NEUVIÈME SÉRIE
Quarante-sixième observation. — Douleurs utérines périodiques guéries par le tannate de quinine. — Madame H..., âgée de dix-neuf ans, primipare, éprouva à sept mois et demi de grossesse des douleurs utérines extrêmement aiguës qui revenaient périodiquement tous les deux jours.
Je lui prescrivis 50 centigrammes de tannate de quinine pris quatre heures avant l'accès; cette médication continuée pendant douze jours, fit taire complètement la violence de ses douleurs (1).
Quarante septième observation. — Douleur gastro-intestinale périodique avec diarrhée et métrorrhagie abondantes. — Le 2 mars 1853, après un repas copieux, Jeanne Mer... fut prise le soir de douleurs gastro-intestinales peu vives d'abord, qui augmentèrent et devinrent intolérables; pouls nerveux à quatre-vingt-douze pulsations, peau naturelle, soif nulle, dévoiement excessif (vingt selles dans la nuit, apparition des règles qui fluent avec abondance, usage des calmants). Le 3 au matin, les coliques se modèrent de même que les gardes-robes après l'usage du laudanum de Sydenham et de lavements anodins; à midi,
(1 ) Communiquée par le docteur Mandet, de Chollet.
Jeanne est bien, les règles sont moins fortes. Le 3 au soir, nouvelle apparition des coliques et des autres accidents qui durent jusqu'au lendemain matin. (Même médication.) Le 4 au matin, nouveau calme pendant le jour; le soir, retour des ac cidents, qui durent également toute la nuit. Le 5 au matin, 30 centigrammes de tannate de quinine pris en trois fois retardent le quatrième accès. Le 7 et 8 même prescription. La malade consomma en tout 2 grammes de ce sel et se rétablit.
Quel précieux médicament que la quinine et ses composés!... ils ne coupent pas seulement la fièvre d'accès, mais toutes les maladies, quelque apparence qu'elles prennent, pourvu qu'elles reviennent périodiquement. Ainsi, notre malade avait avec la fièvre, des douleurs, une hémorrhagie, un dévoiement, et tous les accidents ont cédé avec la même facilité au même médicament.
Mais, puisque les antipériodiques suspendent si bien les hémorrhagies accidentelles, auraientils aussi le pouvoir de suspendre ou de retarder les hémorrhagies naturelles, les règles par exemple, les hémorrhoïdes, etc.? c'est une simple question que je fais.
Quarante-huitième observation. — Hématurie périodique chez un sujet atteint d'unegonorrhée des plus
intenses. — Le nommé Auguste Bar. . . , âgé de vingt ans, contracta le 15 octobre 1852 unegonorrhée qu'il garda cinq jours sans rien faire. Le malade consulta alors un pharmacien, qui prescrivit du copahu à haute dose. Trois jours après cette médication, pissement de sang, douleurs atroces en urinant. Parfois les urines sont claires, d'autres fois elles contiennent beaucoup de sang ; cependant le copahu, continué à la même dose pendant huit jours, finit par diminuer la douleur et le catarrhe urétral. Cette amélioration dura dix jours environ; mais Bar..., à cette époque, ayant fait des excès de café et de liqueurs, surexcita la maladie; et dès lors l'hématurie reparut ainsi que les douleurs, avec un écoulement puriforme trèsabondant.
Les adoucissants et les calmants produisirent un mieux sensible; quoi qu'il en soit, l'hématurie et les douleurs reparaissaient de temps en temps. Les bains, les autres antiphlogistiques continués longtemps n'amenèrent que du calme, mais ne guérirent pas radicalement, et, après deux mois d'un état chancelant, on vit reparaître l'hématurie et les douleurs qui l'accompagnaient; les urines de claires qu'elles étaient se troublaient et devenaient de plus en plus sanguinolantes et douloureuses à rendre. Enfin on remarqua que tous ces accidents débu-
taient sur les cinq heures du soir pour finir le lendemain matin; alors les urines dérougissaient, et, sur les huit heures, elles étaient claires. Dans ce moment, Bar... était calme et pissait à plein canal. Ce mieux durait jusqu'au début de l'accès subséquent. Ce phénomène s'étant reproduit pendant trois jours successifs, je me décidai à employer le tannate de quinine, qui fut prescrit à la dose d'un gramme pris en trois fois avant l'accès.
2 grammes de ce sel diminuèrent les accidents et la longueur des accès; un troisième gramme les fit complètement disparaître.
La crise terminée, les urines ne contenaient plus de sang, mais un mucus puriforme qui les rendait troubles et sédimenteuses. Au tannate de quinine on fit succéder le copahu à petite dose, qui, dans l'espace d'un mois, acheva la guérison.
Aujourd'hui, 28 février 1855, Bar... est trèsbien.
En reportant notre attention sur les trois derniers malades dont je viens de faire l'histoire, on voit premièrement que, si le tannate de quinine est souverain dans les fièvres d'accès, il n'est pas moins précieux dans les autres affections spéciales quelque aspect d'ailleurs qu'elles présentent.
Le dernier malade, doué d'une sensibilité exquise, souffrait cruellement en urinant, surtout pendant les crises. Nous avions donc à craindre d'exaspérer ses douleurs par des doses élevées du fébrifuge, mais c'est justement le contraire qui arriva, à mesure que Bar... prenait le tannate : les accès diminuaient en longueur et en douleur.
Ici se terminent nos recherches sur la valeur thérapeutique du tannate de quinine; ces recherches, comme celles de 1851, sont favorables à ce nouveau médicament, qui , j'en conviens, est un peu moins actif que le sulfate de quinine ; mais le tannate, présentant d'autres avantages que n'offre pas le sulfate, doit, par cela même, être placé à ses côtés; tels sont du moins les résultats que m?a fourni ma pratique dans la Vendée; aussi ce n'est pas sans une vive surprise que j'ai vu M. Briquet (1) faire une sorte de critique de ce sel, à mon avis bien imméritée. Les preuves de son efficacité sont dans le mémoire que je livre à la publicité avec toute confiance, car nos observations ont été faites dans des contrées où fréquemment apparaissent des fièvres périodiques, tandis que ces affections
(1) Recherches expérimentales sur les propriétés des quinquinas et de ses composés. 2e édition. Paris, 1855, page 464.
ne se montrent que très-rarement et sans gravité dans les hôpitaux où M. Briquet a fait ses expériences. Qu'il me permette une réflexion : de ce que le tannate est insoluble entre les mains des chimistes, cela ne veut pas dire que les choses se passent de la même manière dans l'estomac, où les combinaisons chimiques sont encore ignorées; j'insiste sur les faits que j'ai mentionnés, et j'ajoute que, depuis dix années que le tannate de quinine est entré dans le domaine de la thérapeutique, je n'ai pas employé à l'intérieur (1) d'autre fébrifuge contre les fièvres intermittentes les plus graves de tous types, fièvres quotidiennes, tierces, quartes, nouvelles, anciennes, et ma pratique n'a été, j'ose le dire, ni moins heureuse ni moins expéditive que celle des confrères qui en sont toujours au quinquina et à ses préparations (2).
(1) Sauf trois cas où j'étais obligé d'agir très-énergiquement et sans délai.
(2) . . . Pour couper une fièvre quarte invétérée et rebelle, je ne donne pas moins de dix à douze paquets de tannate de quinine de 25 centigrammes; les deux premiers jours, j'en fais prendre quatre, et les deux derniers jours les malades en avalent deux sans avoir éprouvé aucuns des accidents cérébraux signalés dans l'ouvrage de M. Briquet, page 465 : vertiges, pesanteurs de tête, bourdonnements d'oreilles, etc , etc. Ces doses remplacent celles de 200 centigrammes de sulfate de quinine, que j'administrais en trois jours pour guérir de tels accès; et, pour combattre certains rhumatismes articulaires aigus, j'ai élevé la dose du tannate à cinq
Finalement, de toutes mes observations, je conclus :
1° Que le tannate de quinine mérite de prendre place à côté du sulfate comme antipériodique ;
2° Que, si le sulfate est plus actif, le tannate est plus doux et sera par conséquent mieux supporté par les estomacs irritables et délicats;
5° Que le tannate, joignant à ses propriétés fébrifuges des propriétés astringentes et toniques convient, par cela même, d'une manière toute particulière dans les dysenteries malignes et dans les fièvres typhoïdes compliquées ou non compliquées ;
4° Que le tannate de quinine a guéri nonseulement les fièvres tierces, quartes et quoti* diennes (4e, 5e et 7e série), mais encore trois rhumatismes articulaires aigus (3e série);
5° Qu'il a triomphé d'une fièvre tierce compliquée d'une angine évidemment gangréneuse (observation 39) ;
6° Qu'il a supprimé delà manière la plus heureuse les accès de douleurs nerveuses périodiques (observation 45);
7° Qu'il a arrêté avec la même facilité une
paquets dans la journée, sans avoir remarqué d'accidents. Mon confrère de Paris, pour combattre les fièvres d'accès, nuse que de 30 à 60 centigrammes au plus de sulfate de quinine; ce qui dénote que les fièvres en Vendée sont trois fois plus difficiles à vaincre qu'à Paris.