‹ Mémoires de Mathieu Molé, procureur général, premier président au Parlement de Paris et garde des sceaux de France, publiés pour la Société de l'histoire de France, sous les auspices de m. le comte Molé, l'un de ses membres (volume 3)Chapitre 8 sur 52 · Voy. les Mémoires de Hichelieu, t. VII, p · texte numérisé non relu

Voy. les Mémoires de Hichelieu, t. VII, p

se firent de grands compliments : le Cardinal voulant mener ledit Duc eu son logis , et le Duc le Cardinal au sien. Sur ces compliments , quelqu'un dit : \< M. de Lorraine n*apas ou! la inesse. » Sur quoi le Cardinal-Duc lui dit : « Monsieur, vous feriez mieux d'entendre la messe, et puis nous traiterons. » Il s'en alla. Le Cardinal-Duc avoit mis des gens pour prendre garde quand la messe seroit dite, pour aller attendre M. de Lorraine en loti logis ; mais ses gens n'ayant pas été assez prompts jK>ur l'avertir, comme il descendoit le degré <)e son logis, il trouYa M. de Lorrain^ en tête, qui le surprit fort, et lui dit : M Monsieur, j'allois à votre logis. » Là-dessus se passèrent force compliments, après lesquels ils montèrent en haut, où ils furent enfermés trois heures ensemble, sans rien faire. L'après-dîner, ils traitèrent encore pour le moins quatre heures, au logis du Cardinal- Duc ; ils ne se purent accorder. Tout le monde croyant que tout étoit rompu, l'ordre fut donné aux troupes qui étoient venues avec le Cardinal-Duc, de se tenir prêtes pour s'en retourner le lendemain 20 , à neuf heures du matin. Mais comme le Cardinal-Duc vint pour dire adieu au Duc en son logis, ils parlèrent quelque temps ensemble, et demandèrent une écritoire, qui leur fut apportée^ et le traité fut signé à l'heure que les parties s'y attendoient le moins.

A l'heure même, le Cardinal-Duc envoya le comte de Nogent au Roi, pour lui donner avis que le traité étoit signé, et que le duc de Lorraine seroit le lendemain, après dîner, auprès de Sa Majesté. A même temps , le Duc fit partir le sieur de Contrisson, avec passe-port du Cardinal-Duc, pour aller à Nancy défendre, sous peine de la vie, que l'on ne tirât point : la journée finit ainsi. IV 7

Le 21 9 le Cardinal-Duc est allé voir M. de Lorraine en son logis y et de là sont partis pour venir trouver le Roi , le Cardinal-Duc dans sa litière et M. de Lorraine dans le carrosse du Cardinal-Duc, où étoient avec lui le cardinal de la Yallette, le nonce du Pape et le duc de la Vallette. Comme ils ont été proche le quartier du Roi , le Cardinal-Duc a monté dans son petit carrosse , et est allé trouver le Roi un moment devant que le Duc arrivât ; puis M. de Lorraine est arrivé, à qui le Roi a fait toutes les caresses du monde, et le mena dans^son petit cabinet, où étoient le Cardinal-Duc, le Garde des Sceaux, les sieurs de Bullion , Saint-Chamond , Brassac et Bouthilier. Ils ont discouru quelque temps. Après, le Càrdidal-Duc est sorti avec tout le conseil, et M. de Lorraine est demeuré avec le Roi, qui Ta entretenu assez longtemps. Sa Majesté voyant venir Theure du souper , lui dit : a Allez vous reposer à votre logis, » et Ta fait conduire par M. le Premier Écuyer et plusieurs autres seigneurs de la cour. Ainsi a fini la journée.

Le 22 au matin, le sieur Bouthilier, secrétaire d'État, et le père Joseph, capucin, sont allés voir M. de Lorraine, et ont demeuré deux heures avec lui pour quelques petites difficultés qui restoient et pour résoudre le temps que les troupes du Roi pourroient entrer dans Nancy. Le Duc demanda lors d'envoyer quérir le sieiu* Jeannin, secrétaire d*État de Lorraine, qui étoit dans la ville. On Ta envoyé quérir aussitôt, mais il n'est venu que trois heures après. Cependant le Duc est venu voir le Roi, où il a été une heure; on lui vint dire que Jeannin étoit venu ; il sortit aussitôt pour aller à son logis, et demeura enfermé avec lui deux grosses heures.

On donna -cependant avis à Sa Majesté, de plusieurs

cotés, que Je Duc avoit quelque dessein de s'échapper, la nuit même ; à ce que Ton a sçu depuis on le croyoit dans la ville. A -quoi Sa Majesté ne j[^oulut pas ajouter foi ; mais, pour éviter tous mauvais événements, elle.commanda qne Ton fît bonne garde dans le quartier, qui est l'ordinaire ; et quelques ofiiciers du régiment des gardes eurent ordre de se promener autour du logis, de peur que si M. de Lorraine eût voulu sortir la nuit, les sentineUes ne lui fissent quelque mauvais tour : de quoi le Roi eût été au désespoir. La nuit se passa comme cela.

Ije lendemain 23, le Duc dormit jusques à dix heures. Dès qu'il fut éveillé , lie Cardinal-Duc Talla voir, pour rassurer que le Roi n'avoit rien cru des bruits qui avoient couru qu'il se vouloit sauver; véritablement, qu'il eût extrêmement fâché Sa Majesté s'il eût fait un trou à la kme, de quoi toute l'Europe se fût moquée. Ce qui avoit obligé le Roi à faire la' même garde dans son quartier qu'il a accoutumé en temps de guerre, qui est trèsexacte ; et commander à quelques officiers de se tenir près de son logis, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident, comme j'ai dit ci*dessus.

Quand le Cardinal-Duc fut sorti, M. de Lorraine alla à la messe, puis retourna dîner ; la garde étant toujours fort exacte dans le quartier.

L'après-dîner , on croyoit entrer dans Nanqr, les troupes mêmes furent commandées; mais une bonne partie de la journée se passa en allées et venues du sieur Jeannin chez le Cardinal-Duc, et aussi que le Duc dit que aes troupes ne sortiroient point de Nancy, sans une certaine marque qu'il leur avoit donnée. Pour cet effet, il envoya dans la ville un de ses valets de chambre, auquel

400 APPENDICE AUX BIÉMOIRES

il se con6oit, pour faire venir parler à lui le sieur Dnis*nety lieutenant de ses gardes, qui porta Tordre d^ouvrir, le lendemain matin 24, i^ portes aux' troupes dû Roi; et entrèrent, dès le soir, t^es maréchaux des Jogis du Roi avec le 'sieur de Miremont, capitaine au régimçnt des gardes, lequel manda, le matin, au Roi, que la garnison de la ville sortiroit, à huit heures du matin, par la porte Saint-Jean, et que ceux du Roi entreroient, à neuf heures, par les portes Saint-Nicolas et Saint-Georges, ce qui aiété exécuté en la forme qui s'en^it : •

Premièrement , le marquis de la Force , maréchal de camp, est allé, avec trois cents chevaux,, au bout de Tétang pour conduire la garnison ; ils sont donc sortis, la cavalerie la première, au nombre de deux cent trente^ et l'infanterie après, composée de deux mille trois cent dix, lesquels ont été conduits par ledit marquis proche de Rosières. Après est entré le Grand Prévôt et ses ar^ chers par la porte Saint-Nicolas! Le duc àe la Vallette , colonel de Tinfanterie, avec huit compagnies des gardes, qui sont allés tout droit prendre possession de la vieille ville; suivoit après le sieur de Châtelier-Barlot, maréchal de camp, à la tête de six compagnies des gardes, qui ont pris la porte Saint-Nicolas et la grande place de la nouvelle ville; en même temps, M. du Hallier, maréchal de camp, entroit par la porte Saint-Georges, avec six compagnies de Suisses, et a garni la porte et les bastions de main gauche jusques à la porte Saint-Nicol&s. Après est entré, en suite de M. de Châtelier, le comte de laSuze à la tête de douze compagnies du régiment de Picardie, qui se sont saisis de la porte Saint*Jean et des bastions entre ladite porte et celle de Saint-Nicolas. Comme le Duc a sçu que tout étoit exécuté, il est venu voir le Roi, qui

lui fit grandes caresses. Le Roi n'y a pas été coucher la première nuit et n*y est entré que le lendemain 25, ou étant près de fa chapelle de Bon-Secours, le cardinal de Lorraine est venu au*devant de lui, assisté du marquis de Mercy et de plusieurs autres gentilshommes lorrains. De là le fi.oi est allé à son logis, pour donner promptement ordre à Texécution d'icelui.

mKTOUE DU DUC D'OALilNS» HT rSAHCV, EN 1634.

(Voy. mmoirts, t. II, p. 288.)

De Pam, ce 14 octobre 1634.

Monsieur, frère du Roi, ayant fait sçavoîr à Sa Ma* jesté qu'il désiroit revenir en son royaume et se remettre en ses bonnes grâces, Sa Majesté reçut cette nouvelle avec grande joie, et, pour cet effet, lui envoya les ordres pour tpus les gouvemeucs des places de Picardie, afin qu'ils eussent à le recevoir , ne sçachant pas lui-même à laquelle premièrement il se pourroit retirer, toutefois en |;ardant toujours leur sûreté : ce que mondit seigneur trouva très-juste. Donc, Monsieur, ayant reçu les ordres du Roi, prit résolution de partir à Tinsçu des Espagnols, parce qu'ils avoient bien fait cognoltre, par leurs actions, qu'ils ne désiroient pas qu'il s'accommodât avec le Roi : et même croyoit-on qu'ils le voulussent arrêter. Deux jours devant son partement, le président Rose (chef du conseil d'Espagne en l'absence du marquis d'Ayetone), vint trouver Monsieur et lui dit qu'il trouvoit bien étrange qu'il n'eût point fait de feux de joie du gain de la ba* taille de Nordlinguen, vu que la Reine sa mère en avoit fait, et que toute la ville étoit en joie ; et qu'il le venoit avertir qu'il y avoit rumeur de cela dans la ville, et qu'il

iOt APPENDICE AUX MÉMOIRES

le prioit que ses gens se tinssent clos et^oouverts durant trois ou quatre jours, de peur qu'il ne leur arrivât accident. Tout cela fit juger à Monsieur la mauvaise volonté qu'il y avoit contre lui et les sieils, ce qui le conforta encore dans la bonne résolution qu'il avoit prise dès auparavant.

Voyant donc Foccasion propre pour l'exécuter , le marquis d'Ayetone étant allé à Trévei&e, il prit son temps, le 8 de ce mois, &t semblant d'aller chasser le renard dans un bois distant de deux lieues de Bruxelles, oii étant arrivé, il prit le chemin de la Capelle, la plus proche place frontière de Picardie, éloignée de Bruxelles de vingt-cinq lieues, à laquelle il fut tout d'une tndte; son cheval mourut sous lui a la dix-septième lieue, mais en ayant fait mener six en main^ pour rafraîchir ceux qui ne pourroient plus aller, il en prit un qui le porta jusques à la Capelle , où il arriva sur les dix hepres du soir S par un beau clair de lune, qui lui servit de beaucoup pour se faire recognoître. Car, approchant de la place, les sentinelles prirent l'alarme, et toute la gairnison prit les armes, et allèrent chacun en leur poste. Le gouverneur, qui est le baron du Bec, fils de feu M. de Vardes, alla promptement sur le bastion du Roi pour voir ce que c'étoit. Il entendit une voix qui dit, comme les sentinelles demandoient : « Qui va là ? — C'est Mon* sieur, frère du Roi. d Le voilà bien surpris, ne sçachant rien de l'affaire ; il donne tous ses ordres pour se bien défendre, croyant que ce fût une entreprise sur la place. Â Theure même. Monsieur parla et lui dit : « Baron du Bec, empêchez que l'on ne tire sur nous. Je viens ici avec

i . Voj. lêt iîémoifm de KuMmu, t. VII, p. 8S.

DE MATHIEU MOLft. 103

les bonnes .grâces du Roi et sa permission. » Le baron ^ cc^^nobsant sa parole ^ commanda aussitôt que Ton ne tirât point. Lors Monsieur lui dit : u J'ai des ordres du Roi pour TOUS. Faites sortir quelqu'un à qui je les puisse donner. * Il fit donc sortir le baron de Longcbamp, son nev^u, capitaine au régiment de Piémont , qui l'ëtoit ▼enu voir le soir précédent, auquel mondit seigneur bailla les ordres du Roi, lesquels il porta dans la place au gouverneur I qui reçut à Tinstant Monsieur, lui sixième, en gardant toujours sa sûreté, suivant les ordres du Roi; de quoi mondit seigneur lui sçut très*bon gré. Ceux qui étoient armés et qui entrèrent avec lui étoient les sieurs de Puylanrens, du Fargis, d'Elbène, Briançon, du Coudray et Senantes. Étant donc entrés, il dit au gouverneur : c Donnez-nous à souper; il y a dix-huit heures que nous n'avons ni bii ni mangé. » Le gouverneur lui fit apprêter diligemment à manger. Il Ait bu à la santé du Roi et ensuite à celle du Cardinal-Duc. Puis le gouverneur le logea très-bien dans sa chambre, et dépécha aussitôt le baron de Longchamp vers le Roi , pour lui donner avis de l'arrivée de Monsieur, et lui dire comme tout s'étoit passé. Monsieur dépêcha aussi le sieur d'Elbène, pour témoigner à Sa Majesté la joie qu'il avoit d^être remis en ses bonnes grâces. Il a demeuré à la Capelle le 9, en est parti le 1 0, pour aller à Notre- Dame-de-Liesse remercier Dieu de l'avoir tiré d'oii il étoit, et, de là, est allé à Soissons attendre les ordres du Roi.

De NoyoDy ce 9 noTembre.

Le sieur de Chaulnes, en étant averti, est aussitôt parti, assisté des compagnies de cavalerie du cardinal de la Valette, qui étoient logées à Noyon, et de celles de

Beauregard et de la Roque-Massebaut, pour* lui offirir toute sorte d'assistance de la part de Sa Majesté et lui donner escorte pendant quMl seroit vers la frontière; et, ayant appris à Saint-Quentin qu'il avoit couché à Marie, Vy est allé trouver pour lui faire ces mêmes offres.

M. de Chaulnes ayant trouvé Monsieur , frère du Roi, parti de Marie, apprit qu'il étoit allé dîner à Notre-Damede-Iiesse et qu'il viendroit coucher à Laon y lui coupa chemin entre Liesse et ledit Laon, où il l'attendit jusques sur les trois heures après midi. Donc, Monsieur venant, le duc de Chaulnes le pria et conjura si instamment de vouloir venir coucher à la Fère , ou son souper Tattendoit , que Monsieur, après quelques résistances, lui disant qu'il avoit mandé au Roi qu'il alloit attendre ses commandements à Soissons , se laissa enfin aller et se mit dans le carrosse du duc de Chaulnes, et alla coucher à la Fère, où il a été défrayé lui et les siens six jours durant, y ayant été tenu pour cet effet huit tables de trente couverts chacune. II en est parti lundi dernier 1 6, et est venu coucher à Soissons, où ceux de la ville l'ont défrayé. Il y a séjourné mardi, auquel jour le duc de Chaulnes lui a encore donné à souper, et, mercredi 17, est venu coucher à Nanteuil, où il attendit les nouvelles du Roi. Il y vint dans le carrosse que Sa Majesté lui avait envoyé.

Le sieur de Longchamp arriva à Sainte-Geneviève^ des-Bois, lé 1 0 de ce mois, à huit heures du soir, comme le Roi soupoit, et lui apporta cette bonne nouvelle et ce qui s'étoit passé à sa réception. De quoi le Roi témoigna une joie extraordinaire, et dit au baron de Longchamp le contentement qu'il avoit de son oncle, de la façon dont il s'y étoit gouverné. Sadite Majesté l'envoya aussitôt au Cardinal-Duc, pour lui faire part de cette agréable nou-

velle, lecpiel Ta reçu à Chilli. Sa Majestié avoit eoToyë à mondit seigneur à Soissons le sieur Bouthilier, secrétaire d'État, pour l'assurer de son affection, et lui tëmoigner Textrénie joie qu'il a de ië revoir dans son royaume^ où il recevra toute sorte de bons traitements ^

SOfiCX DX COBBJS* BR 1636.

(Voy . les Mémoires j t. U, p. 36) à $68.) * Da camp derant Gorbiei ce 8 octobre.

Voua aurez dëjà sçu comme, le 2* jour de ce mois^ le Roi alla à Amiens, où ëtoit le Cardinal-Duc, où se rendirent aussi Monsieur, M. le comte de Soissons , le duc d'Angoulême, les maréchaux de Châtillon et de la Force, et aussi les sieurs du Rallier et marquis de la Force, maréchaux de camp. En ce lieu fut

\ . 0âiis la lettre finÎTante de Mole à Pierre Dapuy, il est aussi ques* tion dn retour du duc d'Orléans : « Monsieur, je tous rends mille grâces de la part que tous m'ayez donnée de la meilleure disposition de ce petit neveu , et ai appris par M. Girault que la pierre étoit si petite que cela a été cause de lui avoir fait son£frir un peu plus longtemps du mal , mais qu'il y a toute sorte d'espérance de sa santé ; comme aussi de l'état de nos affaires publiques, qui, dans la justice des desseins du prince, accéderont toujours à souhait.

c J'ai lu cette préface avec grand contentement, puisque j'y ai tu la ▼érité très-bien défendue ; l'auteur a eu très-grand avantage de louer les conseils après les heureux événements ; mais ce qui ne se peut assez estimer, c'est qu'après tant de sorte de personnes qui ont jnsqnes ici entrepris les louanges de M. le Cardinal , il les a publiées avec des pensées toutes nouvelles et un style digne du sujet ; si elle n'eût été achevée d'imprimer, le retour de Monsieur y eût été ajouté, non en vceu, mais en effets, qui fait cesser nos craintes et nous donne des assurances de repos; c'est une victoire de laquelle nous recueillerons le fruit de jour en jour.

c Vous sçavez qu'il a été deux jours à Écouen , bien près de nous, et que H. Bouthilier y étant arrivé hier sur les sept heures , il en partit à midi pour aller trouver le Roi. Le reste est plus tôt içn à Paris qu^ici. Je suis, etc. Ce lundi, sept heures, s

3. Sur les préparatifs de cette campagne et les premières opérations

prise la résolutian d'in^restir Corbie de delà Teau. Ce qui fiit exécuté le même soir par le sieur de Fontenay* Mareuil, maréchal de camp, avec dix mille hommes de pied et deux mille chevaux , lesquels s'allèrent camper dans un bois hors de la portée du canon de la ville , où il est retranché, le lieu étant assez fort de son naturel. Monsieur et le comte de Soissons, avec touUJ^ reste de Tarmée, sont demeurés logés à Bnigny et à Allonvilla» distants d'une bonne lieue et demie de Corbie, du. côté de Doullens.

Les travaux du côté de.jleçà (dont le Roi prend particulier soin, étant de son coté et sous lui le marquis de la Force et le sieur de liambert, maréchaux de camp), seront, dès le 8 du courant, en état de se bien défendre et seront en perfection dans peu de temps, sçavoir : le fort appelé I^uis, qui est autour de Téglise dans la terre fermç; les deux redoutes dans la prairie, entre le premier cours de la rivière et le second à 'droite et à gauche du second pont ; et le fort qu'a entrepris le sieur de Campis, capitaine au régiment de I^avarre, lequel est à la tête de tout dans la corne qui fut surprise et dont vous avez oui parler. Les travaux de delà consistent en sept forts et huit redoutes, sçavoir : trois forts et quatre redoutes, et les lignes d'entre-deux, entre la rivière de Somme et celle d'Ancre, et trois autres forts delà la même rivière d'Ancre et quatre redoutes , dont le maréchal de Châtillon et M. du Hallier prennent soin. Le Cardinal-Duc y vint le 6 de ce

mîlitaîrea^ Yoy. le$ Mémoires de Richelieu , t. IX, p. 336 et soît. Mais le récit y est tout è fait hostile aa dac d'Orléans et au comte de Soissons. La rdlatioD da Roi est plus circonstanciée et parait empreinte d'une grande impartialité. Cq>endaBt» la paît faite au Cardinal-Duc^ponr la direction des opérations, est, comme dans les autres affaires de jguerre ^ peut-étrs on peu trop restreinte.

DE IdATHIEU MOLE. 107

moUf auquel Monûenr fit tout Yoir, puis le Cardinal re* tourna coucher à Amiens.

Le Roi est loge à Demnin , village distant d'une lieue de Gorbie, sur la rivière de Soi]|me, Sa Majesté n'ayant pu loger plus près, tous les villages du long de la Somme étant tous brûles, et les autres, qui sont sur le haut, n'ont point d^èkiu, et étant aussi infectés de peste et de quan-tité de corps morts et charognes que les ennemis y ont laissés. Us ont rempli le peu de puits qui y étoient de chevaux morts et autres immondices , de façon qu'on a mieux aimé les abandonner que d'y loger; personne, même les paysans, n'y voulant retourner, de peur de mourir, mais ils se buttent dans les champs pour recueillir quelques blés et labourer leurs terres.

Sa Majesté alla, le 4 de ce mois, visiter les passages de Cerisy et Sailly, auxquels il traça les forts et redoutes pour empêcher les ennemis d'y passer une autre fois.

Le dimanche 5, le Roi se rendit à Amiens , où se trouvèrent le comte de Soissons et le maréchal de Châtiilon. Là fut tenu conseil , pour résoudre le reste des travaux <{ui se feront delà la rivière d'Ancre, vers le quartier de Monsieur. Puis, Sa Majesté s'en retourna coucher en son quartier, les autres travaux que font entre cette rivière et celle de Somme les troupes que commande Fontenay- Mareuil étant déjà presque en déf^mse par les soins de Monsieur, qui n'en bouge du matin au soir.

Le Roi y a été tout le 7, pour voir en quel état étoit le travail, qu'il a trouvé pouvoir être en défense dans quatre jours après et en perfection dans huit. Sa Majesté y trouva plus de cinq mille hommes, et, comme il y arrivoit, les ennemis firent une sortie de quelque cinquante chevaux et de deux cents hommes de pied , qui ne

408 A.PPENDICE AUX MÉMOIRES

s'avancèrent qu'à demi-portée du canon de la ville, pour attirer aux canonnades notre caTalerie, laquelle , voyant leur dessein, n'y envoya que vingt chevaux et trente mousquetaires, qui les menèrent battant jusques tout contre la ville, en tuèrent deux et trouvèrent un sac d'avoine qu*un de ceux qui furent tués avoit en croupe. On ne sçait que juger de ce qu'il en vouloit faire. Il n'y a eu des nôtres qu'un cheval blessé à la fesse d'un coup de mousquet.

Le Cardinal-Infant est à Arras , à ce qu'on a sçu par neuf prisonniers qui furent pris mercredi 8 de ce mois, qui disent aussi que les ennemis ont mis tout leur canon dans la ville et s'étoient logés dans les villages d'alentour.

Le 9, le Roi fut douze heures à cheval, pour aller recognoître entre le camp et Bapaume, et aussi du côté d' Arras, les avenues par où les ennemis pouvoient venir pour jeter du secours dans Corbie, où Monsieur, le comte de Soissons, M. d'AngouIéme, le maréchal de la Force, le duc de Beaufort, et les sieurs du Hallier et marquis de la Force, se trouvèrent. Le conseil fut tenu à cheval, où le champ de bataille fut résolu en cas que les ennemis vinssent, et le changement du camp de Monsieur, porté à Querrieux, au lieu de Buissy^ où il étoit. Ensuite de quoi il vint avis, par un prisonnier que le colonel Gassion prit, que Jean de Wert étoit délogé et alloit prendre ses quartiers d'hiver en Liège. Ce qui nous fit tenir sur nos gardes toute la nuit suivante, de crainte que ce fiit une feinte pour donner sur quelque quartier , bien que le Roi, avant que s'en retourner au sien, eût fait retirer ceux qu'il jugeoit être en quelque péril.

Le 10, les travaux ont continué, et sont en défense entre la Somme et la rivière d'Ancre ; le reste n'est pas si avancé. Ou a remarqué que le jour que les Espagnols

DE MATHIEU MCH.É. 109

sont en garde^ ils tirent bien plus de canonnades que les autres jours auxquels en sont les Italiens et Wallons, car le jour que le Roi y fut, qui ëtoit le 10 de ce mois, ils tirèrent plus de deux cents volées de canon , et ce jour étoit celui de la garde des Espagnols. On a appris, hier, que Jean de Wert est encore vers Bapaume, et, dit*on, qu'il a des pontons avec lui pour passer les rivières ou faire entreprise sur quelque place.

Les carabins de carquois, qui sont en' garnison à Doullens, prirent avant-hier deux cents bêtes à cornes , vingt chevaux et quelques prisonniers proche la ville de Saint-Pol.

Le 1 1 , les régiments qui doivent garder la tête d*en haut, se sont buttés chacun à son poste, derrière le re^ tranchement.

Le 12, le Roi est retourné faire le tour du camp, lequel il fait de deux jours l'un sans y manquer. Après, il a été voir le fort qu'il fait faire à la chaussée de Sailly, puis s'en est retourné à son quartier : Sa Majesté ayant été à cheval depuis sept heures du matin jusqu'à cinq heures du soir. Le même jour, un homme fut pris à firay-sur-Somme, lequel venoit recognoître les passages de la rivière de Somme , pour faire faire quelque entreprise à Jean de Wert de ce côté-là. On l'a envoyé à Amiens. Il sortit de la ville de Corbie un tambour des nôtres, lequel ditqu'ils ne mangeoient dedans que du pain, qu'ils font avec du blé pilé dans des cloches et marmites de fer qu'ils ont assemblées à cette fin ; ce qui fut confirmé par un autre habitant qui en est aussi sorti. Ils ont voulu jeter dehors quelque cent trente bouches inutiles, mais on les fit rentrer à coups de mousquet, excepté deux qu'on amena au Roi. Us faisoient un moulin à vent,

lequel devoit aller dans deux jours ; mais on a mis quatre canons pour l'abattre au premier tour qu'il feroit. Le même 1 2, le Cardinal-Duc alla visiter les travaux, accompagné des maréchaux de Châtillon et de la Force ; et, sur le même soir, sortit encore un tambour de la ville, qui dit qu'il y avoit trois jours que le lieutenant du gouverneur, nommé Campagne, avoit été- tué d'une bombe qu'il vouloit jeter à nos gens, laquelle creva en sortant du mortier et lui emporta tout le ventre, et qu'il avoit été fort regretté dans la ville ; il dit aussi que le |^ouverneur étoit fort malade , et un quart des soldats ; qu'ils n'avoient ni viande fraîche, ni salée , ni aucune autre nourriture que la moitié d'un pain de munition fort mal N moulu ; ils ont de la bière où ils mettent du foûi haché au lieu de houblon : encore ce n'est que pour les ofiQciers, qui la boivent toute chaude.

Le 1 3, le Roi alla faire le tour du camp , et s'arrêta quelque temps avec Monsieur, son frère, à voir jeter par terre, après vingt coups de canon, le moulin à vent que les ennemis avoient fait sur le rempart, qui n'avoit encore tourné qu'une heure, et sur lequel étoit fondée toute leur espérance , les moulins à bras ne les pouvant fournir, comme vous aurez déjà sçu ; et, en même temps, un soldat ayant eu la jambe coupée d'un coup de pièce de la ville. Sa Majesté lui a donné trois pîstoles et l'a en* voyé à l'hôpital des blessés. Ils n'ont blessé que celui-là en toute la journée. ISos travaux continuent toujours puissamment.

Ce même jour, les sieurs du Hallier et le marquis de la Force allèrent à la guerre avec douze cents chevaux , moitié François , ipoitié étrangers , et après eux ont suivi quatorze cents chariots , pour aller au fourrage

DE MATHIEU MOLE. Hi

en des lieux que les ennemis avoientconsenrés.pour eux, en cas qu'ib vouluasent sd n^rocker d'ici. Un espion rapporta cpie; le jour prébédent, se devoii tenir une assemblée au Mont Saint-Eloy, où se trouveraient le CarJinal-Infant, le prince Thomas et Pîccolomini, pour aviser^ sur le rapport de leurs espions , comme ils entreprendroient le secours de Corbie, ou s'ils l'abandonneroient. On dit ici qu'il leur doit venir un secours de trois mille hommes de pied, commandés par le colonel Goeutz, sergent de bataille de la Ligue. Cependant , les nôtres ont rapproché de la ville le pont de bateaux qui étoit à Yaire, pour ce qu'il étoit hors du retranchement. Ceux de la vîHe ont envoyé un tambour pour sçaroir si on vouloit acheter leurs dievamc, offrant de donner pour douze rixdalers ceux qui seroient estimés cent écus^ et les moindres à proportion. Ils ont fort peu tiré cette journée; ils élèvent un travail pour voir dans le nôtre du côté de la rivière, mais ils ne nous feront point de mal, car à mesure qu'ils haussent le leur, nous élevons le nôtre. Le 14^ dès le matin, le Roi est retourné au camp et a fait faire trois ponts de bateaux près de celui qui ^st fait à Aubigny, pour pouvoir passer plus promptement pour secourir le quartier de Monsieur, en cas qu'il en fût -besoin. Il a aussi ordonné de toutes les gardes qu'on doit faire dans les forts et lignes à mesure qu'ils s'avancent et donné les postes à un chacun en cas d'alarme. Le conseil fut encore tenu tout k cheval. Il est sorti , ce matin, un homme de la ville, qui dit qu'on y avoit été quatre jours sans pain, pour ce que les moulins a bras étoient en désordre, mais qu'ils étotent raccommodés depuis avant-hier, et qu'on leur avoit donné, le jour précèdent, demi-ration, qui est l'ordinaire pour eux et pour

Ii2 APPENDICE AUX MÉMOIBKS

leurs femmes, la plupart des soldats étant mariés ; que cependant leur Yiande ordinaire étoit du blé bouilli et pilé^ comme je vous ai dit ci-devant, dans les cloches et pots de fer y puis fricassé avec huile de chènevis. Les sieurs du Hallier et marquis de la Foit» sont retournés sans rencontrer personne,* et les charrettes ont amené du fourrage pour quatre jours. Il est venu nouvelles ce soir que le Cardinal-Infant étoit allé à Cambrai, et que le prince Thomas, Piccolomini et Jean de Wert étoient demeurés à Arras, et autour de là leurs troupes, desquelles ils avoient fait revue sans leur donner argent, de quoi ils se fichent fort^

liC 1 5 octobre, il n'est venu aucunes nouvelles tles en<« nemis; mais, du 15 au 16, nouvelles vinrent au camp qu il avoit paru huit escadrons des ennemis vers Ancre. Aussitôt le comte de Soissons monta à cheval avec la cavalerie légère et alla au champ de bataille. Monsieur demeura dans son quartier et fit tenir toute Tinfanterie sous les armes, sans sortir, mais toute prête à marcher.

1 . Nous donnons en note la partie da récit du siège de Corbie , qa n*est pas autographe, mais qui a été dictée par le Roi et quelquefois cor* rigée de sa main, a Ce jourd'hui, depuis six heures jusques à minuit, on a été occupé dans le quartier du Roi & donner les ordres nécessaires pour arrêter le feu qui a pris par quatre fois audit quartier. La première au corps de garde des Suisses, où étoit la compagnie de Chaufstein, qui y a perdu tontes ses armes et lui tout son hagage ; la seconde , incontinent après, au quartier de Guitault , qui a brûlé son logis et huit autres eu suite ; la ti'oisième, au quartier de la colonelle , où il n'y a eu qu'une maison, et Tautre derrière la maison du Roi, qui, suivant ses soins ordi« naires, a donné lui-même les ordres nécessaires pour sauver le quartier, lequel couroit sans cela grand risque d'être entièi^ment brûlé, sans cette vigilance du Roi, qui ne se lasse point de produire tant de bons effets pour le bien et conservation de ses peuples. On ne sçait encore d'où vient ce feu; l'intervalle et suite du temps et la différence des lieux font croire qu'il y ait été mis exprès par personnes envoyées à cet effet, s

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Le canon fîit attelé. Bref, tout étoit en bonne disposition pour combattre. Tout ce qu^ii y avoit de noblesse dans Amiens accourut au bruit. Monsieur en donna avis au Roi, lequel montoit à cheyal, comme on lui vint dire que ce n'étoit rien et quMl pouvoit se recoucher. Il ne laissa pas de commander au duc d'Angoulême d^envoyer douze cents chevaux au marquis de la Force, au cas qu'il en eût besoin, lesquels furent à cheval jusques au jour. Le 16, le Roi fit le tour du camp et montra les lieux oii il vouloit qu'on fît encore un fort et deux redoutes, à sçavoir : entre le fort de Châtillon et la chaussée. De ce côté, il y aura double ligne. On y fait aussi une digue pour noyer tout le marais de la rivière d'Ancre. Ceux de G>rbie tiroient depuis deux jours, de leurs canons, des balles de fonte, des battants de cloches et des poids de plomb : ce qui fit croire qu'ils manquoient de boulets; et eut-on avis que, lorsqu'ils firent sortir les habitants, ils avoient fait signer aux principaux un procès-verbal , on ne sçait pour quel sujet ils ont fait cela, qu'ils étoient sortis huit cents, et cependant ils n'étoient que soixante-douze. Un prisonnier, qui se sauva d'avec Jean de Wert, le même jour 16, rapporta que le Cardinal-Infant avoit donné quatorze mille écus à Piccolomini et six mille à Jean de Wert; qu'il -étoit Jogé à Aubigny, proche d'Arras, et qu'on leur avoit donné de l'avoine pour trois jours, avec commandement de ne la séparer point à leurs soldats sans nouvel ordre : ce qui fit croire qu'ils avoient quelque entreprise.

Le 17, le Cardinal-Duc vint au quartier du Roi, où se sont trouvés aussi le comte de Soissons, le duc d'Angouléme et le marquis de la Force, et ont tenu conseil , sur l^avis reçu que Jean de Wert étoit en campagne avec trois

n4 APPENDICE AUX MÉMOIRES

mille chevaux et deux mille dragons. Tous les qmitien eurent Tordre de se tenir alertes. Le même jour, il est sorti de G>rbie cinq Wallons qui confirmèrent tout ce que vous ave7 sçu ci*devanty et ajoutèrent encore que ceux de dedans n'ont point de drogues pour les malades et blessés^ et ils ont telle faute de cuirs ^ qu'ils sont près* que tous nu-pieds; qu'ils manquent aussi de graisse, de chandelle et de sel. Ils ont découvert depuis deux jours un magasin dans une cave de Tabbaye, où il y avoit cent setiers de farine et dix tonneaux de vin, desquels ils vi'* voient à cette heure. Les uns disoient qu'il leur est entré quatre petits moulins à bras , il y avoit quatre jours ; d'autres, qu'ils en font courir le bruit dans la ville, mais qu'ils ne le croient pas vrai. Ils confirment Textréme maladie du gouverneur, lequel n'ëtoit point sorti de sonr logis depuis quinze jours.

Le 18, les ennemis ont fait une sortie de six cents cfae* vaux, et sont venus pousser les vedettes de la compagnie de chevau*lëgers du Cardinal-Duc , qui ëtoit en garde : laquelle sortit de son poste, et les repoussa vigoureusement jusques dans leurs contrescarpes. Ils tirèrent force canonnades, sans faire mal à ladite cavalerie, mais tuèrent du troisième bond un capitaine du régiment de Navailles, qui étoit devant la hutte de son mestre de camp. Sur le soir du même jour , le feu prit dans les huttes du régiment de la marine , où un capitaine du régiment de Picardie, nommé le Buat, voulant aller mettre ordre, quelques mousquets tirèrent dans lesdltet huttes, dont il reçut un coup dans le ventre : duquel il mourut sur-le-champ.

I^ 19, les travaux ont toujours continué, et la circonvallation du côté du marquis de la Force a été réso«

lae. Aujourd'hui, on a reçu nouvelle que cinquante carabins de carquois, qui sont à DouIIens^ ont défait huit cents paysans qui étoient en embuscade dans un bois, et sont venus vendre leurs fusils à Doullens.

Le 20, Monsieur a pris congé de Sa Majesté; il est allé coucher à Amiens, pour demain aller à Paris, et de là à Blois. Il a laissé son beau logement de tentes au Roi : lequel s'en veut servir pour faire des corps de garde, en attendant que ceux auxquels on travaille soient ache* v^. On fait état de mettre dans les lignes et forts qua*' rante pièces de canon , dont il y en a déjà vingt-huit de* placées ; le reste y sera dans deux jours. Ceux de laville ont tiré, cette journée, plus de deux cent soixante volées de canon sans toucher personne. La revue de l'infaote^ rie a été faite, laquelle est en très-bon état. La nuit du 20 au 21 , ils ont jeté force feux d'artifice à la redoute de Campis, sans y offenser aucun.

Ce jourd'hui a été pris un prisonnier qui a été amené an Roi , qui dit que, la nuit du 1 5 au 16^ Jean de Wert vint avec quatre mille chevaux et deux mille dragons^ pour essayer à jeter quatre moulins dans Corbie, et qu'ilsne surent entrer. Ce fut justement la même nuit que nous eûmes l'alarme que vous avez déjà sçu. Il assure, de plus, que les moulins qu'on disoit être entrés, sont ceux*là, et qu'assurément il n'en étoit point entré. Le Roi a été tout ce jourd'hui au camp, pour marquer les campenients de" l'infanterie dans les lignes et donner les ordres pour le passage de la cavalerie, qui doit repasser demain la ri* vière de Somme , pour plus grande fadKté , moitié au' pont d'Aubigny, un quart à Pontavert et l'autre quart à Annens;

Au camp devant Corbîe, ce 24 octobre 1636.

Le 22 octobre, il est revenu en notre camp un soldat de Miche qui ^toit prisonnier y et confirma tout ce que rapportoit le prisonnier que nos gens avoient pris le jour précédent. Il dit, de plus, que les ennemis font état de venir dans six jours , avec toute leur cavalerie et quatre mille dragons, pour essayer encore à jeter des moulins dans la ville et soixante hommes de métiers, dont ils ont grand besoin. Ces choses étoient bonnes à faire il y a huit jours, mais il n'étoit plus temps à cette heure, n^y ayant plus que deux cents toises d'ouvrages à achever du côté de M. de Châtillon, et qui sont à demi faites. U assura, de plus, que les troupes de Piccolomini et de Jean de Wert n'avoient point voulu prendre d'argent, comme celles de Flandre, parce qu'on les vouloit par là obliger à vivre dans l'ordre, et elles n'y veulent pas vivre, aimant mieux voler que d'avoir de l'argent et vivre dans la discipline; elles traitent le pays où elles sont comme elles ont traité la Picardie. Aussi Jean de Wert voulant aller loger dans un village, les paysans se retirèrent dans l'église et tirèrent sur ses gens, desquels ils tuèrent jusques à quarante ; ce que voyant ledit Jean de Wert , y fit mettre le feu et brûla tout le bourg. On apprit aussi que le Cardinal-Infant étoit toujours à Arras, où il faisoit état de passer l'hiver, n'ayant point été à Cambrai , comme on Tavoit dit. Le Roi donna pour quartier à M. le Comte Marcelcave, qui est à un quart de lieue de son quartier. Toute la cavalerie qui est passée aujourd'hui , suivant l'ordre que vous avez sçu , logea entre Demuin, Marcelcave, Amiens et Corbie, le logement plus éloigné n'étant qu'à trois lieues de Cor-

bie. Toute Finfanterie est demeurée dedans les retranchements ^ excepté les gardes et suisses qui étoient de de là, lesquels sont revenus joindre leurs corps au quartîer du Roi. Le maréchal de Châtillon est aussi demeuré pour commander le quartier de delà j lequel a sous lui pour maréchaux de camp les sieurs du Hallieri Fontenay-Mareuil et Bellefons. Le maréchal de la Force , qui est Tancien des maréchaux de France , est repassé de deçà pour servir près du Roi. Un homme, qui est sorti ce soir de Corhie, assure que le gouverneur étoit mort , et qu'il y a grand grabuge dans la ville pour le commandément. La nuit du 22 au 23, nous fûmes sous les armes depuis deux heures après minuit jusques à une heure de jour, sur un avis qui étoit venu de Doullens, qu'un grand corps de cavalerie avoit passé à Pas , en Artois , qui n'est qu'à quatre heures de nous. Le Roi a envoyé aussitôt quantité de batteurs d'estrade qui n'ont rien rencontré. Mais les batteurs d'estrade ont pris un espion qui a avoué qu'il alloit trouver le prince Thomas , et qu'il n'avoit autre charge que de lui donner une paire d'Heures qu'il avoit dans sa poche, et lui dire qu'il regardât les versets au-dessous desquels il y avoit des points. Ces Heures ont été apportées au Roi, qui a trouvé deux versets marqués de ces points; il y a à l'un : Fiat miserîcordia tua^ Domine^ super nos^ qiwmadmodum spe^ ravimus in te^ et à l'autre : In te^ Domincy speravi. Par là pouvez juger en quelle nécessité ils sont. Cette grande nécessité des ennemis fut aussi confirmée par cet espion, lequel demeura une heure sans pouvoir parler, pour être saisi de froid, parce qu'étant poursuivi, il avoit été contraint de se jeter dans la rivière , où il fut pris. Tl confirma la mort du gouverneur arrivé la nuit du lundi-

118 APPENDICX AUX HÉMOIRES

précëdenty et dit que le sei^ent-major commandoit. Il est arrive au Roi quatre mille hommes de pied que Sa Majesté a envoyés en de bonnes garnisons, pour rafraîchir, dans quelque temps, ceux qui sont ici, et en attendoit-on encore deux mille dans quatre jours , sans les recrues des vieux régiments qui viendront dans peu.

Lie 24, le Roi alla coucher à Amiens, et reviendra demain coucher à son quartier. M. le Comte est demeuré au camp pour avoir soin de tout, pendant Tabsence de Sa Majesté, qui mena avec soi le duc d'Angoulême. Uarmée des ennemis étoit toujours derrière la rivière de Scarpe qui vient d*Aubigny, passe à Arras et de là à Douai. M. de Rambures a fait ces jours passés brûler huit villages vers Arras.

Sa Majesté étant à Amiens, reçut nouvelles cer* taines que le général Banier avoit gagné la bataille contre le duc de Saxe , près Havelberg, et qu il y avoit eu du côté des Saxons vingt-deux mille hommes morts ou blessés; qu'il avoit été pris quarante canons et neuf mille chariots; que le duc de Saxe s^étoit retiré avec trois cents chevaux seulement, et que les feux de joie de cette victoire avoient été faits à la Haye et par toute la Hollande. II vint aussi nouvelle au Roi que la forteresse d'Hermanstein avoit reçu un assez bon secours de vivres, souliers et habillements, et que le landgrave de Hesse , accompagné du marquis de Saint-Chamont , partoit de Wesel avec un grand convoi, afin de le ravitailler pour plu« d'un an.

Le 25 , le Roi s'en retourna à son quartier, après avoir jugé le matin, au conseil de guerre, par contumace, le sieur de Soyecourt, qui a rendu Corbie aux Espagnols , dont vous verrez Tarrét au premier jour. Ce

DE UATHIEU HOLrt. 119

jour-lày le €ardidal*DaCy voyant que la cireonvallation étoit fermée du coté par où le aecours pouvoit venir, supplia le Roi de s'en vouloir aller à Chantilly pour quinze jours, afin de se rafraîchir un peu des peines quHl a eues depuis deux mois , et aussi pour faire nettoyer son quartier, où il y a de la peste ; ce que Son Éroinence eut graad'peine à faire agréer à Sa Majesté, qui ne vouloit fk>int, même pour ce peu de temps, quitter l'armée. Maâs enfin elle a acquiescé à sa prière et partira le 27 de ce an^is pour Chantilly, laissant en son quartier tous ses meubles et partie de sa maison. Sa Majesté va aussi pour donner ordre aux logements et subsistances de dix mille hommes de pied, qui doivent arriver vers Senlis le quatrième du mois prochain, pour rafraîchir cette armée en cas de besoin; le Cardinal-Duc et le Chancelier demeurant à Amiens. Le comte de Soissons commande l'armée en Tabsenoe du Hoi.

La nuit du 24 au 25, on fit donner une alarme aux ennemis par quatre côtés, et la prirent si chaude qu'ils tirèrent toute k nuit, bien qu'il n'y eût personne; car eeox qui [la] leur avoient donnée s^étoient retirés aussitôt. Les nôtres, qui étoient en garde du côté de la rivière , les entendoient crier : « A moi , à moi , les voici ! » croyant qu'on leur donnoit l'escalade de tous côtés ^

I. Le fragment stÛTant n'est pas autograplie. Il paraît aToir été dicté par le Roi : « Ce jonr-U encore, le Roi reçut noayelles que les compagnies de chevau-Iégers et carabins da gouTemenr de Guise, commandées par le sieur de la Mothe , ayant eu avis qa*une compagnie de cheraulégers italiens, de la garnison de la Gapelle, étoit logée dans on bourg du Gambrésîs, où il y ayoit forée butin, fit partie arec quelques mousquetaires de la garnison de Taller enlever. Étant partis pour ce faire , 1« vendredi 17 du présent mois, réossirent si hevrensement , qu'ayant envoyé qodqQer Oimrturs «fin d'attirer ks enoeans à la campagne, comme ils firent, furent ebargés si rudement et si i propos par les gens du Hoi,

Le 26, le Roi assembla M. le Comte et tous les offi* ciers de Tarmée pour leur commander ce quHls avoient à faire pendant son absence de quinze jours. II ordonna quatre batteries : trois du côté où le maréchal de Châtillon commande, chacune de huit pièces, et.la quatrième du côté de Fouilloy, de six pièces. On £ait celle-ci dili* gemment, pour ce que les ennemis y en font une que Ton veut empêcher, et celui des deux partis qui aura plus tôt achevé fera grand tort à l'autre. Les lignes sont toutes fermées et seront en perfection la veille de la Toussaint.

La nuit du 26 au 27, il vint avis de DouUens que les ennemis étoient partis d'Ârras avec six mille chevaux , autant de mousquetaires , huit petites pièces , cent cin« quante charrettes chargées de farine, onguents, souliers, moulins, lard, chandelles et autres choses dont la nécessité est grande dans Corbie ; qu'ils portoient aussi quantité de petits bateaux pour essayer d'entrer par la rivière vers le pont deYaire, pendant qu'ils essayeroient à forcer les retranchements de l'autre côté, ce qui est du tout impossible. Le Roi commanda aussitôt au comte de Soissons de s'en aller à Vaire, avec six cents chevaux et deux mille hommes de pied, pour garder cette avenue et donner les ordres au maréchal de Châtillon de prendre garde et de se tenir sous les armes. Cependant le reste de la cavalerie étoit à cheval à la tête du quartier du Roi , et les régiments des gardes françois et suisses sous les armes et

que cette compagnie italienne fut par eux mise en déroute , partie det ennemie tués sur la place , partie faits prisonniers. Le reste 8*étant touIu sauver dans Vervins , y a été arrêté, de sorte que ladite compagnie a été entièrement défaite, et en même temps le bourg de leur logement forcé par les nôtres, l'épée à la main, d'où ils ont remporté quantité de Tivres et de butin. >

DE MATHIEU MOLti. 421

prêts à sortir avec le Roi, lequel avec ces susdites troupes (devoit venir entre Vaire et le fort Louis , pour secourir le quartier qui en eût eu besoin, au premier avis que lui donneroit M. le Comte de Tapproche des ennemis, qui le pouvoit sçavoir deux heures devant par les batteurs d'estrade avancés à deux lieues au delà des lignes. Une heure après cet avis , il en vint un autre par un carabin de la garnison de Behencourt , qu'ils avoient vu cinq escadrons de l'ennemi. On y envoya aussitôt huit partis de vingt chevaux, lesquels n'entendirent et ne virent rien. Chacun étoit en bonne disposition de bien faire si les ennemis fussent venus.

Le Roi n'est point parti le 27 comme on croyoit , Sa Majesté voulant voir s'il n'arriveroit rien la nuit sui* vante. Ce jour- là les ennemis ont fait une sortie de soixante chevaux et quatre cents hommes de pied , qui ont poussé notre garde à cheval jusques à deux cents pas des huttes; mais aussitôt qu'ils ont vu avancer l'infanterie, ils se sont retirés avec perte de deux de leurs cavaliers, et un chevau-léger des nôtres eut son cheval tué d'un coup de pièce, et lui une jambe emportée. Le Roi alla le même jour voir toute la circonvallation et ordonna un nouveau travail vers l'église du Hamelet, duquel il donna le soin au sieur de Lambert, maréchal de camp.

Le 28 , le Roi est parti pour Chantilly et alla coucher à Nointel, ayant laissé les lignes et forts en tel état qu'ils ne se peuvent forcer. Sa Majesté emmène avec soi le marquis de la Force pour avoir soin des troupes qui doivent venir vers Pontoise.

Dq camp derant G>rbie, le SS de novembre 1636.

La nuit d^entre le premier et le second de ce mois, M. le Comte eut avisdeDouIlens que les ennemis s^étoient avances jusques à deux lieues d'Ancre. Aussitôt il donna avis partout, afin qu on se tint prêt au premier commandement, sans que toutefois personne sortit de son quartier, et, cependant, envoya plusieurs batteurs d'estrade qui ne trouvèrent rien.

Le lendemain, un prisonnier retourné d'Arras rapporta que Piccolomîni y étoit fort malade, et confirma que les ennemis avoient envoyé dans les garnisons toutes leurs troupes qui ont fatigué, et fait revenir d'autres qui avoient tenu garnison tout cet été. IjCs batteries du maréchal de Châtillon s'avançoient fort; celles du maréchal de la Force, du côté de Fouilloy, tiroient; depuis le parlement du Roi, les nuits ont été si pluvieuses , que Ton ne pouvoit travailler que malaisément, et toutefois la circonvallation est à cette heure en sa perfection.

La nuit du 3 au 4 , un lieutenant du régiment de Vaubecourt, avec dix mousquetaires, ayant eu commandement de donner une fausse alarme à la ville, alla si avant qu'il se trouva tout contre une demi-lune , et , Payant reconnue, y entra, y trouva huit des ennemis, les fit tous tuer, et se retira sans perdre personne. Les en** nemis en eurent l'alarme toute la nuit , et tirèrent extrêmement.

Le 4, il nous arriva quantité de canons et munitions de guerre. Un Wallon serti de la ville rapporta que les ennemis ne sont que huit à neuf cents hommes sous les armes, tout le reste étant morts ou malades, qui s'aug-

mentent fort dans la ville , et| au contraire , diminuent fort en notre armée.

Du camp deyant Corble, le 9 noyembre.

Le 6 de ce mois, les travaux s'avançoient fort vers la ville. Il y a quatre attaques différentes , sçavoir : trois delà Teau , du côté du maréchal de Cbâtillon ^ et une deçà, du côté du maréchal de la Force. Les batteries étoient faites, mais on ne vouloit pas qu'elles tirassent que les tranchées ne fussent plus avancées. Depuis que lesdites tranchées ont été ouvertes, les ennemis ont paru étonnés, tirent fort peu, et n'ont blessé que deux soldats assez légèrement.

Le 7, le Cardinal-Duc se rendit à Aubigny au logis du sieur de Lambert, où se trouvèrent aussi le comte de Soissons et les maréchaux de la Force et de Cbâtillon. Là furent prises les résolutions de hâter les travaux le plus qu'on pourroit. Un petit garçon sortit de la ville, qui dit qu'ils étoient fort étonnés de ce qu'on les attaquoit de force, et dit qu'ils ne croyoient pas pouvoir longtemps résister, faute de gens, pour ce qu'ils n'étoient plus que huit cents hommes sains , et qu'encore en tomboit tous, les jours grand nombre de malades de flux de sang et dysenterie , dont il mouroit du moins quinze ou vingt par jour, faute de médicaments, pour ce qu'ils n'en ont point ; qu'ils avoient mangé tous les chiens et chats , et la plus grande partie de leurs chevaux. Et ce qui fait croire ce rapport véritable est que, depuis leur dernière sortie qu'ils firent, on n'a vu paroître que sept ou huit chevaux au plus; il ajoutoit qu'ils ont assez de pain, mais moulu comme sçavez déjà* Ce qiii fait croire aussi leur foiblesse est que les nôtres ayant souvent envoyé la ùuit

iU APPENDICE AUX BfÉMOflHES

dans leurs dehors, Ton n*y a jamais trûfHvé phis de sept à huit hommes dans chaque demi-lune , et ce petit garçon assure qu'ils n*y en mettent pas davantage.

Il court ici un bruit que Piccolomini se porte bien à cette heure, et doit aller rers Liège arec ses troupes; que le Cardinal-Infant est malade à Arras, ce qui n'est pas assuré, où est toujours le prince Thomas, lequel n'a fait revenir des garnisons que quatre mille hommes de pied et deux mille chevaux , bien qu'on ait dit ci-devant qu'il en eût fait venir davantage; en la place desquels sont allés ceux qui ont tenu cet été la campagne.

On apprit aussi que Jean de Wert a son quartier dans le Hainaut et Cambresis, pour tenir tête à Gassion, qui est à Yervins et qui fait souvent des courses dans le pays ennemi.

CB QUI s'bST passe ▲ l'bXÏGUTION de la CAPITULATIOlf DE GOBBIS| LE 14 ZfOVEMB&B.

De Corbie, ce 45 novembre 1636.

L'heure de dix heures étant venue, M. le Comte envoya un aide de camp à ceux de dedans leur dire que le jour et l'heure qu'ils avoient demandés étoient venus, et qu'il falloit qu'il satisfissent à la capitulation. Ils répon-dirent être prêts d'exécuter. Au même temps, le Grand- Maître de l'artillerie fit avancer jusques à la porte de la ville les cent dix chariots qui leur avoient été prorais, lesquels ils furent assez longtemps à charger, et les allées et venues durèrent jusques à deux heures après midi, qu'ils mandèrent être prêts à sortir. À l'instant, le comte de Soissons fit avancer le régiment des gardes, jusques à la porte de la ville, oii étant arrivé, la porte fut ouverte^ et la garnison commença à sortir en cet ordre : premiè-

DE MATmEU MOLt. 117

rement , trois compagnies de cavalerie faisant quatre- ▼ingt-dix mestres les trois ; puis les chariots chargés de ânq à six cents malades et de quatre cents femmes ; puis ies deux canons et trois charrettes de munitions. Après, marchoient Tinfanterie en cet ordre , à sçavoir : les Wal* Ions, lesAllemands, puis ks Italiens (qui n'avoient point de capitaines à leurs têtes, pour ce, dit-on, qu'ils n'avoient point été d'aris de se rendre), les Espagnols, ensuite de quoi.marchoit le major de la ville, qui avoit toujours oommandé depuis la mort du gouverneur, et lequel venant saluer le comte de Soissons qui les voyoit sortir, lui dit quUl lui rendoit la place beaucoup plus forte qu'elle ne Tétoit lorsqu'ils Tavoient prise. Toute cette garnison étoit composée de dix-huit cents hommes de pied, dont il en sortit douze cent vingt sous les armes ; le reste sur les chariots, comme je vous ai dit ci-dessus. Quand donc tous ceux de ladite garnison furent sortis, M. de la Meilleraye, maréchal de camp, qui étoit en jour, entra dans la ville, à cheval, à la tête du régiment des gardes, lequel se saisit de la porte d'Ancre, qui est celle par où les ennemis étoient sortis et la même par où ils ëtoient entrés ; puis mena à la place et aux autres deux portes ceux qui étoient destinés pour leur garde. Ensuite, M. le Comte et tous les autres officiers de l'armée y entrèrent ; ce pendant, toute notre armée, tant cavalerie qu'infanterie, se tenoit en bataille, chacun à son poste. La garnison ennemie alla coucher à Béhencourt , village distant à deux lieues de Corbie, où elle a été soigneusement gardée par notre cavalerie , afin qu'elle ne reçût aucun déplaisir.

Le baron de Nauteuil, mestre de camp d'un régiment, ayant toujours bien servi et en toutes les occasions s'étant

porté comme un homme de bien et d'honneur doit faire , a été, sans qu'il y songeât, pourvu par Sa Majesté du gouvernement de cette place reconquise* On emmènera aujourd'hui toute Tartilierie qui étoit aux batteries et forts, puis on travaillera demain à abattre les tranchées, batteries I lignes et forts de la circonvallation de notre camp.

De Chantilly, ce 15 noyembre.

Le Roi a reçu , ce matin , à quatre heures , les nouvelles de Texécution de la capitulation de Corbie. Sa Majesté alla en même temps à Téglise en remercier Dieu; puis ordonna qu'on se tînt prêt sur les deux heures après midi pour chanter le Te Deum , où se doit trouver la Reine et tout ce qui est ici, et a ordonné que l'on dépêchât pareillement à toutes les églises de ce royaume, pour faire rendre grâces à Dieu , tant de cette victoire que de la retraite honteuse de Galas hors de la Bourgogne. Elle a aussi dépêché à Blois le sieur du Boulay- Genlis, vers Monsieur, pour lui porter cette nouvelle.

De VervÎBSy ce 19 décembre 1636.

Le colonel Gassion ayant eu avis qu'il étoit arrivé à Hirson six cents chevaux allemands , commandés par le colonel Lagrange, pour lui empêcher ses courses ordinaires dans le pays ennemi, envoya plusieurs petites parties à la guerre pour lui apporter des nouvelles si cette garnison ne feroit point quelque course ; il eut nouvelle, le 1 7, que trois cents chevaux desdites troupes dévoient venir à un village nommé Neuf-Maisons pour y prendre du fourrage; il commanda le sergent-major de son régi* ment nommé Yonc (lui n'y pouvant aller à cause d'une vieille blessure qui s'étoit rouverte), avec deu?: cent cin-

DE MATHIEU MOLE. It9

quante chevaux, pour les aller charger, ce qui réussit très^ heureusement : et approchant dudit lieu, ses coureurs lui rapportèrent qu'ils voyoient paroître deux escadrons à la tête dudit village, il s'avance droit à eux, il les chaîne si vigoureusement qu'il les défait entièrement , en tue quatre-vingts sur la place, contraignant le reste à se jeter dans la rivière d'Oise^ qui est tout proche dudit village, où il s'en noya de compte fait quarante-trois (sans ceux qu'on n'a pu trouver), lesquels les paysans ont péchés pour les fouiller. Bref, de ces deux escadrons il ne s'en est sauvé que dix-neuf soldats, le capitaine et le cornette, parce qu'il faisoit grand brouillard. Comme cela fut fait, il eut avis que , dans le village, étoit le reste des trois cents chevaux qui fourrageoieni; il fit donner dans le village un tiers de ses gens, lesquels, assistés des paysans, en tuèrent quelque quinze ou seize et prirent tout le reste prisonniers, lesquels se montent à quatre-vingt-dix, qu'ils ont amenés en ce lieu, avec quelque deux cents chevaux sur quoi étoit montée cette cavalerie, sans quantité qne les paysans ont pris. De ces quatre-vingtdix prisonniers, quatre-vingt-quatre ont pris parti avec M. de Gassion, les six qui ne l'ont voulu avoient leurs femmes et enfants à Hirson, qu'ils n'ont pas voulu abandonner, lesquels il a mis à rançon.

DeMoui.

Le Roi est parti, ce jourd'hui, de ce lieu pour aller passer la fête à Saint*Germain-en-Laye ; il reçut, hier au soir , la nouvelle de la défaite de trois cents chevaux par les troupes du colonel Gassion \

i . Le pawage foivant a été dicté par le Roi. Il est daté de Narbonne, le 42 man 1642. a Le Roi étant arrivé, le 10 de ce moii, en cette

SI^B DE COUOUEB ^

(Voy. les Mémoires, t. III, p. 19.)

De Narbonne, ce 18 mars.

Le manéchal de la Meilleraye partit , le 42, de cette ville, et fit son rendez-vous à Sigean, à trois lieues d'ici. Le temps fîit si rude , à cause de la neige qui tomboit extrêmement grosse^ accompagnée d'un grand vent, qu'il fut contraint de laisser Tartillerie , Tinfanterie et partie de la cavalerie à Sigean j Roquefort et la Palme, et le

▼ille, le 13, Sa Majesté fit partir le marécbal de la Meilleraye, grand maître de l'artillerie, avec une partie de Tarmée, pour marcher yen Golioore, où il espère arriver dans trois jonrs. Le joor précédent, qaatr»yingts soldats castillans s'étoient venus rendre en cette ville, les uns de Perpignan, les autres de Colionre. Les premiers disent qu'il est demenié dedans (la première de ces places) quatre régiments, s^avoir : celui dn Comte-Duc, commandé par don Juan d'Arce, celui de don Pedro Gerare et de don Diego, cavalier; que le gouverneur est don Florès d*Avila, et que don Juan d'Arce commande sous lui ; qu*îl y a quatre cents cbevaux dans U ville, qu'ils font état de saler au lieu de bœufs quand ils seront assiégés; que ces quatre cents chevaux vont et viennent c(^>endant à Golioure; que l'on ne donne dans Perpignan aux soldats que huit onces de pain par joqr, ce qui est cause qu'ils se veulent tous débander, et que, pour l'empêcher, les officiers réformés sont obligés de faire la ga»le aux portes. Les seconds disent qu'il est demeuré deux mille, hommes dans Golioure, composés des régiments de Pentoxa, Calatajout, don Pedro de Tolède, don Diego de la Sacca et dn marquis de Los Vêles ; que le mar» qnis de Mortare commande le tout et que l'on n'y donne point de pain aux soldats, d'autant qu'il n'y a point de moulin , mais à chacun seiie onces de blé avec du sel , dont ils composent une pâte qui leur sert de nourriture; que le marqnb de Terracuze s'est embarqué avec S. Aulnes et les régiments wallons , irlandais et italiens qn*il a menés à Roses, i cau^ qu'ils se debandoient tous par la France.

« Le Cardinal-Duc n'est encore arrivé près de Sa Majesté; l'on ne l'attend que le 15. »

I. Les Mémoire* de Louis XIII ^ relatifs aux guerres d« Tannée 1648, offrent plus d'intérêt que ceux des années précédentes, puisque les Mémoins diu de Richelieu s'arrêtent ^tièrçoiei^ ayi çoi^m^liçem^nt de l'année 1643. (Voy. k J^otice sur les numuserks de Moléj p. wx.)

vicomte de Turenne pour commander lesdites troupes ; lui s'avança jusques à Leucate^ avec les trois compagnies du Roi, de gendarmes^ de chevau- légers et de mousquetaires.

Le 13, ledit maréchal alla avec les mêmes troupes loger à Canety fît avancer l'artillerie jusques à Leucate ayec quelque cavalerie, et Tinfanterie séjourna où elle étoit.

Le 1 4, rartiUerie, infanterie et cavalerie marchèrent jusques à Clairac, bourg distant de Perpignan d'une lieue et demie ; et ledit maréchal ayant avis qu'il devoit passer quelque conroi de O>lioure à Perpignan , partit sur les huit heures du soir pour aller à Elne, où il arriva à une heure après minuit, avec les trois compagnies du Roi seulement, pour attendre ce convoi; de quoi les ennemis 'étant avertis n^osèrent le tenter. Le 15, toute Tannée arriva à Elne^

1 . La relation dn 16 a été dictée par le Roi, ainii qu'il soit : t Le dimmche 16, à trois hearet da matiii , le maréchal de la Mcilleraye aQa iBTestir ArgîHiers, où il y aroit trou cents Espagnols natnrek. Il fit mettre le canon en batterie derant la place y en attendant que le oorpa de Tannée fût arrivé , et ponr ne point perdre de temps poor le siège de Golîoure, il laissa le sieur de Troisvilles, maréchal de camp, avec ks régiments d'Eoghien, Gonti et Roqnelanre et la moitié des gendarmes, cheyau-légers et mousquetaires du Roi, pour les forcer, et s*en alla droit à Golioore. Les ennemis ayant occupé les montagnes les plus avancées des environs de la place, le vinrent recevoir avec deux mille hommes d'in- £uiterie. D*abord il lenr gagna les premières éminences qu'ils ne disputèrent qu'à coups de mousquet ; l'eacarmoucfae dura bien deux heures ; mais ils n'en firent pas de même de celles qui sont les plus proches de la ville, en l'une desquelles il y avoit un fort gardé par cent hommes. Le maréchal delà Meilleraye, ayant recognu un endroit de ce fort oà r«>n pouvoit monter par derrière, avec la cavalerie, qnoiqu'avcc peine, se résolut de le forcer l'épée à la main. Pour cet effet, il donna ordre an vicomte de Turenne d'attaquer à la droite , ce qu'il fit fort vivement, ayant avec loi le sîeiir d'Espanan, matéchal de camp.

« fin même temps, ledit marédial de la Meilleraye ayant avec lui les

432 APPEISDICE AUX MÉMOIRES

Le 17y rarmëe se reposa, et travailla à se hutter. La nuit du 1 7 au 1 8, la tranchée fut ouverte du coté de la tour Sainte*Thërèse, et Ton en fit cinq cents pas.

De Narbonne, 21 mars 1642.

On a nouvelles, de Barcelone, que Parmée castillane, "qui ëtoit à Tarragone, s'est retirée à Tortose, ayant laisse dans ladite ville de Tarragone deux mille hommes de garnison ; ce qui fait ajouter quelque créance au bruit qui a couru que TAragon étoit révolté, ou bien près de

nean de Brlssac, de Piennety aide de camp, et qaelqaes gentikhommei de sa maison » se mit 4 la tête de la moitié des gendarmes et cheranl^ers du Roi qa'il avoit amenés a?ec loi , donna 4 la gauche le premier répée k la main et tua lui-même un capitaine espagnol, qui Tonloit maiiH tenir son poste. D'autre côté, le sieur d'Argencourt, maréchal de camp, et le sieur Magalotti, mestre de camp de cayalerie , poussèrent les ennemis, qui Touloient leur faire tète , jusques à la portée de pistolet de la place. Ces gens étant chassés, ainsi que ceux de l'aile droite, par M. de Turenne, ils furent tons poursuivis jusques aux murailles de la ville, et il en demeura plus de six vingts morts sur la place, et plus de quatre-vingts an moins prisonniers ^ entre lesquels il y a deux capitaines d'infanterie. En sorte que les nôtres, presque en même temps , se trouvèrent maîtres d'un côté et d'autre de toutes les éminenoes et du fort que les ennemis j avoient fiût. En cette occasion, le sieur de Drouet, capitaine au régiment des gardes de Sa Majesté , qui commandoit les enfiinu perdus , y a trèsbien fait; les sieurs de Brissac, de Piennes, de la Guette, de Paris, aides de camp, et tout le reste des officiers ont aussi fort vaillamment fait leur devoir, à l'exemple de leur générai.

« Le fort Neuf, que les ennemis avoient fait auprès de Golioore, a été aussi pris d'assaut, par les Suisses, i'épée à la main.

c A la droite des gardes, Champagne et Effîat chassèrent vigoureuse^ ment les ennemis, qui ayoient des postes dans la montagne de ce côtélà, et les poussèrent jusques dans la ville.

« Dans ce même temps, le maréchal de la Meilleraye eut avis que ceux d'Argilliers s'étoient rendus audit sieur de Troisvilles à discrétion, après avoir souffert cent soixante coups de canon. Cette place avoitété défendue ci-devant six jours entiers contre les Catalans, par le sieur de Gatignes, qui en sortit avec one honorable composition.

c L'on a appris, par les prisonniers , que la plupart de la cavalerie, qui étoit en Roussillon, est enfermée dans Colionre. >

Tétre. Les autres croient qu'ils se sont retirés sur les avis qu'ils ont eus qu'il arrivoit au sieur de la Mothe quantité d'infanterie et cavalerie, que le Roi y a fait passer depuis qu'il est ici, et qu'étant les seules troupes qu'on dit être en toute l'Espagne, ils ne veulent rien hasarder sans ordre du Roi leur maître, vers lequel on dit qu'ils ont envoyé. Le marquis de Mortare, qui est dans Colioure, a envoyé offrir ses chevaux an maréchal de la Meilleraye, qui les a refusés civilement, et aussi offrir de vendre à tous ceux de Tannée qui les voudroient acheter les chevaux de la cavalerie qui est là dedans , que l'on dit être de trois cents ; mais on a aussi refusé leur offre, disant qu'on les auroit bien sans payer. Le siège s'avance fort ; on ne voit passer ici que Castillans et Italiens, qui se débandent de tous côtés.

De NaiboAne.

La nuit du 18 au 19, le premier bataillon des Suisses releva les gardes. Cette nuit-là, on avança cent cinquante pas de tranchées, jusques sur les bords d'une ravine, qui n'est qu'à cent cinquante pas de la tour Sainte-Thérèse, autrement appelée la tour Royale.

La nuit du 1 9 au 20, le deuxième bataillon des Suisses entra en garde. On fit une batterie de six pièces sur la droite de la tranchée, au bord de la ravine, pour battre la susdite tour, et encore une autre de deux pièces sur une hauteur encore à la droite de celle dont je viens de parler, qui voit dans la place d'armes, qui est entre la tour et la ville. La même nuit, les ennemis firent une sortie de trois cents hommes , tout le long de la mer, laquelle fut vertement repoussée par le sieur d'Argeticourt, qui étoit en jour de maréchal de camp, et lesdits Suisses qui étoient en garde, qui les suivirent l'épée à la main

iU APPENDICE AUX MÉMOIRES

jusques dans le retraBchement qui est au pied de la tour, où le capitaine castillan qui commandoit la sortie fut Xuéj huit ou dix soldats , et un alfère fait prisonnier et fort blesse, lequel mourut deux heures après, qui a dit qu'ils étoient trois cents à ladite sortie* Nous n'y perdîmes qu'un sergent, et deux soldats lëgèrement blessés*

La nuit du 20 au 21 , Champagne entra en garde. On avança quatre-vingts pas de tranchée jusques au fond de la ravine*

Le 21 , sur les dix heures du matin, les ennemis sortirent jusques au nombre de quatre cents hommes de pied et soixante chevaux, qui furent repoussés par un des bataillons de Champagne, qui alla droit à eux. Nous perdîmes un capitaine de Champagne, nommé Lavau, et un d'EfBat, nommé Montsolens, qui accourut à l'alarme avec vingt soldats de sa compagnie. Tout ledit jour, la batterie de six pièces tira, qui a entièrement ruiné le haut de la tour de Sainte-Thérèse, en sorte que les ennemis n'en tirent plus.

La nuit du 21 au 22, Enghien et Conti entrèrent en garde ; on ne fit rien qu'accommoder la tranchée de la nuit de devant, et travailler à une batterie nouvelle. Sur les neuf heures du matin, les ennemis firent une sortie de six cents hommes de pied et cent cinquante chevaux, vinrent à la tranchée , qui ne fut pas fort disputée, emportèrent la tranchée et s'en allèrent à la batterie des six pièces, dont ils furent les maîtres jusques à ce que Champagne et EfBat prirent les armes; le sieur Magalotti, mestre de camp de cavalerie, monta à cheval avec cent maîtres de son régiment, et, tous ensemble^ chassèrent le$ ennemis et en tuèrent soixante sur la place* Ceux d'Ëffîat firent prisonnier un capitaine.de cavalerie nommé

DE MATHIEU MOLE. i35

Jeau^Baptistd, Milanois. Ledit sieur Magalotti a trèsbien fait en cette occasion, où il a été blesse d^tme mousquetade qui lui a emporte un doigt de la main.

De Narbonne , ce S5 man.

La nuit du 22 au 23, Effiat entra en garde; on fit cent vingt pas de tranchée sur la droite. La nuit du 23 au 24, les gardes entrèrent , qui firent soixante pas de tranchée y jusques à cinquante pas de la tour Sainte- Thérèsey autrement la tour Royale. Les ennemis tentèrent deux fois de sortir, mais ils trouvèrent lesdites gardes en si bon état, qu'ils n'osèrent enfoncer.

Le 24 S pendant le jour, toutes les trois batteries tiré* rent extrêmement et battirent la tour Sainte- Thérèse. Le même jour, à neuf heures du soir, on attaqua le fort Sainte-Thérèse et fut emporté à une demi- heure de nuit, avec autant de hardiesse que de lâcheté aux ennemis , car si Ton eût cru ce fort en l'état qu'il est> on eût songé deux fois avant que de l'entrepriendre ; ce qui néanmoins fut exécuté, après avoir miné la palissade et les brèches faites aux murailles à droite et à gauche : la tour ayant été percée de plusieurs coups de cation sans la pouvoir faire tomber pour combler le fossé, ainsi qtie l'on espéroit, n'étant demeurés que les deux càtés de la muraille qu'il a été impossible d'abattre, et' le terrain des environs dudit fort ayant été tiiouvé si mauvais , qu'il étoit presque impossible d'en approchei'. Le maréchal de la Meilleraye ayant assemblé, le jour de devant, tous les principaux officiers des corps, il fut conclu qu'il falloit les ra[ip<Hter; ce qui fut exéicnté si heureusement , que

f . La rdadoii do M a été'dicfée pat le Hoî, mais si sovre&t eonigée de •a main , qu'on ne peut dooter q«*eUe ne sOk Ifl^ti tééïïeaiM^cfù «Étt^re*.

d'abord il n'y eut pas dix hommes de tués ou blessés. Le sieur de Chandenier, capitaine aux gardes, avec cent hommes, assisté des sieurs de Marsan et du Til , lieutenant et enseigne, les sieurs de Drouet et d'Anfreville, donnoient à la gauche de la redoute dans la brèche. La Molte-Vedel et RoUet, avec deux autres officiers de Champagne et cent hommes, donnoient à la brèche, à la droite de la redoute. Sombronne, capitaine suisse^ et Gui, donnoient à la redoute , avec les jeteurs de grenades, des haches pour faciliter le passage de la redoute, et des échelles pour monter, en cas qu'ils trouvassent qu'elle ne fut assez éboulée. Les Suisses étoient soutenus de cent hommes de leur corps, commandés par le capitaine Jean-Baptiste Salis et l'enseigne de Chauvestin, qui y fut tué. Les gardes, soutenues par cent hommes d'Enghien et Conti, commandés par S. Micault ; Champagne, par cent hommes d'EfBat, commandés par Bouille^ et Perron , et deux cents hommes d'Espenan et Béarn , et des compagnies royales pour envoyer rafraîchir les lieux qui en auroient le plus de besoin. Les bataillons des gardes, qui sortoient de la tranchée, prirent la droite pour empêcher les sorties, avec quarante mestres , commandés par Le Plessis , capitaine au régiment de la Meilleraye, soutenus par d'Ambures, avec soixante; .le reste du premier bataillon suisse, qui étoit en garde, demeurant dans la tranchée pour fournir là où on en auroit besoin. Le signal étoit dix coups de canon , après lesquels chacun marcha gaiement par l'ordre du sieur

1. Jaoqae» de Bouille du Ghariol, seigneur de Saint-Géron , de Salles, etc. y fils d'Antoine de Bouille et de Claude de Saint-Géron, se distingua dans les guerres de 1635, 4636 et 1639. Il avait épousé, en 1630, Charlotte de BourdeiUe. Jacques de Bouille mourut peu avant le l*' férrier 1661, et fut enterré en sa chapelle, en Téglise de hi Vaudiea.

DE BIATHIEU MOLE. 137

d'Espenan, maréchal de camp. Après cette exécution, les ennemis, pendant trois heures, tirèrent force coups de canon et mousquetades , et nos mousquetaires commandés ayant fait longtemps feu , le sieur d'AnfrevilIe, capitaine aux gardes, fut commandé avec cent hommes et le sieur du Pontet, lieutenant; le premier a été blessé, dont il est mort , e^ le second moins dangereusement. Auténo, enseigne du sieur de Castelnau, capitaine aux gardes, y a été aussi blessé, et en tout on ne compte pas plus de quarante morts ou blessés.

De Barcelone, ce dernier mars 1642»

Le marquis de la Inojoza, qui commande l'armée castillane à Tarragone, voyant de quelle importance Colionre étoit au iRoi son maître , s'est résolu d'essayer de la secourir à quelque prix que ce fût. Et, pour cet effet, après avoir donné jalousie de plusieurs côtés au sieur de la Mothe, pour couvrir son dessein, a fait partir de nuit le marquis de Powar avec toute la cavalerie qui étoit k Tarragone et à Tortose, qui consiste en deux mille chevaux et cinq cents dragons , ensemble mille officiers réformés d'infanterie, avec le mousquet, pour essayer à passer à travers la Catalogne et aller à Roses, où leur infanterie, qui est à Tarragone , se devoit rendre en même temps sur douze galères et plusieurs barques, qui sont à Carthagène. Le sieur de la Mothe ayant eu avis de la marche de cette cavalerie, assembla diligemment huit cents chevaux (n'ayant le loisir d'en attendre davantage, à cause de Téloignement des quartiers), et se met à la queue desdits Castillans, les joint près Martorel, fait charger Tarrière-garde par les carabins du marquis Yilla et Monti , qui ont fait pierveille en cette occasion , les

13S APPERDIGE AUX MEMOIRES

floutieat avec le reste, les dëfittt, en. tue six ou sept cents sur la plaoe, le reste se retire à un poste aTOiitaf[euii pour l'infanterie. M. de la Mothe n'en ayant point se résout de leur gagner le devant, pour les attendre eni on lieu où il les pourroit combattre. Son dessein lui a si bien réussi, que, les trouvant entre la Roque et Saint-- Féliou, il les a chargés^ a défait leur avant-garde, fait prisonniers le général de la cavalerie nommé don Vin* oenco de la Mar», Italien , le commissaire général , le pagador général, six mestres de camp et plusieurs capitaines, sans ceux qui ont été tués. Il est demeuré sur la place sept à huit cents morts , quantité d'oiBciers prisonniers et huit cents chevaux gagnés ; le reste s'est retiré dans une montagne inaccessible à la cavalerie. Ce que voyant, le sieur de la Mothe s'est logé à leur vue sur le chemin qu'ils peuvent prendre du côté du Roussillon^ pour les combattre, s'ils sortent du lieu où ils sont, auquel ilb ne peuvent demeurer, n'ayant porté des vivras* que pour douze jours, dont il y a' neuf de passés. Il a été renforcé depuis des régiments de cavalerie du Terrail et Magalotti d!infanterie, du régiment de'Roussillon et de plusieurs recrues. Par la première occa^^ sien, vous sçaurez les particulatîtés du tout. Les sieurs d'Hocquincourt et la Luzerne, maréchaux de camp, ont fait merveille dans ces deux occasions, comme aussi le marquis d'Uxelles, qui y étoit volontaire.

Don Joseph Margarit a assemblé jusqiies à vin^ mille Catalans et garde le passage d'Osteiric , qui est' un pont sur lequel il faut qu'ils passent de nécessité pour alleifà Roses ; mais on croit que le sieur de la Mothe ne les lais^ sera pas aller jusques- là; s'ils retournent vers Tarragode,

1« aieiir au Terrail, maréchal de camp , les attend avec huit mille hommes de pied et mille chevaux.

De NarLonne, ce 2 avril 1642,

La nuit du 25 au 26 mars, Ton ne fit qu'assurer le logement de la tour.

La nuit du 26 au 27, on trarailla àdeux batterie» pour battre la muraille de la ville.

Celle du 27 au 23, on perça les maisons du faubourg, et on se logea tout contre la porte de la ville.

La nuit du 28 au 29 , on fit une ligne parallèle à la muraille j où Ton vouloit faire la brèche , pour y loger des mousquetaires y afin de favoriser l'assaut quand il se donneroit»

Le 29, le jour, on voulut attacher les mineurs à une des tours de la porte ; les ennemis sortirent, en blessèrent deux et les chassèrent.

La nuit du 29 au 30 , on fit une batterie de quatre pièces, entre la tour Sainte-Thérèse et le faubourg, pour voir le pied de la muraille , parce que les deux autres batteries ne la voyoient pas.

Le 30, le jour, et le 31 , les batteries tirèrent furieu* sèment et en telle sorte qu'elles firent trois brèches, deux desquelles se trouvèrent raisonnables.

Le 1"* d'avril , le maréchal de la Meilleraye fit sortit vingt hommes anués , faisant mine de vouloir donner Tassant, pour voir quelle contenance feroient les assiégés, et, en même temps, fit préparer toutes les batteries et mousquetaires de la tranchée à faire beau feu. Ces susdits vingt hommes étant donc sortis, les assiégés se présentèrent de fort bonne gr&ce aux brèches et aux flancs, en telle sorte que le maréchal de la Meilleraye

i40 APPENDICE AUX MÉMOIRES

jugea qu^il ne pouvoit donner Tassant sans grande perte de gens, lesdites brèches étant aussi flanquées du château du côté gauche et de la tour d une égli«e à la droite. Cependant, notre tranchée et batteries tirèrent extrêmement et tuèrent quantité des ennemis , et ledit maréchal de la Meilleraye se résolut, pour épargner les hommes, qu'il conserve tant qu'il peut, d'attacher ses mineurs à la tour de ladite église, qui est sur la droite des brèches, qui les flanquoit par le côté, pour la faire sauter.

Les mineurs y furent attachés dès le 2 avril au matin ; la mine fîit prête au soir ; elle joua à l'entrée de la nuit, mais elle ne fît pas l'effet qu'on prétendoit. Ce que voyant, le maréchal de la Meilleraye, après avoir pris l'avis des principaux officiers, a fait donner aux trois brèches en cet ordre : le régiment d'Effiat, qui étoit en garde, donna à la droite de la brèche gauche, les gardes tout à la gauche, les Suisses à celle du milieu, et Champagne à la brèche de main droite tout contre l'église. Tous réussirent à leur attaque, et les brèches furent plutôt gagnées que les ennemis n'eurent loisir d'y venir, parce que notre canon les incommodoit de telle façon, qu'ils étoient contraints de chercher du couvert au loin des brèches, où ils pouvoient. Bref, la ville est à nous, et tout s'est retiré dans le château. Nous n'y avons perdu que dix ou douze soldats et quelques officiers assez l^èrenient blessés.

De Narbonne, le 6 âTril.

Le 3, sur les dix heures du soir, après que le maréchal de la Meilleraye et les principaux officiers de l'armée furent retirés, les ennemis firent une sortie sur Champagne, qui la soutint fort vigoureusement ; les Suisses leur cou*

DE MATHIEU MOLE. i4i

pèrent chemin , les faisant retirer bien vite. Le marquis de PienneSy aide de camp, se trouvant là et voyant nos soldats animes de leur bon succès , fit pousser les ennemis rëpëe à la main dans leur retraite, avec tant d'épouvante de leur côté et tant de cœur du nôtre, qu'ils furent chassés de tous leurs logements de tonneaux qu'ils avoient à l'esplanade de devant la porte du château, et furent contraints de se retirer dans la demi-lune qui est devant ladite porte, et les nôtres se logèrent sur le bord du fossé dudit château- La nuit du 3 au 4, on commença à faire la descente du fossé, qui fiit achevé le 4 sur le soir. En même temps, on se rendit maître du fossé, et, la nuit, on fit un logement. On espère que les mineurs seront attachés au château le 6) et on est après à faire enterrer les corps morts des ennemis que l'on a trouvés dans la ville qui en étoit toute pleine, que l'on croit monter à cinq ou six cents.

Un courrier du maréchal de Brézé vient d'arriver au Roi, qui porte la nouvelle de l'entière défaite du marquis de Powar et de toutes ses troupes, par le sieur de la Mothe-Houdancourt. Le combat s'est fait proche de Yillafranca, le dernier mars, sur le midi, comme ils vouloient regagner Tarragone, n'ayant pu achever leur dessein d'aller à Roses. Ledit marquis de Powar est prisonnier et tous les principaux officiers de l'armée ; tout le reste mort ou pris, ne s'en étant sauvé un seul. Vous en sçaurez le particulier au premier jour, de la capitulation et de ce qui se sera passé à la sortie \

i . On trouTe à la suite d« cette relation ie râle des prisonniers et les articles de la capitulation de cette TÎlle. Ce sont de simples transcriptions d'expéditionnaires.

i42 APPENDICE AUX MÉMOIRES

De Narbonne, 10 awil 1042.

Nos soldats trouvent quantité de caches dans Colioure; entre autres les Suisses en ont trouvé une qui valoit vingt mille livres, qui a été séparée à tout le régiment; le régiment d'Effiat, autrement Cinq-Mars, en a trouvé une de douze qui a été partagée de même. De plus, il y a quantité de soldats qui en trouvent de petites de tous côtés. Il fait meilleur vivre dans Tarmée que dans Paris; tout y est en abondance. Le siège s'avance toujours , non pas si vite qu'on espéroit , à cause du fossé qui se trouve taillé dans le roc.

De Narbonne, ce 12 avril.

Je vous avois mandé, par la dernière, comme l'on étoit maître du fossé. Le 6, on le passa ; le 7, on attacha les mineurs à une pièce détachée où étoit le seul puits du château; le 8, les mineurs travaillèrent; les ennemis firent une sortie de quatre-vingts hommes dans le fossé, sur le régiment d'Effiat, qui les repoussa, et en demeura douze des ennemis. Le 9, la mine joua, qui emporta une partie du ravelin et quatre-vingts hommes qui étoient autour du puits. Le 10, devant le jour, les Suisses se rendirent maîtres dudit puits. Le même matin, sur les neuf heures, le trompette du marquis de Mortara sortit et demanda à parler; ils envoyèrent , pour cet effet, le mestre de camp Calatayout pour traiter ; ledit traité dura jusques au 1 1 , à dix heures du matin, qu'ils promirent de remettre la place et le fort Saint-Elme, dimanche, à sept heures du matin, entre les mains du maréchal de ia Meilleraye, et, pour sûreté du traité, ont donné en otage ledit mestre de camp Calatayout et l'adjudant général

DE ilATfilEU MOLE. 143

Giraldioy Irbodois de nation. Vous sçaurez au premier jour la capitulation.

De Narbonne^ ce 15 aTrU 1642.

Le dimanche 13, à huit heures du matin, le fort Saint- £lme fut remis entre les mains du sieur d'Héricourt, capitaine au régiment de Champagne ; puis la garnison qui étpit dans ledit fort fut conduite à la porte de Colioure, où elle attendit celle du château, qui sortit sur les neuf heures, au nombre de douze cents hommes de pied et seize cavaliers (qui sont le reste de quatre cents chevaux qui étoient dedans), et les gardes y entrèrent pour en prendre possession; puis les Espagnols marchèrent avec les deux pièces de canon qui leur ont été accordées par la capitulation , jusques auprès d'Elne, ou ils couchèrent. Au partir dudit Elne , les deux pièces furent ei&yoyées à Perpignan, avec les deux capitaines qui sont en otage, jusques à la nouvelle de leur arrivée à JPampehme» J'oubliois de vous dire que le marquis de Mortare et les principaux officiers dînèrent, le jour qu'ils sortirent, avec le maréchal de la Meilleraye, qui leur fit grand*chère et ensuite toutes les civilités dont il se put aviser. Ledit maréchal partit incontinent après pour aller recevoir le3 comi^wdements du Roi , sur ce qu'il avoit à cette hmn k faire, et vpir Son JÈminence qui se porte bien çoaintenant. Sa Majesté a mis gouverneur audit Coliaure, le sieur de Tilly, lieuteoant-colonel du régiment de Champagne!. Toute Tannée a été s4parée en ^ini^in lieux du Royssillon, pour se rafraîchir jusques au KlQtir du maréphAl 4e la lAeillfiraye.

P^ur la G(uHt9> NouxeUas viennent d'arriver de fiarcelonne que des sept galères qui venoient deTarragone et

Roses, chargées d'infanterie, il s*en est perdu cinq, et que les deux autres ont été contraintes de relâcher à Yineros, qui est un port au royaume de Valence.

De Narbonne, ce SI ayril 1643.

Depuis le 13 de ce mois jusques au 17, il a passé quatre bandes de prisonniers, de ceux qu*a pris le maréchal de la Mothe-Houdancouia : la première, composée de cinq cents, qui a été envoyée dans les châteaux du bas Languedoc ; la deuxième, de quatre cent soixantequatorze, à Carcassonne et Toulouse ; la troisième , de huit cents, a été envoyée dans des châteaux en Provence et sur le Rhône. Toutes les trois bandes ci-dessus étoient de simples soldats, dans lesquels il s'est bien trouvé cent cinquante Portugais, qui ont été mis en liberté et ont eu passe-port pour retourner en Portugal servir leur Roi.

La quatrième a été des officiers généraux, au nombre de neuf, qui sont venus dans les carrosses du Roi, ont été traités splendidement et visités par les plus grands de la cour. Us sont' partis aujourd'hui, 16 de ce mois, de ce lieu, conduits par le sieur de Roislouet, enseigne des gardes du corps de Sa Majesté , pour aller chacun au lieu qui leur est destiné pour leur séjour, à sçavoir : don Pedro d'Aragon, marquis de Powar, général de l'armée, et le marquis de Ribas, général de l'artillerie, à Montpellier; don Diego Sanche, commissaire général, au pont Saint-Esprit; don Yincenzodela Mara, général de la cavalerie , et don Francisco Marini , son neveu et son lieutenant, à la citadelle, de Valence; don Martin Mosica, mestre de camp (que l'on avoit appelé dans le rôle des prisonniers don Martin de Moussi), et le baron de Letos, commissaire général, à l'arsenal de Grenoble;

don Francisco Toralto, lieutenant général de Tarmée, et don Francisco Pardo j mestre de camp , à Pierre-Scize , à Lyon. On a laissé avec tous les susdits à chacun un de leurs domestiques pour les servir. Tous les capitaines de cavalerie et d'infanterie et tous les officiers réformés sont encore à Barcelone, d'où ils viendront dans peu sur les galères.

Le 1 7^ le marquis de Mortara , avec douze des princip^Ax chefs de ses troupes , vint saluer le Roi , qui lui fit grandes caresses et lui fît voÀr la cérémonie du lavement des pieds des pauvres, que Sa Majesté fit le même jour. Us furent ensuite dîner chez le maréchal de Schomberg, qui les traita magnifiquement , puis furent reconduits au quartier, où leurs troupes dévoient loger ce jour-là. Tous ces trois derniers jours se sont passés avec grande dévotion de toute la cour; les ténèbres se sont dites^ aux Carmélites, par la musique de Sa Majesté. Le 1 9, arrivèrent ici cent huit prisonniers, tous officiers d'infanterie, que l'on envoie à Toulouse pour être distribués aux villes et châteaux circonvoisins. Le jour de Pâques , Sa Majesté a fait sa fête aux Capucins , puis a touché douze cents malades, entre lesquels il y en avoit deux Castillans de la garnison de la citadelle de Perpignan, qui sont venus se faire toucher avec passe-port du gouverneur, lesquels ensuite on a renvoyés. Le Roi est aujourd'hui parti pour le siège de Perpignan, et Sa Majesté est allée coucher à Sigean.

IV iO

146 APPBNIHCE AUX MÉMOIRES

SliOB DB PERPIOHAN.

(Voy. Mémoires de MoU, t. II, p. 26.)

De Narbozme, ce 27 avril 1642.

Le marëchal de la Meilleraye partit le même jour que le Roi et alla coucher à Elue , quartier général de Tarmée, et le Roi à Sigean, comme vous avez déjà sçu. Le lendemain , le Roi partit de Sigean , fut voir Leucate en passant ^ et alla droit à Pia , oii il fut rencontré ffer le vicomte de Turenne , qui alla une lieue au-devant avec trois cents chevaux. Sa Majesté étant arrivée à Pia, le maréchal de la Meilleraye la vint trouver avec tous les principaux officiers de Tarmée , qui venoient de recognoître Perpignan^ ayant laissé Tarmée campée à la Tour de Roussillon. Le conseil fut tenu, où il fut résolu tout d*une voix que l'on assiégeroit cette place par blocus, vu que de tous côtés Ton sçavoit assurément qu'il n'y avoit des vivres que jusques à la mi-juin à toute extrémité , et que même les deux gardes-magasins qui en sortirent , le mercredi de la semaine sainte , assurèrent n'avoir laissé dans les magasins que trois cents charges de blé et deux cents de farine, et qu'il s'en distribuoit tous les jours dix charges; que, si l'on doute de leur dire, qu'on les garde prisonniers jusques à la fin du siège pour voir s'ils ont menti , et en ce cas on les fasse châtier exemplairement.

Le 23, toute l'armée marcha pour prendre ses quartiers. Le Roi a pris le sien avec les gardes françoises et suisses, ses gens d'armes, chevau-légers et mousquetaires, et les chevau-légers de Son Éminence, à Saint-Estèphe. Le maréchal de la Meilleraye est campé dans un vallon du côté de la citadelle , proche l'aqueduc , avec les régiments de Champagne, EfBat, Réarn, Espenan, les corn-

DE MATHIEn MOLE. 447

pagnies royales et six cents chevaux. Les régiments de cavalerie d'Enghien et de la Meilleraye sont à Pia; les régiments d'infanterie d*£nghien, Conti et Polignac sont logés à Bonpas , avec les régiments de cavalerie Boissac et Léran, qui gardent depuis leur quartier jusques à la Tour de Roussillon. Le régiment de la couronne est retranché autour de ladite Tour deRoussillon. Le régiment italiep du cardinal Mazarin est logé dans une cassine , entre Bonpas et le quartier du Roi.

Le 24 et le 25 furent donnés aux troupes pour se camper. Le 26 le Roi, assisté des maréchaux de Schcmberg et de la Meilleraye et autres ofiBciers de Tarmée j fit le tour de Perpignan pour visiter les quartiers, régler les gardes et voir les lieux auxquels il étoit besoin de faire lignes de circonvallation, s'y étant trouvé quantité de grands fossés, qui en font plus de la moitié. En passant au quartier du maréchal de la Meilleraye, les ennemis sortirent au nombre de quelque trente chevaux et deux cents mousquetaires; il s'y fît une légère escarmouche seulement , avec la garde du quartier, et ayant attiré les nôtres jusques tout contre la contrescarpe de la citadelle, tirèrent force coups de canon sans blesser personne; de leur côté, il en de* meura deux des leurs sur la place. En même temps, ils en firent encore une de trente chevaux, sur la garde de cavalerie qui est à la Tour de Roussillon, pour les attirer aux coups de canon; ce que voyant, les nôtres les firent pousser par vingt mestres seulement, auxquels les coups de canon ne manquèrent pas au retour, toutefois sans faire mal à personne. Ce jourd'hui 27, dès cinq heures du matin , le Roi a mené aux lignes , du côté de son quartier, cinq cents travailleurs; le maréchal de la

148 APPElfDICE AUX MÉMOIRES

Meilleraye a fait de mcme de son côte. Les vivres sont en très-grande abondance en ce camp; le vin n'y vaut que quatre sous le pot.

Du camp devant Perpignan^ ce 9 mai 1(US.

Ces jours passés , le grand archidiacre et les chanoines de Tëglise cathédrale de Perpignan, qui se sont retirés à Elne, présentèrent une supplique au Roi (on use de ce terme en ce pays), portant qu'ils avoient eu avis que le gouverneur de Perpignan vouloit prendre toute Tai^enterie et les châsses de leur église, dont il y avoit grande quantité, estimée à deux millions, et en faire de la monnoie; qu'ils supplioient Sa Majesté de lui en vouloir faire parler pour Ten empêcher. Sa Majesté commanda au maréchal de la Meilleraye d'y envoyer un trompette pour en parler civilement au gouverneur. Ce fîit en ce sens : que ceux de l'église cathédrale dudit Perpignan, retirés à Elne, avoient présenté une supplique au Roi, portant qu'ils avoient avis, etc. , de ce que dessus, Sa Majesté n'avoit pas cru qu'étant grands catholiques , comme ils étoient , ils voulussent toucher aux saintes reliques et k ce qui sert à l'Église ; mais que pour contenter ces ecclésiastiques, le Roi n'avoit pu refuser d'y envoyer. . Le 4, le gouverneur fit réponse au maréchal de li Meilleraye qu'il remercioit Sa Majesté de la bonne opinion qu'il avoit eue de lui, et qu'il n'avoit garde d'avoir jamais cette pensée d'y toucher. On fît voir la réponse à ceux du chapitre , qui s'en retournèrent très-contents, et remercièrent Sa Majesté. Le même jour, on fit une redoute au bout du camp du maréchal de la Meilleraye, du côté de l'aqueduc, pour empêcher les fréquentes 80^ lies que les ennemis faisoient de ce côté.

DE MATHIEU MOLE. ik9

Le 5 y les lignes ont été achevées et la garde posée partout, avec défenses, sous peine de la vie, de les passer sans permission; et à cause que les fourrages sont la plus grande part entre la ville et les susdites lignes, il y a des passages destinés pour les foqrrageurs, lesquels n'y peuvent aller que depuis neuf heures du matin jusques à cinq heures du soir, avec défenses d*y porter aucuns ▼ivres, aussi sous peine de la vie. Avant que passer la ligne, ils sont tous visités pav ceux qui sont en garde auxdits passages, qui en répondent, et on leur baille quelques mousquetaires pour mettre entre la ville et eux , afin de les garder.

Le 6 au matin , du côté du quartier de M. le maréchal de la Meilleraye, les ennemis ont été en armes , cavalerie et infanterie, devant la porte de la ville pendant plus de trois heures, on ne sçait à qiKl dessein , puis ils se retirèrent sans rien faire. L*après-diner du même jour, sortirent deux députés de la ville vers le maréchal de la Meilleraye , pour sçavoir si le Roi persistoit dans la résolution de leur permettre d'envoyer vers le roi d'Espagne; il leur fut répondu qu'y ayant dix jours qu'on leur avoit fait cette offre (car ce fîit le 26 d'avril au lieu du 27, comme je vous avois mandé), et eux depuis n'ayant fait sçavoir de leurs nouvelles et ayant méprisé la grâce que Sa Majesté leur faisoit , et même Sa Majesté ayant encore depuis eu plusieurs avis du manque de vivres qu'ils avoient; Sadite Majesté ne vouloit plus qu'ils y envoyassent , sans premièrement avoir fait une capitulation pour remettre la place entre ses mains dans un certain temps , s'ils n'étoient secourus entre ci et le temps qui seroit arrêté par ladite capitulation , et baillé deux otages, pour la sûreté d'icelle , comme ils ont eux-

mêmes pratiqué à Salces envers le sieur d*£spenaii. Les députes retournèrent dans la ville et n'a-t-on pas depuis oiil parler d'eux.

Le 7, le Roi a vu le régiment italien du cardinal Mazarin qu'il a trouvé très-beau.

Le 8 y le maréchal Horn est venu saluer Sa Majesté , lequel a été reçu à Pia (qui est le premier quartier sur le chemin de Leucate, où il y a des troupes), par le maréchal de Schomberg, qui lui a fait voir toutes les lignes du côté du quartier du Roi, où toutes les troupes étoient en bataille, chacune à la tête de leur camp, puis est venu saluer le Roi, qui lui a témoigné grand contentement de le voir, et lui a fait de grandes caresses. Il fut ensuite traité à dîner aux dépens de Sa Majesté, puis revint prendre congé de Sadite Majesté , et fut conduit par le maréchal de la Meilleraye jusques à son quartier, où on lui avoit préparé son logis. Il lui fit voir aussi en passant les troupes de son quartier, puis le conduisit en son logis, où il lui donna à souper très-somptueusement. Le même jour, le vicomte de Turenne est revenu de son voyage de Roses.

Le 9 au matin , le maréchal Horn a achevé de voir la place et les quartiers du côté de la citadelle, puis s'en est retourné à I^arbonne, très-satisfait des honneurs qu'il a reçus du Roi et de toute l'armée.

Le Roi s'est un peu trouvé mal et a gardé quatre jours la chambre; mais il se porte maintenant très-bien et a commencé aujourd'hui ses exercices ordinaires. On ne voit arriver de tous côtés que députés de toutes les villes de Catalogne, qui viennent saluer Sa Majesté, témoignant une affection extraordinaire. Tous les provinciaux des Ordres y sont aussi venus, lesquels s'en retour-

nent tous très-contents du bon accueil qu'Us reçoivent de Sa Majesté. Les vivres sont en si grande abondance en cette armée , que les vivandiers sont contraints d'en remporter^ étant à meilleur marché dans ce camp que dans les lieux d'où ils les apportent ; Tordre y est tel, qu'on va dans le camp et aux environs la bourse à la main , sans que Ton ait entendu qu'il se soit fait aucun vol.

Le 27 avril au soir, le maréchal de la Meilleraye envoya par ordre du Roi un trompette de Sa Majesté au marquis do Florès d'Avila, avec une lettre qui portoit en substance : qu'il avoit eu ordre du Roi présent en son armée, sçachant le peu de vivres qu'il avoit dans Per* pignan,de lui mander que s'il attendoit la dernière extrémité et qu'en remettant la place il ne fît voir pour un mois de vivres, il recevroit un mauvais traitement , et lui remontra plusieurs raisons par lesquelles il ne devoit pas espérer de secours , entre autres la défaite de toute leur cavalerie , par le maréchal de la Mothe^^Houdancourt, et le peu d'in£uiterie qui leur restoit à Tarragone ; que s'il en doutoit, il lui ofifroit, de la part de Sa Majesté, qu'il fît sortir un officier de sa garnison, lequel on feroit conduire à Tarragone, avec tonte sûreté, pour voir en quel état étoient leurs affaires, et si ce qu'il leur avoit mandé n'étoit pas véritable. Ledit marquis de Florès d'Avila fit une réponse très-civile , portant qu'il n'étoit pas en l'état qu'on prétendoit ; qu'il acceptoit la grâce qu'on lui vouloit faire d'envoyer quelqu'un à Tarragone, et qu'il eût bien déaâré pouvoir envoyer jusques à Madrid, vers le Roi, son maître, pour lui donner avis de l'état oii il étoit , et que , pour cet effet ^ il falloit trente jours pour aller et revenir. Sa Majesté lui a ac-

corde cette grâce; on attend d'heure à autre celui qu'ils députeront.

Le 28 y on envoya un trompette à la ville pour échanger quelques prisonniers que les ennemis y ayoient des combats du maréchal de Brézé , entre autres un capitaine de cavalerie catalan^ nommé le capitaine Bourelle^y et deux capitaines d'infanterie françois, et quelques lieutenants, enseignes et sergents, jusques au nombre de neuf, et vingt-cinq soldats.

Le 29 , ils les renvoyèrent. Le Boi a donné au capitaine catalan une belle épée et un cheval pour s'en retourner à sa compagnie , et a envoyé quérir des prisonniers de la même condition que ceux que les ennemis avoient rendus , pour les renvoyer le même jour. Les prisonniers qui en sont venus disent que le jour de devant qu'ils sortirent , il mourut subitement cinq soldats entrant en garde, pour avoir mangé de mauvaises herbes. Le même jour, il sortit de la ville trente mestres, vers le Yernet, pour prendre quelques chevaux qui passoient ; ils furent poussés par vingt chevaux de la compagnie de chevau-légers du Roi jusques à un petit pont qui est tout contre la ville , d'oii on leur tira force canonnades comme ils se retiroient, mais sans nul effet.

Le 30, les lignes , depuis le quartier du Roi jusques à celui du maréchal de la Meilleraye , furent achevées , qui est le plus dangereux côté pour y jeter des vivres.

La garde y a été mise des Suisses, du quartier du Roi jusques au bord de la rivière, et du bord de la rivière jusques au quartier du maréchal de la Meilleraye ; elle est gardée par ceux du quartier dudit maréchal.

1. Ce nom est resté en blanc dans le manuscrit autographe. On le troQTe dans les relations du temps.

Ce même jour^ le Roi alla yisiter tous ses postes , et ordonna la garde, comme vous avez vu ci-dessus. On tra* vailloit incessamment de l'autre côté, depuis Bonpaset le Yemet jusques au quartier du Roi, dont le maréchal de Schomberg prend un grand soin , y étant la plupart de la journée. Les ennemis tirèrent force canonnades sans grand effet. Ils firent le même jour une sortie de quarante chevaux et quelques mousquetaires vers le Yernet, cil il y a quatre cents hommes du régiment des gardes et trente chevaux; ils poussèrent nos vedettes, mais le sieur de Buzanval, qui étoit en garde, sortit avec trente mousquetaires dans les haies et la cavalerie s'avança , qui les fit retirer à l'heure même.

Le 1^' mai au matin , sur les sept heures , les ennemis firent une sortie de cavalerie sur la garde du quartier du maréchal de la Meilleraye, en quatre escadrons , trois de dix chevaux chacun et un de trente qui les sou«* tenoit ; les trois premiers vinrent à toute bride pousser les vedettes et un petit corps de garde de dix chevaux qui les soutenoit , l'un desquels se retirant , son cheval tomba dans un fossé et il fut pris par les ennemis. Mais en même temps , notre grand corps de garde monta à cheval, qui les repoussa jusques au lieu où on met les vedettes; ensuite de quoi, ils escarmouchèrent bien une heure, jusques à ce que voyant venir quelques mousquetaires des nôtres le long de la colline , aussitôt ils se retirèrent. L'on croit avoir tué deux des leurs; de notre côté, nous avons eu deux cavaliers blessés et un fait prisonnier, comme je vous ai dit. Du côté de Bonpas , sur les onze heures du matin, sortirent environ trente chevaux des ennemis ; le maréchal de Schomberg , qui venoit de visiter les travaux , s'y étant trouvé , les fit

i54 APPfiUDICE Al]X MÉIIOmES

pousser par douze cheraux , et ils se retirèrent promptemeiit \

Dn cunp devant Perpi^aân, œ 15 mm> a Le 9, après dîner, fiirent amenés six che?anx charges de lard et fromage, qui avoient été pris la nuit allant à Saloes, mais deux hommes à cheval qui les conduisoient se sauvèrent. Le même jour, sur les neuf heures du soir, fut tiré un coup de canon de Perpignan , auxquels ceux de Salées répondirent par deux autres coups.

1 . Le passage sniTant parait aToir été dicté par le Roî ; il n'est pas autographe, c Le 2 mai, on a oontinaé à travailler aux lignes; sor les six beares du soir sortirent de la TÎUe quarante cheranx , qui poussèrent les Yedettes de la compagnie de cherau-légers du Roi , dont il y en aToit trente en garde du côté du Vemet, qui montèrent en même temps à cheval, repoussèrent les fnneaîs, et, en se retirant, il y en eut un tué d*un coup de canon.

c Le 3, le vicomte de Tnrenne , assisté du sieur Fabert, seigent de bataille, est parti avec trou cents chevaux pour aller reoogn<^tre Roaes et voir ce que c'est.

c L'homme que les ennemis dévoient envoyer vers le roi d'Espagne n'étoit pas encore venu ; on l'attendoit d'heure à autre.

« Par lettres du camp de Reus , près de Tarragone, en date du 6 de ce mois, on mande que le maréchal de la Motke, étant entré dans le royaume de Valence avec l'armée du Roi qu'il commande, il y a £ait le dégât , en sorte qu'il sera impossible désoroiais d'y fidre subsister une armée. Qu^ayant eu avis que le marquis de Leganem envoyoit uno fort belle pièce de canon de Valence au port de Vinères , où le roi d'Sspagne a coutume de tenir une partie de aes galères , ce maréchal avoit détaché si à propos cinq cents chevaux de ses troupes , qu'ils avoient rencontré deux cents mousquetaires et cent cinquante chevaux qui conduisoient cette pièce que les nôtres ont prise, passé les deux cents hommes de pied aufildel'épée, tué et fait prisonniers partie des cayaliers, le reste s'Àant sauvé à la fuite.

On a nouTelles d'Aragon qu'il est venu ordre d'Espagne qui porte que l'on prendra de huit hommes l'un pour aller à la guerre , ce qui a mis ces peuples au désespoir, et quelque instance que le roi d'Espagne leur ait fait faire, il n*a pu obtenir qu'une promesse de lui fournir quatre mille hommes de pied , encore est-ce à condition qu'ils ne sortiront point de leur frontière et qu'on leur payera quatre monstres par avance. Voilà l'état de la frontière d'Aragon et de Valence.

DE BfATHIEU MOLE. 495

La nuit du 9 au 10, les ennemis vinrent recognoitre la redoute neuve que le maréchal de la Meilleraye a fiât faire au bout de Taqueduc, mais étant découverts, ils se retirèrent bien vite.

Le 1 0, sur les quatre heures du soir, ils firent une sortie de quatre-vingt-dix chevaux en trois escadrons et de deux cents mousquetaires, qui poussèrent nos vedettes; notre corps de garde détacha trente chevaux commandés par le sieur chi Parc, lieutenant de Ruvigny, et le chevalier du Bourdet, cornette du maréchal de la Meilleraye, qui les chargèrent , les percèrent et menèrent battant jusques à ces deux cents mousquetaires qu'ils avoient laissés derrière un rideau, qui leur firent une salve en se retirant; ce chevalier y fut blessé d'une mousquetade à la tête, dont il est mort le lendemain; ils tirèrent force canonnades sans blesser personne. Il y a eu quatre de nos cavaliers blessés en cette occasion, et quelques chevaux, mais tous de coups d'épée, de pistolet et de mousquet. On croit avoir vu remporter trois des ennemis.

Le 11, ils ont tiré plusieurs canonnades sans faire aucun mal.

Le 12, il sortit deux Castillans de la ville, qui furent renvoyés ; ils rapportèrent qu'il y avoit douze jours qu'ils étoient réduits à dix onces de pain , ce que leurs visages faisoient bien paroître.

Le 13, à la pointe du jour, il sortit de la même ville quatre cents hommes de pied et toute leur cavalerie , qui firent mine de vouloir attaquer la redoute de l'aqueduc, ce qui donna l'alarme au quartier du maréchal de la Meilleraye, qui prit les armes. Ce que voyant les ennemis, ils n'avancèrent pas et se retirèrent, et en-

iM APPENDICE AUX MÉMOIBES

suite tirèrent force coups de canon sans nul effet, comme ils continuèrent le reste de la journée.

Le 14| il ne se passa autre chose , sinon que des soldats voulant sortir de la place y furent renvoyés. Ils publient tous la grande misère oii ils sont , que depuis six jours on ne leur donne plus le sel et Thuile qu'on leur fournissoit, qu'ils n*ont plus que dix onces de pain fort noir et avec le son, encore n'est-il qu*à demi cuit, et qu'on tient dans la ville qu'il n'y a de vivres que pour un mois à tirer jusques au bout.

La nuit du 14 au 1 5, on envoya un sergent et quelques soldats se promener autour de la ville , pour voir quelle garde faisoient les ennemis dehors, oii ils ne trouvèrent personne et firent le tour d'une partie de U ville sans qu'on leur demandât qui va là; ils dirent même ne croire pas qu'il j eût des gardes sur la muraille , ou bien qu'il falloit qu'ils fussent endormb.

Ledit jour 15, il ne se passa rien et les ennemis ne tirèrent que quatre ou cinq volées de canon. De sorte qu'on espère que cette place sera bientôt entre les mains du Roi, la nécessité y étant très-grande. Sa Majesté est du tout remise de son indisposition et fait tous les jours ses exercices ordinaires, de visiter les gardes et ensuite , aux heures inutiles, d'aller à la chasse et déjouer au mail.

Nouvelles sont venues de Yillafranca que le maréchal de la Mothe s'en va entrer dans l' Aragon pour faire vivre ses gens sur l'ennemi. Le marquis de Leganez a retiré trois mille hommes de pied de Tarragone, pour, avec deux mille hommes de milice, faire un gros en Aragon. Le maréchal de la Mothe a laissé autour de ladite ville de Tarragone le maréchal de camp don Joseph

DE iMATHIEU MOLE. i^l

Margarit avec toutes les troupes catalanes pour empêcher les courses de ceux de la place. Quinze vaisseaux de l'escadre de Provence sont arrivés à Barcelone , où l'on attend bientôt le marquis de Brëzé avec Tescadre du Ponant.

Dn camp deyant Perpîgnaii| ce 24 mai.

Le 16, il ne s'est rien passé , sinon que depuis les cinq heures du soir jusques à la nuit, ceux de la ville tirèrent cent cinquante volées de canon sans toucher personne.

Le 1 7, sur les huit heures du matin , il sortit trente chevaux du côté du Yemet, qui donnèrent sur quelques valets qui s'étoient avancés pour fourrager au delà des gardes, et prirent sept ou huit chevaux qui furent plus tôt emmenés dans la ville qu'on ne s'en fut aperçu , le pays étant extraordkiairement couvert, aussi que ces valets s'étoient glissés derrière les haies , de peur que la garde ne les vit avancer vers la ville et qu'elle ne les fit revenir, comme elle a accoutumé.

Le 18, la nuit, il vint deux hommes de la ville pour essayer à passer les lignes, qui furent repoussés en quatre côtés différents , même les sentinelles tirèrent dessus.

Le 18, le jour, on prit deux cavaliers qui dirent que le canon avoit gâté le peu de vin qui leur restoit et qu'il étoit tourné au viqaigre ; qu'il y a force malades parmi eux qui ne sont point secourus, faute de médicaments; qu'il n'y a plus que deux chiens dans la ville et pas un chat, ayant été tous mangés : et après qu'on les a eu bien interrogés, on les renvoya dans la ville.

Le 19, il ne s'est rien passé digne d'être écrit; mais nouvelle^ vinrent au Roi que les treize galère qui

158 APPENDICE AUX BfÉ&IOIRES

ëtoient parties de Marseille, ëtoient arrivées à Cap de Quiers, le soir du 16, en très-bon état.

Le 20 , au matin , la cavalerie de la ville fit tout le tour de la circonvallation, à huit ou neuf cents pas près, puis alla finir sa ronde entre la ville et le fort des Allemands (qui est un vieux fort démantelé, tout contre la ville , du côté de la Tour de Roussillon), dans lequel elle jeta quelques mousquetaires, qui vinrent tirer de loin quelques coups aux vedettes de la garde, qui est vers ladite Tour de Roussillon, et firent paroître leurs chevaux à la faveur de ce fort. Le soir, ils tirèrent force coups de canon, dont ils blessèrent deux soldats devant le logis du maréchal de la Meilleraye. Il arriva nouvelles de Lérida que, samedi dernier 17, le maréchal de la Mothe en étoit parti et qu'il étoit entré dans TAragon avec cinq mille chevaux et douze mille hommes de pied, pour aller vers Saragosse chercher le marquis de Leganez , qui y assemble des troupes.

Le 21 , le prince de Mourgues ^ arriva ici ; le maj^quis de Mortemart, premier gentilhomme de la chambre du Roi, le fiit recevoir avec les carrosses de Sa Majesté, à Clairac , bourg ^listant de deux lieues du quartier du Roi , et en passant à Bonpas (qui est un quartier de cavalerie), il le trouva à cheval à la tête du bourg , puis il le mena saluer Sa Majesté, qui lui fit de grandes caresses; ensuite de quoi il le mena dîner, où il fiit traité par les officiers de Sa Majesté. Après dîner, il revint voir le Roi , puis fut mené par le maréchal de la Meilleraye à son quartier, oii on lui avoit préparé son logement; en passant proche des lignes , il leur fut tiré quelques

i. Sur le prince Monrgaes, voy, le» mémoires, t. III, p. ft.

caooimades; ledit maréchal lui donna un très-beau souper. Les ennemis ont tiré ce même jour force canonnades et n*ont tué qu'un cheval d'un capitaine suisse.

Le 22 au matin, ledit prince de Mourgues vint trouver le Roi, qui le fit chevalier de Saint-Michel, dans son cabinet, selon la coutume , devant que prendre Tordre du Saint-Esprit; le Roi alla ensuite à la messe. Voici comment la chose se passa : lé Roi sortit de son logis, les cent-suisses marchant devant lui tambour battant, puis le prince de Mourgues, comme novice de Tordre; ensuite les chevaliers au nombre de six, avec le grand collier, marchant deux à deux devant Sa Majesté, les huissiers avec les masses, puis Sa Majesté, et ensuite ses gardes du corps et toute la noblesse ; et marchèrent en cet ordre jusques à la chapelle, distante de trois cents pas du logis du Roi, où Tarchevéque de Narbonne dit la messe, après laquelle on mit la chaise du Roi au coté de Tautel et du coté de TÉvangile. Sa Majesté étant assise, Tarchevéque de Narbonne vint avec le livre des Évangiles , le prince de Mourgues se mit à genoux devant Sa Majesté, fit le serment qu'ont accoutumé de faire les chevaliers , puis jura sur les saints Évangiles. Ensuite de quoi Sa Majesté lui mit Tordre au col, avec la cérémonie accoutumée, puis ce prince baisa la main de Sa Majesté, lui fit un grand remercîment , alla embrasser tous les chevaliers, selon qu'il est accoutumé, prit son rang à la gauche du dernier chevalier, et Ton retourna au logis du Roi au même ordre qu'on en ëtoit venu; puis il alla dîner aux dépens du Roi. Sur le soir, il prit congé de Sa Majesté et retourna au quartier du maréchal de la Meilleraye.

Sur. les quatre heures du même jour, les ennemis

160 APPEHDICE AUX MÉMOIRES

sortirent^ au nombre de cent chevaux , en deux escadrons , dont le premier portoit des zagaies de douze pieds de long , qui est une façon de demi-pique (non pas si longue), dont les Mores se servent à cheval j vinrent à la garde de cavalerie, qui est à la Tour de Roussillon y qui éloit commandée par le sieur de Chastelus , capitaine au régiment d'Enghien ; ce que voyant, le sieur du Plessis, capitaine au régiment de la Meilleraye , qui étoit en garde près Taqueduc, partit avec quarante che^ vaux, en laissant vingt à son corps de garde , alla joindre le sieur de Chastelus et ensemble chargèrent les ennemis et se mêlèrent ; le capitaine et le lieutenant du côté des ennemis et un autre officier avec ^quelques soldats furent tués. De notre côté^ il y eut aussi quatre cavaliers tués, vingt de blessés et sept ou huit chevaux* Les ennemis emmenèrent prisonniers un lieutenant et les cavatiers qui étoient sur lesdits chevaux avec trois autres. Le sieur de Chastelus y a très -bien fait et a été blessé d'un coup de zagaie au bras gauche et d*un coup d'épée dans la cuisse droite. Le sieur du Plessis s'y est aussi très-bien comporté. Deux heures après ce combat, qui fut fort rude, ceux de la ville renvoyèrent les prisonniers au maréchal de la Meilleraye, et celui qui les ramena, qui est un adjudant, avoua que le capitaine qui commandoit la sortie, nommé le capitaine Tauro*, et deux autres officiers, y avoient été tués. Ils avoient quelque infanterie avec eux, mais elle n'avança point et demeura proche de la ville dans une ravine , pour favoriser leur retraite en cas qu'ils fussent poussés , ce que les nôtres ne voulurent faire à cause du canon qui les eût incommodés à leur retraite.

1 . Le roi rectifia ce Dom. Voy. ci-après page S4, ligne 163.

Le QSy le prince de Monaco est retourné coucher à Leucate, pour se rendre le lendemain à Narbonne. Sur le soir, ceux de la ville ont extraordinairement tiré sans faire aucun mal.

Dacamp, ce 24 nui 1042.

Pour la Gazette : Le 23, tout le conseil souverain de Catalogne arriva hier auprès du Roi pour y rendre la justice souveraine , ne la pouvant rendre ailleurs quand Sa Majesté est dans la province, et ne se donnant aucun arrêt qu'il ne faille que Sa Majesté le signe ellemême. Le Roi les a fait loger à Thouy, qui est à une lieue de son quartier. On ne voit autre chose que députés de toutes les villes , même des plus éloignées, qui viennent assurer le Roi de leur affection à son service. Le 24, nouvelles certaines vinrent à Sa Majesté que le marquis de Brézé étoit arrivé devant Barcelone avec la flotte de Ponant , composée de trente vaisseaux en très-bon équipage. Il n'est rien arrivé autre digne d'être mandé. Tout le monde est gaillard et en bonne santé dans notre camp, y ayant fort peu de maladies bien que les chaleurs y aient été excessives. Il arrive tous les jours des troupes tant de cavalerie que d'infanterie.

Le 25 y comme le maréchal de la Meilleraye s'en retoumoit d'auprès du Roi à son quartier, il lui fut tiré trois coups de canon, dont l'un emporta un cheval tout contre lui, sous un page du marquis de Noirmoutier.

Le 26^ le maréchal de la Meilleraye partit de son quartier à une heure après minuit pour aller à Narbonne voir le Cardinal-Duc. Ceux de la ville, sur les dix heures du matin, sortirent, avec toute leur cavalerie et deux cents mousquetaires, du côté de la Tour deRoussilvr a

i6t APPENDICE AUX MÉMOIRES

Ion, mais ils ne firent que jeter les deux cents mousquetaires dans le fort des Allemands et fourrager à leur faveur, puis ayant chargé leurs chevaux, se retirèrent. Ik tuèrent, le même jour, trois chevaux d'un coup de canon à la garde de cavalerie qui est proche la redoute de l'aqueduc. Il fut pris, sur le soir, un Italien qui avoit sauté la ligne et se vouloit jeter dans la ville.

Le même jour, le Roi reçut nouvelles du maréchal de la Mothe-Houdancourt du 20 mai.

Ce jour-là le Roi reçut aussi la certification du mar* quis de Mortare, comme sa capitulation avoit été ponctuellement exécutée et qu'il consentoit que les otages qu'on avoit mis dans Perpijgpian fussent rendus. Aussitôt le Roi envoya un trompette avec la copie de ladite certification au marquis d'Avila, pour lui dire qu'en rendant les otages, on rendroit l'original du marquis de Mortare. Il retint le trompette jusques au lendemain dix heures du matin, qu'il les a renvoyés par l'adjudant qui a accoutumé d'aller et venir, auquel le sieur d'Espenan a remis l'original en ses propres mains , et on l'a renvoyé dans la ville. Les otages disent que la disette y est très-grande et que la plupart des soldats n'ont pas la force d'entrer en garde ; que le capitaine de cavalerie qui fut tué l'autre jour, appelé don Alonzo Campoy (et non Tauro, comme je vous avois mandé), y avoit une vache qui a été vendue cent cinquante-cinq piastres, encore un^principal officier l'a prise d'autorité à]ce prix-là; la chair de cheval y vaut trente sols la livre, et qu'il y a encore six bœufs, cinq moutons et deux chèvres qui sont à quatre des principaux. Pour du vin , il ne s'en parle plus. Bref, la nécessité y est au dernier point.

Il fait ici, depuis hier, une si extraordinaire pluie

que Ton y est parteot à l'eau jusqu'au genou. Cette nuit, toutes les tentes ont été renversées par la tempête et les soldats contraints d'abandonner leurs huttes*.

1 . Le Journal antographe da roi Louis XIII se termine ayec le récit du 26 mai. Les nouTelles du mois de juin forent seulement dictées par le Roi. Nous les donnons en note pour faire connaître les opérations du nége de Perpignan jus({u*au départ de Louis XIII :

Du camp devant Perpignan ^ ce i^ju'm 1642. — < Le 6, sur les quatre heures du soir, entre la garde de la Tour de Roussillon et celle de TaqnedttCy soixante^dix des chevaux des ennemis sortirent en deux esca» dxons avec cent mousquetaires. Du premier escadron, ils détachèrent quinze cayaUers qui furent prendre huit cheraux sur le chemin d'Elne, ce que Toyant la garde qui est proche la redoute de Taqueduc, y en- Toja Tingt maîtres, qui reprirent les huit cheraux et ramenèrent les ennemis battant jnsques auprès du gros escadron, qui n*aToit point branlé jusque» i cette heure«U qu'ils Toulurent pousser les TÎngt mestres ; ce que le capiuine en garde ayant aperçu , il s'ayança avec le reste de la garde et quelques mousquetaires , et les arrêta tout court. Leurs mousquetaires, qui ne s'éloignèrent point plus loin de cent pas de leur contrescarpe 9 firent une décharge sur les n6tres lorjqu'ils se retirèrent et ne blessèrent qu'un cheral. Ceux de la citadelle tirèrent aussi force coups de canon sans £ûre mal à personne. Le même jour, ik eurent grande joie dans la rille pendant deux heures , même ils montèrent tous sur les murailles et les tours (i ce que rapportèrent deux soldats qui en sortirent), •or la créance qu'ils eurent, qu'ayant oui tirer force coups de canon à la mer, c'étoit le secours imaginaire que les officiers font croire aux soldats Wur devoir yenir ; mais voyant que cela ne continuoit point , ik jugèrent bien que ce n'étoit rien. Ce bruit de coups de canon étoit de nos galères, qui, sortant du Port Vendres, pour aller joindre notre armée à Barcelone, salnoient le fort Saint-Elme, comme c'est la coutume.

ff Le 7 y Sa Majesté ordonna une garde de cavalerie de quatre-vingts che* ▼aux, qui ne se faisoit auparavant que la nuit , entre la Tour de Roussillon et l'aqueduc ; kquelle garde Sa Blajesté a fait continuer, le jour, par deux régiments de cavalerie qui sont arrivés depuis deux jours , pour empêcher les courses des ennemis , qui ne s'étoient pas encore hasardés d^aller si loin qu'à k dernière sortie. Le même jour, sur les quatre heures du soir, parurent quatre cents mousquetaires soutenus par soixante che- Tuux. Ces mousquetaires firent mine de youloir attaquer U redoute des Italiens, en approchèrent k deux cents pas et tirèrent quelques mousquetadet ; nuds, trouvant les Italiens en bon état, ik ne les attaquèrent point, joint qu'ik virent que ceux du quartier de Bonpas prenoient les armes. Il y avoit encore quelque infanterie dans un bok proche de là, mais on

«84 APPENDICE AUX HÉMOHIES

LETTIIK DU EOI A MOLi AU SUJET DIS LSTTIXS PATENTES DE LA FONDATION DE L'ACADilCIE FEANÇAUE.

(Voy. les Mémoires Je Moié, t. II, p. 317 et 318.)

ff Notre amé et fëal, nous avons ci»devant| par lettres patentes en forme d'édit du mois de janvier dernier^ voulu et ordonné être fait établissement d'une Académie françoise en notre bonne ville de Paris, laquelle n'étant

n'en sçait pas le nombre. Lear caTalerie diminuera maintenant à Toe d'oeil, car ils mangent toutes les semaines trente-cinq ckeranx, ajant déjà mangé le surplus, qui étoient au nombre de six yingts an commencement du siège.

La nuit du 8 au 9, quelques-uns des ennemis Tinrent Ters le quartier des Italiens pour surprendre les sentinelles , lesquelles ayant tiré et les corps de garde pris les armes, ils se retirèrent.

lie 9, ils Toulurent faire le même du c6té du quartier du maréchsl de la Meilleraye, aux gardes arancées de la tête du camp du régiment de Champagne, lesquels se Toyant découTerts, se retirèrent encore bien rite. Le 10, le Roi s'étant trouvé un peu mal et ses médecins loi ajant conseillé d'aller prendre les eaux de Maine (fontaine d'eau minérale dans le Languedoc. Dictionnaire Je la France), Sa Majesté est partie ce même jour après aroir laissé les lignes, forts et redoutes en leur perfection, n'y ayant plus rien à faire, sinon attendre que ceux de dedans capitulent, ce que l'on ne croit pas devoir être avant la Saint-Jean ; Sa Majesté a pris son temps d'aller prendre ces eaux, pour après revenir i U Saint-Jean, en cas que sa santé le lui permette. Le il, il ne s'est rien passé qui mérite d'êcre écrit. Le 12, les ennemis firent une sortie du c6té de Taqueddc aa nombre de cinquante chevaux , lesquels ne purent rien entreprendre, ayant été repoussés d'abord vertement par nos gardes qui les obligèrent de se retirer bien vite.

Le 13, ceux de l'audience royale de Catalogne, qui sont demeurés à Pezillas pour y attendre Sa Majesté en cas qu^elle y retourne, furent viliter le maréchal de la Meîlleraye, qui leur fit grande chère. »

A la suite de ce Journal, se trouvent divers ordres du Roi autographes ou corrigés de sa main, relatiis a«x eotfu Je garJe (f. 133) et anx rondes ordinaires (f. 13^.

D£ MATmEU MOLE. 155

composée que de personnes de grand mérite et sçavoir. De peut être que beaucoup ayantageuse au public et à la réputation et accroissement du nom François. A ces causes , nous voulons et vous mandons que vous ayez à faire procéder à Tenregistrement des susdites lettres , selon leur forme et teneur, et faire jouir cette compagnie des privilèges desquels nous Tavons voulu avantager, sans j apporter aucune longueur, restriction, ni difficulté. Si n'y faites faute, car tel est notre plaisir ^ Donné à Saint-Germain en Laye, le 30 décembre 1635. »

i. La fondation de rAcadémie coûta trois ans et quelques mois de traTail et de discussions administratiTeSy à partir du moment où Richelieu commença à s'occuper de son organisation (férrier 1634) jusqu'à la publication des lettres patentes (juillet 1637). Le Pariement se montra fort préoccupé de cette création, dont chacun des membres de Fassociation c promettoit de ra^iTer la TCitu et la mémoire de Mr leur protecteur. 1 Hennequin de Bemay, conseiller en la Grand*Chambre, fut chargé de (aire le rapport an Parlement sur ces patentes. Le Premier Président Le Jay surtout s'opposa à leur enregistrement, malgré les conclusions faTorables du Procureur Général Mole et les instances du Cardinal-Duc. Mais le Cardinal, fatigué d'attendre, menaça de se passer de la Cour et de faire Térifier l'édit du Roi par le Grand Conseil. Néanmoins, le 3 juillet 1637, le Parlement remit encore au premier jour sa délibération relative â vue jicadémte deféloquenee fmn^oise; enfin la Cour enregistra les lettres, k condition que la réunion ne connaîtrait f que de l'onkement, de l'embellissement et augmentation de la langue, i Nous n'ayons pas pu retrouver, dans les ardÛTes du Parlement, les conclusions de Mole ni le rapport d'Hennequin. Les documents relatifs k l'Académie française, qui se trouvent parmi les papiers de Mole, sont : la copie des lettres patentes (Colbert, t. IV, p. 336), les statutt et règlements de ce corps savant, qui offrent quelques Tariantes avec les imprimés (p. 340), enfin Tindication des jours où chaque membre devait prononcer son discours de réception et le sujet qu*il devait traiter (p. 346). La Galette annonça (p. 320) l'établissement de F Académie des quarante beaux esprits pour trayailler à FembeUisscmen* de la langue, comme étant une création aussitôt adoptée que décidée.

Qudqoee années plus tard, les ministres soccessenrs du cardinal de Richelieu accordèrent à chaque membre du docte corps un blason, pour lequel on les soumit à un impôt de cinquante francs. Cest ce que

i6G APPENDICE AUX MÉMOIRES

DISCOU&S SUA LSS ÀFFAI&SS Oilfi&ALlS DX LA CSOÉmSTÂ XV MOU

d'àvaiIi 1633 ; comnmiQrÉ lu ca&dinal db eighklzbu fai

(Voj. les Mémoires de MoU\ t. II, p. 180 et 190.)

La Valteline. — Les Suisses. — Pignerol. — La Sayoie. — La répnbliqae de Gènes. — Le pape et les Vénitieiis. — L'Eipagoe. — ligne en Italie. — Mantoue. — La Toscane. — Parme. -— Modène. — Les Hollandais. — Les goméristes et les arminiens. — L'Allemagne. — Les Suédois. — > Le Mecklembourg. — Les éiectenre catholiques et protestants. — La Bayière. — L'Empereur. — L'Angleterre. — La Lorraine.

Les afïaires gëoërales de la chrétienté sont de «i grande étendue, que, pour en faire une relation exacte, en laquelle fussent compris et expliqués la grandeur et la puissance des États de chaque prince , ses forces , ses moyens, ses alliances, ses intérêts et sa conduite , il seroit besoin de remplir des volumes entiers, qui ne seroient pas moins longs et pénibles à lire qu'à rédiger par écrit. C'est pourquoi il a semblé plus utile et plus convenable au sujet qui se présente, qui requiert une information prompte des affaires de dehors le royaume , de toucher par un mémoire succinct les choses plus importantes qui sont arrivées depuis sept ou huit ans, et qui peuvent avoir quelque suite, même celleè qui sont

constate V Armoriai général de France pour la généralité de Paris (en trois Tolumes; Toy. l'original à la Bibliothèque impériale). L'Académie royale des sciences et l'Académie royale de peinture et de sculpture eurent le même sort. Le premier de ces corps savants portait : d^azur à un soleil d'or accompagné de trois fleurs de Us de même, deux en chef et une en pointe; Tautre: d'azur i une fleur de lis d'or en cœur et trois écussons d'argent posés deux en chef et un en pointe.

DE BfATmEU MOLE. 167

aujourd'hui sur le tapis , aGn que sur le fondement du passé et du présent, Ton puisse juger de ravenir, selon qu*il convient au bien de TÉtat.

L*on a estimé à propos de commencer par TafFaire de la Yalteline, comme la première qui s'est offerte depuis le terme que Ton s'est proposé, et qui, outre la conséquence de ce passage, auquel la France et tous les princes dltalie ont très-grand intérêt, est considérable en ce qu'elle a donné lieu à une nouvelle conduite aux affaires de France ; celle qui s*étoit tenue jusques au mois de mars de Tannée 1 624, ayant eu pour but d'entretenir la paix au dehors, même avec TEspagne, à quelque prix que ce fût, et celle qui depuis a été observée, plus hardie et plus généreuse que la première , ayant eu pour objet de relever le nom et la réputation du nom fran^ çois parmi les étrangers, et plutôt prendre le3 armes pour s'opposer aux entreprises des Espagnols et de la maison d'Autriche , que de souffrir l'oppression des alliés de cette couronne, desquels la ruine étoit sans doute capable de porter coup à la grandeur de cette monarchie.

La Yalteîine et les comtés de Bormio et de Chiavennes, qui en dépendent, étoient autrefois membres du duché de Milan, qui ont été donnés et cédés par les ducs de Milan, même par François I*', roi de France , après la bataille de Marignan, en ladite qualité de duc, aux Grisons, lesquels, au moyen de ce, en sont légitimes seigneurs et souverains, et les Yaltelins leurs sujets.

Cette vallée est située au pied des plus hautes montagnes du pays des Grisons, au delà des Alpes, très-fertile en blés, vins et pâturages ; au milieu de laquelle passe la rivière d*Adda , qui prend sa source au plus haut de

la yallëe, vers Bormio, et qui se rend et se vide dans le lac de Corne. Sa longueur est de vingt-deux heures de chemin à cheval , et sa largeur d'une petite lieue Françoise. Elle confine du côté d'orient avec le comté de Tirol y du midi aux montagnes de Bergame et Bresse , pays de la république de Venise; à l'occident, elle a pour borne les terres de l'État de Milan , aboutissant au lac de Come; et au septentrion, lesdites montagnes des Alpes, habitées par les Grisons : de manière que toutes les vallées et passages des Alpes pour descendre en Italie , se viennent rendre dans ladite Yalteline , disposée en telle sorte , que son étendue , d'orient en occident , sert comme d'un grand et large fossé pour séparer les Alpes qui appartiennent aux Grisons , d'avec les montagnes qui restent du coté d'Italie , depuis le comté de Tirol juscpies au lac de Come.

Cette description fait juger de l'importance desdits passages, auxquels sont intéressés tous les princes d'Italie, à cause des forces qu'ils peuvent tirer, par ce détroit, d'Allemagne, de Suisse et de France, soit pour attaquer et entreprendre, comme ont coutume de faire les Espagnols , soit pour en tirer des secours , comme en peuvent avoir besoin le Pape, les Vénitiens et autres princes leurs voisins, qui ne peuvent être secourus de France, contre l'Espagne, que par ce passage, ou par la voie de la mer, qui est toujours incertaine et d'extrême dépense.

L'assiette de la Valteline et des comtés de Bormio et de Chiavennes, et l'importance de ce passage est cognue de chacun; l'on sçait aussi l'ancienne alliance que les Grisons , qui sont seigneurs souverains de ladite vallée et comtés , ont avec cette couronne , par le moyen de laquelle les passages desdits pays étoient acquis à la

DE MATHIEU MOLE. i69

France et à ses amis, droit que nul autre prince n avoit sur lesdits passages.

La mémoire est aussi assez récente du succès que les armes de Sa Majesté eurent , sous la conduite de M. le maréchal d'Estrées, es années 1625 et 1626, pour le recouvrement desdits lieux, qui lors étoient tenus, sous le nom du Pape, par les Espagnols. Cette petite guerre avec les dépendances qui s'en ensuivirent en Italie , en Tattaque de TÉtat de Gênes, et puis en la défense de la Yérue ; les négociations de M. le cardinal François Barberin, légat en France; les diversions dont Ton se servit en même temps en Allemagne , par le roi de Danemark et le comte de Mansfeld , et les particularités de la négociation de M. du Fargis ^, peuvent donner ample matière pour une histoire particulière. Il suffit de dire, pour le présent , que cette guerre fiit terminée par un traité fait, entre le Roi et le roi d'Espagne, à Mouçon , le 5 de mars 1 626.

La substance «t les conditions de ce traité se peuvent voir par la copie d'ioelui; mais il est nécessaire de sçavoir qu'il ne fut pas accepté par les Grisons , quelque instance que M. de Chàteauneuf, que le Roi envoya lors ambassadeur extraordinaire sur les lieux, joint avec ledit sieur maréchal d'Estrées , leur en pût faire de la part de Sa Majesté, disant y avoir plusieurs choses dans ledit traité avantageuses aux Yaltelins, leurs sujets, et directement contraires aux droits de souveraineté qui leur appartenoient dans la vallée. L'on ne laissa pas, néanmoins, d'exécuter le traité aux deux points les plus ur-

1. Voy., dans les Mémoires de Richelieu^ le récit des négociations de M. Dq Fargis , et le traité qu'il conclut a^ec le roi d'Espagne. Mais Louis XIU refusa de le ratifier.

170 APPENIHCE AUX MÉMOIRES

gents , l'un en la démolition actuelle des forts qui avoient étë construits dans la Valteline, l'autre en la retraite des armes en toutes les autres parties. Il n y a eu jusques à présent aucune exécution ^ même Tintelligence et interprétation en a été diverse : car, de la part dn Roi et des Grisons, Ton a entendu, selon la vraie teneur du traité, que suivant le premier article d'icelui (qui remet les affaires des Grisons, Yaltelins, comtés de Bormio et de Chiavennes , en l'état où elles étoient en l'an 1617, sans innover ni altérer chose du monde de l'état où elles se trouvoient pour lors, à la réserve des restrictions portées par ledit traité), lesdits Grisons étoient vétablis en tous droits de souveraineté sur la Valteline et comtés , sans aucuns excepter , sinon ceux qui avoient été nommément et expressément réservés par les artides du traité : à sçavoir, la justice, la police et le gouvernement laissés aux Yaltelins , moyennant un cens annuel de vingt-cinq mille écus qu^ils dévoient, payer aux Grisons, pour les dédommager de l'utilité publique et particulière qu'ils recevoient, en ladite année 1627, de l'administration de la justice et magistrature; et à la charge aussi que les Yaltelins seroient obligés, après l'élection de leurs magistrats, de leur en demander la confirmation.

Au contraire, les Espagnols et Yaltelins ont prétendu captieusement que tout le droit des Grisons dans la Yalteline avoit été réduit en ces deux seuls articles du payement du cens annuel de vingt-cinq mille écus et de la confirmation des magistrats; que hors cela, ils n'avoient que voir en la vallée, et que les Yaltelins pouvoient disposer de toutes les autres choses.

Sur cette difficulté, le Roi fit une déclaration, au mois

DE BIATHIEU MOLE. 171

de juin 1 628, par laquelle il interprétoit la teneur dudit traite, selon qu'en bonne foi et dans le vrai sens il devoit être entendu. Laquelle déclaration ayant ëté envoyée par Sa Majesté au sieur de Mesmin, lors ambassadeur sur les lieux, pour, sous les conditions d'icelle, faire accepter aux Grisons le traité de Mouçon, il ne put les y disposer, pour plusieurs difficultés qu'ils y firent ; mais principalement pour la crainte qu'ils eurent que, s'étant accordés aux termes de ladite déclaration , et par conséquent ayant renoncé à plusieurs de leurs droits, ils ne pussent pas jouir paisiblement du bénéfice d'icelle ; de sorte que ladite déclaration est demeurée jusques à pré<» sent sans aucun effet, aussi bien que le traité, les Yaltelins jouissant pleinement de la Yalleline et desdits comtés de Bormio et Chiavennes, sans recognoître les Grisons en aucune façon, ni leur payer ledit cens annuel de vingt-cinq mille écus, ni leur demander même la confirmation de leurs magistrats. Pour le regard des passages des Grisons, ils sont demeurés à la discrétion des premiers qui s'en sont saisis : es années 1 629 et 1 630, que la guerre a été en Italie, les Espagnols, qui en étoient les auteurs et les agresseurs^ en dessein d'usurper les États du duc de Mantoue, ne manquèrent pas de se saisir desdits passages, d'y construire des forts et de les garder jusques à l'exécution du traité de Ratisbonne, pour être assurés du passage des Allemands en Italie et de leur retour .en leur pays par le plus court chemin. Et depuis l'exécution dudit traité et la retraite des Allemands du pays des Grisons, le Roi ayant fait un échange secret de Pignerol avec le duc de Savoie, ainsi que chacun sçait. Sa Majesté, pour empêcher que les Espagnols, lorsqu'ils auroient cognoissance dudit échange, vinssent

à faire repasser des troupes d'Allemagne en Italie, pour se ressentir de Tavantage que Sa Majesté a emporté sur eux en ce sujet, soit contre le duc de Savoie qui a traité de ladite place, soit, par diversion, sur les États du duc de Mantoue, soit sur le pays des Grisons même. Sa Majesté, pour cette cause, avoit jugé nécessaire de s^assurer des passages desdits Grisons, par le moyen des gens de guerre qu'elle y a fait lever et des forts qu'elle y a fait construire. Ce qu'elle a pu faire avec droit et sans que personne s'en puisse justement plaindre , parce que les Grisons sont ses alliés , que les troupes qui sont dans leur pays y sont de leur consentement, et qu'elles sont composées de leurs hommes et destinées , en effet, à la garde et conservation de leur État.

Par ce que dessus, il se voit que le Roi est à présent maître des passages des Grisons et que les Yaltelins, ou pour mieux dire les Espagnols, sous leur nom, le sont de la Yalteline : ce qui pourroit faire penser à plusieurs que la dépense que Sa Majesté continue dans les Grisons, en entretènement de gens de guerre commandé par le sieur du Lande, ambassadeur de Sa Majesté audit pays et maréchal de camp , est comme inutile pour le présent, puisque Sa Majesté n'a pas jugé à propos de se saisir tout d'un coup de la Yalteline^ suivant le premier dessein. La raison est que les forts qu'elle tient aux Grisons ne lui peuvent pas donner le passage en Italie , ni l'ôter aux Espagnols } d'autant que le Roi ne sçauroit faire passer un soldat des Grisons en Italie, que sur les terres de la Yalteline qui sont tenues par les Espagnols, lesquels peuvent prendre d'autres passages pour faire passer leurs troupes d'Italie en Allemagne , à sçavoir celui de Bormio dans le Tirol , ou celui des Suisses ; ou

même forcer facilement les forts bâtis aux Grisons , qui ne sont pas en bonne défense.

II est vrai que le chemin de Bormio au Tirol est long et pénible, et peut être défendu par les Grisons, s'ils étoient assez puissants et résolus, et celui des Suisses leur peut être par eux refusé. C'est pourquoi il sera plus à propos, avant que juger définitivement si les forts qui ont été construits aux Grisons ont été utiles ou non, de voir si les troupes qui se lèvent en Italie , pour passer avec le Cardinal*Infant en Flandre et en Allemagne, seront empêchées ou incommodées en leur passage par lesdits forts construits aux Grisons. Cependant, sans regarder ni attendre les événements qui dépendent bien souvent de la fortune. Ton pourra dire que de s'assurer des Grisons sans faire le même de la Yalteline, c'est chose qui ne peut pas donner grand empêchement aux Espagnols, apporter beaucoup d'avantage à Sa Majesté, ni soulagement aux Grisons; lesquels ayant été engagés en cette entreprise de bâtir des forts en leur pays , sous espérance du recouvrement de la Yalteline, s'ennuieront et se lasseront les premiers des forts et de la garnison €{ui est en iceux, lorsqu'ils seront privés de cette espé* rance, et lors aussi que le gain qu'ils ont trouvé d'abord en l'entretènement de leurs compagnies sera cessé ou diminué par le défaut ou délai des payements. Pour preuve de quoi, les Vénitiens^ qui n'ont jamais eu plus grande passion que de voir lesdits passages assurés par les armes de France, n'ont point voulu s'engager à ce qui se fait à présent aux Grisons. Mais aussi faut-il avoir égard que cette entreprise du recouvrement de la Yalteline , proche comme elle est de l'État de Milan , ne se peut faire sans guerre avec les Espagnols , si ce n'est

sur roccasion du passage de rinfant-Cardinal, pour ceU il est comme nécessaire qu^ils prennent leur route par les Grisons ou par la Suisse, de manière que si les cantons f pour se ressentir du mépris qu'ils ont fait d'eux par le passé, leur refusoient le passage d'Ursèren et de Bellinzone, et qu'ils assistassent les Grisons pour défendre les leurs et empêcher de vive force le passage des Espagnols , ils se feroient à l'avenir rechercher par eux et beaucoup plus estimer de la France et des autres potentats , qui verroient que lesdits Suisses se rendent plus soigneux de se prévaloir de leurs passages que par le passé. Mais il est difficile de se promettre une si généreuse et ferme résolution de gens qui sont sujets à se laisser corrompre par argent j et qui ne sont pas en union assez par&ite parmi eux.

Néanmoins , il importe que le Roi ne les abandonne paS| et semble que Sa Majesté ne devroit pas différer davantage d'envoyer un ambassadeur ordinaire sur les lieux, avec quelque voiture d'argent pour payer leur pension et faire quelque distribution sur les contrats de service, les cens ou rentes de l'argent par eux prêté, qui leur sont dus et dont le payement ne peut être plus longtemps différé sans altérer l'affection des Suisses envers la France.

Ensuite du Discours ci-dessus sur les passages des Grisons et de la Yalteline, il sera bien à propos de parler de celui de Pignerol qui donne, à la vérité, une entrée aux armées de France en Italie , mais il n'est pas commode pour donner secours au Pape, aux Vénitiens et autres princes d'Italie éloignés , parce que l'État de Milan est entre deux, par les places et les forces duquel

DE MATHIEU MOLE. il!

une armée peut être arrêtée, si elle n'est assez puissante pour attaquer ledit État.

Il faut néanmoins recognoître que cette acquisition de Pignerol et de ses dépendances est une des plus utiles, glorieuses et importantes qui pouyoit être faite pour cette couronne. L'avantage en doit être considéré en deux façons : Tune, en ce que le Roi a maintenant un pied ferme en Italie , tenant en ses mains une grande ville de guerre ^ où peut être fait un grand arsenal et magasin de vivres et munitions, et qui en soi est capable de loger commodément et nourrir avec son territoire une puissante armée^ quand les rois de France se résoudront d'en faire passer en Italie, soit pour y conquérir et recouvrer les patrimoines de leurs aïeux, ou pour y donner secours aux princes leurs alliés; l'autre est que, par cette acquisition, le Roi unit et attache du tout à ses intérêts et volontés, non-seulement par raison, mais encore par force, le duc de Savoie, lequel Sa Majesté ayant d'un côté à sa disposition , la république de Venise et le duc de Mantoue de l'autre , qui sont engagés par leurs intérêts propres à concourir toujours avec Sa Majesté , il se peut dire que cette union , sans compter les autres princes d'Italie qui n'ont point de maxime plus assurée que de se joindre au parti des plus forts, est de soi assez puissante, non-seulement pour faire contrepoids, mais pour donner même la loi à la faction d'Espagne en Italie , qui , depuis le traité de Casteau-en- Cambrésis, de Pan 1 559, y avoit , jusques à ces années dernières, prétendu une autorité comme absolue à l'exclusion entière de la France.

U faut laisser aux historiens à décrire en leur histoire la gloire et la réputation que Sa Majesté s'est acquise , lY 12

i78 APPENDICE AUX MÉMOIRES

ces années dernières , en la défense des États dudit duc de Mantoue, et les faits d'armes qui se sont passés durant le cours de cette guerre dans le Mantouan, Montferrât et Piémont, entre lesquels la conduite du secours de Tarmée de France , qui, à la vue des forces de l'Empereur f d'Espagne et de Savoie , a délivré Casai de son second siège, sera sans doute comptée pour une des plus hardies et signalées actions du siècle. Mais l'on ne doit pas omettre de remarquer, en ce Mémoire, que cette ac« quisition de Pignerol , qui a été comme la récompense des travaux et dépenses immenses que Sa Majesté a faits en cette guerre .d'Italie, a donné lieu à l'établissement qui est à présent dans la citadelle de Casal^ où les François ont la principale force et autorité, ce qui est fort important , soit que Ton considère l'intérêt seul de la France , ou pour mieux dire la sûreté en laquelle l'oii a mis cette place de Casai et tout l'État de Montferrat pour ledit duc de Mantoue , par l'établissement de ladite garnison françoise.

Le traité fait à Ratisbonne , au mois d'octobre 1630, est celui en vertu duquel le Roi a fait restituer au duc de Mantoue* la ville et le duché de Mantoue , que ledit Duc et les Vénitiens avoient laissé prendre aux Allemands, et a été le fondement de la paix qui s'est depuis ensuivie en Italie.

Celui de Cherasco , du 6 avril 1 631 , a réglé la forme de l'exécution dudit traité de Ratisbonne , ensemble les terres qui dévoient être laissées au duc de Savoie dans le Montferrat, pour le récompenser de toutes prétentions anciennes et nouvelles qu'il avoit sur ledit État, lesdites terres devant monter à quinze mille écus de rente en revenus anciens, à laquelle somme , par ledit traité de

DE MATfflEU MOLE. 47«

Cherasco, ont été réduits les dix-huit mille écus accordés par le traité de Ratisbonne , pour le regard du revenu des biens établis et autres revenus nouveaux qui se levoient sur lesdites terres par-dessus lesdits quinze mille écus de rente. Ledit duc de Savoie a été obligé de les payer en argent audit duc de M antoue , à raison de trois pour cent^ revenant à la somme de quatre cent i[aatre-vingt-quatorze mille et tant d'écus.

Le traité fait avec le duc de Savoie à Millefleurs, le 19' jour d'octobre 1631 , est celui sur lequel Ton a publié le dépôt de Pignerol entre les mains du Roi.

£t le traité du 5 juillet 1632^ fait à Turin avec ledit duc de Savoie, porte cession et transport dudit Duc à Sa Majesté et successeurs de la ville et château de Pignerol, de la ville et fort de la Perouse et de leurs finages et territoires, qui consistent en plusieurs villages dénom*^ mes audit traité. En récompense de quoi, Sa Majesté promet audit duc de Savoie de Tacquitter envers le duu de Mantoue de ladite somme de quatre cent quatrevingt-quatorze mille et tant d'écus, et de lui payer le surplus de ce que montera le revenu desdites terres délaissées par ledit duc de Savoie à Sa Majesté, en deniers comptants, à raison de deux pour cent, suivant la liquidation qui en sera faite.

D'ailleurs, ledit Duc s'oblige par ledit traité de ne bâtir aucun fort entre la ville de Pragelas et la ville de, Pignerol, afin que le passage demeure perpétuellement libre à Sa Majesté audit Pignerol ; de ne donner assistance ni passage à qui que ce soit qui voulût entreprendre sur ledit Pignerol et autres terres par lui délaissées , ains de joindre ses armes à celles de Sa Majesté pour la défense d'icelles; et de plus, ledit Duc promet

i80 APPENDICE AUX MÉMOIRES

par ledit traité de donner libre passage par ses États aux armées du Roi , fournir vivres et étapes en payant , et ce toutes les fois que Sa Majesté aura besoin desdits passages pour la dcfense et conservation des princes ses alliés.

Comme aussi Sa Majesté s^oblige de défendre la personne et les États dudit duc de Savoie et le maintenir en la possession et jouissance des terres et places à lui adjugées dans le Montferrat , et pour cet effet de fournir vingt mille hommes de pied et deux mille chevaux avec artillerie à proportion, moyennant que le Duc fournisse de son coté douze mille hommes de pied et deux mille chevaux, dont la moitié sera encore payée par Sa dite Majesté , qui promet en outre de donner libre passage par son royaume à tous les gens de guerre lorrains y liégeois et wallons et d'autres nations que ledit Duc pourra faire lever, et de permettre dans le royaume la levée des hommes qui seront jugés nécessaires pour Teffet dudit traité. Outre tout ce que dessus, il y a beaucoup de choses très-importantes et secrètes, qui regardent la conduite qui a été tenue en l'acquisition de Pignerol , qui a été si fort sensible aux Espagnols , qu^encore qu'ils affectent d'en cacher et dissimuler la douleur tant qu'ils peuvent, il est néanmoins échappé plusieurs fois au comte d'Olivarès de dire qu'il valoit mieux que son maître perdit cent Espagnes ^, que de souffrir un si avantageux établissement pour la France, duquel, au contraire, tous les princes d'Italie se sont réjouis, ou pour le moins l'ont dû faire, comme d'un secours et protec-

i . Les prétendus Mémoires de Richelieu rapportent ces mêmes paroles du comte Oliyarès comme ayant été dites à Bautru, ambassadeur du roi de France. ( Mémoires, t. VU, p. i90.)

lion assurée contre celle puissance d'£spagne , qui leur a toujours été si suspecte.

A la vérité, l'on pourroit bien douter si le duc de Savoie, après TafTaire faite, ne s'est point repenti d'avoir une citadelle à sept ou huit lieues de Turin , sa capitale ville , entre les mains des François; mais la pilule avalée , si ledit Duc n'a du tout passé ce déplaisir, il le couvre et cache en sorte qu'il ne parott point du tout , et en effet il se conduit avec la France avec le respect auquel il est obligé.

Tous les traités ci-dessus et autres faits avec le duc de Savoie ont été exécutés , pour les choses qui pouvoient être accomplies jusques à présent ; ce qui en reste seulement et à quoi l'on travaille , est de liquider les revenus du territoire de Pignerol , du val de la Perouse et des autres terres délaissées (comme dit est) à Sa Majesté, pour, sur ladite liquidation, payement être fait audit Duc , en deniers comptant, de ce que pourront monter les revenus à raison du denier cinquante , outre et pardessus les quatre cent quatre-vingt-quatorze mille écus que le Roi s'est chargé de payer à son acquit au duc de Mantoue.

Par le bénéfice des susdits traités et l'exacte exécution d'iceux, l'Italie, qui , durant les années 1628, 29, 30 et 31 , a été continuellement affligée des malheurs de la guerre, a recouvré son repos et sa tranquillité et en jouit à présent ; et néanmoins , il reste encore quelques étincelles qui pourroient rallumer le feu et troubler la paix de cette province, si, par la prudence des princes intéressés, il n'y étoit pourvu.

L'on a coté et remarqué, ci-dessus , comme il est bien difficile que l'affaire de la Valteline puisse demeurer et

iSl APPENDICE AUX MÉAIOIRES

subsister longuement en Tëtat où elle est. Il est aussi aisé de juger les accidents que peuvent produire , en Italie , le sentiment et le dépit qu'ont les Espagnols de Tacquisition de Pignerol^ ce que sans doute ils auroient déjà fait éclater sans les grandes diversions qu'ils onl eues et ont encore dans TÂllemagne et les Pays-Bas, le cours desquelles il importe d'observer diligemment; et ne seroit pas hors d'apparence si la trêve, qui se poursuit avec tant de chaleur aux Pays-Bas , venoit à se conclure bientôt, et si l'Empereur et les catholiques d'Allemagne venoient au-dessus de leurs afifaires, soit par force, soit par accord avec les protestants, que les Espagnols, en ce cas, n'employassent les troupes qu'ils assemblent en Italie, sous prétexte de les faire passer en Flandre avec l'Infant-Cardinal , pour attaquer le duc de Mantoue en ses États et en sa ville capitale , dont la prise ne leur seroit pas , ce semble , fort difficile , vu le peu de conduite dudit duc de Mantoue et le foible secours qu'il pourroit tirer des Vénitiens : de quoi l'on ne sçauroit se défier assez, principalement s'il arrive que les affaires de la trêve et celles d'Allemagne prennent quelque avancement au gré des Espagnols , d'autant qu'ils peuvent s'imaginer que, d'attaquer le duc de Mantoue seroit le chemin le plus court pour mettre les affaires dans un accommodement général, qui obligeroit les François de quitter Casai et Pignerol moyennant que les Espagnols rendissent Mantoue, ou du moins qu'ils profîteroient de leur côté dudit État de Mantoue comme la France a fait desdites places.

Outre ce , il reste encore deux différends particuliers en Italie , qui méritent considération : l'un est celui qu'ont de longue main le duc de Savoie et la république

(le Gênes pour le fief de Zuccarel , lequel a déjà servi de prétexte à la guerre qui se fit en TÉtat de Gènes en Tannée 1 625 ; Tautre est celui qui est à présent sur le tapis entre le Pape et les Vénitiens.

Quant au premier^ il est nécessaire de sçavoir que le marquisat de Zuccarel est un fief de l'Empire prétendu par le duc de Savoie par deux titres : l'un par la foi et Thommage rendu au duc Louis de Savoie , jusques en Tannée 1448, par Georges et Charles Carretti, frères ^ seigneurs dudit marquisat ; Tautre , par Tacquisition faite dudit marquisat par Charles -Emmanuel duc de Savoie, de Scipion Carrctto, qui en étoit seigneur, en Tan 1588.

Au contraire, la république de Gênes prétend ledit marquisat avoir été confisqué et réuni à TEmpire par sentence de l'Empereur, du 22 décembre 1 622 , donnée contre ledit Scipion Carretto , tant à cause de Taliéna* tion par lui faite dudit marquisat, que pour autres choses par lui commises contre Tautorité et le respect de Sa Majesté Impériale, et qu'en conséquence de ladite sentence ladite république ayant bien religieusement acquis de TEmpereur ledit marquisat, il lui appartient; comme de fait elle en est demeurée en possession jusques ici.

Or, par ledit traité de Mouçon , du mois de mars 1626, ledit différend n'a pas été terminé et a été dit seulement que les parties seroient conviées par les deux Rois de convenir d'ai*bitres pour accorder enti^ eux toutes sortes de différends, c'est-à-dire pour raison dudit fief de Zuccarel et pour les restitutions des choses prises pendant la dernière guerre et retenues de part et d'autre.

i84 APPENDICE AUX MÉMOIRES

Depuis y il a été fait divers projets d'accommodement entre ledit duc de Savoie et la république de Gênes; mais aucun jusques ici n'a été agréé par les parties. Le dernier traité qui s'est proposé a été fait à Madrid , le 27 novembre 1631, sans aucune intervention de l'ambassadeur de France, ainsi que la chose le requéroit (puisque c'étoit une dépendance du traité de Mouçon passé entre les deux couronnes) j ains par le seul arbitrage du roi d'Espagne.

Par ledit traité de Madrid , la restitution des choses prises de part et d'autre est ordonnée , et est porté de plus qu'il seroit donné audit duc de Savoie cent soixante mille écus d'or, moyennant lesquels il renonceroit à toutes prétentions sur ledit fief de Zuccarel , et pour le pardon général qui a de coutume d'être accordé aux sujets qui ont servi le parti contraire, il a été réduit et restreint à l'égard des Génois, au nombre de peu de personnes, auxquelles la vente des biens qu'elles ^voient dans l'État de Gênes a été (à la vérité) permise, mais avec défense expresse d'entrer sur le domaine de la république , sous peine d'encourir les mêmes peines qui leur étoient auparavant imposées- Ce traité a été notifié en cette sorte par ladite république , il a été refusé par le duc de Savoie pour plusieurs raisons , dont la principale est qu'il veut que la république accorde un pardon et rétablissement général et sans aucune réserve à tous les Génois bannis qui ont suivi ledit Duc. Et en ce point consiste la plus grande difficulté de l'accommodement , ledit Duc s'attachant à vouloir ledit pardon pur et simple , par réputation, afin que ceux qu'il a engagés à son service ne soient pus ruinés, mais au contraire soient rétablis en

leurs biens; et par intérêt encore, espérant qu'il pourra recevoir des services utiles desdits particuliers pour reffet des desseins qu'il a continuellement sur ladite république^ laquelle , pour la sûreté de son État, n'y veut souffrir le rétablissement de ceux qui ont conspiré à sa ruine.

Voilà l'état de cette affaire, de laquelle il y a grande apparence que l'ambassadeur extraordinaire que la république de Gênes a envoyé au Roi parlera à Sa Majesté , laquelle a intérêt (ce semble) d'embrasser toutes les ouvertures qui se présenteront pour faire Taccord entre ledit Duc et la république, d'autant, en premier lieu, que ce seroit un effet de son autorité d'avoir achevé ce que l'Espagne a voulu commencer et entreprendre sans en être venue à bout, et d'ailleurs que ledit différend peut rallumer la guerre entre lesdits intéressés , en laquelle Sa Majesté sera comme obligée de prendre part avec ledit Duc, ce qui ne se peut sans d'extrêmes dépenses; et en troisième lieu, parce que dans les jalousies et appréhensions que la république a de la guerre, elle est tant plus soumise à l'Espagne qu'elle croit avoir besoin de son secours pour sa défense.

Pour le regard du différend entre le Pape et la république de Venise , il consiste principalement en deux points : l'un au droit que chacune des parties prétend sur certains territoires qu'ils appellent ierreni novi^ proche du port de Gore , d'où la mer a commencé de se retirer depuis plusieurs années et se retire encore tous les jours; ces terres nouvelles, plus proches du Ferrarois que d'aucune autre terre , sont prétendues par le Pape lui appartenir par droit de proximité; au con-

traire, la république soutient qu'elles sont de son domaine comme la mer qui les couvroit , qui s'appelle en cet endroit le golfe de Venise, et prétend son droit si indubitable qu'elle ne veut pas seulement le mettre en question.

L'autre point est que le cardinal Palotta, légat à Ferrare au temps de l'éclat arrivé à Rome entre le préfet et l'ambassadeur de Venise, fit faire trois palières ou leyées sur le Pô , en des endroits que la république tient contentieux, proches de ses terres nouvelles. La république s'en formalisa comme d'une innovation , et , parce que les esprits étoient déjà aigris de part et d'autre, elle envoya rompre lesdites palières à main armée, de sorte que, des trois , deux furent entièrement détruites ; à la troisième , les Vénitiens ayant trouvé quelque défense et opposition par des soldats du Pape , ils se contentèrent de se retrancher et de faire un fort auprès pour la ruiner avec le temps. Les Ecclésiastiques, d'autre part^ en firent un autre pour la conserver et défendre. Pendant le travail de ces deux forts, les Ecclésiastiques et les Vénitiens vinrent aux mains , ceux-ci y eurent de l'avantage, tellement que des Ecclésiastiques il en demeura quelques-uns sur la place et quarante prisonniers, lesquels, par les offices employés au nom du Roi par M. d'Avaux, furent renvoyés à Ferrare, et le différend réduit à ce point, outre l'accommodement qui fut fait de TafTalre du préfet , que les parties demeurèrent d'accord de députer des commissaires de part et d'autre pour en convenir à l'amiable. Ce qu'ayant été fait et les commissaires assemblés , ils rompirent sur le premier mot, les Ecclésiastiques n'ayant fait autre proposition que touchant les terres nouvelles , et les Vénitiens ayant

DE MATHIEU MOJLÉ. 487

soutenu qu'il u'étoit pas question de cela, ains seulement des limites d'Arian et de Lorco, tellement qu'ils se séparèrent sans rien faire , les Vénitiens disant que les commissaires qui furent assemblés de part et d'autre sur ce même sujet, en 1613, consentirent de ne point parler de ces terres nouTelles , et les Ecclésiastiques, au contraire , que ledit consentement ne fut pas pur et simple et fut donné , non pour céder leur droit en ce point, mais pour le laisser pour lors ainsi que Ton le peut entendre par ces mots : per tralasciar ora , afin de convenir plus aisément des autres, ce qui n'arriva pas néanmoins , car il n'y eut aucun accord ; ils ajoutèrent de plus qu'il étoit absurde de ne point traiter desdites terres nouvelles, puisque les deux forts, au sujet desquels on avoit des commissaires, sont construits sur icelles.

C'est en gros le sujet du différend pour l'accommodement duquel Sa Majesté a donné des ordres très-exprès à M. le maréchal de Créqui , qui semble ne pouvoir proposer autre expédient que de rétablir les choses de part et d'autre en leur premier état, c'est-à-dire de démolir la levée ou palier, et les deux forts nouvellement construits, sans entrer plus avant au fond du différend, duquel Ton auroit sujet d'appréhender quelque trouble, si les parties n'avoient grand intérêt de fuir et éviter un tel accident, lequel, s'il arrivoit, il faudroit croire apparemment que le mépris que le Pape et les Vénitiens font des forces les uns des autres les y auroit sensiblement engagés; et d'ailleurs que les Espagnols, qui seuls proûteroient de ce trouble, les y auroient pressés et excités : car, en effet, il est certain que le roi d'Espagne se prévaudra toujours des querelles particulières qui poui^

i88 APPENDICE AUX MÉMOIRES

ront survenir entre les princes d'Italie, soit quil prenne parti avec eux ou non; parce que, s'il donne secourSy ce sera à conditions avantageuses pour lui , s'il n'en donne point et qu'il laisse vider le différend entre les intéressés y comme il est indubitable que la guerre consommera leurs forces et leurs moyens , cet affoiblissement les rendra toujours plus redoutés et puissants par-dessus eux, et lesdits princes plus soumis à ses volontés.

Les intérêts de la France , opposés en toutes choses à ceux d'Espagne , le sont encore à ce sujet , car elle doit toujours désirer la paix entre les princes d'Italie , afin qu'étant bien unis ensemble, ils puissent faire contre-poids à la puissance d'Espagne pour la sûreté et conservation de leurs États et de leur liberté et souveraineté. Joint qu'il est bien difficile que la guerre soit en Italie sans que le Roi y prenne part, pour empêcher l'avantage que les Espagnols y prendroient , dont il arrivera toujours de grandes dépenses à Sa Majesté , sans peu ou point de profit ; l'expérience des choses passées ayant fait assez cognoître combien les guerres d'Italie ont coûté d'hommes et d'argent à la France : tellement , que Sa Majesté, à l'exemple du feu Roi, par l'autorité duquel se fit l'accommodement du pape Paul Y avec la république de Venise du temps de l'interdit, doit employer son nom et crédit puissamment pour arrêter le cours du différend qui se présente entre ces princes, tous deux de considération; le premier, pour le respect de sa dignité , et l'autre pour l'union étroite qui est entre cette couronne et la république; outre qu'il y va de l'intérêt de l'Église que les princes chrétiens se conservent en paix avec le père com<-

mun, et de Toffice du Roi Très-Qirétien de les y maintenir.

Par les mêmes raisons que dessus , il seroit à désirer que les froideurs qui continuent entre la république de Venise et le duc de Savoie fussent cessées; elles peuvent être fondées sur deux sujets : l'un est que le feu Duc j * durant qu'il s^étoit lié avec les Espagnols pour envahir les États de M. de Mantoue, fit retirer, avec moins de respect qu'il n'étoit dû à la république , le procurador Lorenzo j son ambassadeur, qui étoit à Turin au temps que Pignerol fut pris par les armes du Roi , conduites par M^ le Cardinal , ce qui a été cause qu'elle n'a plus voulu tenir un ministre en cette qualité près le duc de Savoie, jusques à ce qu'elle eût reçu quelque satisfaction sur la retraite dudit Lorenzo.

L'autre sujet de mésintelligence est que le duc de Savoie est entré, depuis quelque temps, en prétention de se faire traiter d'un titre plus hapt et relevé que celui qu'il avoit possédé jusques ici , sur ce fondement que le royaume de Cypre lui appartient. Et, de fait, il a fait composer une nouvelle couronne qui n'est pas du tout fermée comme celle des rois , mais qui l'est à demi , de même et un peu plus que celle des électeurs de l'Empire, son intention étant, en effet, de se faire traiter ainsi que l'a fait la république de Venise, et de marcher en tout de pair avec elle.

Le Pape semble avoir flatté ledit Duc en ce dessein , l'ayant dispensé de traiter les cardinaux d'Éminence, ainsi qu'il a fait pour les têtes couronnées, et particulièrement Venise; pour la république, en une lettie qu'elle a écrite audit Duc, portant réponse sur la naissance du prince de Piémont, au lieu de le traiter de se-

192 APPENDICE AUX ilËMOIRES

ses ambassadeurs y depuis tantôt deux ans, une ligue pour la sûreté et conservation de la paix de lltalie , et en particulier pour la défense des États de ceux qui y entreront.

En cette ligue , l'on a proposé de comprendre tous les princes qui ont des États en Italie , sans en exclure les Espagnols, et d'en rendre le Pape promoteur^ comme d'une union qui n'a autre fin que raffermissement de la paix.

Cette ligue se poursuit encore par les ambassadeurs et ministres de Sa Majesté, mais Ton n'a point appris jusques à présent qu'il en ait réussi aucune résolution , s'entend même pour Venise, Savoie et Mantoue : ce qui, peut-être, procède h l'égard desdits princes de cette mésintelligence qui passe entre ladite république et Savoie, joint que ladite république, depuis l'exécution de la dernière paix d'Italie, a montré de vouloir prendre temps pour respirer et pour réparer les brèches que les dépenses excessives de ladite guerre et de la contagion avoient faites dans le corps de son État.

Pour ces mêmes raisons, elle a fait difSculté de prendre part en l'affaire des Grisons et en toute autre union , par laquelle elle eût pu être engagée à la guerre par les intérêts d'autrui, et d'ailleurs elle a pris beaucoup de soin pour s'entretenir avec la maison d'Autriche.

Néanmoins, l'on peut tenir pour constant que lesdits trois princes, sçavoir, Venise, Savoie et Mantoue, ne manqueront au besoin de concourir et s'accorder aux intentions de Sa Majesté au fait de ladite ligue, qui ne tend qu'à leur propre bien et conservation. Il est bien vrai que les autres princes d'Italie y ont pareil

intérêt; mais il n'y a pas lieu de se promettre qu'ils y entrent^ quoiqu'ils en soiept recherches au nom du Roi.

Le Pape prendra son excuse par le titre qu'il porte de père commun, qui l'oblige de n'entrer en aucun parti, bien que celui-ci ait un but si utile^ c'est-à-dire celui de l'afTermissement de la paix , que lui-même en pourroit être à bon droit l'auteur et le chef comme père spirituel des princes chrétiens, qui doit par tous moyens en procurer l'union.

Quant au roi d'Espagne, il ne voudroit pas entrer en aucun traité avec la France pour les affaires d'Italie, prétendant que lui seul en doit être le juge et l'arbitre , et que le Roi n'y tenant point d'États ne s'en doit point mêler.

Pour le regard du Grand-Duc et des autres princes d'Italie, ils seront détournés d'entrer en cette ligue, tant par l'exemple du Pape que par le respect qu'ils portent au roi d'Espagne , contre lequel ils penseroieut £aiire une espèce de déclaration ouverte, si , en quelque manière que ce soit, ils entroient en union avec la France.

Il est vrai que le Grand-Duc, la république de Gênes et le duc de Parme, qui, depuis plusieurs années , se sont tenus dans une grande soumission et dépendance vers l'Espagne^ se montrent plus considérés depuis l'établissement que la France a pris en Italie, car le Grand- Duc (gouverné comme il est par le comte Orso , tenu pensionnaire d'Espagne et auquel feue sa mère avoit donné des inclinations vers la maison dont elle étoit sortie), n'avoit point fait ci-devant difficulté d'entretenir à ses dépens un régiment de trois mille hommes au roi

IT i3

d'Espagne pendant ces guerres dernières , sans aucnve canse légitime , puisque le cas n'ëtoit pas ëchu auquel ledit Roi pouvoit prétendre ledit secours lui être dû à cause de la ville et seigneurie de Sienne , sçavoir est pour la défense de TÉtat de Milan lorsqu'il seroit attaqué, a depuis peu refusé la proposition qui lui a été faite, de la part dudit roi d'Espagne, par le sénateur Villani , d'entretenir aux dépens du Grand-Duc six mille hommes de guerre en Flandre, sous le commandement d'un de ses frères, moyennant quoi ledit Roi donneroit à l'un de ses frères la pension de trente-six mille ëcns, dont jouissoit le feu archiduc Léopold sur l'archevêché de Montréal, en Sicile, n'ayant non plus ledit Duc voulu entendre à la demande qui lui a été faite , de la part dudit Roi, ^ de lui faire un prêt d'argent, en lui engageant et en mettant es mains les places de Piombino , Porto- Hercole et autres à sa bienséance.

Le duc de Parme, de son côté^ a refusé pareillement d'accepter la généralité de la mer en Flandre, le gouvernement de deux ou trois ports de mer audit pays, et la lieutenance générale sous le Cardinal-Infant, que ledit Roi lui avoit fait offrir, moyennant qu'il entretînt à ses dépens six mille hommes de guerre audit pays^ pour cinq ans^ et s'est même ledit Duc fait entendre au Roi de la bonne intention qu'il a de ne pas laisser mettre le pied aux Espagnols dans la place de Sabionnette, qui est en dépôt en ses mains, ainsi qu'ils en ont dessein, pourvu qu'il plût à Sa Majesté l'assister en cas de besoin pour la conservation de la place, ce qui sans doute lui aura été promis. En quoi il faut remarquer la bbnne volonté dudit prince plutôt que tout autre chose, et considérer que lai et les autres de cette qualité, en Italie, ne se soumettent

au roi d'Espagne que par crainte et non par aucune inclination qu'ils aient pour lui , et que l'acquisition de Pignerol produit de grands effets en leurs esprits et les rend plus fermes contre les tyrannies des Espagnols.

Quant à la république de Gênes ^ il est vrai qu'elle montre de vouloir rendre plus de respect à la France que ci-devant y et qu'elle a résolu l'ambassade extraordinaire qu'elle envoie en France , contre toutes les oppositions et empêchements que l'Espagne y a pu apporter.

Le seul duc de Modène s'est montré moins avisé et moins ferme sur les occasions présentes , s'étant laissé persuader par ledit Yillani d'entretenil* un régiment de deux mille hommes en Flandre , composé de Bourguignons, sous le nom de son frère , moyennant quoi le Roi a fait son frère grand d'Espagne et a donné audit Duc ladite pension annuelle de trente-six mille livres, dont jouiflsoit ledit feu archiduc Léopold sur l'archevêché de Montréal en Sicile.

Toutes ces recherches que le roi d'Espagne fait vers les princes d'Italie , font voir clairement la nécessité urgente de ces affaires, et la difficulté, voire impossibilité où il se trouve de soutenir par ses propres moyens les affaires de Flandre. Cela , avec les affaires de l'Empire et les signalés avantages que la France a remportés depuis trois ans en Italie, Lorraine et Allemagne, ayant en toutes ces parties étendu ses frontières, a obligé ledit roi d'Espagne de rechercher, à quelque prix que ce soit, la trêve ou la paix avec les HoUandois, s'étant démis de cette gravité et ostentation que les Espagnols ont de tout temps affectée, jusques à tel point qu'ils n'ont pas fait difficulté d'envoyer des députés , sous le nom des Etats

id6 APPENDICE AUX MÉMOIRES

deBrabant, requérir ceux de Hollande, jusques chez eux , de ladite paix ou trêve , et de comparoître à la Haye, plutôt comme suppliants que comme députés, pour traiter de pair avec les HoUandois.

Or, il est bien difficile de parler pertinemment de ladite trêve et de juger du succès de la négociation ouverte qui s'en fait à la Haye , car cette affaire chemine de jour en jour, et aujourd'hui se trouve en un état auquel elle ne sera pas demain et qui changera à tout moment, jusques à ce que l'affaire soit conclue de part et d'autre.

Néanmoins, pour donner quelque lumière de cette importante affaire , l'on peut dire que le roi d'Espagne a engagé la négociation de la trêve avec les HoUandois ou pour la faire en effet, ou pour, sous prétexte de cette négociation , arrêter le coiu*s des armes et des progrès du prince d'Orange, qui ont été , ces années dernières , favorisés tant par les guerres d'Allemagne et d'Italie , que par le défaut d'expérience des chefs des armées que le roi d'Espagne a tenues es Pays-Bas , et par le d^oût auquel sont entrés les principaux et le général des peuples du mauvais gouvernement des Espagnols, qui a éclaté par la révolte ouverte du comte Henri de Bergués, du comte d'Egmont, du doyen de Cambrai , da gouverneur de Bouchain, son frère, et d'autres.

Pour les sieurs les Etats , il faut sçavoir qu'en ce qui touche ce point de paix ou de trêve avec les Espagnols , ils sont partagés en opinions , les uns y étant directement opposés et ceux-là sont les Gomaristes ^ , lesquels ont aujourd'hui le plus de part au gouvernement, gens

i. SecUteun de Gomams, zélé calviniste.

hardis et violents, ennemis mortels de la religion catholique romaine et des princes qui la soutiennent, et principalement des Espagnols; puissants en biens et qui désirent la continuation de la guerre pour conserver durant icelle plus puissamment leur autorité, et pour Tintërêt qu'ils ont en la compagnie des Indes Occidentales , qui tire de grands avantages et fait de grandes prises sur les Espagnols.

Les autres sont ceux qu'on appelle Arminiens^, desquels a été autrefois chef Barneweld, que le feu prince d^Orange fit mourir pour crime d'État; ceux-ci suivent une opinion, en la religion, plus approchant de la catholique; ils sont modërës, prudents et unis plus que les autres et plus accommodants avec les Espagnols , n'oubliant aucune chose pour promouvoir et avancer le désir qu'ils ont de la paix ou trêve , pendant laquelle ils prétendent relever leur autorité au-dessus des Gomaristes , qui les ont opprimés en la mort de leur dief , et depuis au bannissement d'aucuns d'entre eux, quand ils en ont eu le pouvoir.

I^s raisons des. premiers, pour continuer la guerre, sont que, pendant le déchet apparent des affaires des Espagnols, ils en peuvent beaucoup profiter, comme ils firent les années dernières ; que pendant qu'ils sont en guerre contre le roi d'Espagne , ils se tiennent en plus grande considération près de tous les princes qui ont pour suspecte la puissance de la maison d'Autriche et en tirent de grands secours; que faire la paix ou la trêve avec les Espagnols, c'est montrer l'exemple aux protestants d'Allemagne de s'accommoder avec l'Empereur, et

i , Oa RemaniraniSy sectateurs de Jacques ArmmiuSy antre théologien protestant.

f98 ÀPPEIfDICE AUX MÉMOIRES

par conséquent laisser rtiiner ledit parti; que la guerre tient le corps de leur république plus uni et plus attentif à leur conservation ; que le repos peut jeter des divisions entre eui, comme il est véritable ; et enfin, que les Espagnols ne proposent de s^accommoder avec eux qu'à dessein de les ruiner et surprendre dans la paix, n'ayant pu rien gagner contre eux durant la guerre , dont les occasions et les prétextes ne leur manqueront jamais| lorsqu'ils auront plus de moyen de la faire^ quelque traité que l'on puisse arrêter avec eux.

Les Arminiens y au contraire , disent que les grands efforts qu'ils ont faits aux derniers sièges de Bois-le-Duc et de Maêstrich, ont épuisé leur État de forces et de moyens, qu'ils ne peuvent plus supporter telles dépenses, que leurs dettes sont immenses, que le secours des alliés est incertain, qu'il est glorieux de traiter pendant qu'ils ont l'avantage de leur côté et qu'ils en sont recherchés; que ce seroit faire faute de refuser les grandes offres que le roi d'Espagne leur fait ; qu'il n'y a plus de guerre, à présent, en Italie, qui puisse divertir les armes du rdi d'Espagne; que le roi de Suède est mort, et qu'il n'y a point de doute, si TEmpereur et les princes catholiques viennent au-dessus de leurs affaires en Allemagne , que les Espagnols se départiront de leurs offres et recherches, et leur jetteront toutes les forces de l'Empire sur les bras, avec celles qu'ils ont déjà, ce qui ne pourroit être sans étonner leur État; que, pour toutes ces considérations, il est plus expédient d'accepter la paix ou la trêve , aux conditions honorables et avantageuses qui leur sont proposées, que de la refuser.

Entre cette diversité de sentiments , le prince d^Orange, qui est le chef des États, qui a grand crédit et

DE MATHIEU AfOLÉ. 199

autorité parmi eux, se tient fort retenu et couvert, ainsi qu'il Test de son naturel en toutes choses, conune prince fort sage, fort avisé et adroit autant qu'autre le peut être pour parvenir à ses fins. Ce qui s'est pénétré néanmoins de son dessein, est qu'il incline à la trêve, soit qu'il pense que ce soit le bien des Provinces-Unies, soit qu'il ne veuille pas hasarder dans de nouvelles entreprises , dont les inconvénients sont toujours incertains, la grande réputation qu'il s'est acquise dans les heureux succès des sièges de Groot, Bois-le*Duc et Maëstrich et par la prise de Wezel, soit aussi qu'il veuille dès à présent chercher le repos et la tranquillité , se délivrer des peines , travaux et périls qui suivent nécessairement la guerre , au rebours du prince Maurice , son frère, et de plusieurs grands capitaines , qui n'ont pu consentir à quitter le commandement et l'emploi des armes» tant qu'ils ont eu moyen de le garder et conserver.

C'est à peu près ce que l'on peut juger des princi« pales parties intéressées en celte trêve. Or, les Espagnols, pour induire les États à y entendre, leur ont fait espérer, parleurs émis8aires,qu'ils pourroient leur donner Breda et Gueldres , démolir le fort de Santwlit, qui est au-dessus d'Anvers, mettre Rimbergue en neutralité, et leur donner quelque élargissement plus grand au fait du commerce, qu'en la précédente trêve.

Ces offres si spécieuses , appuyées par les traités, ont fait écouter les propositions de trêve qui jusques alors avoient été rudement rejetées, et ont engagé et lié la négociation. Depuis, les États ont commencé de faire leurs demandes conformes aux articles ci-dessus que l'on leur avoit fait espérer, de quoi ceux de Brabant, après avoir pris divers prétextes d'envoyer leurs députés à Bruxelles,

pour prendre avis et ordre de Tlnfant sur ce qui leur ëtoit proposé par les États^ et avoir gagne beaucoup de temps en ces allées et venues , ont montré un grand étbnnement, comme si les demandes des États étoient du tout exorbitantes. Et néanmoins, pour ne pas rompre, sans rien refuser aux États de leurs prétentions, ils sont entrés en d'autres demandes de leur part, ayant proposé que les États leur donnent, en échange de Breda, Fernambuk, à la charge de donner trois cent mille livres pour le dédommagement de la compagnie des Indes Occidentales , Incluse pour Gueldres (il est vrai que, dans récrit qu'ils ont baillé de leurs demandes, ils n'ont compris ni Gueldres ni l'Écluse), le fort du Poldre de Namur au lieu de Santvleit, et que Maêstrich soit ueutral comme Rimbergue.

Sur ces demandes , plusieurs de Messieurs des États inclinoient à renvoyer les députés du Brabant en lenr pays ; les autres , qui désirent la trêve , ont fait consen* tir qu'ils envoyassent à Bruxelles, pour tirer éclaircissement ou ampliation de pouvoir sur les sûretés demandées par lesdits députés , en baillant les places qu'ils avoient d'abord offertes : à quoi ils ont enfin satisfait, mais toujours avec beaucoup de longueur , l'un d'entre eux ayant rapporté aux autres un pouvoir assez passable; mais , en le présentant aux États , ils leur ont en même temps fait instance qu'ils autorisassent leurs députés de même sorte, afin que toutes choses allassent de pair^ proposition qui a fait juger à plusieurs que la trêve étoit bien avancée , comme en effet l'on pourvoit la tenir en bon chemin pour ceux qui la désirent , si lesdits États avoient donné un pouvoir absolu à leurs députés. Mais comme ce jpioint est de grande importance et que la

DE MATHIEU MOLE. 20i

forme de traiter desdiis sieurs les États, principalement au fait de la trêve, n'est pas de donner un si ample pouvoir à leurs dëputës , ains de demander Tavis de chacune province sur chaque point qui se présente , aussi ont-ils ëtë plus de trois semaines à dëlibërer sûr la demande dudit pouvoir, sans être rësolus en aucune sorte, jusques au 21 du mois de mars dernier passe, les provinces n'en ëtant pas toutes d'accord, et chacune soutenant son opinion par ce qu'elle estime importer au bien commun de tous. Cet article n'ëtoit donc pas alors vide, mais ce qui paroissoit de plus assure, ëtoit que les États se montroient bien rësolus à ne point se relâcher de leurs premières prétentions , et que d'ailleurs tous les préparatifs pour mettre en campagne ëtoient prêts.

Ce sont les termes auxquels peut avoir ëtë cette négo* dation^ jusques à la fin du mois de mars, pendant laquelle il ne faut pas douter que le Roi et son conseil , qui veillent continuellement aux choses publiques à l'avantage de cette couronne , n'aient employé tous les offices nécessaires vers les États, pour les persuader et disposer à ce que Sa Majesté, comme leur vrai ami et allié , a estimé être de leur bien et de l'intérêt commun de tous ceux qui ont pour suspectes la puissance et l'ambition des Espagnols et de la maison d'Autriche.

Les conseils que Sa Majesté aura donnés auxdits Etats ne peuvent être cognus que par ceux qui sont dans le maniement des affaires , et ce que l'on peut juger, par conjecture, que Sa Majesté leur aura pu faire insinuer, est qu'elle laisse à leur prudence et à la cognoissance particulière qu'ils ont des affaires de leur république et de leurs proviftces , de juger ce qu'il est plus expédient pour eux de faire la trêve ou de continuer la guerre ;

que Sa Majesté n*a pas intention de les persuader plutôt à un parti qu'à Tautre, mais seulement de contribuer à ce que celui qu ils prendront soit le plus à leur avantage qn'il se pourra.

Que s'ils inclinent à la paix ou à la trêve^ Sa Majesté pourroit, en ce cas, leur offrir d'intervenir au traité qui s'en fera, à l'exemple du feu Roi son père, et de leur donner sa garantie pour sûreté des choses qui leur seront promises de la part d'Espagne, avec cette condition réciproque , que la paix se rompant entre les Espagnols et les Hollandois, Sa Majesté asnstera les États de toutes ses forces, et se déclarera ouvertement avec eux contre l'Espagne; comme au semblable, s'il arrivoit rupture entre la France et l'Espagne, que les États se joindront à Sa Majesté, pour, coujointement avec elle, faire la guerre contre l'Espagne.

Cette dernière clause est fort importante ; elle est avantageuse et honorable aux États pour lesquels la France s'engage et s'intéresse plus avant qu'elle n*a jamtfis fait, s'obligeant de rompre avecl'Espagneau même temps qu'eux. Mais aussi, en la conjoncture présente, elle est bonne pour la France ; car, présupposé que la trêve qui se négocie ne se puisse empêcher par les moyens qui seront dits en l'article suivant, quelle précaution plus grande le Roi peut-il tirer contre la mauvaise volonté des Espagnols, et pour conserver ce qu'il a de nouveau acquis en Italie, Allemagne et Lorraine, que d'avoir obligé les Etats de se joindre à Sa Majesté et de rompre incontinent avec l'Espagne, à l'instant qu'elle attaquera Sa Majesté aux lieux par elle nouvellement acquis ou dans son royaume ?

Mais si les États sont en branle, ou partagés en opi-

DE MATEnEU MOLE. 203

nions entre eux , comme ils sont pour accepter ou pour rejeter la trêre, il j a grande apparence que le Roi n'oubliera rien pour faire vuider ce partage pour la rupture de la trêve, et que pour cet effet, il aura fait offrir aux États, pour les encourager à la guerre, non-seulement la continuation du million qui leur a été accorde par le traite fait avec eux au mois de juin de l'année 1630, mais encore un plus grand secours d'argent, et si cela ne suffit, un certain nombre d'hommes de pied et de cheval François,entretenus sans ou avec drapeaux, ou peut*être, à toute extrëmitë, une déclaration ouverte de guerre avec l'Espagne, eu cas que ladite trêve ne puisse être divertie on empêchée par autre moyen, pensée qui sembleroit hardie et qui peut-être sera tenue, de prime face^ pour un long embarquement à la guerre, mais, en effet, elle doit être considérée comme le meilleur et le plus sage conseil pour assurer le repos de l'État.

La raison est qu'il ne faut point douter, et il n^y a personne qui n'en juge de cette sorte, que si les Espagnols avoient fait la trêve avec les États , dans peu de temps ils viendrôient aisément à bout des protestants en Allemagne, où ils emploieroient toutes leurs forces, et que cela fait, le Roi les auroit incontinent sur les bras, si ce n'est en son royaume, du moins en Italie, Allemagne ou Lorraine, où ils voudroient lui ravir, par force, le frait de tant de travaux et de dépenses que Sa Majesté a supportées es guerres dernières. Quoi faisant, voilà cette rupture, dont le nom étonne les pacifiques, arrivée par nécessité, Sa Majesté étant obligée de défendre par armes ce qu'elle a si justement acquis.

De manière que , s'il est apparent comme il est , la trêve se faisant, que bientôt après les couronnes doivent

entrer en guerre Tuoe contre Tautre si la France veut conseryer, non pas tout te qu^elle tient en Allemagne, mais seulement Pignerol, qui ne jugera, puisque cet accident est comme inévitable, qu'il vaut mieux empêdier la trêve par cette déclaration, si l'on ne le peut à moins, puisqu'au'moyen de quelques troupes que le Roi entretiendra dans les armées des Holiandois et de quelques secours qu'il donnera aux protestants d'Allemagne, il donnera assez d'exercice aux Espagnols pour les divertir d'entreprendre sur ce qui lui touche ? Et en récompense de la dépense que Sa Majesté fera, non-seulement elle conservera ses sujets en repos et sûreté, mais elle pourra avoir part aux conquêtes qui se feront dans les Pays-Bas, et pourra recueillir les offres qui lui peuvent être feites du coté de l'Allemagne par les protestants, des places et pays qui confinent avec le royaume.

L'on peut (ce semble) discourir de cette sorte des intérêts du Roi sur le sujet de la trêve, du succès de laquelle personne ne sçauroit parler bien assurément; mais à peser et considérer toutes choses qui concourent en cette négociation , les deux partis qui sont dans le corps des États, les uns pour, les autres contre la trêve, chacun des partis assez puissant pour l'exclusion de ce qu'il ne voudra pas, comme les Gomaristes, soutenus des offres avantageuses de la France pour empêdier que la trêve se conclue sitôt, et les Arminiens, au contraire, appuyés des conditions spécieuses proposées par l'Espagne , et peut-être du prince d'Orange (comme Ton croit), pour entretenir la négociation et empêcher que l'on s'engage à aucune entreprise de guerre qui la puisse rompre du tout; d'ailleurs, la patience que les Espagnols auront et l'artifice dont ils se serviront en cas

qu'ils ne puissent conclure la trêve^ pour tirer les choses en longueur et continuer le traité, attendant révénement des affaires d'Allemagne : toutes ces considérations jointes à Tordre des Provinces-Unies, qui veut que Ton ne puisse prendre aucune résolution pour la paix ou pour la guerre que toutes les provinces n'en demeurent d'accord (en sorte qu'une seule peut, par sa voix, empêcher la résolution des six autres), peuvent faire juger que ladite trêve ne se conclura pas sitôt; que la négociation en sera continuée et entretenue avec soin , en quelque sorte que ce soit; que les États et les Espagnols se mettront chacun de leur côté en campagne ; que, s'il se fait quelque entreprise de guerre, elle ne sera pas de grande considération, et que cette conduite portera enfin, mais avec beaucoup de temps, les choses à la trêve ou à la paix.

Ainsi qu'il a été remarqué ci«dessus, les affaires d'Allemagne et des Pays-Bas ont un tel rapport les unes avec les autres, à cause de l'intérêt que la maison d'Autriche a de tous les deux côtés, que, comme la trêve aux Pays- Bas seroit un acheminement à la paix d'Allemagne, aussi le déchet des protestants en la Germanie porteroit coup contre les Hollandois pour les rendre plus faciles à s'accommoder avec le roi d'Espagne, de manière que, pour cette raison et pour plusieurs autres, il faut considérer les affaires qui se passent en l'Empire comme les plus importantes qui soient aujourd'hui en la chrétienté, pour les suites qu'elles peuvent avoir en dernier lieu.

II faut laisser à ceux qui entreprendront de faire l'histoire du temps, de décrire la cause des guerres qui ont affligé l'Allemagne, depuis l'année 1620 jusques à présent , les événements des batailles qui s'y sont données

et des grands sièges que Too y a eotrepris : Ton se contentera de remarquer en ce petit Mémoire, que, comme Torgueil et la présomption des protestants et la vanité du feu prince Palatin a été cause de la ruine de plusieurs autres protestants, qu^aussi la trop grande rigueur dont l'Empereur a usé envers lesdits protestants, lorsqu'il a eu avantage sur eux, la ruine des princes de Meckelboui^, et les menaces de la trop sûre exécution de Tédit donné par ledit Empereur pour la restitution des biens ecclésiastiques, ont beaucoup servi pour exciter le roi de Suède , prince de son naturel bardi , ambitieux et trop aélé à sa religion, de venir en armes dans TEmpire pour relever le parti de ceux qui avoient même créance que lui.

Mais ce qui a donné plus de facilité à Tentreprise du dit roi de Suède et aux bons succès quHl a eus en Allemagne, à la ruine des princes catboliques, a été la guerre injustement entreprise par le roi d'Espagne pour dépouiller des États de Mantoue et de Montferrat^ un prince catbolique qui en étoit légitime successeur et bé* ritier, laquelle entreprise ayant attiré, pfœ la violente poursuite des Espagnols, les meilleures troupes de l'Empereur en Italie, et d'autre part celles de France y étant accourues pour s'opposer à une si injuste invasion, il en est arrivé deux effets : l'un que cet éloignement des forces de l'Empire a donné cœur audit roi de Suède pour exécuter son entreprise; l'autre que le Roi, pour divertir les forces des Allemands qu'il avoit sur les bras en Italie, a fomenté le dessein dudit roi de Suède, lui ayant accordé, par traité fait avec lui, au mois de janvier i 630, un million de livres de secours par an pour l'entretenez ment de son armée.

Maïs ce seroit ignorer la yérité et la suite des choses j que d'attribuer audit secours de France seul Tentrëe dudtt roi de Suède en Allemagne, et les funestes ëvënements de ses armes à la ruine des catholiques; la vraie cause de ces accidents et de ces malheurs est celle qui ci-dessus est dite y de la trop grande rigueur exercée contre les protestants, et le passage des Allemands en Italie.

Car à l'égard du Roi, comme par raison d'État, il a pu et dû, par tous moyens, secourir un prince son allié^ et ses armes porter en Italie même, par ladite diversion qui a eu l'effet que Sa Majesië en avoit attendu en la prompte exécution de la paix d'Italie, avec les avantages pour la France qui se peuvent juger de la restitution de Mantoue et de l'échange de Pignerol ; aussi n'a-t-elle pas défailli à ce qui pouvoit être désiré d'un Roi Très-Chrétien pour la religion catholique en Allemagne, puisque, par le même traité par lequel il avoit promis audit roi de Suède le secours d'un million de livres, ledit Roi étoit obligé de permettre l'exercice de la religion catholique , apostolique et romaine , en tons les lieux qui seroient par lui occupés, selon les constitutions de l'Em* pire, et de laisser en son entier le libre exercice de ladite religion, en tous les lieux où il le trouveroit établi. Et de plus, Sa Majesté avoit fait tirer un écrit dudit Boi , par lequel il ofifroit, pour le respect de Sa Majesté, la neutralité au duc de Bavière et aux autres Électeurs et princes de la ligue catholique, qui la voudroient accepter.

Or que ces conditions promises à sa Majesté n'aient de beaucoup modéré en faveur des catholiques les vio-^ lences d'un prince et d'un parti conquérant, ennemi de notre religion , chacun le sçait ; ce n'est pas que les dés*

t08 APPENDICE AUX MÉMOIRES

ordres, insolences et barbaries de la soldatesque n'aient été encore trop grandes, mais elles pouvoient Têtre beaucoup plus y et il est irrai que le respect du Roi a sauvé beaucoup de temples, d'églises et d'ecclésiastiques, qui sans cela couroient fortune d'une entière ruine*

Il est aussi constant que si les électeurs de Bavière, de Mayence , de Cologne eussent suivi les bons conseils de Sa Majesté, qui les a fait rechercher avec tant de soin, par envoi d'ambassadeurs et d'autres personnes de condition, d'accepter la neutralité, ils eussent garanti leurs États des malheurs auxquels ils sont tombés, ainsi qu'a fait l'électeur de Trêves, lequel s'étant mis sous la protection de France, n'a reçu nulle atteinte des armes suédoises, et n'a souffert autre incommodité durant les troubles et les ruines de toute rAUêmagne, que celles qu'ont de coutume d'apporter les gens de guerre dans les États où ils sont obligés de vivre, lesquelles eussent été bien moindres , si ledit Électeur eût donné ordre à leur entretien.

Tellement que l'on peut dire que le Roi a autant servi à la conservation de la religion et des catholiques en Allemagne, comme la mauvaise conduite de l'Empereur et l'irrésolution desdits électeurs de Bavière , Cologne et Mayence a aidé et contribué à leur ruine.

Il est vrai que la mort du roi de Suède leur donne espérance de s'en relever dans peu de temps ; c'est chose pourtant qui est incertaine, car, si d'un côté le Valestin (Wallenstein), sous le nom de l'Empereur, et les princes catholiques font des levées de tous côtés pour faire un dernier effort à la ruine des protestants en Allemagne, d'autre part lesdits protestants demeurent jusques à présent fort unis ensemble. Ils conservent et gardent les

pays et places qu'ils tiennent, et ont plutôt acquis que perdu depuis la mort dudit roi de Suède. Â la vérité une chose défaut à ce parti , qui est très-importante, c'est un chef capable de succéder à l'ambition et aux desseins dudit Roi, aussi bien qu'à sa valeur et expérience; ce qui ne se trouve point parmi lesdits protestants, le duc de Saxe qui seul , par sa qualité, pourroit tenir la« dite place ^ étant prince de peu de capacité , de courage et d'expérience, plus désireux de conserver le sien que d'accroître ses limites, plus amateur de repos et des exercices de paix ordinaires aux Allemands, que jaloux de la gloire et du bien qui se peut acquérir par les armes. L'on peut dire le même de l'électeur de Brandeboui|;. Le duc de Saxe Weymar, qui est de la maison dudit électeur de Saxe et descendant de la branche de Jean-Frédéric qui fut dépossédé par Charles-Quint, a bien quelques parties de chef de guerre; mais^ outre qu'il pourra être suspect audit électeur de Saxe, il n'a pas encore toutes les qualités requises pour un si haut commande* ment et une si grande entreprise ; de manière que Ton peut juger par ce défaut, que ce n'est pas du tout sans raison que l'Empereiu* et les princes catholiques se promettent de redresser bientôt leurs affaires en Allemagne, et que plusieurs autres doutent que lesdits protestants ne puissent longtemps se tenir unis ensemble, sans un chef puissant capable de conduire et de commander à un si grand corps; et moins encore que des capitaines particuliers, la plupart Suédois et étrangers, puissent con» server longuement ce qu'ils tiennent en un pays éloigné du leur, s'ils ne sont soutenus ouvertement d'une grande pubsance.

Néanmoins, Dieu , qui ordonne du succès des armes rr 14

îiO APPENDICE AUX MÉMOIRES

comme il lui plaît , pourroit bien disposer de ces choses contre les apparences, ainsi qu'il a fait ci-devant en plusieurs occasions signalées, qui se sont passées durant le cours de ces guerres d'Allemagne; et se peut dire, contre les raisons ci-dessus, que pourvu que lesdits protestants demeurent fermement unis, comme ils ont protesté de faire en la dernière assemblée par eux tenue à Hailbron en Souabe, ils pourront, avec Taide de leurs bons amis, donner encore beaucoup d'exercice à r£mpereur, ou l'obliger d^en venir à une bonne et équitable paix.

Cependant , le Roi , qui est obligé par le rang qu'il tient en la chrélienté, par l'alliance qu'il a avec les princes de l'Empire, et par les places qu'il y tient à présent, de prendre part aux affaires d'Allemagne, n'auroit pas sans doute manqué , selon sa vigilance accoutumée et les prudents et généreux avis de son conseil, de faire en même temps, par ses envoyés et ministres, les offices près l'Empereur, les Électeurs catholiques et les princes protestants,que Sa Majesté aura jugé convenables, sur une conjoncture si importante, . .

De juger précisément quels auront été ces offices , cela doit être réservé à ceux qui ont part au secret des affaires et qui ont été présents à la délibération ; ce qui s'en peut penser sur le fondement des choses passées, est que Sa Majesté doit, par tous moyens, s^acquérir créance et confiance, tant près les Électeurs catholiques que vers les Électeurs et princes protestants, les rendant persuadés que son but en cela n'est autre que de les porter à une bonne et sûre paix : employer cette créance vers les uns et les autres pour les réunir tous ensemble en amitié et bonne intelligence, afin que par cette union ils fassent cesser tous les différends sur le fait de la reli-

gioDy et qu'eo fiiiaant ladite paix, ils puissent remettre l'Empire en sa première liberté, et rétablir de telle sorte, par la confirmation des anciennes constitutions et même par Tamplification d'icelles/ si besoin est, qu'elles ne puissent à l'avenir être violées par quelque puissance que ce puisse être, ni même par la maison d'Autriche, au préjudice de l'autorité, franchises et privilèges desdits Électeurs , princes et autres membres de l'Empire.

Pour ces effets , il est nécessaire de faire comprendre aux Électeurs combien il importe de ne pas souffrir qu'il soit procédé à l'élection du roi des Romains avant le décès de l'Empereur, et que , si cette élection se faisoit en la personne du roi de Hongrie, ce seroit rendre l'Empire héréditaire à la maison d'Autriche , et soumettre cette suprême dignité à la monarchie d'Espagne.

Engager lesdits Électeurs, lorsqu'il se traitera de ladite paix, de demander que le Roi soit requis d'y intervenir en qualité de médiateur, comme prince qui est leur ami et allié commun , afin que Sa Majesté puisse contribuer ce qui sera de son autorité pour les fins susdites , et se rendre garant envers les catholiques et les protestants des choses qui seront respectivement convenues entre eux et qui leur seront promises par l'Empereur.

Disposer aussi lesdits princes et. TEmpereur même à contribuer tout ce qui pourra dépendre d'eux, afin que le Roi reçoive par ledit traité de paix toute la satisfaction qu'il peut désirer dans ses intérêts, c'est-à-dire que Ton le laisse pleinement et paisiblement jouir de toutes les terres qui sont dans l'évêché de Metz , et des places qae Sa Majesté y tient et qui en dépendent, sans lui donner dans ledit pays , non plus que dans l'étendue des

évêchës de Toul et Verdun et dans les places de Lorraine que Sa Majesté fait garder à présent, aucun trouble en quelque manière que ce soit.

Pour le regard des places que Sa Majesté tient dan& Tévêché de Trêves, du gré de l'Électeur, Ton doit croire que, la paix se faisant, elles seront rendues, sauf à y laisser quelque garnison françoise pour la sûreté d'icelles, principalement àHermanstein, en cas que ledit Électeur le désire pour son propre intérêt.

Pour parvenir aux fins susdites , il importe de soutenir le parti des protestants, les conseiller de demeurer toujours armés, les exhorter à se maintenir en union les uns avec les autres, sous la conduite de Télecteur de Saxe, vu qu'autre que lui ne peut être leur chef.

Et d'autant qu'ils ne peuvent demeurer armés ainsi qu'il est, sans avoir de l'argent pour payer leurs gens de guerre, l'on estime que le Roi sera obligé de leur offrir la continuation du secours d'un million de livres qu'il donnoit au roi de Suède , aux conditions portées par le traité fait avec ledit Roi pour la religion catholique, et surtout à la charge que ledit électeur de Saxe ne pourra faire traité ni paix sans le consentement de Sa Majesté.

Par la continuation dudit secours , l'on ne doit pas prétendre que le Roi entretienne la guerre en Allemagne et porte les protestants contre les catholiques ; mais l'on doit juger que Sa Majesté, en ce faisant, dispose coname il convient les choses à une paix assurée , tant pour les Électeurs catholiques que pour les protestants, d'autant que le moyen d'y parvenir est de tenir des forces, en l'Empire , capables de s'opposer à celles de la maison d'Autriche; autrement, si l'Empereur, par ledésarme-

ment des protestants ou par leur déchet et division^ ve« noit à prendre le dessus avant la conclusion d'une solennelle paix, au lieu d'un bien tant désiré , il en àrriveroit la ruine de TEmpire / laquelle le Yalestin, sous le nom de TEmpereur, ne manqueroit pas de commencer par rélecteur de Saxe et les autres princes protestantsy et de la continuer à achever par les catholiques, ou du moins de soumettre ceux-ci à un tel point^ qu'ils passeroient plutôt pour esclaves et sujets de la maison d'Autriche et des Espagnols , que pour princes libres et souverains associés, comme ils sont, à TEmpire.

Pour ces raisons, Ton doit se promettre que les offices et les ofires de Sa Majesté doivent étra reçues avec beaucoup de gré et de respect , non-seulement des princes protestants, mais aussi des Électeurs catholiques, et particulièrement du duc de Bavière, lequel, comme chef de ceux-ci et le plus considérable, enTétat, en biens, en crédit et en conduite, et par conséquent capable de donner plus de jalousie h la maison d'Autriche, doit prévoir que la fin de la ruine des protestants seroit le commencement de la sienne, ne pouvant pas être en grande confiance près des Espagnols qui ont eu cognoissance du traité secret qu*il a fait avec la France, au mois de mai 1 631 , et moins encore en amitié avec le Yalestin, qui a bien sçu aussi que ledit Duc avoit été l'auteur de sa destitution, qui fut résolue en l'assemblée de Ratisbonne, en l'année 1630, comme il le fut aussi de la pratique faite pour éluder en ladite assemblée l'élection du roi des Romains en la personne de l'Empereur.* Toutes ces choses , qui ont été bien marquées, peuvent faire juger quel peut être, contre ledit Électeur, le sentiment de la maison d'Autriche, et s'il n'aura pas été plutôt couvert et dissi-

ti4 APPENDICE AUX MÉMOIRES

malë qu^ëteint , dans l'extrême nécessité q[u'ils ont eue de demeurer unis pour leur commune défense.

Contre ces raisons, il y a une considération importante qui pourroit donner d'autres sentiments audit duc de Bavière^ et l'engager à se joindre du tout à TEmpe* reur pour la ruine des protestants en Allemagne : c'est . qu'ayant possédé la meilleure partie des États du feu ' prince Palatin, ensemble la dignité d'électeur dont il a été investi, il pourroit craindre, si , d'un côté il ne demeuroit en étroite intelligence avec l'Empereur, et que d'autre part les princes protestants étant puissants vinssent à traiter la paix avec forces égales, qu'il ne fût contraint et obligé de lâcher prise, et de quitter, lorsque*ses États qui sont tenus et occupés par les Suédois lui seroient rendus , ceux qu^il a détenus et détient encore à présent aux héritiers dudit Palatin, neveux du roi de la Grande-Bretagne.

Mais les raisons ci-dessus doivent, ce semble, prévaloir sur cette considération ; d'autant que, par la ruine des protestants, il est menacé de la sienne propre et tout entière, au lieu qu'en leur subsistance il se conserve luimême et maintient les libertés de TEmpire contre l'Empereur et les Espagnols qui les veulent abolir, joint que d'ailleurs il pourra, avec l'assistance de l'autorité du Roi dans la négociation et traité de ladite paix générale, assurer, à lui et aux siens, sinon tout ce qu'il tient et a tenu dans le Palatinat, du moins la meilleure partie.

Quant à l'électeur de Ck)logne, il ne faut point douter qu'il ne suive les mouvements du duc de Bavière, son frère.

L'électeur de Mayence, qui est entièrement dépouillé de ses États, semble plus attaché à l'Empereur, quoî-

qu'il n'ait pas grande obligation aux Espagnok, qui avoient entrepris sa défense et Tout laissé lâchement ruiner.

Pour rélecteur de Trêves, il est engagé de suivre les volontés de Sa Majesté.

Pour le regard de TEmpereur et de ceux de sa maison, encore qu'il leur soit aisé de recognoitre que la fin principale de tout ce que le Roi a fait en Allemagne a été d'abaisser leur puissancci et que ce même dessein subsiste encore, avec raison^ comme une maxime essentielle pour le repos de cet État , néanmoins, comme Sa Mrjesté, de son côté, ne laisse pas d'envoyer avec soin des gentilshommes vers l'Empereur pour l'assurer de ses bonnes intentions pour la paix de la chrétienté^ et particulièrement pour celle de TEmpire, et pour lui offrir en ce sujet son entremise royale, lui témoignant même la bonne disposition que Sa Majesté auroit d'entrer^ tant avec lui qu'avec le roi d'Espagne, en une parfaite intelligence, pourvu que lesdits princes fussent aussi disposés de leur part d'ôter toutes les occasions qui pourroient empêcher l'effet et le fruit d'un accommodement et union si nécessaires pour le repos de la chrétienté. Ainsi l'Empereur^ qui sçait combien le Roi lui peut nuire, soit par les avis et l'assistance effective quMl peut donner aux protestants, soit par ses armes propres, ne doit pas faillir de correspondre à ces honnêtes démonstrations, lesquelles pourroient se convertir en effets d'une bonne paix et sincère amitié, si l'Empereur et le roi d'Espagne vouloient donner la juste satisfaction que Sa Majesté peut désirer, tant pour l'assurer de la possession entière en laquelle elle est du pays et des places de l'évéché de Metz, même de Vie et Moyenvic, et de ceux de Verdun et de

Toul j de ne la point troubler en cela , non plus qu*en ce qu'elle tient du duc de Lorraine et au Êdt de Pigneroly comme aussi de convenir d^une fidèle exécution du traité de Mouçon, ci-dessus coté, sur les affaires des Grisons et de la Valteline.

Ce sont les points principaux | le8q[uels étant ajustés et réglés^ les maisons de France et d'Autriche pourroient demeurer en paix et bonne intelligence^ qui même se pourroit continuer, si FAutriche et TEspagne, que Ton compte pour une seule, se contentoient de ce qui lui appartient, sans entreprendre sur les États d'autrui.

Mais comme il n*y a pas lieu d*espérer une modération si grande de la part des Espagnols, il faut dire, pour ce regard, qu'encore qu'il n'y ait point de rupture ouverte entre les couronnes , elles vivront toujours en jalousie; ce qui fera que TEspagne désirera du trouble en France pour empêcher qu'elle s'oppose à ses desseins, et que la France assistera tous ceux que TEspagne voudra opprimer et fera obstacle à toutes ses entreprises, afin qu'elle ne s'agrandisse davantage.

Pour revenir au particulier des affaires d'Allemagne, ce que Ton peut conclure , après tout le Discours ci-dessus, est que le Roi ne peut tenir une meiUeure conduite que de conforter les protestants en leur union et leur continuer son assistance, afin qu'ils ne succombent; les disposer de s'unir avec les catholiques, et ceux-ci avec eux et, tous ensemble, contraindre la maison d'Autriche de venir à une bonne et juste paix ; d'accompagner tous ces offices de l'approche d'une armée puissante sur la frontière, tant pour leur donner vigueur, que pour assurer la conservation des places qu'il tient en Allemagne : par ce moyen, Sa Majesté oblige les protestants et les en-

gage à suivre ses bons conseils et à ne faire aucun traite sans elle. Sa Majesté oblige aussi l'Empereur, à cause du crédit quMl acquiert rers les protestants et les catholiquesy et de la jalousie qu^il peut avoir de son année, de rechercher et désirer son amitié et avoir égard à ses intérêts.

En ce Discours des affaires d'Allemagne et des Pays- Bas, il est bien juste de donner part à l'Angleterre, in* téressée aux choses d'Allemagne par le rétablissement des enfants du Palatin, neveux du roi de la Grande- Bretagne, et en ce qui touche les États par le lien de sa religion et par sa sûreté propre , laquelle est toujours plus grande envers l'Espagne quand elle est en guerre contre les Hollandois que quand elle n'en a point.

II a paru, depuis quelque temps, que le conseil d'Angleterre, se rapportant à l'humeur du prince, n'avoit autre objet que de jouir des douceurs de la paix et de la tranquillité qui est en leur État, sans se soucier beaucoup du reste; que les affaires de cet État étoient en telle assiette, que la maison royale et les dépenses ordinaires du royaume se pouvoient bien entretenir aisément des revenus ordinaires : mais, pour les choses extraordinaires, ledit Roi n'y pouvoit subvenir que par le secours extraordinaire qu'il pouvoit tirer du Parlement du royaume, qui est une assemblée qui se fait quelquefois, qui a grand rapport avec les États Généraux de France , mais avec plus d'autorité.

Or, le conseil d'Angleterre et principalement le Grand Trésorier, qui est le principal ministre , jugeant qu'il ne pourroit assembler le Parlement pour demander des secours extraordinaires , sans se mettre au hasard que ledit Parlement , naturellement jaloux et envieux des fa-

vorisy entreprît de lui faire son procès, a éritë tant qa'il a pu de rassembler, aimant mieux que le Roi son maître se contente de vivre doucement chez soi , que d'entreprendre avec réputation m dehors et être, pour cet effet, obligé de rechercher dudit Parlement des secours extraordinaires. Ainsi 1* Angleterre a été tenue , depuis trois ou quatre ans^ en fort petite considération dans les intérêts publics.

Elle est remise en paix avec la France, comme chacun sçait, par le traité du 24 avril 1629; elle a aussi fait paix avec TEspagne, mais avec beaucoup de déplaisir de la part des États avec lesquels TAngleterre s'étoit respectivement obligée de ne faire ni paix ni trêve sans leur commun consentement, de manière que ce traité a fort décrédité l'Angleterre avec les HoUandois, avec lesquels elle avoit eu autrefois grande intelligence à cause de la religion , et ce décréditement s'est encore augmenté sur le bruit qui a couru , ci^devant, que TAngleterre s'étoit comme jointe aux passions d'Espagne pour procurer la trêve, sur la fausse espérance que les Espagnols lui ont donnée , moyennant ces offices , de rétablir les en&nts du Palatin dans leurs États.

De quoi les Anglois se justifient tant qu'ils peuvent, et maintiennent au contraire qu'ils ont travaillé, comme ils font encore, fort utilement pour rompre la trêve, disant, quant aux affaires d'Allemagne, qu'ils ont envoyé un notable secours au feu roi de Suède , sous la conduite du marquis d'Hamilton ; qu'ils ont fait trouver en ladite diète^ tenue à Hailbron, un ambassadeur nommé le sieur Amstruder, qui a fait bons offices pour maintenir les protestants en union, et que, de plus, ils ofirent à la France de contribuer un million de livres par an pour le

secours des protestants d'Allemagne et même pour le ré* tablissement des enfants du Palatin en leurs États , ce que l'on ne doit pas douter que le Roi n^ait reçu, pourvu que les Anglois consentent que , pour la partie que le duc de Bavière a tenue et tient encore dans le Pa«latinat, Ton y procédera seulement par voies amiables de négociation avec ledit Électeur, et que pour l'autre l'on emploiera les armes contre les Espagnols pour y ré* tablir et conserver lesdits princes Palatins, condition que l'on juge nécessaire et importante^ Sa Majesté ne devant agir en aucune façon contre ledit duc de Bavière, qui est le plus capable de donner quelque contre-poids à la maison d'Autriche en Allemagne.

Il reste à parler du duc de Lorraine, de qui la conduite, depuis quelques années , a été bien éloignée de la maxime qu'ont tenue ses prédécesseurs, de se bien entretenir avec la France ; à quoi il est obligé comme vassal de la couronne, à cause du duché de Bar qui en relève, et pour sa conservation propre, ses États étant tellement ouverts du côté de ce royaume, qu'ils peuvent être tenus à discrétion des rois de France^ ainsi qu'il a bien paru aux deux voyages que Sa Majesté a faits en ce quartier-là.

Néanmoins, ledit Duc, s'appuyant de la maison d'Autriche et s'assurant encore plus sur les grandes affaires que Sa Majesté avoit sur les bras, tant dedans que dehors le royaume, n'a guères laissé passer d'occasion de pratiques contre la France qu'il n'y ait pris part. La né* gociation du sieur de Montaigu arrêté sur les frontières de Lorraine^, allant d'Angleterre en Lorraine et en Piémont, au temps que l'Angleterre s'étoit déclarée contre

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