‹ Mémoires de Mathieu Molé, procureur général, premier président au Parlement de Paris et garde des sceaux de FranceChapitre 15 sur 167 · DISGRACE DE M. DE MARILLAC · texte numérisé non relu

DISGRACE DE M. DE MARILLAC

Le 1 2 novembre , le Roi envoya demander les sceaux à M. de Marillac *, pour les donner à M. Charles de l'Aubespine marquis de Châteauneuf^

4 . I,e président de Chévry et le secrétaire d'État de Brienne furent chargés d'aller redemander les sceaux à M. de Marillac. L'expéiience conrommée de ce ministre lui fit regarder sa perte comme assurée dès qu'il sut que le Cardinal était allé rejoindre le Roi à Vei-sailles, et que la Reine-mère, restée à Paris, l'avait laissé maître du champ de bataille. {Journée des Dupes.) \\ écrivit au Roi une lettre pour lui demander la permission de se retirer, et il la remit avec les sceaux à M. de Brienne. Ce secrétaire d'État fut chargé par le Roi d'aller à Paris faire savoir à la Reinemère le changement qu'il avait fait dans son Conseil en ôtant les sceaux à M. de Marillac. Voy. dans les Mémoires de Brienne , p. .53, le récit de l'aspect de la cour de la Reine-mère au Luxembourg lors de l'arrivée de cette nouvelle. — Cette relation de la Journée des Dupes diffère de celle qui a été adoptée par M. Bazin dans son Histoire de Louis XIII ; mais comme M. de Brienne en fut l'un des principaux acteurs , sa relation nous paraît devoir mériter toute confiance. Nous remarquerons aussi que M. Bazin confond toujours deux personnages différents , M. de la Villeaux-Clercs et le comte de Brienne son père. C'est par erreur qu'il dit, p. 2] 2, le comte de Brienne, sieur de la Ville-aux-Clercs, secrétaire d'État, pour M. de Loménie, sieur de la Ville-aux-Clercs.

2. M. de Chateauneuf se défendit d'abord d'accepter celte charge, soit parce qu'il était difficile de se maintenir longtemps en faveur avec le Roi et le Cardinal, soit parce qu'il se croyait trop jeune'; mais bientôt après il témoigna un non moins vif empressement à accepter les sceaux, et le Cardinal n'en mit pas moins à les lui procurer, car il craignait, tant que les sceaux seroient dans les coffres de Sa Majesté, qu'on ne les rendît à M. de ftlarillac.

Commissions extraordinaires. — Remontrances du Parlement. — Plaintes du Roi contre le duc d'Orléans et contre la Reine-mère. — Interdiction de trois Maîtres des Requêtes. — Remontrances du Parlement.

— Ordre d'enregistrer la déclaration contre les personnes qui sont sorties du royaume avec le duc d'Orléans. — Le Parlement ne rend pas d'arrêt par suite du partage des voix sur deux avis différents. — Le Roi demande la feuille de la délibération. — Le Parlement est mandé au Louvre. — Audience du Roi. — Sa Majesté déchire la feuilli- de la délibération. — Ordonne de transcrire, dans les registres de la Cour, l'arrêt du Conseil annulant la délibération du Parlement. — Exil de plusieurs présidents et conseillers. — Mole chez le Roi et chez le Garde des Sceaux. — Paroles duRoi. — Les exilés sont rappelés. — Contagion à Paris. — Lettre du duc d'Orléans au Parlement. — Refus de la recevoir. — Chambre de justice pour les monnaies. — Déclaration du Roi contre le duc d'Orléans et contre la Reine-mère. — Lit de justice, paroles du Roi, discours du Garde des Sceaux et du Premier Président,

— Duchés-pairies de MM. de la Valette, de Richelieu et de la Rochefoucauld. — La contagion augmente à Paris. — Les commi:5saires extraordinaires de l'Arsenal mandés au Parlement. — Prise de Mantoue.

— Mauvaise récolte de grains. — Exécution nocturne à Paris. — Assemblées des Chambres. — Défense de les continuer. — Ordre du Roi d'exécuter l'arrêt du Conseil et de députer vers Sa Slajesté. — Lettre de Mole au Roi. — Refus de communiquer le procès-verbal de la séance du Parlement. — Les délibérations des Chambres continuent. — Interdiction aux commissaires de l'Aisenal d'exercer leurs fonctions.

— Arrêt du Conàeil. — Voyage du Roi à Piletz. — Le Parlement députe par ordre du Roi vers Sa Majesté. — Plaintes de Mole. — Injustice des persécutions contre le Parlement. — On veut l'opprimer. — Le Roi est content de Mole, mais non du Parlement. — Voyage d^s députés du Parlement à Metz. — Audience du Roi. — Paroles de Sa Majesté. — Réponse du Président. — Ses paroles étonnent le Roi. — Discours de Mole sur cet événement. — Honneurs à rendre au Garde des Sceaux. — Lit de justice du Roi. — Paroles du Roi. — Discours du Garde des Sceaux Séguier. — M. de l'Estranges condamne à mort.

— Défaite de M de Montmorency, — Nouvelles diverses. • — M. de Lorraine. — Déclaration du Roi au sujet des offices des condamnés pour crimes de lèse-majesté. — Refus du Parlement de vérifier cette déclaration — Entrée du Roi au Parlement. — Paroles du Roi. —

Exil du président de Mesmes. — Police du Royaume. — Mauvais

agents. Chambre de l'Édit. — Discours de Mole sur les affaires

générales de la chrétienté. — Nouvelles diverses.— Siège de Nancy. — Le duc de Lorraine. — Siège de Corhie et de Saint-Jean de Lône. — Défense de porter des passements. — Intendance ds eaux minérales. — Trésor des Chartes. — Affaire des monnaies.

Le 8 février 1631 , le Procureur Général dit à la Cour, toutes les Chambres assemblées , que de l'ordonnance d'icelle , il fût , le jour d'hier, avec maître Bignon, avocat du Roi, vers M. le Garde des Sceaux, auquel il avoit fait entendre que la Cour s'étoit assemblée par deux fois pour délibérer sur le sujet d'un arrêt du Conseil , portant attribution aux Maîtres des Requêtes de l'hôtel du Roi, de juger certain procès fait à lui nommé Brillet, avocat du Roi à Angers, pour lui faire entendre la conséquence des commissions extraordinaires. Qu'il lui avoit fait lecture de la requête présentée par Brillet, contre le sieur Le Maistre, Maître des Requêtes, pris à partie; que ledit Le Maistre étant du corps de ladite Cour, ne pouvoit être traduit en autre lieu; que la Cour n'avoit voulu conclure sa délibération sans lui donner avis de ce que dessus pour y pourvoir.

M. le Garde des Sceaux leur fit réponse qu'il remercioit la compagnie de l'honneur qu'elle lui avoit fait; qu'il auroit toujours soin de lui conserver les droits qui lui appartiennent; mais que cette affaire étoit de conséquence, ayant ci-devant été délibérée en la présence du Roi, il ne la pouvoit résoudre sans en communiquer audit seigneur, ce qu'il feroit dans ledit jour. Et ce matin , à sept heures , ils sont retournés vers le Garde des Sceaux , qui leur a dit que le Roi avoit trouvé l'affaire de conséquence et qu'il vouloit,

dans ce jour, en délibérer aveo son Conseil. Cependant le Roi avoit fait défense aux Maîtres des Requêtes de juger ledit procès.

Mais le lundi 1 0 février, M. le Premier Président, les présidents de Bellièvre , Poltier et de Mesmes , et MM. les conseillers Bouchet, Pinon et Loisel furent mandés au Louvre, où ils se trouvèrent sur les trois heures après midi. M. Bouthillier, secrétaire des commandements , leur dit que le Roi les attendoit à son cabinet, oii étant, le Roi leur dit : « M. le Garde des Sceaux vous fera entendre ma volonté. » Le Garde des Sceaux leur dit alors : que le Roi avoit été averti des assemblées faites en la Cour, les jeudi et vendredi derniers, pour raison de quelques requêtes présentées par Brillet, contre le sieur Le Maislre , qu'il vouloit que copie de ladite requête lui fût envoyée.

Le 1 1 février, toutes les Chambres s'assemblèrent pour continuer les délibérations précédentes, concernant les commissions extraordinaires adressées aux Maîtres des Requêtes de l'hôtel du Roi. Il fut arrêté que très-humbles remontrances seroient faites à Sa Majesté, par écrit, tant sur ce sujet que contre les commissions extraordinaires', et cependant, que les gens

i . L'opposition du Parlement à l'établissement d'une commission extraordinaire , siégeant à l'Ai'senal , fut un des événements les plus notables de l'année 1631, celui qui attira les plus vives réprimandes à cette Cour souveraine de la part du monarque. Les historiens ont, en général, fait honneur au Parlement de sa fermeté en cette circonstance, et les actes que les Mémoires de Mathieu Mole rapportent la prouvent évidemment. On est donc étonné de lire dans V Histoire de Louis XIII, de M. Bazin , t. II, p. 234, le passage suivant par lequel cet historien dénie cette action si honorable pour la première Cour judiciaire du royaume ; » Tous les II 3

du Roi iroient par devers M. le Garde des Sceaux pour lui faire entendre cette délibération, et le prier qu'il ne se passe aucune chose en cette affaire jusques à ce que le Roi ait entendu les remontrances du Parlement. Deux conseillers de chaque Chambre furent députés pour travailler à ces remontrances avec messieurs de la Grand' Chambre.

Le mercredi 1 2, M. Talon rendit compte à la Cour de sa visite à M. le Garde des Sceaux et de la promesse par lui faite d'aller, au premier jour, à Compiègne, communiquer au Roi les intentions de la Cour, et qu'en attendant il ne seroit rien innové en cette affaire.

PLAINTES DU ROI CONTRE LE DUC d'oRLÉANS.

Le mardi 26 février, j'apportai à la Cour les lettres de cachet du Roi, desquelles la teneur ensuit : a Nos amés et féaux, comme nous croions avoir sujet d'es-

historiens s'accordent à dire que le Parlement s'opposa fortement à l'érection de ce tribunal cxtx'aordinaire, et l'honneur qu'ils lui en font est le l'ésultat d'une méprise. La résistance du Parlement ne se montrait pas si hardie dans ce qui touchait purement aux affaires d'État. C'était au sujet d'une autre chambre de justice, établie trois mois auparavant pour se tenir en la tour du Palais et procéder à la recherche des crimes de fausse monnaie devenus alors très-fréquents, que le Parlement avait réclamé, en faveur de ses membres exclusivement, le droit de jugement. » C'est donc une erreur de M. Bazin , ainsi que le constatent les documents conservés par Mole.

Dans son Histoire de France ^ t, XIII, p. 267, IM. Henri INIartln, qui s'inspire ordinairement des récits de M. Bazin, en ce qui concerne le règne de Louis XIII, n'a point adopté l'opinion de ce dernier, et a laissé au Parlement tout l'honneur de ses utiles mais vaines remontrances au Roi sur les juridictions exceptionnelles.

DE MATHIEU MOLE. (1G31.) 3o

pérer que tant de travaux que nous avons, depuis quelques années , continuellement supportés pour le bien de cet État, que Dieu a soumis à notre conduite, seroient approuvés et secondés par tous ceux qui sont auprès de nous; nous avons été bien étonnés lorsqu'après avoir abattu la rébellion de la Rocbelle et de toutes les villes qui lui adliéroient, rétabli la religion catholique en toutes les provinces de notre royaume, secouru par deux fois nos alliés en Italie et remporté des avantages qui nous mettent en état de ne devoir porter envie à nos prédécesseurs, quelques divisions domestiques , qui ont été méditées par les mauvais esprits de quelques particuliers, pendant que nous étions occupés aux grandes affaires dont on a vu le succès, nous ont empêché de jouir de la tranquillité que nous devions nous promettre avec raison , et de procurer dans icelle le soulagement que nous désirions à nos sujets. Recognoissant le mal , qui nous a été d'autant plus sensible qu'il nous prive, pour le présent, du fruit de nos soins et de nos peines, qui n'ont autre fin que la décharge de notre peuple, que nous avons toujours eue en l'esprit comme le but de toutes nos actions, nous n'avons rien oublié de tout ce qui nous a été possible pour y apporter remède, et pour ce qu'on avoit aigri la Reine, notre très-honorée mère , contre notre très-cher et bien amé cousin le cardinal de Richelieu , il n'y a instances que nous n'ayons faites, prières ni supplications que nous n'ayons employées, ni considérations publiques et particulières que nous n'ayons mises en avant pour adoucir son esprit. Notre cousin, recognoissant ce qu'il lui doit, par toutes sortes de considérations, a fait tout ce qu'il a pu pour sa sa-

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tisfaction, se soumettant, avec toute l'humilité possible et tout le respect imaginable, à telles lois qu'elle auroit agréable de lui prescrire ; ce que nous lui avons offert plusieurs fois de notre bouche propre. La révérence qu'il a pour Elle , l'a même porté jusques à ce point de nous supplier et presser diverses fois de trouver bon qu'il se retirât du maniment de nos affaires ; ce que l'utilité de ses services passés ne nous a pas seulement permis de penser à lui accorder. Nous n'avons, d'autre part, rien oublié pour contenter l'esprit de notre très-cher et très-amé frère le duc d'Orléans, jusques à donner à ceux qui ont le principal pouvoir auprès de lui , selon son désir, plus de biens que l'état de nos finances ne pouvoit porter, et des honneurs au delà de ce qu'ils dévoient raisonnablement se promettre ; mais cela n'a pas empêché qu'ils ne l'aient fait sortir de la cour, estimant qu'une personne de sa naissance, étant éloignée de nous, au même temps que la Reine notre très-honorée dame et mère y demeuroit témoignant du mécontentement, il seroit difficile que nous puissions , quelqu'adresse qu'on y pût apporter, conduire nos affaires aux bonnes fins que nous nous proposions pour la prospérité de ce royaume, sa grandeur et le bien de nos sujets, vu principalement les affaires que nous avons encore au dehors. Pour ces raisons, étant, après une longue patience, venu en cette ville de Compiègne, afin que la Reine, bien intentionnée de soi-même, éloignée, par ce moyen, de beaucoup de mauvais esprits, conspirât plus facilement avec nous aux moyens justes et raisonnables pour arrêter le cours des factions qui se formoient en notre Etat, ce dont nous l'avons fait supplier par un

de nos principaux ministres, sans qu'elle ait voulu y entendre jusques à présent; nous avons enfin, à notre grand regret, été contraint de faire un remède plus puissant à ce mal que nous avons, jusques à présent, éprouvé si rebelle au plus benoît que nous y avons apporté, et recognoissant qu'aucuns des auteurs de ces factions continuoient à les entretenir, nous n'avons pu éviter d'en éloigner quelques-uns de notre cour, ni même, quoiqu'avec une indicible peine, de nous séparer pour quelque temps de noire dame et mère', pendant lequel son esprit puisse s'adoucir et se remettre en état de concourir, avec la sérénité qu'elle a fait par le passé , aux conseils que nous aurions à prendre à l'avenir, pour garantir ce royaume des maux qui le menacent, lorsqu'il devoit recueillir le fruit de nos labeurs. Nous espérons que la bonté de son naturel ramènera son esprit et le renvoira bientôt à nous : nous le demandons à Dieu de tout notre cœur, et qu'il bénisse les bonnes intentions que nous avons pour l'État , ainsi qu'il a fait au passé, et dont nous avons aussi particulièrement voulu vous avertir. Priant Dieu, etc. Écrit à Compiègne*, le 23^ jour de février 1631 . »

i . Le Roi quitta Compiègne inopinément le 23 février, laissant dans ce château la Reine mère sous la garde du maréchal d'Estrées, avec une garnison suffisante pour s'opposer à toute tentative de départ.

2. Cette lettre, qui montre le roi de France préférant son ministre à sa mère, a été qualifiée de monstrueuse par quelques historiens, d'autres ont prétendu que le cardinal chercha plus tard à la supprimer ; mais cette assertion ne paraît pas fondée , puisqu'elle fut imprimée dans le Mercure français publié avec privilège.

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