Collection Colbert, t. CCXIII, p
Nous fûmes mandés pour nous faire entendre le bruit qui étoit en la compagnie, afin d'y apporter remède. Nous demandâmes , afin d'avoir assurance de la vérité de ce qui s'étoit passé à leur endroit, que les greffiers ou l'un des quatre notaires de la Cour fussent envoyés en leur logis, pour sçavoirla cause pour laquelle ils n'étoient venu rendre le service qu'ils dévoient : ce qui fut arrêté. Et, étant de retour, nous fûmes remandés pour entendre le rapport de Radigues, l'un des quatre notaires , et de Foullé , greffier des présentations , qui dirent avoir parlé à MM. Gayant , Barillon et Laîné , qui témoignèrent être extrêmement obligés à la compagnie, et qu'ils n'eussent pas manqué à leur devoir ce matin; mais que, sur*' les cinq heures d'hier, le sieur de Boislouet , lieutenant des gardes , avec son bâton, les vint trouver et leur dit, de la part du Roi, qu'il leur défendoit d'entrer aujourd'hui au Parlement, et que, dedans vingt-quatre heures, il leur commandoit à l'un de se retirer à Limoges, à l'autre à Clermont et à l'autre à Bourges. A quoi ils étoient prêts d'obéir.
Nous demandâmes qu'immédiatement et toutes affaires cessantes , très-humbles remontrances fussent faites au Roi, comme il fut fait en 1561 , lors de l'interdiction du Premier Président : ce qui fut ordonné.
Le lendemain, les Chambres s'assemblèrent de nouveau et me chargèrent d'aller devers le Roi et M. le Garde des Sceaux, leur faire entendre la conséquence de l'affaire, qui regardoit 1 honneur de la Compagnie et de tous les officiers de France , qui ne pouvoient être interdits de leur charge, sinon après que le Président le leur auroit fait par les juges auxquels la co-
gnoissance en appartient. Que l'ordre de la justice étoit violé, qu'ils n'étoienl coupables que pour avoir, en liberté, dit leur avis aux occasions qui se sont présentées. Qu'il y auroit sujet de se plaindre de ceux qui, contre leur serment , ont redit ce qui s'est passé, qui a pu être rapporté autrement qu'il n'a été dit, en d'autres termes et avec autre esprit. Que ce seroient ceux-là qui mériteroient la peine, pour avoir violé leur serment et trahi l'honneur dû à la compagnie, et qu'il plût au Roi commander leur retour et qu'ils continuassent l'exercice de leurs charges, comme auparavant.
Sur le midi, nous sommes allés chez M. le Garde des Sceaux , qui nous a dit beaucoup de bonnes paroles et qu'il nous feroit sçavoir le retour du Roi, que l'on disoit devoir être sur les deux heures, afin qu'il nous ouït dès cejourd'hui. Ce qui ne put être, pour ce que le Roi n'arriva , en cette ville , que sur les sept heures du soir. Et, le lendemain, nous fûmes commandés de l'aller trouver sur les trois heures. Et étant arrivé au Louvre, dedans le petit cabinet, nous fûmes conviés d'entrer en la chambre de la Reine , où le Roi étoit, et près de lui, M. le cardinal de Richelieu, MM. le Garde des Sceaux, les maréchaux de Schomberg et d'Effiat, MM. deBullion, Boulheiller et la VrilHère, secrétaire d'Etat. M. Talon lui a dit : « que nous étions envoyés de la part de son Parlement , qui, touché de douleur, sur l'avis reçu, pouvant être incertain, auroit envoyé au logis de ces messieurs, et, par le rapport, appris qu'il n'étoit que trop assuré ; que c'étoit un regret incroyable pour toute la Compagnie, que Sa Majesté prît d'elle autre impression que celle qui
est véritable ; qu'elle ne cède à personne en fidélité, et qu'ayant , par toutes ses actions , témoigné tant d'effet de leur dévotion envers leur prince , elle reçut maintenant le traitement de ceux qui ont démérité envers lui. Que ce qui augmentoit leur déplaisir, étoit qu'il n'y avoit aucun sujet de mécontentement du prince. Que chacun eula Compagnie n'opinoitpas avec même force d'esprit, les uns avoient plus de lumières que les autres •, mais que l'esprit de tous étoit bien cognu, n'ayant pour but que la dignité royale, la sûreté de l'État et le bien de ses sujets. Que trop légère croyance il lui avoit plu prendre des intentions de quelques-uns, par les rapports qui lui ont été faits, qui ne peuvent être vrais, puisque leur faute rejailliroit sur le corps qui auroit souffert que le prince fûl blessé en leur présence. Qu'encore que ceux qui ont rapporté aient violé leur serment, que l'on oublieroit volontiers ce crime, s'il y avoit eu quelques sujets. Que ces rapports sont très-dangereux, puisqu'ils peuvent être dits avec tout autre esprit nue de celui qui l'a dit; que la vue peut être certaine, mais rien de si incertain que l'ouïe. Quand il y auroit sujet de plainte, que l'ordre en la France ne peut souffrir telles interdictions et bannissement , puisqu'il y a loi expresse et de tout temps gardée, que nul officier ne pouvoit être interdit ou privé de sa charge que par forfaiture , déclarée en cognoissance de cause par les juges établis pour les juger. Que le Roi Louis XI, touché de repentir d'en avoir usé autrement, voulut enfin se donner la loi à soi-même et l'étalîlir pour être gardée à l'avenir comme fondamentale du royaume. Elle assure l'innocence et l'intégrité des magistrats qui , ne pou-
vant, en l'exercice de leurs charges, contenter un chacun, peuvent laisser des mécontentements en l'esprit de quelques-uns , qui , pour se venger, se porteroient aisément à rapporter choses non véritables, qui, étant facilement crues par le prince, se pourroit porter plus tôt à leur faire ressentir la peine de son indignation , que d'examiner la vérité de l'accusation , selon les ordres prescrits en justice. Elle augmente le courage des officiers exposés pour soutenir l'effort de ceux qui veulent abuser de leur puissance , et arrêter le cours des maux qui peuvent accroître , à tel degré qu'ils ne laisseroient plus de lieu aux remèdes. Que cet exemple inouï , pouvant tirer après soi des conséquences très-périlleuses , avoit obligé son Parlement de nous envoyer vers Sa Majesté pour la supplier de révoquer son commandement et leur permettre continuer l'exercice de leur charge comme auparavant. » Il nous commanda de nous retirer et d'attendre, et nous fit incontinent appeler par M. de La Yrillière, et lors le Roi nous dit : » Que M. le Gardé des Sceaux nous feroit entendre ses intentions. » Et le Garde des Sceaux a dit : « Que le Roi lui avoit commandé de nous dire qu'il avoit très-agréables les supplications de la part de son Parlement; que, pour bonnes considérations et impqrtantes, il avoit été obligé de faire le commandement qu'il a fait. Que s'il étoit question, pour fautes particulières, de faire le procès à quelques-uns de la compagnie , qu'il feroit que les ordonnances seroient gardées ; qu'il souhaiteroit qu'en délibération publique , on ne passât point le sujet duquel on parle, sans y mêler toutes les affaires de l'État , ce qui avoit été souvent ordonné par les Rois ses prédécesseurs, et
arrêté par les mercuriales en tous les parlements. Que néanmoins, ayant égard à ce qui lui avoit été dit de la part de son Parlement , qu'il révoquoit dès à présent le commandement qu'il avoit fait d'aller à Limoges, Clermont et Bourges, et trouvoit bon qu'ils demeurassent proche Paris , en leurs maisons de campagne, en attendant qu'il leur fasse ressentir l'effet de ses bontés , qui sera bientôt. »
Et, le lendemain (17 mai), ayant fait rapport à la Cour, elle délibéra et arrêta que nous irions encore trouver le Roi , pour le remercier et le supplier de parachever la grâce. Ce qu'il a accordé sans y aller, comme il se voit par les lettres ci-après rapportées du garde des sceaux de Châteauneuf : « Monsieur, ce mot n'est que pour m'acquitter de ma parole : il vous dira que je ne puis vous faire sçavoir la réponse de Sa Majesté jusques à lundi, n'ayant pu, jusques à présent, lui parler de cette affaire. Cependant, je vous prie de croire que je n'oublierai rien pour servir la Compagnie, et vous en particulier. Monsieur, votre bien humble serviteur. Fontainebleau, ce 24 mai 1631 *. «
J'écrivis de nouveau audit Garde des Sceaux en ces termes : « Monseigneur, hier et ce jourd'hui au matin, les députés des Enquêtes sont venus en la Grand' Chambre pour apprendre les causes pour lesquelles nous n'étions point partis pour aller trouver Sa Majesté, et leur ayant fait entendre les soins que vous aviez pris et la parole qu'il vous avoit plu de nous donner, et que m'écrivez par la vôtre du 24^ passé , par laquelle vous donnez assurance que vous prendrez le jour que
4 Collection Colbert, t. CCXIII, p. 429.
gg MÉMOIRES
Sa Majesté auroit agréable que nous allassions la trouver, pour nous le faire sçavoir aussitôt ; ils nous ont encore derechef chargé de vous écrire, afin d'être assurés de la volonté du Roi , se promettant que Sa Majesté leur accordera la grâce que le Parlement lui demande pour ces messieurs qui sont absents. Vous témoignez tant de bonne volonté pour la compagnie, qu'elle ne doute point des effets de votre part*. »