‹ Mémoires de Michelot Moulin sur la chouannerie normandeChapitre 36 sur 43 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

l'espion utilisé. — LA RESTAURATION. — ACCUEIL FAIT A MOULIN DANS SON PAYS NATAL. — VOYAGE A JERSEY. — PÉRIL IMPRÉVU. — SÉJOUR A PARIS. — MOULIN EST NOMMÉ COLONEL d'infanterie.

Je continuai à m'occuper de l'organisation de Tarmée que nous voulions lever. On faisait des recherches très sévères pour m'arrêter ; la police payait des espions dans toutes les communes du pays ; Tulon, sous-préfet de Mortain, en avait plus de cinquante qu'il soldait pour me faire prendre : j'en ai vu la liste. Je le dis avec regret, j'ai reconnu sur cette liste le nom de plus d'un que j'aurais dû compter au nombre de mes amis, et qui m'avait même des obligations. De tous les espions à ma poursuite, celui qui aurait été le plus dangereux si je ne l'avais pas connu, était M. R...., qui avait amené ma femme et ma 011e aux lies Chausey. Il m'envoya un exprès pour me prévenir de ce que je savais déjà, et que j'avais prévu avant de partir de Jersey, je veux dire que notre ligne de correspondance était coupée, et que le gouvernement connaissait le point où nous devions nous rembarquer et communiquer avec Monseigneur le duc de Berry. M. des Masures, qui vint me chercher de la part de M. R.... pour me remettre une

lettre, est un brave homme ; il était dupé, et croyait servir le Roi ; je ne voulus point le laisser arriver jusqu'à moi, il fut donc obligé de remettre en mains tierces la lettre dont il était chargé. M. R.... me disait dans sa lettre que nous n avions plus d'autre ressource que lui pour correspondre avec Monseigneur le duc de Berry, mais que son dévouement à la cause des Bourbons et son attachement particulier à ma personne, le feraient s'exposer à tous les dangers pour me servir dans la circonstance critique où je me trouvais et où je n'avais que lui pour me sauver. Il me prévenait des recherches que le gouvernement faisait pour me prendre ; toutes les autorités constituées, depuis le moindre adjoint de la plus petite commune, avaient mon signalement, et une forte récompense était promise à celui qui m'arrêterait.

Je répondis à M. R.... que je savais bien que ma correspondance était empêchée. Je le remerciais de ses ofires de me faire repasser à Jersey; je ne pouvais y retourner en ce moment, mais je comptais sur lui pour m'y ramener dans quinze jours. Je lui envoyais une lettre pour ma femme, le priant d'en prendre lecture, car elle expliquait ma position, et je lui demandais après l'avoir lue de la cacheter et de la remettre à M. le comte de la Ferronnays, qui la ferait parvenir à ma femme. Dans cette lettre, j'expliquais efTectivement la situation; je disais que notre correspondance était coupée par la connaissance que le gouvernement avait acquise des points de la côte où elle était possible ; qu'on y avait établi des gardes qui les rendaient impraticables ; mais que M. R.... m'avait offert d'y suppléer, et que par ses bons offices je repasserais à Jersey dans quinze jours; enfin je faisais autant que je pouvais l'éloge de son zèle. Je remis cette lettre à Aumont, de Frédeville, pour la lui porter, en l'avertissant

de se garder de lui, et que c'était à un espion du gouvernement qu il aurait à s'adresser ; que s'il y avait la moindre répugnance, je le priais de me le dire franchement. Il m'assura qu'il remettrait sans crainte ma lettre à M. R.... lui-même, qu'il avait vu lorsqu'il était venu chercher ma femme pour la mener à Jersey. Il lui donna effectivement ma lettre; M. R.... la porta dès le lendemain à Jersey et la remit lui-môme à M. le comte de la Ferronnays, qui se chargea de la faire tenir à M™* Moulin. Il m'écrivit deux mots qu'il remit à M. R.... pour me les apporter; il me disait que Monseigneur désirait que je revienne de suite, puisque M. R.... voulait bien se charger de me ramener. D'après ce dont j'étais convenu avec M. le comte de la Ferronnays, cela voulait dire qu'il avait reçu ma lettre et qu'il allait envoyer M. Beaulieu à un endroit que nous avions fixé. Je fus bien aise de recevoir ce billet, avec lequel M. R.... m'envoya une longue lettre ; il me remerciait de l'avoir fait connaître à M. le comte de la Ferronnays ; il m'annonçait qu'il venait de recevoir une lettre des plus flatteuses de M. le comte de Frotté, qui lui faisait coimaître toute la confiance que je mettais en lui ; il assurait que j'avais bien raison de m' abandonner à son dévouement, car il était prêt à sacrifier sa vie, s'il le fallait, pour sauver la mienne. Je trouvai que c'était un peu trop de générosité de sa part, que d'offrir sa vie pour im homme qu'il n'avait jamais vu.

J'envoyai Aumont en Bretagne, avec le mot de reconnaissance que j'avais pour être reçu dans les maisons de correspondance, afin de les prévenir que nous partirions dans huit ou dix jours. Je lui dis de passer chez M. R.... et de l'entretenir dans l'espoir qu'il me verrait bientôt arriver chez lui. M. R.... reçut parfaitement Aumont, qui était chargé de marchandises pour vendre en Bretagne,

35o MÉMOIRES DE MOULIN.

et était censé n'aller chez lui que pour profiter de Toccasion. L'ayant fait coucher chez lui, on lui avait servi un gigot de mouton pour le souper. On était en carême ; Aumont ne mangea que du pain sec; les instances de M. R.... ne purent décider ce brave homme à manger de la viande aux dépens de sa conscience, contre les règles de la religion. M. R.... prit de suite le masque de Thypocrisie ; il affecta d'avoir beaucoup de dévotion ; il assura à Aumont que depuis huit jours, il faisait dire la messe chaque jour pour M. Moulin ; il serait heureux qu' Aumont voulût bien y assister avec sa femme et lui. Le pauvre Aumont fut à la messe le lendemain matin avec M. et M°*^ R.... Quand il fut de retour, il s'efforça de me ramener sur le compte de M. R.... ; il me dit que j'avais été trompé sur son caractère ; qu'il était trop honnête homme pour me trahir ; que je pouvais avoir pleine confiance en lui, et que je changerais d'opinion à son sujet si je savais ce qu'il faisait pour moi. Je demandai ce qu'il faisait de si merveilleux en ma faveur. Aumont me raconta qu'après souper M. R.... avait pris un livre, avait fait la prière, en priant pour ma conservation, et qu'il faisait dire la messe tous les jours dans le même but. Il est bon de dire qu'ayant été chez Aumont, il savait que c'était l'usage d'y faire la prière en commun tous les soirs. Je répondis que c'était au contraire une forte raison pour redoubler de prudence, puisqu'il poussait la perfidie jusqu'à ce point.

Je fis encore passer ainsi à Jersey plusieurs lettres qui semblaient insignifiantes. Elles donnaient de plus en plus à M. R.... l'espoir que je me livrerais bientôt entre ses mains.

A cette époque, nous reçûmes la nouvelle que les Alliés allaient entrer à Paris et proclamer le Roi. Je crus que je pouvais me montrer sans crainte et marcher au grand jour

pour mes affaires; depuis six semaines, je n^avais marché que la nuit. Le Samedi-Saint Ters dix heures du matin. Le Tessier et moi nous passions sur la grande route de Vire à Sourdeval; nous fîmes la rencontre d'un convoi de blessés qui allaient de Vire à Mortain escortés par deux gendarmes. Le Tessier avait un fusil à deux coups, et moi ma carabine. Comme je passais à côté des gendarmes, Tun d'eux s'arrêta devant moi et me demanda où j allais. « A Vire, lui dis-je. » — « D'où êtes- vous ?» — « De Saint- Jean-des-Bois. » Il ne douta plus que je ne fusse celui qu'ils avaient cherché pendant six semaines; il avança la main pour la poser sur ma carabine. Je reculai d'un pas en me mettant en garde, et lui demandai ce qu'il voulait : « Voir votre arme. » Je la tournai vers lui, en lui disant : « La voilà : regarde-la. » Il s'avança encore pour mettre la main dessus en me disant qu'il voudrait la manier. Le mettant en joue, je lui dis qu'il était un insolent, que je ne lui demandais pas à manier son fusil, et que je lui conseillais de passer son chemin tranquillement et de ne pas faire un pas de plus sur moi. Il me demanda si j'aurais le courage de tirer sur lui. Je répondis qu'il ne tenait qu'à lui d'essayer ; qu'il avançât d'une demi-semelle, et il allait voir. L'autre gendarme, que Le Tessier tenait en joue à quatre pas de là, disait à son camarade de nous laisser tranquilles, que ces Messieurs avaient raison et qu'il avait tort de les insulter. Tout le convoi s'était arrêté sur la route, en se rangeant de côté pour n'être pas atteint par nos balles, si nous faisions feu. Le gendarme qui était en face de moi, après m'avoir regardé plusieurs fois de la tête aux pieds, prit le parti de suivre le conseil de son camarade, c'est-à-dire de battre en retraite. Des paysans qui avaient été maltraités par ce même gendarme, se mirent à le huer, en lui disant qu'il venait de rencontrer son

maître, et qa*il n'était brave que contre des gens sans défense. Ces propos le firent enrager; il dit qu'il se repentait de n'avoir pas sommé au nom de la loi tous les charretiers et autres assistants de l'aider à nous arrêter ; il y avait plus de cent cinquante personnes présentes à cette petite scène. Un des charretiers lui dit en se moquant, qu'il en était encore temps, que nous étions encore à la môme place; tous riaient au nez du gendarme, en lui disant que son temps de vexations était passé et qu'il fallait en prendre son parti de bon cœur. Il continua sa route, bien mécontent de ce qui venait de lui arriver. Le jour de Pâques, je me rendis pour l'heure de la grande messe à Saint-Jean-des-Bois, lieu de ma naissance. Il y avait dix ans que j'avais été arraché du sein de ma famille pour être jeté dans les cachots d'une prison d*Etat; depuis cette époque je n'avais pas reparu publiquement dans cette commune ; bien peu de personnes savaient que j'y étais venu l'année d'avant. Qu'on juge de la stu^irise de tous mes parents et amis lorsqu'ils virent de leurs propres yeux que j'étais enfin revenu d'Angleterre. Les premières personnes que je rencontrai sur la route avant d'arriver à l'église avaient de la peine à en croire leurs yeux, tant chacun était surpris et content de me revoir; je m'arrêtai à parler un moment aux deux premières que je rencontrai. De petits enfants qui se trouvaient là coururent à l'église, où tout le monde était arrivé pour la grande messe, et répandirent la nouvelle de mon arrivée; ils dirent qu'ils m'avaient vu, que j'étais au village de la Butte, où je parlais à M. Le Maignan et autres. A cette nouvelle inattendue, plus de huit cents personnes, hommes, femmes, vieillards et enfants, accoururent en foule audevant de moi. Oui ! C'est un des plus beaux jours de ma vie ! Quelle douce jouissance pour moi que de me re-

trouver au milieu de ces braves gens ! Tous me témoignaient le plaisir le plus vif de me revoir au milieu d'eux. Les principaux de la paroisse m'invitèrent à dîner; c'était à qui obtiendrait la préférence. Je leur demandai si M. le curé avait toujours l'habitude, comme avant mon arrestation, de donner à diner aux principaux habitants de la commune le jour de Pâques. Ils répondirent que oui, et qu'ils étaient tous invités à diner chez lui. Je leur dis que j'allais demander à diner à M. le curé, et que par ce moyen je jouirais de la société de tous.

La nouvelle de mon arrivée fut bientôt répandue dans tout le canton. A peine avions-nous à moitié dîné, que le presbytère était entouré de plus de cent cinquante conscrits réfractaires aux lois de Bonaparte, que la nouvelle de mon arrivée à SaintJean-des-Bois avait décidés à se montrer. Ils venaient me voir et m'ollrir leurs services pour le Uoi. Plus de quatre ou cinq mille habitants de toutes les communes voisines vinrent ce môme jour aux vêpres à Saint-Jean-des-Bois. Il était touchant de voir toutes ces bonnes gens qui me regardaient comme un sauveur ; plus d'un, en m'embrassant, me disait les larmes aux yeux : « J'ai perdu mon fils; il a été tué à l'armée; si j'avais eu le bonheur que vous fussiez ici, il ne serait pas mort, le pauvre garçon, car je ne l'aurais pas laissé partir. » Les autres m'amenaient leurs enfants et les faisaient m'embrasser, en leur disant : « Celui-là t'empêchera de partir pour Bonaparte. » Il semblait que ma présence fût capable de les défendre contre leurs oppresseurs. Ce fut aussi avec joie et avec enthousiasme que tous mes anciens camarades, ceux qui avaient porté les armes sous mes ordres dans l'armée royale, me virent de retour.

A la première nouvelle de l'entrée des Alliés à Paris et de la proclamation de Louis XYIII, M. de Bruslart

avait envoyé M. Lenoir, qui se trouvait auprès de lui, à Jersey pour annoncer cet événement à Monseigneur le duc de Berry . Monseigneur partit sar^lfrchamp et arriva à QmlwwB gy, M. de Bruslart et Grammont, qui se trouvaient à Valognes, allèrent au-devant de Son Altesse Royale^ qui eut rextrême bonté d'envoyer Grammont à Vire pour me dire de me trouver à Caen au passage de Monseigneur. Dès que Grammont m'eut trouvé, je partis ; je menai avec moi Le Tessier et le présentai à Monseigneur, qui eut la bonté de le bien accueillir. Il eut aussi Textrôme bonté, aussitôt qu'il me vit, de me demander si mes beaux-frères avaient été mis en liberté. Je lui dis que non, et que je venais supplier Son Altesse Royale de me donner un ordre pour les faire mettre en liberté. Il ordonna de suite au sénateur La-Tour-Mauboui^, qui était présent, de me donner un ordre pour les faire sortir. Ma cousine avait été amenée dans la même prison, et Tordre fut pour tous les trois. Quelle fut la surprise de ces trois malheureux prisonniers ! Le geôlier les tenait au cachot, de manière qu'ils ne savaient rien des événements qui venaient d'arriver. Il fut leur en ouvrir la porte en leur disant qu'un officier venait leur apporter leur ordre de liberté, et qu'il les attendait dans la cour. On juge de leur étonnement lorsqu'ils virent que c'était moi, pour qui ils étaient au cachot depuis trois mois, qui venais leur rendre la liberté. Ils ne savaient ce que cela voulait dire ; je le leur expliquai en deux mots, et nous nous livrâmes à toute la joie qu'une circonstance aussi singulière nous procurait. Après avoir déjeuné avec mes deux beauxfrères et Le Tessier, je fus retrouver Monseigneur le duc de Berry pour le remercier au nom de ceux qu'il venait de rendre heureux. Je lui demandai un congé pour retourner à Guernesey chercher ma femme et ma fille; il

m*en donna la permission et me fit délivrer un passeport poor me rendre en Angleterre.

Noas partîmes de Caen, Le Tessier et moi, tous deux à cheval, et fûmes coucher à Vire. Je fus le lendemain matin chez M. Gênas, sous-préfet, pour le prier de me faire remettre le fusil à deux coups et les pistolets que les habitants du Ghamp-du-Boult avaient pris à Le Tessier, il y avait sept semaines, et qui lui avaient été livrés. Il m'assura que le fusil avait été porté à Gaen, et que les pistolets étaient entre les mains de Mauduit, lieutenant de gendarmerie. M. Gênas me félicita de ne pas m' être laissé prendre depuis si longtemps que j'étais poursuivi; il ajouta qu'il m'aurait bien pris s'il avait voulu. Je le remerciai de la bonté qu'il avait eue de m'épargner, mais en disant que j'avais pris mes mesures pour le mettre au défi de réussir à me prendre. Là-dessus je le quittai, et nous nous rendîmes dans ma paroisse, où ce fut une grande réjouissance pour moi et tous mes amis, de pouvoir nous réunir librement.

Après avoir passé quelques jours avec eux, je partis pour Granville avec Le Tessier. Nous nous embarquâmes pour Jersey; nous eûmes une très belle traversée. A mon arrivée à Jersey, le 6 mai, on me dit que M. R.... y était arrivé depuis deux jours, et qu'il portait la décoration du Lys. Quoiqu'il y eût longtemps que j'étais en correspondance avec lui, nous ne nous étions jamais vus. J'avais toujoui's évité de me mettre entre ses mains, au temps où j'avais à craindre de tomber dans les griffes de la police de Bonaparte, car je savais que le Gouvernement avait promis de payer 100,000 francs à ceux qui me livreraient aux mains de la Police, comme aussi je savais à n*en pas douter que c'était le but auquel M. R.... visait; et j'avais pris toutes les précautions possibles pour l'éviter pendant

356 MÉMOIRES DE MOITUN.

les voyages que j'avais faits en France incognito, sons le règne de Tusurpateur. En traversant la place du Vieox- Marché, à Jersey, je vis venir vers moi un homme qui avait une assez belle tournure, portant à sa boutonnière un ruban blanc auquel était attachée une Fleur de lys. Au signalement qu'on m'avait donné de M. R...., je ne doutai point que ce ne fût lui; je Tabordai et lui demandai si ce n'était pas à M. R.... que j'avais l'honneur de parler. Il me dit que oui, et me demanda en môme temps si ce n'était pas moi qui m'appelais M. Moulin. Je répondis oui; il se jeta à mon cou et m'embrassa comme si j*avais été son meilleur ami ; il me témoigna le plaisir qu'il avait à faire ma connaissance, et le regret qu'il avait eu de ne pas la faire plus tôt. Je répondis du mieux que je pus aux politesses et aux amitiés qu'il me faisait. Après une ou deux minutes, il me demanda si j'avais vu le général Don, commandant de Jersey, depuis que j'étais débarqué dans rUc. Je lui dis qu'il n'y avait pas une demi-heure que j'étais à terre, et que j'allais le voir. Il dit que le général était à sa maison de campagne. Je le savais et M. Lenoir devait me prêter un cheval pour m'y porter. Il me demanda si je voulais lui permettre de m'y accompagner. « Avec plaisir, )> lui dis-je. 11 alla de suite louer un cheval, et nous partîmes une demi-heure après pour la maison de campagne de M. le général Don, paroisse Saint-Jean, à une bonne lieue de Saint-llélier. Chemin faisant, M. R.... me raconta tout ce ([u'il prétendait avoir fait en France pour le parti du Roi, et pour moi en particulier. Après qu il m'eut conté toutes les fables qu'il voulut, je lui dis :

« Croyez-vous, Monsieur R (pie j'aie été votre dupe dans

toutes les intrigues que vous avez manigancées avec la Police pour gagner les cent mille francs promis à celui (piime livrerait? Non, Monsieur. Heureusement pour moi»

ïv

je connaissais votre conduite depuis bien des années; j*étais au courant du rôle que vous avez joué à Flessingue pendant les années 1797 et 1798. A cette époque vous vous appeliez M. B....; en 1800, vous êtes venu au Havre sous un autre nom, et vous avez joué tel rôle jusqu'en i8o5 que vous êtes venu vous établir à Saint-Malo sous le nom de R.... Vous me fîtes proposer, il y a près de deux ans, d'établir une correspondance en France pour le Roi ; vous savez quelle fut ma réponse. Il y a un an, vous me fîtes proposer de m'amener à Jersey ma femme et ma fille ; après y avoir un peu réfléchi, j'acceptai, bien persuadé que vous étiez autorisé à cela par la Police; vous mettiez dans vos conditions que j'irais au-devant d'elles jusqu'à l'île de Chausey. Dites-le moi franchement. Monsieur R...., n'est-ce pas que si j'y étais allé, vous étiez bien résolu à nous ramener tous les trois à Saint-Malo, et à nous livrer pieds et mains liés à M. Petit, commissaire général de police? »

En tenant ce discours à M. R...., j'avais l'œil attentif; je le voyais rougir et pâlir tour à tour. Il voulut soutenir quelque temps que j'avais été mal informé de sa conduite, que tout ce que je disais était de la plus grande fausseté; je lui dis que si je n'avais eu que des soupçons, je ne me serais pas permis de lui faire de reproches, et de lui rappeler toutes ces circonstances. « Vous êtes le plus abominable coquin que j'aie jamais connu, lui dis-je. C'est vous qui fîtes arrêter les deux frères de ma femme et notre cousine de Vire; vous aviez aussi dénoncé Le Tessier, qui heureusement ne fut pas arrêté : et cela, pour avoir favorisé le départ de ma femme et de ma fille, lorsque vous fûtes les chercher. » Je lui demandai aussi pourquoi il avait amené ma femme et ma fille chez M. Petit, commissaire de police à Saint-Malo, avant de les

embarquer pour Tile de Chausey, où je devais me trouver. M. 11.... vit bien au détail de toutes ces circonstances. que j'étais on ne peut mieux instruit sur son compte; il en prit son parti et se jeta à mes genoux les larmes aux yeux, me conjurant d'avoir pitié de lui, ou plutôt de sa petite famille. Il m'avoua qu'il était le plus grand scélérat qu'il y eût, mais me supplia de ne pas le dénoncer. Je répondis que je ne le ferais pas, à moins qu'il ne m'y forçât on faisant valoir auprès de Monseigneur le duc de Berry. ou de tout autre, les services qu'il m'avait rendus, ce qui me ferait demander des renseignements sur son compte: je ne pourrais en conscience me dispenser en ce cas de dire tout ce (jue je savais sur lui. Je lui dis donc de ne jamais se réclamer de moi auprès de qui que ce fût, ce qu'il me promit bien. Comme il était Portugais, je lui donnai aussi pour conseil de retourner sans retard dans sa patrie, de crainte que tout ce qu'il avait fait en France ne se dévoilât, et que la récompense due à ses crimes n'en fût la suite. Je crois qu'il suivit mon conseil; j'appris quelque temps après qu'il avait sollicité d'être envuvé à Lisbonne comme Consul par le Gouvernement de l.i>uis XVIIl: n'obtenant pas cette charge aussi promptement iju'il le désirait, il abandonna ses prétentions en l''rance et repassa dans son pays, sans doute i>our y fairt* des dupes.

Le sreneral Don. ijui avait été plein de bontés et d'attenlion< jHMir miù penilant les cinq mois «jue j'avais ]>assés à ,lrr^o\. nie ooniplimenta sur le dévouement que j'avais n\»M\ttv pour le Uoi. la lamille des Bourbons et ma (Mitrie. U M\»^ A\i A re <ujet le< élusses les plus flatteuses, et me 1, ■•»,M,;i\a le plu< v^rand plaisir de me revoir. Il me de- • •' t'\ î \ '.' N* parlai^ bientôt piuir aller rejoindre ma femme \ \."x ri\*'Nx»\ Jo lui dis que ce serait le lendemain matin.

^mâ

si je ponTais trouTer une embarcation ; que j'avais grande envie d'arriver ce jour-là, le 7 mai étant une époque pour moi, car il y aurait dix ans jour pour jour que Bonaparte m'avait fait arrêter. Le général me dit très obligeamment qu'il ne voulait pas que je cherche d'autre bâtiment que le sien, qui était à mon service. Je lui témoignai toute ma reconnaissance pour un procédé si généreux, et ayant pris congé de lui, je m'en allai chez M. Lenoir. Le capitaine du vaisseau du général y arriva presque aussitôt que moi, pour prendre mes ordres pour le départ.

Nous mimes à la voile le lendemain matin à neuf heures et demie, pour nous rendi'C à Guernesey ; il était près de sept heures quand j'arrivai chez M. le comte de Frotté auprès de ma femme. Nous eûmes le bonheur de nous revoir ensemble pour toujours, après tant de traverses essuyées depuis dix années. Si j'avais eu bien des peines depuis cette douloureuse séparation, ma chère petite femme en avait éprouvé presque autant que moi ; ce serait trop long d'en faire ici le détail. Il suffit de dire qu'elle était poursuivie par les espions de la Police au point que personne n'osait lui parler en public ; tout le monde la fuyait comme une pestiférée ; il n'y avait pas un ami qui eût le courage de se déclarer son protecteur.

Après avoir joui quelques jours du bonheur le plus pur, je me décidai à partir pour régler quelques affaires d'intérêt que j'avais encore à Londres. Je m'embarquai un soir pour Southampton par le plus beau temps du monde. M. le comte de Frotté, ma femme, ma fille et Le Tessier étaient venus au port pour me voir partir ; ils ne me voyaient pas m'éloigner avec autant de peine qu'ils en avaient eue lorsque j'étais parti, il y avait trois mois» pour me jeter à travers les baïonnettes de l'usiu'pateur. Cependant, le danger que j'allais courir n'était pas moins

3fo UÉlfOlRBS DB HODLIH.

grand. Nong étions à bord qnatre-TJngte p Tognions par un bon vent frais ; notre i sa plus grande vitesse ; tons les pas»

lis depuis une heure dans le plos profond sommeàl, qnaad tont à coup noos fitmes réveillés par one eoBunodon et an fracas épouvantables. Dans la même miiurte. le lit oi j'étais couché fut inondé d'eao ; il en entnût dans la eabÎBe gros comme la cuisse. Tout le monde s'empressa de eemrir sur le pont ; on se culbutait dans les escaliers poor ar» river plus tAt. Les premiers montés criaient : « An ifr cours ! Nous sommes perdus ! » Ceux qoi Aaient eneore k l'intérieur du navire répétaient les mêmes cria, en voyant l'eau qui affluait sur eux de toutes parts. J^anirai sur le pont : quel spectacle ! Pas one voile, pas on mU; tous les haut-bords du vaisseau abattus, le goovenwfl abandonné. Les flots faisaient rouler ce cadavre de bèlH meut à tel point qu'il était impossible de se tenir ddioMI sur le pont sans être exposé à tomber dans la mer, poifr qu'il n'y avait plus rien pour retenir. Pas un hcnnme de l'équipage: tous étaient partis. Quel parti prendre 7 On voyait bien les voiles de deux bâtiments de guerre ft petite distance de nous, trop loin cependant pour qu'on e» pérAt qu'ils pussent entendre les cris et les UmentatioiiB des quatre-vingts malheureux qui se voyaient périr. Je pensai qu'il n'y avait de salut pour nous que dans la Pnn vidence. Je pris la corde qui se trouvait attachée an bot du gouvernail et je la fixai au seul des bois du hanl^MW qui fiU resté debout. Apercevant le fils du eapitalne, •» faut de dix ans, je lui demandât s'il pourrait tronrar daM la cabine de son père la boite à feu et de la chandelle ; & descendit bien vite, les trouva heureusement, et me las apporta aussitôt. Je battis le briquet, j'allumai de la ehi» délie que je mis dans la lanterne du compas, M je p

tai la lumière sur le pont. Une minute après, on nous rendit le même signal des deux frégates que nous avions en vue. Un quart d'heure après, six grands canots arrivèrent à notre secours et nous sauvèrent, ainsi que presque tous nos effets. Pas un de ceux qui étaient restés à bord ne savait ce qui avait occasionné ce malheureux accident ; les marins qui nous sauvèrent, nous apprirent qu'ils n'avaient pas aperçu, dans l'épaisseur de la nuit, notre vaisseau placé sous leur vent ; que leur mât de beaupré nous avait pris en travers et mis dans l'état où nous étions. Tout notre équipage était alors sur le pont et se jeta à bord de la frégate, au moment où son beaupré croisait notre vaisseau. Notre capitaine avait l'épaule cassée, et notre contremaître était tombé à la mer ; on ne l'avait pas revu. Le coup de vent qui les avait portés sur nous, était si fort qu'il les avait poussés très loin, pendant qu'ils faisaient la manœuvre pour se mettre en travers. Depuis un quart d'heure, ils cherchaient à nous découvrir pour nous porter secours, lorsqu'ils aperçurent notre lumière ; leurs canots étaient déjà à la mer ; les matelots avaient fait force de rames et étaient ainsi arrivés heureusement à notre secours. Une partie de nos effets furent perdus; pour moi, je ne perdis que mon chapeau, et j'eus la bien douce jouissance d'être regardé conmie le sauveur de quatre-vingts personnes. La frégate s'était très endommagée dans son avant, heureusement pour nous ; elle fut obligée de rentrer à Portsmouth pour réparer ses dégâts. En arrivant à bord de la frégate, nous étions à moitié nus ; je n'avais que mon pantalon pour tout vêtement ; les officiers me prêtèrent des souliers et une redingote. A force de travail, on parvint à sauver notre bâtiment et à le ramener à Portsmouth.

Arrivé à Londres, j'écrivis à M. le comte de Frotté pour

36a MÉHOIHES DB MOUUtl.

loi faire part de notre malheur, oa {dotAt dn faonlmv qna nous avions d'fitre sanvés. Qnince jours mpei», J*4taw da retonr à Gnemesey. Nons nooB embarqatmesponr Vwmuee, M. de Frotté, ma femme, ma fille. Le Tesoier et moi; notre traversée fut snpèrbe. M, le comte de Frotté et noi dames se firent mettre à terre à Cfaerboorg ponr se rendre par terre à Caen. Comme M. le comte aTait emburcpié aae partie de ses meubles, nous les accompagnâmes par ner * jusqu'à Caen, Le Tessier et moi. Pendant la nuit, en foce des Iles Saint-Marcouf, nous eûmes nn coup de Tent qid manqua nous faire périr ; nons en f&mes quittes pour h bombe de notre petit navire qni fut brisée. Noos entrtines sans autre accident dans la rivière de Caen. M. le conte de Frotté et nos dames arrivèrent denz jonrs B[vès. Lorsque j'eus fait transporter tous les effets de M. de Frotté et établi ma femme à Caen, je partis ponr Paris dans les derniers jours de juin i8i4-

Aussitdt arrivé à Paris, je sollicitai et j'obtins une •■• dience de S. A. R. Monseigneur le duc de Beny. FwwaSâ consulté plusieurs de mes amis sur les demandes que Je devais faire au Roi. Les uns me conseillaient de demander seulement une pension qui pût me mettre en étatda vivre honorablement; les autres me disaient de demudar un commandement de place. M. le marquis de Moostier *, qui avai^ nutrefoifl servi sous les ordres de M. le oomie Louis de Frotté dans l'armée royale de Normandie, etd*> puis avait été employé par Bonaparte en qualité d'smbai sadeur près de la cour de Saxe, me conseilla de demander une place de receveur d'arrondissement. Je Ini demaadii s'il y pensait bien en me donnant ce conseil. « Po«r MN

I. Clément-Edouard, marquis dr Moasller, depuis wnbtaMdaar dAp^ gne, uiorl le 5 janvier iHla. 11 conuTTa toujoura bMiMoap d^lMlUè fOW MouUi^ ijiii lit pluileura Ibis chci lui dM «éjoor* de loBfae tmHm,

receveur d^arrondissement, loi dis-je, il faut un cautionnement de 5o,ooo ou 60,000 francs. Moi qui n'ai pas pour cent louis de bien, il me serait de toute impossibilité de trouver une pareille somme. » M. le marquis de Moustier eut Textrême bonté de me dire qu'il avait bien pensé à cet inconvénient, mais qu'il se proposait de me fournir mon cautionnement, et que pour cela il ne me demandait aucun intérêt, sinon celui que paie le gouvernement. Je fus décidé de suite, par une proposition si avantageuse, à demander une place de receveur d'arrondissement.

A cette époque, tout le monde en France était bien persuadé que tous ceux qui avaient eu le bonheur de montrer autant de dévouement, et qui avaient fait preuve d'autant de fidélité au Roi que je l'avais fait, ne pourraient être exposés au refus des places qu'ils sollicitaient du gouvernement de Louis XYIII. Dans la persuasion où j'étais que le Roi s'empresserait de récompenser les fidèles sujets qui lui étaient restés inviolablement attachés, qui avaient sacrifié leurs plus chers intérêts, et exposé mille et mille fois leur vie pour le rétablissement de l'auguste famille des Bourbons sur le trône de leurs ancêtres, je fis une pétition au Roi pour demander une place de receveur d'arrondissement. Je présentai cette pétition à S. A. R. Monseigneur le duc de Berry, en le suppliant de l'apostiller. Après en avoir pris lecture, Son Altesse Royale eut la bonté de l'apostiller très fortement ; mais en me la remettant, elle me dit qu'elle désirerait que je continue à servir dans le militaire, plutôt que d'entrer dans les finances, et que si je voulais faire la demande d'un commandement de place, elle me le ferait obtenir. Je remerciai Monseigneur du mieux que je pus, en l'assurant que ses volontés étaient des ordres pour moi. « Eh bien, Moulin, me dit Monsei-

gneur, demandez le commandement d*une place de Totre grade sur la côte de Normandie, et je me chai^ de tous le faire obtenir. » Je fus de suite faire une nouTelle pétition par laquelle je demandais la confirmation du grade de colonel, que Monseigneur avait bien voulu me donner le jour de son débarquement à Cherbourg; je demandais aussi le commandement du fort de Querqueville. Je fus le lendemain à Faudience de Monseigneur lui remettre ma nouvelle pétition. « A la bonne heure, me dit Son Altesse Royale, je me charge de vous faire placer. )» En même temps. Monseigneur me fit présent du sabre qu*il avait k son côté en débarquant à Cherbourg, en me disant qu*il ne pouvait me faire un présent plus convenable pour moi, qu'en me donnant le sabre qu'il avait apporté d^ Angleterre. Il eut la bouté de me dire les choses les plus flat* toiises sur ma bravoure et mon dévouement au Roi ; c*était à son audience, en présence de plusieurs maréchaux de France et autres grands personnages de la cour, et d'un grand nombre d'ofliciers de tous grades et de toutes armes. Ce sabre donné par Monseigneur le duc de Berry, et les paroles flatteuses qu'il avait bien voulu me dire en me le donnant, nrenivrèrent de joie, mais d'une joie inexprimable. J'étais récompensé de toutes les peines que j'avais eues depuis que pour la première fois j'avais porté les armes pour le Roi ; j'étais encore prêt à exposer mille fois ma vie, s'il le fallait, pour toute l'auguste famille des Bourbons.

Je croyais être confirmé sous peu de jours par le Rcrf dans le grade do colonel, où j'avais été promu par Monseigneur le duc (le Berry, et recevoir ma nomination an c'ouiniandcnicnt du tort de Querqueville. J'allais tous les dimanches à l'audioncc de Monseigneur, et toujours il daignait m'accueillir avec bonté; il me demandait si je

n'avais pas encore reçu de réponse à ma pétition, qu'il avait présentée au Roi ; je lui répondais que non. Il me disait de venir un des jours de la semaine chez son premier gentilhomme, M. le comte de la Ferronnays, pour nous entendre sur les moyens à employer pour faire terminer cette affaire. Je me rendais dès le lendemain matin chez M. de la Ferronnays, qui se chargeait quelquefois d'aller lui-même chez le ministre de la Guerre et de lui parler en ma faveur, d'autres fois me remettait une lettre que Monseigneur avait bien voulu se donner la peine d'écrire à ce ministre pour le presser de terminer mon affaire, tant pour la confirmation de mon grade que pour le commandement du fort de Querqueville. A toutes les sollicitations de Son Altesse Royale, tant verbales que par écrit, le ministre répondait toujours que cela se terminerait incessamment, et jamais cela ne finissait.

Pendant tout ce temps-là, je mangeais le peu d'argent que j'avais économisé pendant le séjour de neuf ans que j'avais fait en Angleterre, et je me voyais bientôt réduit à mon dernier sou. Lorsque le prince de la Trémoille avait fait son travail pour faire reconnaître le grade des ofliciers de l'armée de la Vendée et des Chouans, j'avais été porté avec le grade de colonel par le général de Bruslart sur ses états, qu'il m'avait fait voir chez le prince de la Trémoille. Comme j'avais mis cette circonstance à l'appui de la demande que je faisais au Roi pour être confirmé dans le grade de colonel. Monseigneur le duc de Berry me dit de lui apporter le certificat du prince de la Trémoille, attestant que j'étais porté colonel sur les états de l'armée royale de Normandie ; qu'il remettrait ce certificat au ministre de la Guerre, pour le presser de reconnaître un grade que depuis si longtemps j'avais mérité. Je fus de suite chez le prince de la Trémoille le prier de me donner

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ce certificat; le prioce me dit qa^il croyait qae le géaëral de Bruslart ue m'avait porté que lieutenantrcoloael sur le tableau des ofBciers de son armée. Je dis au prince que M. de Braslart m'avait porté colonel, et me ravait fait voir sur le tableau qui était dans ses bureaux. M. Pilot, secrétaire du prince, lui dit la même chose, el ajoata même : « M. le général de Bruslart a de plus mis en apostille, qu'aucun des officiers de Tarmée de Normandie ne méritait mieux la confirmation de son grade qae M. le colonel Moulin. » Au même instant, M. Pilot fut au bnreaa et apporta le tableau des officiers de Farmée. Le prince eut un moment d'impatience ; il dit à M. Pilot : « Vous savez bien que M. de Bruslart m'a remis un tableau secret, sur lequel je fais le travail pour la confirmation des grades; apportez-le-uioi que je vous fasse voir Tarticle de M. Moulin. » M. Pilot fut chercher ce tableau secret, et le prince de la Trémoille eut la bonté de me faire voir rarticlc qui me concernait ; il était conçu en ces termes : « Michel Moulin, commandant en second de la division de Saiut-Jean-des-Bois; » à la colonne des observations, il y avait pour toute recommandation : « le gfrade de lieutenant-colonel. » Qu'on juge de ma surprise en voyant si clairement la fourberie de M. le général deBms* lart; il m'accablait d'amitiés et paraissait avoir le plus grand désir de me servir. Je fus rendre compte à M. de la Ferronnays de la supercherie et de la perfidie atroce de M. de Bruslart. Il ne me parut nullement surpris de ce que je lui disais; il me dit seulement que Monseigncm: le iluc de Berry, en faisant nommer M. de Bruslart commandant de la ui^ division militaire, c'estrà-dire de Tlle de (iorse, avait cru ({uc celui-ci ne manquerait pas de donner (k's (Miiplois dans son Ue aux trois personnes qui avaient couru les mêmes dangers que lui, lorsqu'il avait été

chargé par Monseigneur de descendre en Normandie, et que Son Altesse Royale avait été extrêmement surprise de voir M. de Bruslart demander des hommes étrangers à l'armée royale de Normandie, de préférence à MM. Moulin, Lenoir et Grammont.

Depuis le commencement de juillet 1814 que j'avais présenté ma pétition, jusqu'en janvier i8i5, je n'avais rien obtenu, quoique Monseigneur le duc de Berry m'eût donné une douzaine de lettres des plus pressantes pour remettre au duc de Dalmatie, ministre de la Guerre, et qu'il eût eu l'extrême bonté de parler plusieurs fois à ce ministre en ma faveur. J'étais au désespoir, lorsque le 21 février 181 5, je reçus une lettre du ministre de la Guerre m'annonçant que par décision du Roi, en date du i3 février 181 5, j'étais nommé colonel d'infanterie, pour jouir de la demi-solde de ce grade jusqu'à ce que je pusse être employé, et que je prenais rang dans l'armée du i3 avril 1814» jour de ma nomination par Monseigneur le duc de Berry. Le 7 mars, je reçus une lettre de l'inspecteur aux revues de la 1** division militaire, qui m'envoyait mes feuilles pour toucher ma demi-solde de colonel depuis le mois d'avril jusqu'au i*'" janvier. La réception de cette lettre me fut presque aussi sensible que me l'avait été celle du maréchal Soult, ministre de la Guerre, m'annonçant que j'étais nommé colonel. Comme je l'ai dit plus haut, j'avais dépensé toutes les épargnes que j'avais faites pendant les neuf ans que j'avais passés en Angleterre. Ma fille était depuis cinq mois au couvent des Bénédictines à Caen ; ma femme était depuis trois mois à Paris avec moi ; et le 7 mars, lorsque je reçus la lettre de l'inspecteur aux revues, nous n'avions pas vingt francs pour tout bien. On peut se figurer quelle fut ma joie, dans une pareille détresse, de recevoir des feuilles de revue pour une somme

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de 1,998 francs. Ce fut une grâce du Ciel qui nous envoya cet argent pour faire face aux dépenses que nous avions à faire sous peu de jours : je veux parler de notre fuite de France au ao mars.

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