‹ Mémoires de médecine et de chirurgie pratiquesChapitre 43 sur 50 · RÉFLEXIONS EN RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS EN RÉPONSE

quand on y réfléchit un instant. C'est une opération du ressort des finances et tout à fait semblable à celle qu'exécutent les hommes du métier lorsqu'il s'agit d'augmenter ou de diminuer l'impôt, ou d'en faire une égale répartition.

Sans doute, il n'est pas de question plus délicate à traiter que celle de régler les honoraires du médecin, et c'est à cause de cette délicatesse même qu'elle mérite de fixer l'attention des cœurs justes et des esprits généreux.

Puisse notre proposition recevoir leur approbation, puisse-t-elle trouver son jour de réalisation ! Dès cet heureux jour, notre ministère sera semblable à celui du prêtre : placé sur le même rang social, appelé à consoler les hommes et à soulager leurs misères, il exercera sur ses concitoyens un véritable sacerdoce; sacerdoce touchant qui liera de plus en plus le médecin au malade et le malade au médecin. C'est alors que l'art de guérir sera noblement exercé, et que l'auréole du médecin brillera avec autant d'éclat que l'auréole du ministre des autels.

Conclusions. — De ce que nous avons dit nous concluons : 1 0 que la malaisance chez un grand nombre de médecins a fait naître, dans la plupart des cas, le charlatanisme; que cette mal aisance a entretenu l'inimitié, la haine parmi eux, et que le médecin a pris souvent pour prétexte

le malheur de sa position pour invoquer la rigueur de la justice contre des clients ingrats ;

2° Que la nouvelle rétribution, en prévenant la plupart des inconvénients graves signalés, rendra service à la profession, au médecin et à l'humanité;

3° Qu'en assurant aux médecins une position égale de fortune et d'honneur, la profession médicale deviendra facile, honorable et respectée, et qu'elle sortira de l'état d'abaissement où dans bien des localités elle est tombée ;

4° Que le médecin quittera volontiers les grands centres de population quand il sera assuré de trouver une existence honorable dans les campagnes.

CORPS ÉTRANGER DANS LA VESSIE. — CRAYON DE 5 CENTIMÈTRES DE LONG SUR 6 MILLIMÈTRES DE DIAMÈTRE, EXTRAIT SANS LE SECOURS D'AUCUN INSTRUMENT.

En 1856 je fus consulté par le nommé B..., âgé de vingt-six ans, libéré récemment du service militaire. Cet homme, d'une constitution robuste, d'un tempérament sanguin et nerveux, se plaignait de douleurs sourdes et quelquefois trèsaiguës à la vessie; elles dataient de quatre mois et étaient occasionnées par un corps étranger introduit dans ce réservoir. Voici, au reste, l'histoire de ce malade : En 1844 B... contracta une blennorrhagie très-intense qui le retint longtemps au lit : de tous les symptômes, le plus grave était une dysurie tellement douloureuse, que les urines brûlantes au passage lui arrachaient des cris.

Forcé d'entrer à l'hôpital militaire, il fut placé dans une chambre où se trouvaient plusieurs camarades atteints comme lui de la même maladie.

Un matin B... se sentant le besoin pressant d'uriner, prit son vase de nuit sans pouvoir se satisfaire; ses efforts ne firent qu'augmenter ses douleurs. Un de ses voisins, fatigué de l'entendre gémir, lui dit avec impatience : Eh! bou... si tu ne peux pas pisser, prends donc la baguette de ton fusil et t'épingle le canal. Ce conseil fut suivi; seulement, au lieu d'une baguette de fusil, il prit un crayon qui se trouva sous sa main et le plongea tout entier dans le méat urinaire. Ce corps étranger, dont j'ai donné plus haut les dimensions, détermina d'abord un surcroît assez vif de douleur. Dès lors l'imprudent malade s'arrêta ; mais, souffrant de plus en plus, et dans l'impossibilité de retirer ce corps étranger, il imagina de l'enfoncer davantage, et finalement il le précipita jusque dans la vessie. Cette manœuvre achevée, il se mit à uriner et se sentit soulagé. Quelques mois après B..., guéri de sa gonorrhée, sortit de l'hôpital et jouit longtemps d'une excellente santé. Cependant, vingt mois après l'accident, il survint dans l'hypogastre des douleurs d'abord modérées, puis si vives, qu'il vint enfin me demander des conseils.

Quand je le vis, il éprouvait une douleur continue; douleur tolérable tant qu'il y avait dans la vessie une certaine quantité d'urine; mais quand il avait fini d'uriner la douleur redoublait d'intensité.

Je connaissais la cause de la maladie, et je n'hésitai pas à déclarer qu'il n'y avait qu'un moyen de le délivrer; c'était d'extraire le corps étranger par la taille ou de le broyer par la lithotritie. B... ayant refusé, je lui prescrivis quelques calmants laissant au temps et à la douleur le soin de le rendre à mes conseils; je n'attendis pas longtemps. Un mois après, le malade vint me trouver de nouveau et me fit part de sa pénible situation :

Outre les douleurs qui suivaient l'émission des urines, le cours s'en interrompait de temps en temps tout à coup.

Ces faits ne sont pas difficiles à comprendre. Lorsque la vessie contenait une certaine quantité d'urine, le corps étranger surnageait à la surface et le malade ne souffrait plus ; lorsque la vessie se vidait, ses parois, en revenant sur elles-mêmes, s'appliquaient sur le corps étranger, et de là les douleurs; enfin, lorsque le corps se présentait en face de l'orifice interne du canal, il faisait fonction de bouchon, et le cours des urines s'interrompait. Il est digne de remarque que jamais

les douleurs n'étaient plus vives que dans ces moments.

Ces détails bien précis me frappèrent et me donnèrent l'espoir d'imprimer au crayon une impulsion assez forte pour lui faire traverser le canal ou pour l'y engager assez avant et l'extraire ensuite par une petite incision.

Ce n'est pas ici le lieu de rappeler toutes les lois de l'hydrostatique, tout le monde sait que, quand on remplit d'eau un vase muni dans son bas-fond d'une ouverture plus ou moins étroite, et qu'on ouvre tout à coup cette ouverture, le liquide s'échappe en formant un tourbillon à la surface, lequel s'empare des corps flottants et les fait tourner sur eux-mêmes en les forçant de présenter au passage l'une de leurs extrémités.

Destiné à recevoir et à expulser les urines, la vessie représente très-bien le vase dont nous venons de parler; comme lui elle offre des ouvertures pour l'introduction et la sortie des liquides; comme lui elle contient un liquide sur la surface duquel une pression plus ou moins forte peut être exercée. Ces idées s'étant présentées heureusement à mon esprit, je résolus d'en faire l'application sur mon malade.

En conséquence, je lui conseillai de retenir longtemps ses urines, de lier même la verge, et, lorsqu'il n'y pourrait plus tenir, de se poser

devant une table, le tronc fléchi de manière à former avec le bassin un angle d'environ quarante-cinq degrés, de tenir les bras et les jambes assez écartées et les mains cramponnées aux bords de cette table, afin de faire une forte inspiration et d'expulser vivement les urines.

Mes conseils eurent un plein succès; dès la première tentative, le crayon fut rejeté à trois pas du malade, et cela sans avoir beaucoup souffert. A la vue du crayon, le bienheureux malade plein d'une vive satisfaction, l'examina attentivement et se présenta deux fois chez moi pour me le montrer; par malheur, j'étais absent de Mortagne et ne pus le voir. Les souvenirs d'un bonheur inespéré et des services reçus passent vite chez certains malades; voilà pourquoi B... ne revint pas me voir : il oublia dans un tiroir cette pièce qu'il croyait sans intérêt, et plus tard il la jeta dans son jardin, pour ne plus avoir sous les yeux un objet qui lui rappelait toujours avec une pénible émotion des jours d'angoisses et de tortures.

Ce ne fut que six mois après sa guérison qu'il me fit part du résultat que je viens d'exposer. Mes regrets égalèrent presque ma joie, lorsque j'appris ce qu'il avait fait de ce crayon que j'aurais été heureux de posséder. Je fis faire les recherches les plus minutieuses, soins inutiles! on

ne trouva rien. J'interrogeai B... sur l'état du crayon, et j'appris qu'il était recouvert d'une concrétion urinaire épaisse d'un blanc jaunâtre, hérissé de nombreuses aspérités qui occasionnaient en grande partie les douleurs dont j'ai parlé; car elles ne se montrèrent avec quelque intensité qu'au bout de vingt-deux mois.

Après avoir rapporté le fait tel qu'il s'est passé, qu'il me soit permis d'ajouter quelques réflexions, je serai d'ailleurs très-court.

Si on jugeait de la valeur du procédé que j'ai employé par le bonheur du résultat que j'ai obtenu, mon amour-propre aurait lieu d'être satisfait. Mais, quelque prompt et heureux qu'ait été ce résultat, il ne faut pas espérer qu'il se reproduise ni toujours ni peut-être souvent. A coup sûr c'est un moyen à tenter dans des circonstances plus ou moins semblables. Si le corps étranger, au lieu de surnager et de se tenir au niveau du liquide, eût été un de ces corps pesants qui vont au fond, il est probable qu'il eût été plus difficile à expulser. Cependant, depuis que j'ai recueilli ce fait, j'ai appris de M. le Dr Bousquet qu'un membre de l'Académie, feu M. Sédillot, se délivrait de temps en temps de petits graviers par un procédé analogue : il laissait aussi la vessie se remplir, et, quand il ne pouvait plus résister au besoin de les rendre, il

se mettait sur le parquet appuyé sur ses quatre membres et les rejetait avec force. Il paraît que cette manœuvre lui réussissait assez souvent pour y revenir toutes les fois que la douleur l'avertissait qu'un nouveau gravier était tombé des reins dans la vessie.

Tels sont les faits scrupuleusement rapportés; quelque jugement qu'on en porte, il est difficile d'admettre que de tels conseils aient été inutiles; en effet, il lui est souvent arrivé que, dans des transports de colère causés par ses souffrances, B. . . en urinant poussait de toutes ses forces, et cependant le crayon n'en restait pas moins dans la vessie. Nous pensons donc qu'il importede livrer à la science les succès d'une pratique aussi simple qu'innocente, qui pourra épargner à bien des malades les souffrances et les dangers de la taille ou de la lithotritie.

Finalement nous concluons :

1° Que sans le secours d'aucun instrument on a pu, à l'aide de moyens naturels, débarrasser la vessie d'un crayon de 5 centimètres de long sur 6 millimètres de diamètre;

2° Que, dans un cas plus ou moins analogue à celui dont on vient de lire l'histoire, il sera prudent d'avoir tout d'abord recours aux moyens employés chez B...

Page 1