattirer à société de guerre,
1. Marie de L.orraine, fille de Claude de Lorraine, duc de Guise, et veuTe de Louis d'Orléans, duc de Longueville (mort le 9 juin iS37), avait épousé le 9 août 1538 Jacques V, roi d'Ecosse. Voir le projet de contrat de mariage entre le roi d'Ecosse et Marie de Lorraine dans A. Teulet, Relations poli" tiques de la France et de C Espagne avec VÉcosse^ 1. 1, p. 115-118.
56 MÉMOraSS DE MARTIIf DU BKLLAT. [Jam. f54S
veu d'une part Pestime qu'il avoit de la personne du Roy et le grand honneur que de tout temps il luy portoit, et de l'autre le peu de contentement qu'il avoit de l'Empereur, se ressentant continuellement en son cueur que souvent il luy avoit failly de foy, et aussi blasmant couvertement son ambition ' .
Mais bien quand l'on eust pensé de l'attirer à laditte société, par condicions raisonnables, si eust il fallut du temps pour trouver resolution en son esprit assez irrésolu de soy mesmes. Le semblable eust on peu espérer d'une partie de la Germanie et mesmes entre les Estats protestans, car, s'estans trouvez par cy devant comme refusez de l'alliance par bonne partie d'eux proposée et estant ledict refus procédé de l'exemple ou opinion que le Roy avoit craint d'en donner au peuple pour la diversité des sectes, aussi pour ne monstrer à l'Empereur (auquel il ne vouloit laisser aucune occasion de se plaindre) qu'il se fortifinst de ses couverts ennemis, les propos d'icelle alliance d'avec lesdicts Protestans estoyent demeurez interrompus. Neantmoins, y en avoit aucuns d'eux qui secrettement cherchoyenl de les renouer', et plus y en avoit d'apparence qu'au passé que la chose se peust
1. Sur les rapports de la France avec l'Angleterre à cette date, voir P. de Vaissière, Charte» de Marillac^ p. 56-(>3; Cot" re»pondance politique de MM. de Cattillon et de Marillac, amba*»adeur$ de Fi-ance en Angleterre, pobliée par J. K.aolek, p. 345 et suiv.
2. Sur ces relations plus ou moins secrètes de François I** avec les Allemands, soir Sleidant Brief^echtel, éd. II. Bauffigar» ten; Politische KorrtMpondem der Stadt Strasburg im /^itatter derRe formation, éd. O. Winckelroann, t. III (1540-1545) ; Janssen, op. eU.y \. III, p. 497-499, 523-524.
Jaiii. I&4?] NErviÊME mm. IT
bien conduire, car« quant au respect que le Roy avoit eu à l'Empereur, il le pouvoit maintenant, après si griefves injures, raisonnubieinent cesser; quant à l'exemple dessusdict, la chose avoit bien receu plus grande modération, car à présent il estoit proposé au Roy, par la confédération qu'il feroit avecques eux, un grand et quasi indubitable espoir de réduire la Germanie à union et concorde tant de la foy que dec principaux differens regnans en icelle, dont trop plus y avoit en l'alliance qui se fust faicte avecques eux de bon exemple que de mauvais, et fust ce envers les plus dépravez jugemens du monde. Et avec(|ues ce estoit beaucoup diminué du danger où les autres fois on avoit esté, que l'Empereur empeschast cesle pratique comme il avoit les précédentes. Car, estans son ambition mieux par lesdicts Protestans découverte que lors elle n'avoit esté, et le mas(|ue de son hypocrisie plus osté, il luy estoit plus facile d'y pourveoir et de plus secrettement se fortifier contre elle.
Telle donc estoit la raison qui mouvoit aucuns à vouloir différer la guerre pour y attirer les dessusdicts, aussi Toppinion (ju'ils avoyent de faire plus grande provision de deniers ; car, à la vérité, depuis la dernière guerre, le Roy avoit plus advisé de soulager son peuple par diminution de tailles et impost, à enrichir sa noblesse par dons et grandes pensions, à retirer son domaine aliéné par les roys ses predeceseurs et en partye par luy mesmes, et à rembourser l'argent çà et là emprunté, qu'à en amasser de nouveau; faisant son compte que l'Empereur, qui seul le pouvoit mettre en despensiN ou meu de la religion de tant et si solennels sacremens que ceux qu'il avoit
58 MÉIIOIRKS DE MARTIN DU BELLAY. (Jaill. 1S4?
faicts OU de ceux de si grans et frequentement reoeuz bénéfices, ou aucunement touché, sinon du bien et repos de la chrestienté, à tout le moins du sien particulier, ne recommenceroit la guerre nj le mettroit eo nécessité de la recommencer. Et, à vray dire, les affaires du Roy eussent bien requis d'encores temporiser, tant pour les raisons susdictes que pour avoir temps d'achever la fortification d'aucunes places ou nouvellement commencées, ou que, tant delà les monts que deçà on commençoit à mettre en deffense et qui n'y estoyent encores.
Trois principalles causes de la résolution du Roy pour faire la guerre. — Mais, au contraire, trois dioses luy venoient au devant des yeuk : la première, que cestc umbre de paix donnoit grande couverture aux entreprinses que faisoit l'Empereur pour luy surprendre ses places de frontière, et venoit journellement en lumière, que pour une entreprinse descouverte et rompue, soudain comme d'une hydre en sortoit une autre ; et à ce estoit au Roy mal aisé de remédier pour ne luy estre permis par les voyes de la trefve d'cmpescher les commerces et communications des suhjects de l'un à l'autre, de laquelle communication procedoycnt les menées et trahisons. La seconde raison et plus forte estoit qu'il ne voyoit que sans deiïences expresses, et ainsi qu'ainsi déclaratives d'hostilité, il peust retirer ses subjects de la fréquentation des païs de l'Empereur, par laquelle les pauvres gens, pensans estre en seureté, se trouvoyent surprins et inhumainement occis sans qu'on peust en avoir raison; et ainsi qu'il s' estoit fraischement (comme dist est cy dessus) veu sur le Pau, et en plu-
Juill. \fM] NIUVIÈMB LIVRE. M
sieurs autres eodroicts, et en la mort d*iccux, le Roy, naturel tuteur de leurs vies, se sentoit (comme il devoit) merveilleusement blessé, se jugeant (là où il n'y pourvoieroit) coulpable de leur infortune. La troisiesmc urgente, et qui se pouvoit dire insoluble raisoo, estoit qu'il faisoit bien à présumer (et, oultre la présomption, bons ad vis et seurs en estoyent venuz) que voyant l'Empereur la guerre luy avoir esté expressément dénoncée en cas qu'il ne satisfîst dedans certain temps des meurdres cy dessus mentionnez, pour obvier à ce danger et afin de gaigner temps, attendant que toutes ses machinations eussent sorty effect, il faisoit son compte de proposer de nouveau quelque spectacle de zèle envers la Republique chrestienne, telle ou semblable qu'avoyent esté ceux de Tunis et d'Alger, disant : c J'ampliray les aureilles du monde d'une belle et grosse entreprinse contre les ennemis de la foy et feray une représentation de si gros appareil aux despens de mes subjects les plus exposez au danger de mes voisins, les plus faciles à abuser, sans ce que de ma part j'y face gueres de mises, que j'auray occasion (faisant magnifiquement sonner iaditte entreprinse) de requérir le Roy très chrestien et le conjurer, tant au nom de son tiltre que de nostre mutuelle amitié, de m'y assister ou de forces ou d'argent. Et combien que je ne l'estime si aisé à tromper en diose si évidente, mesmement estant desja battu du fille, si obtiendray je, à l'exemple de ceux qui demandent le plus pour avoir le moins, que, durant ce temps de ma telle quelle expédition, ou du nom de l'appareil d'icelle, il servira tant à sa réputation et à l'opinion commune; et, estant si jaloux de son bon-
60 MEMOIRES DI MAKTIN DU BELLAY. [ioill. IM?
neur qu'il est, aura si grand respect aux parolles qu*on pourroit semer à Tenoontre de luy que, craignant qu'on imputast à son émotion de guerre le retardement du bien public, indubitablement il se contiendra. >
Tel estoil le desseing de TEmpereur véritablement bien et malilieusement fondé s'il eust eu à faire à homme mal prenant et qui desjà n*cust entendu ses ruses; car il est certain que, si par le monde eussent esté répandues les fumées d'une expédition aphricaine ou turquesque avant que la guerre fust ouverte entre ces deux princes, tous ceux à qui les arts de l'un n'estoient encores bien cogneuz eussent imputé le retardement de la saincte expédition à l'autre. Pour à quoy obvier et, aussi voyant le Roy qu*en une façon ou autre, tousjours estoit il en une grosse et continuelle despense, et qu'il luy falloit tenir autant de gens à sa soulde, tant en Italie qu'au long de la mer de Languedoc et Provence, pour remédier aux surprises machinées par l'Empereur, que s'il eust esté en guerre déclarée et ouverte, il jugea avec les autres raisons cy dessus alléguées qu'il ne luy estoit loisible de plus longuement attendre pour exécuter ceste volonté.
Deux voyes se presc>ntoient, dont l'une (qui estoit couverte) plus se monstroit accompagnée d'utilité ; la seconde (qui estoit la descouverte et artificielle) n'en promettoit pas tant. Car, quant à la première, par gens meuz qui de mal contentement, qui de vindicte, qui de partialité, qui d'avarice ou autre passion, des autres incitez de zèle qu'ils avoient au bien de leur patrie journellement oppressée, estoient au Roy présentez partis de secretteroenl et à l'improvist le saisir
Juiii. 151?) NEUVIÈME LIVRK. ê1
de plusieurs places estans ou soubs la domination de TEnipereur, ou soubs sa protection, voire telles et de si grande conséquence que leur seule conqueste se pouvott bien compter pour grand loyer d'une longue et périlleuse guerre. Pouvant doncques le Roy par Tacquisition d'icelles (qui estoit le vray fruict de la guerre et la tin qu'un convoiteux aggresseur en eusl peu demander) se venger, il n'y avoit grande appa- * rence qu'il deust refuser ces partis, attendu qu'ils se pouvoieni exécuter sans bruit, sans péril, sans perte, sans mettre la main à l'espée, et à la bourse que bien peu, eu esgart à la marchandise. En l'autre voye, qui estoit de roupture et d'ouverte déclaration, moins se trouvoit d'utilité, mais, selon le commun jugement des hommes, plus d'bonnesteté ; car véritablement la guerre, prenant son commencement par surprises et emblées de places, eust aucunement peu ouvrir la porte de calomnie à ceux qui eussent voulu imputer audit Seigneur que convoitise l'eust plus incité à oe faire que la justice, qu'en cest endroict nous appelons vengeance.
Quoy considérant et voulant servir à l'honneur plus qu'au proBt, laissa le chemin auquel il estoit invité par plusieurs et qui, à grand regret, le luy voyoienl laisser et se délibéra d'ouvrir la guerre en divers endroicts, mais principalement en deux : l'un du costé des Espagnes par la comté de Houssillon, l'autre par le pals de Luxembourg. Et l'élection de ces deux endroicts feit il pour justifier son agression non seulement par la raison qu'il avoit en gênerai d'assaillir son ennemy, mais en particulier de l'assaillir es lieux qui de droict luy appartenoicnt et luy
68 MÉMOIRES DE MARTIN DU BELLAY. (JatU. fS4?
estoient usurpez sans légitime tiltre. Car, quant à Luxembourg, outre les autres droicts et actions que de tout temps les roys ses prédécesseurs y pretendoient, mesme par Paquest qui en avoit esté faict par le duc Louis d'Orléans, frère du roy Charles sixiesme du nom, qu'autres, il en avoit une nouvelle par la cession, tant des chefs et vrays seigneurs titulaires de la maison dudit Luxemt>ourg, qui injustement et par seule force en avoient par le duc Philippe de Bour» gongnect Charles, son Bis', esté spoliez, que aussi par le transport que luy en avoyent faict ceux de la maison de la Marche qui y pretendoient grand droict. Quant au comté de Roussillon, encores sont vivans ceux qui le virent laisser à Ferdinand, roy d'Arragon alors régnant, par le roy Charles huitiesme, séduit et trompé par un cordelier nommé frère Olivier Maillard*, directeur de sa conscience, homme apparant de grande sanctimonie, mais (comme il advient où hypocrisie a lieu) avoit esté corrompu à force d'argent par ce roy d'Arragon pour vendre et décevoir son maistre. Or, n'auroit peu le roy Charles faire c^e aliénation au préjudice de la couronne et, quant il l'auroit peu faire, si n'avoit le Roy d'Arragon, et moins ses héritiers, accomply les conditions réciproques mises et apposées au contract; par ainsi l'Empereur, qui n*avoit droict que de luy, ne s'en pouvoit dire autre qu'usurpateur et violant possesseur.
Vray est que, voulant le Boy commencer la guerre,
i. Philippe le Bon, duc de Bourgogne (1419-1407/, et son ftlt Charte» le Téméraire.
2. Sur le rAIe du cordelier Olivier Maillard en cette circons* tance, voir A. Saniouillan, Olivier Maillard, ta prédication et «on ten^f p. 2^-34.
J«ill 154?) !fiirntm Lrvfti. «S
Teust peu à aussi bon droit commencer ailleurs, fust delii les monts ou deçà, car assez d'autres lieux j avoit qu'il pouvoit et plus facilement entamer et aussi justement repeter; mais bien voulut pour son invasion choisir ces deux sur tous autres : Roussillon, atin d'attirer son ennemy au combat, car, estant si prochain en ses pals, en sa maison, avec ses forces parmy ceux où le plus magnifiquement il avoit accoustumé d'extoUer la gloire de son nom, il n'est oit croyable qu'il fust pour y fuir la lisse. L'endroit de Luxembourg choisit il pour avoir plus aisé moyen de recueillir et à moins de danger de personnes les Allemans venans à sa soulde, mais plus encores fut il nieu de ce faire, pour favoriser par la proximité des lieux le duc de Cleves que TEmpereur à toute heure se vantoit de ruiner et rendre le plus pauvre homme de chrestienté, disant hault et clair qu'il quitteroit plustost sa couronne que de luy laisser un pouloe de terre, et, de fait, avoit de longue main commencé en ses Païs Bas à luy dresser secrettement l'appareil d'une grosse tempeste. Ce que sçadiant, le Roy luy vouloit bien donner à cognoistre que d'une part au lieu où estoit sa personne, de l'autre en celuy où plus il s'estoit préparé, en ces deux endroicts chercheroit de l'assaillir.
Depeêche de monseigneur d'Orléans à Luxembourg. — Doncqucs de premier sault il envoya en chef de oeste entreprise son fils puisné Charles, duc d'Orkuis, accompagné de cinq ou six cens hommes d'armes, et huict mille lansquenets, et six mille soldats de pied françois^ ayant avec luy monseigneur Claude,
1. Voir sor reffectif du coq)S expéditionnaire du Luxemboorg les chiffres donné* par A. de Ruble, op. cit., p. 170.
il MÉMOIRES DE MARTIN DU BELLAY. [Juill. 4542
duc de Guyse, pour sa conduilte et commander à Tarmée sous luy à cause de sa jeunesse, et le seigneur de JametsS le seigneur de Sedan *« le comte d'Anmalle', fils aisné dudict duc de Guise, François de Bourbon, sieur d'Anguien^« frère de monseigneur de Yendosme, le sieur de la Roche du Maine, la compagnie de monseigneur le Connestable conduitte par le sieur de la Guiche^ et plusieurs autres capitaines et chevaliers garnis de sçavoir, de prouesse et d'expérience.
Depesche de monseigneur le Dauphin à Perpignan, — En Roussilion envoya monseigneur le Dauphin, luy voulant, comme à successeur de son nom, par Taguillon d'honneur et semonces de haultes entreprinses de plus en plus inciter les esprits à embrasser la splendeur et imitation de ses ancestres; et au mareschal d'Annebault, que pour vertu il avoit eslevé et auquel avoit assez grande fiance, ordonna d'estre auprès dudit seigneur pour la principalle conduitte de la guerre, luy assistant pour paEiie des labeurs et
1. Jean de La Marck, sieur de Jamets, capitaine de 50 lances, gentilhomme de la chambre (1540).
2. Robert IV de la Marck, 61s de Robert III, sieur de Florange, et de Guillemette de Sarrebrurk, capitaine de 50 lances.
3. François de Lorraine, comte d'Aumale, (ils atné de Claode, duc de Guise, et d'Antoinette de Bourtion, le futur défenseur de Metz et le conquérant de Calais.
4. François de Bourbon, comte d'Enghien, second fils de Oiarles de Bourbon et de Françoise d'Alençon (1519-1540); son frère atné était Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, qui épousa en 1548 Jeanne d'Albret et fut le père de Henri IV.
5. Gabriel de la Guirhe, second fils de Pierre de la Guichc et de Marie-Françoise de Chazeron, né le 5 novembre 14U7. InûIU de Micon (1528), mort vers 1568.
Juiii. 1&49) Niuvitm LivRi. es
ohtr|^ le seigneur de Mootpesal, pour lors lieutenant du Roy au pais de Languedoc*, avec grand nombre des princes, seigneurs, capitaines et autres gens d'honneur de sçavoir et conduitte. El ce que plus il commanda audit dauphin, ce fut de jetter partie de MS forces incontinant et en toute extrême diligence ■a devant de la ville de Perpignan, attendant le reste de son armée qui s*y viendroit joindre et que luy qui le vouloit suivre de près se presenteroil sur les lieux ; à quoy faire estoit conduit par plusieurs raisons, dont celle qui plus dominoit en son esprit et à laquelle grande partie des autres se rapportoit, estoit celle desjà touchée du combat. Car il jugeoil que là où soudainement il auroit faict (comme il estoit faisable) envelopper Perpignan, ville capitale de Roussillon, et la principale, ou pour mieux dire la seule barrière et boullevert des Elspagnes quant au costé de midy, et qu*il Tauroit fortclose de plusieurs choses qu'il sçavoit lors luy défaillir pour l'attente d'un grand siège, l'Empereur seroit contrainct, ou par le respect d'honneur ou à tout le moins par celuy de nécessité, de le venir combattre; sinon qu'à sa barbe il aimast mieux se voir spolier d'une province nourrice des provinces voisines, du meilleur et plus nécessaire port qu'il eust es mers de delà, de la ville dont la perte luy apportoit perte non seulement de ce qu'il avoit deçà la montagne, mais donnoit à son eonemy tout ce qui
1. Antotne de Lettes des Près, siear do Fou et de Montpezat, avait remplacé le connétable de Montmorency comme lieutenant général en Languedoc par lettres de provision en date du 30 avril 1542, confirmées le 23 mai suivant [Catalogue de» actes, t. IV, n** 12468 et 12529j.
IV h
66 MEMOIRES DE MARTIN DU BKLLAY. (Juill. IMS
esloit cJelà en proye, ou de venir au faict d'armes ptr luy de si longtemps et en tant de lieux si haultemenl et si pompeusement prescbé.
Cependant que le Dauphin se prépara à ceste ordoonaiice, qu'il feit marcher la gendarmerie, rartillerie* les vivres et munitions, et que Montpesal, pour lors lieutenant du Roy en Languedoc, outre les forces ordinaires de ia frontière, fuisoit assembler les légionnaires de Languedoc, que le roy de Navarre en faisoit approcher d'autres de Gascongne, que le mareschal d'Annebault s'acheminoit avec sa trouppe, ramenant d'Italie les Suisses, les chevaux légers, les vieilles Landes de gens de pied françoises et italiennes, le Roy commençoit a se mettre à leur queue, non de si près qu'il peust rompre les chemins aux soldats ou empescher b facilité des estappes, mais non pourtant de si loing que d'heure en autre il n'en peust avoir nouvelles, comme ordinairement il avoit. Le duc d'Orléans pareillement mettoit en toute diligence ses forces ensemble.
Desseings de monsieur de Langey. — Or, vous ai je dit cy devant que (ijuelques uns a voient mis en avant au Roy plusieurs entreprises pour surprendre l'Empereur aux lieux les plus aisez et des(|uels il avoit moins de souspeçon ; entre autres, le sieur de Langey, lieutenant gênerai pour le Roy en Piémont, après qu'il eust la cognoissance de l'outrage faict par les gens de l'Empereur à ses ambassadeurs, considéra bien que le Roy s'en voudroit ressentir, ainsi que la raisoti vouloit*. A cette cause, secretlement avoit pratiqué plu-
i. Sur let plans, les préptratifs et les • pratique» > du sieur de Lukgty dans ia première moitié de 1542, voir V.-L. BoarnUy, Guillaume du Bellay ^ p. 345<351.
Jaill. 1512] NItViÊMK LIVRE. 67
sieurs places et capitaines au duché de Milan, ayant intention que son anius d'iiomnies faict à b Mirandole (dont desjà il avoit couvertenient les capitaines tous gabarez et devoit estr(> son amas de dix mille hommes de pied, huict cens chevaux et dix pièces d'artillerie, et eftUuent des principaux chefs d'icelle entreprise le seigneur Pierre St^ozy^ le comte Petillanne^, le duc de Somme^ et plusieurs autres tant NeafK>litaios, Homains que des terres de la seigneurie de Venise), lesquels assemblez il marcheroit droict à Cremonne, dont il esperoit avoir le castellan et des principaux soldats à sa dévotion; de là à Laudes, de laquelle ville il s'asseuroit, et de deux mille hommes de pied qu'il trouveroit audit lieu; et de là à Milan, où pareillement avoit intelligence, et y fortifier la citadelle aux despens des citadins, et par ce moyen brider et tenir en subjection tant le cbasteau que la ville et osier à l'Empereur le moyen dVn tirer argent dont se faisoit la guerre. Or, est il que le sieur d*Annebault, après la resolution de la guerre, estoit marché en Piémont^, ayant huict mille Suisses, six mille hommes de pied françois, sans la garde des places, et six mille italiens, quatre cens hommes d'armes et deux mille chevaux légers. Parquoy TinLention dudict sieur de Langey estoit que là où le marquis du Guast partiroit de
1. Pierre Strozzi, 6U de Philippe Strozzi et de Clarisse de Mëdicis, cousin de Catherine de Médicis. Sur son rôle, voir L. Romier, les Origines politiques des guerres de religion, t. I, p. 149-157.