‹ Memoires de messire Jean de Laval comte de Chateaubriant ecrits par luimême, en 1538, et publiés pour la première fois avec un avantproposChapitre 10 sur 10 · LES OAYF.TEZ DE · texte numérisé non relu

LES OAYF.TEZ DE

la face noyée au prochain benoistier, d'ond ses blancs cheveux esgouttoient l'eau salée en manière d'aspergeoir. Trop téméraire et insolent estoit le jeu de Rabelais, et jà commençoit-on à murmurer là entour, ce pendant que les officiers du Pape, s'estant approchez à l'ayde, l'avoient remis sus son siège, plus camus que geline couvant ung œuf de vipère emmy les siens, « Holà! ce quidam est hereticque et sent le roussy d'une lieue, disoient les spectateurs de ce scandale ; il est venu à Rome allumer son bûcher et sçavoir si les rostisseurs ont adextre fasson de faire en ce pays. Possible convient-il de le mener aux prisons de l'inquisition? y> Quant à Rabelais, tel que la femme de Loth en sel muée devers Sodome, droict, roide et mut, il demeura pour imiter l'esbayssement et le deuil. «Miterere mei, repeta-t-il haultement par troys foys :

mercy, mon tres-honoré pere en Dieu et Dyable; je ne soupçonnois qu'il peust en arriver ainsy, ayant de toutes partz ouy exalter la sempiternité inébranlable de nostre mere PEcclise catholicque, qui ne fust fondée sur l'Evangile, comme dist-on, et je pourpensois, moy avaleur de lanternes, que nulle force humaine, tant grande qu'elle fust, ne pourroit seulement mouvoir sa base

qui est Monsieur le Pape. Vertu Dieu ! je m'advise icy qu'on m'a mal informé, et qu'il n'est difficile de ruer jus Pape. De ce me souviendra^, devant que le jugement des âmes advienne. Amen. y> Les tesmoings de ces baliverneries entendirent le sens allegoricque, et la pluspart, Cardinaulx et prebstres, n'en rirent qu'à rebours. Toutesfois, Paul troiziesme prisa grandement l'esprit satyricque de Rabelais, encores que du coup luy demeurast une belle bigne à sa teste oincte, et luy ayant présenté mainte aultre question sur maintz subjetz divers, lesquelles par lui furent solues honorablement, le congédia d'honneste fasson, l'assignant pour ung entretien secret, non aux kalendes grégeoises, mais au jour du demain, après matines dites et avant litanies bacchiques.

Messire Du Bellay, tout preude homme et philosophe condigne qu'il estoit et est encores, si sa vertu n'a faict peau neufve, feut moult envieux et picqué du recueil advenant que son secrétaire avoit eu du Pape :

d'ond le manda seul à seul, au retour, en son hostel. A son ordre, vind Rabelais, jocquetant ses heures, comme il avoit accoustumé de dire, à sçavoir en humeur de fanfrelucher antidotalement.

LES GAYETEZ 1>E

Or, ceste fois, lunettes magistralement dessus le nez, tenant un livre de bulles, vraye fmition du pays romain, lequel il alloit lisant à l'envers et marmonant ses patenostres de singe, comme joli descrotteur de messes.

<* Par sainct Martin de Langey ! cria l'Ambassadeur au plus loin qu'il apperçeut iceluy, vous nous avez brassé de belle et copieuse besogne, Monsieur le gargantuiste; estes-vous du tout insensé en vos lunes, que faisiez la figue à la saincteté du Pape? J'ordonneray qu'on vous chasse commeladre, si poursuyvez tel scandale.» — « Composons, dist fermement Kabelais, et changeons ce propos malséant, pour ce que si parlez de la sorte à vostre secrétaire, je n'ai là encre ne charte pour escrire ces choses; si au medicin, je ne voys comment guérir vostre mal ; si à l'amy, je ne m'arrange de ces duretez ; si à l'aulteur, je ne coucheray point vostre dire en mes abstractions de quintessence; si au prebstre, je n'ai leu cela dedans mon bréviaire ; si enfin à moy, Françoys Rabelais, natif de Chinon en Tourraine, et vostre germain en la famille d'Adam, je ne vous respondray mie, peur de vous trop respondre.» Mis hors cet esclat de cholere pichrocoline, rasseit son oultrance et devisa

d'aultrc style. <t Çà, çà, maistre, sériez-vous malhaigné ou melancolié, que m'avez faict appeler en haste? J'apporte ce qui est mestier pour vostre guerison; voicy remède à toutes maladies et panacée sempiteruniverselle; ce sont mignonnes decretales qui valent mieulx qu'or potable: migraine, pleurésie, goutte, apoplexie, ignorance, asnerie, moynerie, rien ne se garde du baulme decretalien. Velà de quoy ! ainsy que dict Françoys Sagon contre Frippelipes, valet de Marot, poëte et valet de chambre du Eoy. »

M. de Langey eut vergoigne de se fascher envers ce fin diseur, d'autant que nul n'oyoit leur dialogue familier ; adonc, oublieux de sa fantaisie coléreuse, ne se tint pas de rire en bonne intelligence, se ceignant des deux mains le ventre, peur qu'il ne crevast. Rabelais, excité par ce, ne se contenta pour si peu; mais continuant son dire : ce Si j'estois Roy de France ou d'Yvetot, feit-il, je rendrois une belle ordonnance touchant les apothicaires et pharmacopoleurs, pour ce qu'ils ne vendissent aultres drogues que decretales en pouldres, pillules, medicines et clysteres. Néanmoins ne serviroient onc de restrictif, car d'icelles la doctrine est tant relaxée, que par un certain jour, ayant dévoré une Clémentine entière et gousté

LES GAYETEZ DE

le suc d'une Extravaguante (c'est remède decretalien contre les hérésies du temps), j'allay du ventre si copieusement et si catholiquement, que je pensay deterger l'âme qui, comme il appert, gist en trippes et boyaux, parmy les matières fécales, d'ond les moribonds exhalent le dernier souffle par en bas ; autant en emporte ange ou dyable.»

Là eust fin ce propos decretalisant, et Rabelais s'estant assis aux costez du seigneur, son maistre, comme l'esleu à la dextre de Dieu, tous deux mocquerent, s'emberlucocquerent et papalement equivocquerent, par interrogation comme il s'ensuyt :

Messike Du Bellay. — Souventes foys Pape peut estre dict Papa.

Rabelais. — Mieulx Pape asne.

Du Bellay. — Adonc ses petits filz seront pape-geais.

Rabelais. — Ou plutost teigneux et venimeux papillons.

Du Bellay. — Les lutheristes vouluntiers delivreroient l'ecclise depapillote?(&a,ns doute Pape ilote; ains Pequivocque est médiocre.)

Rabelais. — Quand ne mangera plus le Pape lard (ô le fin equivocque).

Du Bellay. — Lors, pour ne revenir onc, s'envolera Pape comme papier?

Rabelais. — C'est à ce coup que vraiment

aurons papauté ( Pape osté, s'entend, et IV quivocque vaut une belle chemise de soulphre et unthrosne débourrées à l'hereticque equivocqueur qui se gausse du Pape).

Ensemblement et joyeusement ricanoient et ricancanoient, c'est-à-dire rioient tirant de leur nez mesme bruit que font les canards caquetant dessus la mare. Puys, feirent apporter flacons, hanaps et cratères de capacité anticque, avecques force jambons, force boutargues, force andouilles, force chair salée et fumée, pour apprivoiser la soif, et beurent à tirelarigot comme le tonneau des Danaïdes, louant Dieu qui faict croistre la vigne et le vin, sous le semblant duquel Jesus-Christ est figuré en la communion. Ils menèrent ce guallant trac do beuverie jusques à l'heure de matines, devisant de leurs amours, rithmant des carmes en l'honneur et exaltation du nectar italicque, répétant les orgies d'Anacreo et Horatius, et chantant Evohe Bacche en s'accompagnant de la panse non moins que de la gueule, tant et tant que Jupiter en fust esveillé au Capitole et que Paul troyziesme, qui ouyt les esclatz de ce souper, dessoubz les courtines de son lit, resva que les Gauloys de Brennus s'en revenoient de rechef assiéger et mettre à sac la ville Home.

LES GAYETEZ DE

Au jour du lendemain, les fumées septembrales estant par le somme chassées, Rabelais, affin de visiter le Sainct-Pere, ainsy que convenu es toit, s'accoustra de telle sorte: se couvrit le corps d'un amict sans manches descendant au genouil, vestement chrestien; meit amples chausses bouffantes à la manière des hereticques lutheristes; suspendist à ses espaules ydoles indicques et amulettes egyptyaques; enceignit son front d'ung turban sacré à MahoA, prophète des Turcqs, dessus lequel superposa divers livres figurant Bible, Evangile, Koran et aultres sainctes escriptures des juifs, catholicques, réformistes, payens etinfidelles. Adonc,embeguiné de si mystérieuse et droslatique fasson, estalant maint attribut de religion, secte et dyablerie, traversa les rues et carroys de la ville papale parmy les ris des facquins et nacquetz qui lui faisoyent la figue, et magistralement s'en alla droict au palais, dont les portiers avisant ceste merveilleuse mascarade, ne vouloyent l'huis desserrer et sommoyent ce caresme-prenant tirer devers Pasquino qui l'attendoit. Ains, sitost que maistre Françoys cust nommé son nom, s'intitulant bedeau du Pape et commissaire-enquesteur des clefz de sainct Pierre, chiens de se taire, portes de s'ouvrir, valetz de courir et toutes

gens d'oster leurs bonnetz à deux mains avecq force salutations et beau remuement des badigoinces ; car l'honneste Pape avoit ordonné ce, et aulcuns, voyant ceste triumphante réception, pourpensoyent que le medicin feut ung Roy, sinon un Empereur.

Introduict feut à grand tumulte en une chambre peincte et dorée en laquelle Paul troyziesme se prelassoit, sus de molz coussins assys, rêvant par advance aux mirifiques choses qu'il estoit devant ouyr issant de bouche si docte et éloquente; mesmement je m'estonne que ce digne poursuyvant des Muses n'imita la fantaisie de Madame Marguerite d'Escosse, laquelle, au règne du Roy Loys unziesme, son mary, baisa bien druement sur le bec Messire Alain Chartier endormy, non pour la beaulté d'icelluy qui feut layd et contrefaict; mais pour l'amour des gentes poésies qu'il sçavoit faire. Or voylà que ceste momerie extravaguante le boute en belle humeur, et il entonne ung joly rire de plain chant, riant de fureur si desordonnée qu'il s'esbat par les coussins plus doulx que hermine, et se compissant comme un pendu desconfès.

ce Qu'est-ce? » demandoit le Pape. Rabelais, sans 8'esmouvoir plus que la grosse tour de Bourges, s'approcha avec l'air grave

LES GAYETEZ DE

et compassé d'ung maistre es-artz crotté de la rue au Feurre : « Devinez quel personnage je représente icy de vray par figure? j> dict-il en toussetant et branlant ; puis, se tint courbasse et paralytique, clignant de l'œil, tordant la bouche, et composant la plus desplaisante grimace, ce Par le sainct prépuce de Jésus- Christ qu'on garde au thresor de saint Jean de Latran ! s'escria le Pape, estouffant par force de rire, c'est l'Antéchrist; je le reconnois à ce hault bonnet. y> Alors Rabelais, descrivant l'ordonnance de ses habitz : « Veez-cy pourtraicte l'ymage de ma religion thelemicque. » — a Laquelle ? » remarqua le Sainct-Pere. — « Sage et naturelle, feit Rabelais, humaine plus que divine, bonne autant que possible est, et comme l'a faicte à moy l'estude profund de toutes religions passées et présentes. J'ay battu, bluté, tamisé ceste moisson si riche d'y vraye et maulvaises herbes ; ainsy Maro Virgilius fouillant le fumier Ennius. Voylà comme, des Evangiles grégeois, romains, indicques, hébreux, chrestiens et aultres, j'ay tiré à grand'peine et élection une sorte d'habit bigarré, d'assez bonne estoffe, dont j'ay ma nudité vestue au grand proffict de mon intelligence petite. Pour parler non plus en langage figuré et parabolique, j'ay

pris le peu qui m'a semblé de valeur parmy ce tas de momeries, fripperies et bagatelles, affin d'en extraire le meilleur suc, et partant, chausser créance à mon pied :

comment ? Livrant aux bestes les mystères, métamorphoses, miracles, légende dorée et pareilles rêvasseries gonflées de vent; mais recueillant bien religieusement la morale engendrée de Dieu mesme, si toutesfoys Dieu est. y> — « Assez, mon tres-cher frère en péché, interrompit le Pape esmeu de scandale ; avez la langue moult trop ardue et légère ; cecy oultrepasse la mienne intelligence, et il y auroit audace bien grande de penser seulement comprendre telz blasphesmes. Si Dieu n'estoit, dictes-moy, je vous prie, qui feroit meurir le raisin et nous donroit les gentes pucellettes que tant vous aymez? Ouy, gros, grand, poillu, bon, clément, paternel, Dieu est ; dire en quel lieu ne m'appartient, non plus à quiconque vivant dessus terre. Ains ayons foy en luy, jusques à ce que treuvions mieulx. » — « Dieu me gard, reprist Rabelais, de vouloir prescher et censurer un Pape ! Ce seroit le supresme jour de la Catholicque, si Pape venoit à resnier d'adventure ; j'attendray à demain pour veoir cela. Or, maintenant que vous avez, par les yeulx de la

LES GAYETEZ DE

chair, perçeu quelle est ma créance et religion, permettez que je m'abstienne de paroistre, pardevant vous, aultre que je suys reallement ; néanmoins je refuiray le scandale autant que possible. y> — « Ainsy soit, dict le Pape rassis; on m'a conté que vous feustes moyne nagueres?» — ccDepuys l'aage de douze ans, respondit Rabelais, et le plus moyne qui feut veu onc moynant dans toute momerie, je veux dire moynerie.

Ne faictes attention, ce sont lapsus linguœ, hérésie de bec, faulte de salive, et Dieu me pardoint ! J'avois bien toutes vertuz de moyne, n'estoit que je preferois bouteille à bréviaire, vin à messe, beaulz dez à respons, andouilles et jambons au reste. Les Cordeliers de Fontenay-le- Comte, en bas Poitou, m'eurent pour frère mal frocqué (il y longtemps de ce, car lors n'avois-je pas quarante et six ans comme pour le présent), j'entends par le dit nom de Cordeliers, gens digne de la corde ; qu'en pensez-vous, beau pere ? Mais admirez : honteux et envieux de me veoir si bien et si pleinement entonner (sçavoir le benoist pyot) qu'ils estoient paovres clercs auprez, prindrent la mousche, face cramoisine, teste esventée et maie rage de dentz, et vouloit-on me jeter en chartre avecq gros pain balle et eau claire à devo-

tion. Eusse-je pas esté trop nice de me ranger soubz leur bon plaisir ? Donc je quittay le couvent, sans emporter aultre despouille que ma robe et mon personnaige dedans.

Ah ! si le ciel juste eust consenty à leur maligne intention, de moy ne seroit demeuré rien que cendres aux vents. Je suys content qu'il n'en arriva de la sorte, pour ma postérité. Cuydez peut-estre que j'avois le mestier monacal en aversion plus qu'engine et colique ? Point : je cherissois trop diligemment le jus de la vigne et la faitardise. Ce pourquoy, sans reprendre haleine, je passay au moustier de Maillezais en Poictou. L'ordre Sainct-Benoist me pareust plus plaisant que l'ordre Sainct- François ; mesmement j'aurois vestu l'ordre Sainct- Satanas, si là on eust beu du meilleur et mangé à l'equipolent. Avecq sainct Benoist ou Benêt (c'est tout un), gagnay peu d'indulgences ; Messire l'abbé m'ayant penitencié des sept psaumes de Monseigneur David, pource que je chantois matines à beaulx ronflemens, à l'heure du past, je meslay en sa soupe de primes nénuphars et refrigeratifz en pouldre, moyennant quoy le paillard ne peut ses nonnains confesser et doubta estre maleficié :

chose horrible en moynaille. Ceste iniquité parachevée, le plus sage feut de partir de

LES GAYETEZ DE

ceste tanniere de diables burs, et feis bien * car mondict abbé me condamna comme hereticque en bonne forme, lutheriste et brûlable comme juif ou pourceau. Mercy Dieu !

je n'ay onc veu le fagot; mais il n'y a temps perdu, et fault patienter jusque là. Finalement, allay en la célèbre ville Montpellier, en laquelle estudiay catégoriquement la quintessence de la médecine d'Hippocrate et Galenus. Faulte de pouvoir estre medicin de l'âme, qui est beau pera confesseur, je devins medicin des corps, et depuys, en ay guéri ne sçay combien, avec l'apothicairçrie de la joyeuseté pantagruelicque de Maistre Alcofribas Nasier.

Ce disant, rejeta les hardes qui couvraient sa robe médicale, et se coeffant du bonnet de la Faculté, se montra en fringuant despecheur de malades; car souba cette livrée doctorale, avoit ample provision de grec et latin pour ses recipe, fiere assurance du regard et copieux desbridement de lai^gue.

ce Or çà, Monsieur le Pape, feit-il en gaussant, auriez- vous pas d'abundant quelque loup, ulcère malin ou playes honteuses, ce qui ne seroit estrange, veu qu'estes homme de vostre nature. Ne vergognez pas et me monstrez vos pièces, que je vous oste ces

tetaoings de l'humaine fragilité. Ensuite je tous baillerai un miraculeux secret pout estre toujours sain et net. Le Roy François, s'il eust mes advis escouté et observé, seroit encores plus munde qu'un marbre poly : au contraire, mourra pourry et gangrené comme chien roigneux. » — <r Aultre propos, interrompit le Pape, qui estimoit fort le dict Roy : on a parlé, à bruyant los, jusqu'au-delà des Alpes, du livre admirable qu'avez imprimé environ troys années en çà, et j'ay grant envie de le lire à l'advantage de mes rognons et entendement.»

Rabelais bouta la main en son sein et tira le livre susdict qu'il présenta amœnement au Pape, comme chat tendant la patte, et dict en mystère : <t Prenez et mangez :

ceci est mon corps j Prenez et buvez : ceci ' est mon sang ! t>

' Voulant, par ce texte evangelique, faire entendre que là dedans estoyent encloses ses pensées les plus abstraictes et l'âme de son génie. Le Pape prist, ouvrist et leut Tendroiet du tant joyeux chapistre touchant l'usage le plus convenient d'une oye bien dumetée, et lisant, recommença de rire et se lascher le ventre, s'exclamant de surprise à chaque nouvel aniterge du petit Gargantua.

LE8 GAYETEZ DE

« Encores en ai-je omis le plus précieux, objecta Kabelais. » — « Quel? j> demanda le Pape qui cuydoit la litanie complète. — « Decretalles, respondit Rabelais ; fault corriger ceste omission. y> Alors le Pape : « Tu mocques, petit ; mais bientost auras besoin de bulle papale pour revenir en France où l'on brusle les gens mieulx qu'aux enfers ; aultrement tes vieulx péchez seroient nettoyez par le feu, ce qui ne plairoit aux beuveurs tres-illustres, non plus au Pape de Rome. Je te promets large absolution sur parchemin scellé de mon scel, avec lequel iras seurement jusqu'en paradys. Mais dis :

en ce beau livret, comme Renommée en faict rumeur, n'as-tu pas picqué, raillé et blasonné Roy, Empereur et Pape ? Certes, le sel atticque y foisonne. Mais ce sont pourtraictz au vif, tellement qu'on reconnoist par figure moy qui suys le Pape, le Roy Françoys premier de nom, sa tant bonne femme, ses preux gentilshommes et toute la chrestienté de cour et d'église, depuys le cèdre jusqu'à l'hysope ? » — « Je ne le celeray mie, répliqua Rabelais; j'ay semé à plaines mains çà et là et partout ung grand planté de mocqueries, satyres et equivocques, lesquelz peuvent estre interprestez des plus puyssantz seigneurs de ce monde ; c'est une farce et

moralité du temps présent par personnaiges.

Toutesfoys, onc n'eus l'esperit intrigué et perplex, pour y faire jouer leur jeu au naturel gens mortz ne vivantz ; seulement j'ay à tous et à ehascun emprunté numbre de traitz, faitz et gestes, pour en faire honneur à mes acteurs, Grandgousier, Gargantua, Gargamelle, frère Jehan des Entommeures, Pichrocole et le reste ; en preuve de quoy, je tous monstreray à l'emblée la continuation de ces chronicques de haulte gresse.

Ung matin, au lieu d'ouyrl' Angélus, quand aurez grabelé ce commencement, je viendray tous reciter l'histoire tres-horrificque du grand Pantagruel, filz du bonhomme Grandgousier ; mes amys Teulent que icelluy soyt pour Tray le Roy Françoys, mon maistre, parent et héritier de Loys douziesme :

tous m'en direz Tostre proposition. D'abord je tous aTerty que mon prime Ime n'est point dédié aux prebstres, caffards et pattes* peines ; ainsy fault-il entendre par ces mots beuveurs tres-illustres et goutteux tres-precieux, ceux-là qui cherchent la Terité non dans un puitz, mais dedans la bouteille. »

Sur ce, on Tint dire que les Cardinaulx estoient assemblez, et le Pape renToya aTec de riches dons le docte Rabelais qu'il

Page 1