‹ Mémoires de Michelot Moulin sur la chouannerie normandeChapitre 35 sur 43 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

NOUVELLE ' MISSION BN FRANCE. — POLITIQUE DU FILS D'uN ÉMIGRé. — ARRIVÉE DANS LE BOCAGE. — ARRESTATION ET ÉVASION DE LE TESSIER.

Cependant je reçus un jour une lettre m'invitant à me présenter chez le général Don, qui désirait me parler sans retard ; je n'eus rien de plus empressé que de m'y rendre. Quand je fus chez lui, il me dit que ce n'était pas lui qui avait affaire à moi, mais le général de Bruslart, arrivant de Londres et logé à Thôtel Morant: il m'engageait à aller le voir, M. de Bruslart ayant une proposition à me faire. Cette nouvelle inattendue commença à troubler tout le bonheur dont je jouissais depuis une douzaine de jours. Je fus trouver M. de Bruslart ; il me dit en confidence qu'il était le précurseur de S. A. R. Monseigneur le duc de Berry, qui allait arriver dans deux jours à Jersey pour passer en Normandie ; qu'il fallait que nous y descendions avant lui pour préparer les habitants à le recevoir. Monsieur était parti pour se rendre à la grande armée d'Allemagne, et S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulême, poui* l'armée de lord Wellington qui arrivait dans le Midi de la France. Monseigneur le duc de Berry venait pour commander l'armée de l'Ouest ; Son Altesse Royale

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voulait descendre sur la cOte de Normandie ; U follait qns nous y allions auparavant aOn d'y réonir nn petit noyau de Royalistes pour recevoir Monseignenr; il ajoittK qoe c'était moi qni étais le plus dans le cas de lui tronrer des hommes.

Je fis plusieurs questions sur les moyens en armes, munitions et numéraire qui seraient mis à notre disposiliaiip M. de Bruslart me dit qu'il ne savait pas quels seeows nous recevrions du ^uvemement anglais en armes et munitions, mais que pour de l'aient il ne fallait pas y compter : on n'en donnerait pas. Ma réponse fat : c Ha ce cas, nous ne ferons rien. » M. de Bruslart entra dans de grands détails pour me prouver que nous ferions beancoup. M. de Glermont, un des gentilshommes de Monseigneur le duc de Berry, arrivé avec M. de Broslart, étut présent; il prit la parole et commença à me foire de grandes promesses de récompenses en cas de succès. Je le priai de croire que ce n'était pas dans l'espoir des r^ compenses que j'exécuterais les ordres qui me seraient donnés de la part de Monseigneur le duc de Berry; de ne pas croire non plus que toutes les olMervations qne je venais de faire à M. le général de Bruslart tendissent k vouloir détourner de cette campagne; qne je serais sa contraire bien fâché de ne pas avoir l'honnenr d'Ctre choisi par le général pour être nn de ceux qni onrfiraient la marche ; que je serais certain d'y périr, que cdt ne m'empêcherait pas d'accompagner mon général, bieB persuadé que si j'avais le malheur de succomber en fkl* sant mon devoir, S. A. R. Monseigneur le dnc de Benj ne laisserait pas dans la misère ma femme et mon ••• faut. MM. de Clermont et de Bruslart m'assorirent tOM deux qu'en cas de malheur Monseigneur leur ferait MCO^ dcr mon traitement. Je répondis aussi & M. de QenDOBl

que je ne comptais point sur les récompenses et les honneurs qu'il me promettait si le bon Dieu nous faisait la grâce de réussir dans notre entreprise périlleuse; que je savais très bien qu'un vieux proverbe disait : que ce ne sont pas les chevaux qui font Tavoine, qui la mangent; et que j'aurais peut-être un jour l'occasion de lui rappeler que je lui avais bien dit la vérité chez Morant, à Jersey.

Je quittai ces messieurs en les assurant qu'ils me trouveraient toujours prêt à obéir aux ordres qu'ils me donneraient au nom du Roi, et je m'en fus mettre la mort dans l'âme de ma chère petite femme, qui était si heureuse depuis quelques jours. Je lui racontai avec les plus grands détails tout ce qui s'était passé entre MM. de Bruslart et de Clermont, et moi ; je lui expliquai qu'il était question de nous envoyer en France, M. de Bruslart, Lenoir, Grammont et moi : qu'en disait-elle? Elle me répondit qu'elle ne se dissimulait pas le danger auquel j'allais être exposé, et l'état où sa fille et elle se trouveraient si elles avaient le malheur de m'y voir périr; mais qu'elle serait bien fâchée que cette considération m'empêchât de faire mon devoir et de suivre la carrière de l'honneur que j'avais embrassée; qu'elle espérait que le bon Dieu conserverait mes jours pour elle et pour son enfant dont j'étais le seul appui. De ce moment la joie disparut de nos cœurs; il n'y avait que peu de jours que nous jouissions du bonheur d'être ensemble, et nous allions être de nouveau séparés, peut-être pour ne jamais nous revoir. Je dois rendre justice ici au caractère de ma femme; elle se contraignit pour chercher à ne me détourner de partir en aucune manière ; elle me marquait bien son regret de me quitter, mais elle était la première à me dire que j'appartenais au Roi, que je devais marcher quand le devoir et l'honneur me le commandaient.

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n fdlatt prendie des «rnogcvMBlipov «Db «I flft p0l^ fille aTaal mon dépMi. News ■▼ioM jÊitnçm noir eomme des aBiis, mais MN0 ne poQfMM y] jours sur ce pied ; je ae ponvMs Is meUie seÉkr < chambre aTec notre enhnl : eDe y serait morts Xi Je loi fis la proposUioii d*éerire à M. le eomto do IMM^ qoi demeurait à Gnemesey, pour le prier do Toaloir les receroir chez loi pendant mmi absonee* n ool r< bonté de me dire que cela loi ferait grand plaisir d'acrafr ma fenmie et ma fille ches lui, qa*il les Irailendt si elles étaient ses {Mxqpres enfiamls, que je poarais très tranquille sur leor compte, et qa*e]lea n^anraieaft pire qae lui; enfin il m*éeriTit toot ee ifo^mk hoa pèra pourrait dire en pareille cirocmsiance, en m*eagagMaftà les loi envoyer le plus tôt possible. Le i^^filrrier, je kt embarquai pour les envoyer rejoindre M. le eonio de Frotté; qa'on se figm« Fembarras de cette femme en me quittant pour aller demeurer qu'un qu'elle n'avait jamais vu. A son dépari, je fad nai une lettre par laquelle je priais M. de Frotté d*é ulw à M. R.... pour le remercier du service qall Tenail de me rendre en m'amenant M"*^ Moulin, et pour hd deaflU» der de m'être utile dans mon voyage de France, dsnftja le priais de lui faire part ; j'ajoutais qae ma femme était chargée de lui dire là-dessus tout ce qa*il ne m*élail possible de lui écrire. C'était de lui bien esfUqfÊ/n M. R.... était un espion du gouvernement français» al qu'il fallait tâcher de le jouer en aflectant de loi une confiance entière. De mon c6té, j^aUais Ivi pour lui annoncer mon départ, une lettre qne je Ini tenir une fois débarqué ; je voulais lui faira eetla dence, bien sûr qu'il serait instruit de mon dépaK I^C les agents qu*il avait dans l'Ile de Jersey; je Vt

que c*était sur lui que je comptais pour nous rembarquer. J'espérais que la police ferait des recherches moins rigoureuses, croyant que nous allions nous livrer entre les mains de R...., son agent; aussitôt arrivé en France, j'entretiendrais avec cet espion une correspondance qui achèverait de le persuader que j'allais me remettre, ainsi que mes camarades, à sa merci. M. le comte de Frotté, comprenant toute la valeur du tour que je voulais jouer à cet argus de la police, s'empressa de lui écrire une lettre charmante qui, jointe à celles que je lui écrivis de mon côté , eut tout l'efTet que j'en avais attendu : on s'en convaincra par la suite de cette relation.

Monseigneur le duc de Berry avait débarqué à Jersey sous le nom de comte d'X....; il alla demeurer à la baie de Saint-Brelade ; il me fît l'honneur de m'inviter à déjeuner avec lui. Notre départ fut fixé au ii février, les vents nous ayant retenus pendant quelques jours. Nous nous embarquâmes au vieux château le vendredi ii, et le lendemain la Gazette de Jersejy annonça notre départ. Malheureusement les vents vinrent à changer, et nous fûmes obligés de revenir à Jersey. Nous fûmes huit jours sans pouvoir repartir à cause des vents contraires; le huitième jour, nous nous embarquâmes dans les rochers de la Rocque, et arrivâmes le soir à la côte de France. Nous débarquâmes très heureusement sur la plage de Créances, et fûmes reçus chez cette brave fille qui nous avait déjà donné abri l'année précédente. Nous passâmes la journée dans son petit grenier ; l'après-midi nous nous mimes en marche; M. de Bruslart avec M. Grammont se dirigea vers Valognes, et Lenoir et moi sur Saint-Lô.

Monseigneur le duc de Berry avait voulu que nous passions chez M. du T...., qui nous avait si mal reçus l'année d'avant. Il nous avait fait donner une lettre de recomman-

Il fallait prendre des arrangements pour elle et sa petite fille avant mon départ. Nous avions été reçus chez M. Lenoir comme des amis, mais nous ne pouvions y rester toujours sur ce pied ; je ne pouvais la mettre seule dans une chambre avec notre enfant : elle y serait morte d'ennui. Je lui fis la proposition d'écrire à M. le comte de Frotté, qui demeurait à Guernesey, pour le prier de vouloir bien les recevoir chez lui pendant mon absence. Il eut rextrême bonté de me dire que cela lui ferait grand plaisir d'avoir ma femme et ma fille chez lui, qu'il les traiterait comme si elles étaient ses propres enfants, que je pouvais être très tranquille sur leur compte, et qu'elles n'auraient pas pire que lui; enfin il m'écrivit tout ce qu'un bon père pourrait dire en pareille circonstance, en m'engageant à les lui envoyer le plus tôt possible. Le i«' février, je les embarquai pour les envoyer rejoindre M. le comte de Frotté; qu'on se figure l'embarras de cette malheureuse femme en me quittant pour aller demeurer chez quelqu'un qu'elle n'avait jamais vu. A son départ, je lui donnai une lettre par laquelle je priais M. de Frotté d'écrire à M. R.... pour le remercier du service qu'il venait de me rendre en m'amenant M°^ Moulin, et pour lui demander de m'être utile dans mon voyage de France, dont je le priais de lui faire part ; j'ajoutais que ma femme était chargée de lui dire là-dessus tout ce qu'il ne m'était pas possible de lui écrire. C'était de lui bien expliquer que M. R.... était un espion du gouvernement français, et qu'il fallait tâcher de le jouer en affectant de lui montrer une confiance entière. De mon côté, j'allais lui écrire, pour lui annoncer mon départ, une lettre que je lui ferais tenir une fois débarqué ; je voulais lui faire cette confi* dence, bien sûr qu'il serait instruit de mon départ par les agents qu'il avait dans l'Ile de Jersey ; je l'assurerais

que c'était sur lui que je comptais pour nous rembarquer. J'espérais que la police ferait des recherches moins rigoureuses, croyant que nous allions nous livrer entre les mains de R...., son agent; aussitôt arrivé en France, j'entretiendrais avec cet espion une correspondance qui achèverait de le persuader que j'allais me remettre, ainsi que mes camarades, à sa merci. M. le comte de Frotté, comprenant toute la valeur du tour que je voulais jouer à cet argus de la police, s'empressa de lui écrire une lettre charmante qui, jointe à celles que je lui écrivis de mon côté , eut tout l'efiet que j'en avais attendu : on s'en convaincra par la suite de cette relation.

Monseigneur le duc de Berry avait débarqué à Jersey sous le nom de comte d'X....; il alla demeurer à la baie de Saint-Brelade; il me fit l'honneur de m'inviter à déjeuner avec lui. Notre départ fut fixé au ii février, les vents nous ayant retenus pendant quelques jours. Nous nous embarquâmes au vieux château le vendredi ii, et le lendemain la Gazette de Jersey annonça notre départ. Malheureusement les vents vinrent à changer, et nous fûmes obligés de revenir à Jersey. Nous fûmes huit jours sans pouvoir repartir à cause des vents contraires; le huitième jour, nous nous embarquâmes dans les rochers de la Rocque, et arrivâmes le soir à la côte de France. Nous débarquâmes très heureusement sur la plage de Créances, et ftlmes reçus chez cette brave fille qui nous avait déjà donné abri l'année précédente. Nous passâmes la journée dans son petit grenier ; l'après-midi nous nous mimes en marche; M. de Bruslart avec M. Grammont se dirigea vers Yalognes, et Lenoir et moi sur Saint-Lô.

Monseigneur le duc de Berry avait voulu que nous passions chez M. du T...., qui nous avait si mal reçus l'année d'avant. Il nous avait fait donner une lettre de recomman-

33a MÉMOIRES DE MOULIN.

dation par le père de ce gentilhomme, qui se trouTait à Jersey. Nous ne primes pas autant de précautions que la première fois; il était quatre heures de l'après-midi quand nous arrivâmes. M. le chevalier était chez lui; il nous vit venir et accourut au-devant de nous. C!oinme M. Lenoir allait entrer, il lui ferma la porte au nez, et lui pinça même les doigts dans la porte. Il nous demanda ce que nous venions faire chez lui. M. Lenoir lui répondit que ce n'était pas pour le voir que nous y venions. « C'est, dit-il, pour remettre le petit billet que voilà à Madame votre mère; portez-le-lui. Qu'elle le lise, qu elle vienne elle-même nous dire qu'elle l'a lu : pour lors notre mission sera remplie et nous nous en irons. if> En disant cela, il lui passa le billet à travers la porte ; M. le chevalier le prit et fut le porter à sa mère pendant que nous attendions la réponse à la porte. Ce petit biUet était conçu en ces termes : Ma bonne amie, je me porte bien et très bien ; j'espère que vous boirez une bouteille de vin à ma santé avec les porteurs de la présente. Nous n^attendimes pas longtemps; M"« du T.... vint nous trouver à la porte et nous pria d'entrer un moment dans le pressoir, car il y avait chez elle quelqu'un par qui il ne fallait pas être vus. Elle nous conduisit dans le pressoir, puis s'en alla; une demi-heure après, elle envoya une servante nous prier de venir chez elle. La conversation s'engagea; elle s'informa de la santé de son mari, et s'il y avait longtemps que nous ne l'avions vu; nous lui dîmes qu'il y avait deux jours que nous avions quitté Jersey. Elle nous invita à souper, puis à coucher, pourvu que nous sortions de la maison avant le jour; tout fut accepté. En soupant, la conversation se porta sur notre mission en France. Nous dîmes que Monseigneur le duc de Berry était arrivé à Jersey et que c'était lui qui nous

envoyait pour préparer le pays à le recevoir. Ils nous dirent que le Roi, nos princes et nous-mêmes, nous étions des fous; qu'il n'y avait que l'Empereur qui fût digne de gouverner des Français. Le chevalier fut chercher le journal qu'il venait de recevoir, et nous le lut avec beaucoup d'enthousiasme ; il contenait la nouvelle d'une victoire que Bonaparte avait remportée dans les premiers jours de février 1814. « Pour un petit avantage que l'usurpateur a obtenu, à ce que dit votre journal, répliquai-je, ne croyez pas qu'il soit pour cela dans le cas de se soutenir contre toutes les puissances étrangères. » La conversation s'échauffa un peu; le chevalier était désolé, car Bonaparte ne voulait pas lui donner du service, ce qu'il nous répéta plusieurs fois. Louis XVIII a été moins difficile, car il lui en a donné et l'a fait chevalier de Saint- Louis.

La mère et le ûls nous dirent que les Bourbons n'étaient pas capables de régner; qu'ils n'avaient pas assez de courage pour commander à des Français; enfin ils nous dirent en propres termes : « Vous pouvez aller dire à votre Roi que nous n'avons que faire de lui ; il peut rester où il est ; il n'est pas digne de nous commander. » La mère et le fils renchérissaient à qui en dirait le plus. Nous répondîmes que nous nous chargions de leurs commissions. Nous allâmes nous coucher vers neuf heures, sous la condition de quitter la maison avant qu'il fût jour ; je ne pus fermer les yeux de la nuit. Le chevalier était resté à nous veiller, de crainte que le jour ne nous surprenne chez lui ; il alla plus de vingt fois pendant la nuit voir l'heure à l'horloge qui était dans la chambre où nous étions couchés. Lorsqu'il fut quatre heures, il nous prévint qu'il était temps que nous partions; il ne nous iallutpas bien du temps pour nous apprêter, car nous cou-

chions tout habillés. Nous lui souhaitâmes le bonjour, et nous nous mimes en route pour nous rendre chez M. de Montcuit.

Nous arrivâmes de très grand matin au château; je demandai si M. de Monceaux était là. On me dit que Madame y était, mais que Monsieur était à Saint-Lô. Madame était encore au lit; elle se leva et me fit le plus grand accueil; elle me donna du linge pour changer, puis nous déjeunâmes. Je lui dis qu'il était absolument nécessaire qu'elle envoie chercher son mari; qu'il fallait que je lui parle avant de partir; elle expédia de suite un domestique à Saint-Lô. Elle me dit que son père, M. de Montcuit, était extrêmement peureux; quelle n'allait pas lui faire connaître que j'étais là. Je répondis que je serais au désespoir de la gôner en la moindre chose, et que si elle avait une maison de confiance dans les environs, elle pouvait m'y placer en attendant le soir où M. de Monceaux allait être de retour. Elle dit qu'elle croyait d'ailleurs que je serais plus en sûreté chez son garde qu'au château. Je la priai de m'y faire conduire, ajoutant que j'avais besoin de repos et que j'en prendrais là tout à mon aise. On fit venir le garde ; nous partîmes avec lui, M. Lenoir et moi; les deux enfants de M. de Monceaux, un garçon et une demoiselle, nous accompagnèrent; c'étaient des enfants charmants, âgés de neuf à dix ans : il les a perdus peu de temps après, tous deux dans la même semaine. Nous arrivâmes chez ce brave homme de garde, qui demeurait à une demi-lieue du château ; nous trouvâmes dans cette petite maison sa femme et sa fiUe qui étaient très gentilles; elles firent leur possible pour nous rassurer. Je les priai de me procurer un coin retiré où nous ne fussions pas vus des personnes qui pourraient venir chez eux, car nous avions besoin de

dormir et de nous reposer. La mère dit à sa Olle de mettre des draps blancs à son lit; il était dans un petit cabinet au fond de la maison. Nous fûmes nous coucher, je dormis fort bien; nous nous trouvâmes parfaitement. Lenoir ne devait pas me suivre plus loin : il devait se rendre à Bayeux.

M. de Monceaux arriva le soir. Il était revenu de très bonne heure au château, mais la peur d'être compromis s'il était vu avec moi Tempêcha de venir me trouver avant la nuit. Je lui dis le sujet de mon voyage et lui rappelai la promesse qu'il m'avait faite il y avait un an : il m'avait chargé d'assurer le Roi et les princes de son dévouement, et de leur dire qu'il était prêt à reprendre les armes pour renverser l'usurpateur dès qu'ils le voudraient. Je lui dis que nous étions arrivés au moment où il fallait se montrer, qu'il n'y avait pas de temps à perdre ; que Monseigneur le duc de Berry était à Jersey; qu'il fallait nous organiser très promptement et très secrètement pour nous mettre sous les armes au moment où Monseigneur voudrait arriver ; que c'était même sur sa légion que nous comptions pour faire le noyau de l'armée et aller recevoir le prince à la côte. J'avais une lettre à lui remettre de la part de M. le chevalier de Bruslart, et j'étais chargé de l'engager à aller trouver celui-ci à Valognes pour convenir avec lui des moyens d'organiser et de lever les légions. D'après le rapport que j'avais fait, il y avait un an, des dispositions de M. de Monceaux à M. de Bruslart, ce dernier comptait qu'il serait son meilleur appui, et que ce serait lui qui mettrait tout en mouvement. Il m'avait fait alors les plus belles promesses ; il m'avait dit que si l'on recommençait la guerre, il voulait, selon son droit de commandant de la première légion de Normandie, avoir l'honneur d'être aussi le premier à reprendre

les armes. Je Tavais assuré que je ne le laisserais pas oublier et qu'il pouvait compter sur moi. Je lui rappelai tout ce qu'il m'avait dit à cette époque ; je lui dis que je lui tenais parole, que le moment d'agir était arrivé, que c^était à lui que je m'adressais le premier, que sa légion et loi méritaient bien cet honneur. Il se trouva tout déconcerté ; si je lui avais parlé de se montrer dans un temps plus reculé, comme l'année précédente, il m'aurait tenu le même langage qu'à cette époque. Mais ce n'était plus de prendre les armes dans deux ou trois ans dont il était question, c'était de partir le lendemain matin pour aller à Yalognes prendre les ordres du général de Bruslart. U me dit que c'était bien bref; que tout cela était bon pour les per^ sonnes qui n'avaient rien à risquer ; que lui avait sa famille et sa fortune à conserver ; que j'en parlais fort à mon aise : ma femme était à Jersey, et je n'avais rien à craindre. Je lui répondis que je ne lui demandais pas de se compromettre à l'heure même, c'est-à-dire avant la levée en masse, mais seulement d'aller trouver M. de Bruslart à Yalognes pour s'entendre avec lui; que pour moi je me chargeais de lui lever sa légion, même de l'organiser ; qu'il n'aurait qu'à paraître ensuite pour en prendre le commandement. Il me dit que nous allions les compromettre, puis que nous repasserions en Angleterre et les laisserions dans l'embarras. Je m'aperçus bientôt qu'il y avait chez lui autre chose que de la crainte ; je l'engageai à aller seulement voir M. de Bruslart. Après quoi je le priai de me trouver une personne sûre que je pusse envoyer chez Le Tessier, à la Gorie, commune de BeauQcel : j'avais une carabine et un fusil à deux coups, je ne pouvais les emporter l'un et l'autre ; d'ailleurs, je ne connaissais pas la route de manière à trouver mon chemin la nuit, et je serais trop exposé en marchant le jour. Il me répondit

qu'il n'avait personne à envoyer chez Le Tessier ; que d'ailleurs, si Ton apprenait qu'il eût envoyé quelqu'un dans ce pays-là, surtout au moment où l'on allait prendre les armes, il serait compromis. Je lui demandai s'il aimait mieux m'ex poser à être pris ; j'offris vingt-cinq louis pour le commissionnaire qui me rendrait le service d'aller chercher Le Tessier. Je finis, devant Lenoir présent à cette conversation, par l'envoyer promener et par lui dire des choses un peu dures. Je le quittai, bien persuadé qu'il n'irait pas plus à Valognes qu'il n'avait voulu envoyer chercher Le Tessier. Je le priai de me donner un guide pour me conduire seulement jusqu'à Cerisy-la-Salle, promettant de le renvoyer dès qu il serait jour. Il me dit qu'il ne connaissait personne qui en sût le chemin ; je n'en reparlai plus.

Je ne pouvais me mettre en route la nuit, sans guide dans un pays que je ne connaissais pas ; je fus donc obligé de passer la nuit chez le garde. Le lendemain je partis vers dix heures du matin ; je fus dîner à Ccrisy-la-Sallc, et coucher dans un petit cabaret sur la route de Pontfarcy à Villedieu. Quand j'y arrivai, il était presque nuit ; je vis en entrant qu'il ne s'y trouvait qu'une femme de soixante ans et un jeune homme qui pouvait en avoir quinze. Je leur demandai si je pouvais coucher chez eux; ils me dirent qu ils ne logeaient pas habituellement, mais qu'ils le feraient pour m'obliger : je leur disais que j'étais très fatigué. Ayant prié la femme de me conduire à mon lit, elle me fit passer dans une petite pièce à côté, qui se trouva fort à mon goût, car elle avait une porle sur le jardin par où je pouvais décamper, si j'entendais arriver quelqu'un qui ne me plût pas. Je priai la femme de me faire un peu de soupe et de me l'apporter au lit aussitôt prête ; elle resta avec moi pendant que je la mangeais ;

cela me donna le temps de lui faire plusieurs questions. Je lui demandai si cette route était bien passagère : elle répondit que non ; si elle voyait beaucoup de conscrits déserteurs : elle me dit qu*il n*y avait pas de jours qu^il n en passât plusieurs chez elle. « Dans ce cas, les gendarmes doivent être souvent par ici. » — « Ils ne peuvent être partout à la fois ; c'est de même sur toutes les routes. » Elle ajouta qu'ils passaient ordinairement trois ou quatre fois la semaine, allant à Yilledieu ou à Pontfarcy. Je demandai quels jonrs. « Ils ont passé tantôt ; ils emmenaient un pauvre garçon ; ils ne repasseront qu'après-demain, à moins qu'ils ne cherchent quelques misérables. » Ma soupe était mangée ; elle remporta son écuelle, et je me disposai à dormir; cette conversation m'avait un peu tranquillisé.

Le lendemain matin aussitôt qu'il fut jour, je me levai et je priai mes hôtes de me faire promptement une soupe à l'oignon; en un quart d'heure elle fut faite et mangée. Je leur demandai le chemin pour aller à Saint-Pois sans passer par Yilledieu, car je n'avais pas de passeport. « Gomme je vois bien que vous n'êtes pas capables de me faire arrêter, leur dis-je, je ne crains pas de vous avouer que je suis déserteur. » Ils me demandèrent si j'étais marié, si j'avais des enfants, d'où j'avais déserté et si j'avais encore loin à aller. Je leur dis que je venais de Cherbourg; que j'étais de Barenton, de l'autre côté de Mortain ; que j'avais une femme et une petite fille ; qu'on m'avait fait partir pour les gardes-côtes; que. Dieu merci, je ne manquais pas de pain chez moi, et que je n'avais pas envie d'aller me faire tuer pour Bonaparte. Ces braves gens m'approuvèrent beaucoup. Je désirais traverser la grande route de Yilledieu à Saint-Sever à peu près à moitié chemin ; je les priai de m'enseigner comment je pourrais y aller. Lia bonne

femme me dit que le garçon qiii était chez eux était de l'endroit où je voulais traverser la route ; c'était leur neveu qui était venu demeurer chez eux parce qu'ils n'avaient pas d'enfants. « Si vous voulez lui permettre de venir me conduire jusque chez ses parents, je vais lui donner trente sous pour sa peine. » — « Pour cela oui, Monsieur, il va être bien content, le pauvre garçon, de gagner trente sous et de voir ses parents. » Le petit homme prit bien vite ses souliers, et nous voilà partis. Une fois en chemin, je lui dis qu'il fallait éviter le plus possible les grandes routes. « A l'autre bout de la pièce, Monsieur, nous allons la quitter et marcher toujours à travers champs, si vous ne craignez pas de sauter quelques fossés et de passer bien des échaliers. » Je lui dis que cela m'était égal. Tout le long du chemin, ou plutôt des champs que nous traversions, notre conversation roula sur le commerce que faisait le petit bonhomme ; il engraissait des chapons ; il en avait déjà quatre ; avec mes trente sous et vingt-quatre qu'il avait, il allait acheter encore deux chapons maigres, et espérait bien gagner trente-six ou quarante sous. Cette conversation nous mena jusque chez sa mère; j'entrai un moment pour me reposer et payer tnon petit guide. Sa mère m'offrit à boire et à manger; je dis que j'accepterais volontiers un verre de cidre, puisqu'elle avait la bonté de m'en offrir. Elle ne voulut pas me donner à boire avant que j'eusse mangé, disant que j'étais trop en sueur, que cela pourrait me faire du mal. Elle avait de Teau bouillante sur le feu, elle y mit des œufs frais, il fallut en manger deux et boire quatre ou cinq verres de petit cidre. Je lui demandai combien je devais ; elle me dit qu'elle ne m'avait pas offert cela pour me le faire payer. Je donnai deux pièces de trente sous au petit homme, en lui disant qu'il achèterait avec cela un couple

34o MÉMOIRES DE MOULIX.

de beaux chapons, et le priant de courir devant moi à la grande route et de bien regarder s'il ne voyait point de gendarmes. Je le suivis de loin et traversai la route.

Je me dirigeai sur la paroisse du Gast, où je demandai le chemin de Sourdeval, voyant sur ma carte que Beauficel était sur ce chemin. Je voulais m'y arrêter, mais non en demander d'indication. A force de regarder de côté et d'autre, je reconnus la maison de la Gorie, où demeurait Le Tessier. Il était trois heures après midi quand j'arrivai dans le plant ; je vis une petite fille qui entrait dans la maison, avec le regret de ne pouvoir lui demander s'il ne s'y trouvait pas quelqu'un dont il ne me faudrait pas être vu. Au même moment je vois sortir la sœur du Tessier, Francine, qui venait de mon côté ; tout près de moi, elle ne me reconnaissait pas encore ; elle fut très surprise de me voir. Je lui demandai si Guillaume était à la maison ; elle me dit que oui, mais qu'il y avait avec lui quelqu'un dont il ne fallait pas me laisser voir. Nous étions à trente pas en face de la porte; elle me fit descendre dans un petit taillis au bas du pré, où Le Tessier allait venir me trouver. Il m'avait vu, et à l'instant il congédia son homme et arriva aussitôt que moi dans le taillis. Après m'avoir témoigné toute sa joie de me voir et demandé des nouvelles de ma femme et de ma fille, il m'apprit ce qu'il y avait de nouveau dans le pays depuis leur départ. Les gendarmes étaient déjà venus plusieurs fois pour le prendre, et avaient arrêté un autre Le Tessier, croyant que c'était lui. Mes deux beaux-frères étaient en prison depuis le départ de M™ Moulin, ainsi que ma cousine de Vire. On disait que c'était une lettre que je lui avais écrite qui l'avait compromise ; elle était en prison à Gaen, et mes beaux-frères à Alençon. Le pays était couvert de gendarmes et de gardes urbains occupés à me chercher ; on

assurait que j'étais débarqué depuis plus de huit jours. Il y avait 3oo gendarmes et 1,800 urbains dans les cantons de Tinchebray, Lonlay-F Abbaye et Sourdeval ; ils avaient fouillé toutes les maisons où Ton présumait que j'aurais pu me retirer. Un moment après, on vint nous avertir qu'il y avait 60 gendarmes et 3oo urbains d'arrivés au bourg de Sourdeval. Je demandai comment on avait pu rassembler un pareil nombre de gendarmes; il me fut assuré que toute la gendarmerie des trois départements, la Manche, TOrne et le Calvados, était réunie dans ces cantons, et que le colonel commandant la légion était avec le détachement qui venait d'arriver à Sourdeval.

Nous crûmes prudent de ne pas rester dans la maison et de nous tenir sur nos gardes. Après que j'eus changé de linge, nous allâmes nous promener dans les champs. Le Tessier et moi. Il ne craignait plus rien, ni moi non plus, tant nous avions de confiance l'un dans l'autre ; il avait son fusil à deux coups, moi ma petite carabine qui ne me quittait jamais : c'était mon seul passeport. Nous fîmes donc un tour dans les champs pour aviser où nous allions trouver un gite pour passer la nuit. Le Tessier avait une bonne cache dans ses logements, il voulait nous y faire passer la nuit; je lui dis que je ne le pouvais pas ; ma mission était pressée ; il fallait que je voie Les-Sillons et les autres officiers du pays ; je n'avais pas de temps à perdre. Je lui racontai que Monseigneur le duc de Berry était à Jersey, attendant que nous fussions dans le cas de le recevoir, pour venir nous commander ; que j'étais débarqué avec le général Bruslart. Je lui parlai aussi du fusil à deux coups que je lui avais promis et que j'avais laissé chez Mary, à la côte de Créances, ne pouvant l'apporter avec ma carabine ; il fallait que je trouve quelqu'un pour l'envoyer chercher, ainsi que des proclamations du Roi et plu-

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sienrs antres eflets, qae j'avais paiement laieiéB. Il bb dit qu'il irait lDi-m£ine chercher toat cela; je Toolns m'y opposer, les gendarmes cherchant à l'arrêter, n m'auuiii» qu'il avait nu bon passeport, qae les gendarmes do dépaiv tement de l'Orne étaient les seuls à le chercher, et qu'il ne courrait aucun danger.

Noua partîmes vers huit heures du soir pour nom rendre chez Les>Sillons. H fallait prendre un d^toor d'one denllieue, ou passer par le bourg de Sonrderal; je dis que je croyais qu'il n'y avait pas de danger à y passer k cette heure. Nous suivîmes la route tout droit et airivftmM à Sourdeval ; il fallait prendre garde à ne pas laisser UfV^ cevoir nos armes ; ma carabine n'était pas difficile à e^ cher, mais le fusil du Tessier, étant très long, n'était pea aisé h masquer; il le porta en droit son côté, et l'arme aa fut pas remarquée. Comme nous étions en face de la mat

son de M. X la porte s'ouvre et que voyons-noQS? Le

colonel de gendarmerie soupaut en tfite à tète avec U. Cette maison est à cent pas hors dn bonrg. Mon {«emlar mouvemeut fut d'eatrer, de sommer le colonel de me suivre, et s'il résistait, de le tuer sur-le-champ. La penate de ma mission me retint; après ce coup d'éclat, il n'y aih rait plus eu moyen d'organiser notre petite armée. Ta lei recherches qu'on aurait faites pour nous [oeodre. &at> gnaut d'tïtre désapprouvé par Monseigneur le doc di Berry, je laissai échapper cette belle occasion de prendra moi deuxième, au beau milieu de sa troupe, le dief da i,ëoo hommes qui couraient le pays nniquemeol pour aa saisir de moi.

Nous arriv&mes chez Les-Sillons ; il noos mena nmMifcT chez un de ses amis, où j'étais d'autant plus en sttreté qa'aU ne se serait jamais douté que je pusse me retirer dananalla maison. Le Tessier partit le lendemain poor l

chez lui, puis aller à Créances chercher le fusil, les proclamations du Roi, et les autres objets que j'y avais laissés en débarquant. Il y trouva le général Bruslart qui lui donna pour moi une lettre et quarante louis en or, et aussi un très beau pistolet à deux coups pour remettre de sa part à M. le comte de Saint^Paul. Avec trois pistolets que Le Tessier avait dans ses poches en allant, il se trouva avoir sept coups de feu à sa disposition pour son retour; il était bien content et très hardi avec tant d'armes et toutes en bon état. En revenant il entra dans un cabaret au Champ-du-Boult pour boire un verre de cidre. 11 avait fait environ seize bonnes lieues dans sa journée; il était fatigué et se sentait trop faible pour arriver sans rien prendre jusque chez lui, à deux lieues plus loin. N'entendant pas de bruit dans ce cabaret, il jugea qu'il s'y trouvait bien peu de monde, et crut pouvoir y entrer sans être exposé. Il demande une chopine de cidre et s'assied un moment pour se reposer. L'hôte va lui chercher à boire ; en rentrant, il ferme la porte et s'approchant du Tessier, lui demande s'il est chasseur. Sur sa réponse affirmative, il réclame son port d'armes. Le Tessier dit que c'était sûrement pour plaisanter qu'il parlait ainsi. Le cabaretier assura que non et qu'il voulait voir son port d'armes à l'instant. Le Tessier lui demanda s'il était garde champêtre, maire, ou adjoint de l'endroit; l'autre répondit qu'il n'était rien de tout cela, mais qu'il voulait voir son port d'armes et sur-le-champ. En disant cela, il s'approcha du Tessier comme pour le prendre au collet ; celui-ci crut qu'il ne lui restait d'autre moyen pour se tirer de ce mauvais pas que de brûler la cervelle à cet insolent, et de continuer son chemin. Il se leva, tenant son fusil de la main gauche par le bout du canon, et porta sa main droite à une poche de dessous comme pour atteindre son portefeuille et montrer

son port d'armes. En armant le pistolet à deux coups qni était dans cette poche, il fit un peu de bruit; Faubergiste, attentif à tous ses mouvements, saisit son bras. Le Tessier, retirant yiyement la main, se dégage de. celles da cabaretier en tenant son pistolet; mais comme il écartait son bras pour en diriger le canon vers la poitrine de cet homme qui le serrait de près, plusieurs autres qui s'étaient placés derrière lui, lui prirent le bras, lui arrachèrent son pistolet et s'emparèrent de son fusil.

Le voilà arrêté et entouré de vingt-deux hommes; on fouilla dans ses poches et on lui prit ses trois autres pistolets. Il défendit de mettre la main aux poches de son pantalon avant que le maire ou l'adjoint fût présent, sans quoi il allait crier aux voleurs. On prit une corde, on lui lia les bras et on le mena ainsi chez M. du Ghamp-du-Boult. Arrivé là, il dit qu'il était Le Tessier, de la Corie; qu'il n'était pas à plus de deux lieues de chez lui; qu'on devait le connaître et savoir qu'il n'était pas un coquin. Le curé du Champ-du-Boult était chez le maire et se trouvait à côté du Tessier pendant que ses gardiens expliquaient à M. le maire comment ils l'avaient arrêté; il dit tout bas à M. le curé qu'il voudrait bien parler en particulier à lui et à M. le maire. Le curé alla de suite répéter cela en secret au maire ; aussitôt M. de Champ-du-Boult dit aux gardiens du Tessier qu'il voulait faire subir à cet hommelà un interrogatoire secret, et leur enjoignit de passer dans l'antichambre. Lorsqu'ils furent tous sortis, il ferma la porte et demanda au Tessier ce qu'il avait à dire. Celui-ci pria M. le curé de fouiller dans les poches de son pantalon, ce qu'il ne pouvait faire lui-même ayant les bras liés ; le cm*é prit les proclamations du Roi, la lettre du général Bruslart, im paquet de cartouches et les quarante louis et remit le tout entre les mains de M. le

maire, qui le cacha bien promptement. Le Tessier se trouva très soulagé d'être débarrassé de ce fardeau qui lui pesait bien sur le cœur; il pria M. de Champ-du-Boult de tâcher de le tirer d'entre les mains de ces gens-là; mais celui-ci ne voulut point prendre sur lui de le faire mettre en liberté. Il dit au Tessier que c'étaient autant de coupe-jarrets que ceux aux mains desquels il était tombé ; que s'ils pouvaient le faire périr, lui M. de Champ-du- Boult, ils le feraient avec plaisir. Il prévint Le Tessier qu'on était allé à Vire chercher les gendarmes pour le leur remettre ; puis il livra le captif à ceux qui l'avaient amené.

L'idée d'être remis aux gendarmes stimula Le Tessier et le décida à tout tenter pour se sauver des mains de ses gardiens. Il était étroitement lié et gardé par vingt-deux hommes armés, car chacun était allé chercher son fusil; il leur dit d'aller lui chercher un pot de chambre ou qu'il allait être obligé de se débarrasser dans sa culotte ; on lui répondit qu'on allait le conduire dehors; c'était justement ce qu'il désirait. On le prit par la corde qui l'attachait et qui traînait bien long, et on le mena dehors. Il pria ses gardiens de lui desserrer un peu les bras ou de le déculotter ; ils allongèrent un peu la corde qui retenait ses bras. Quand il eut assez de liberté, il fit semblant de déboutonner ses bretelles, donna sa montre à tenir à celui qui avait à la main le bout de la corde, et, pendant que celuici regardait à la montre l'heure qu'il était. Le Tessier prend son élan, arrache la corde des mains de celui qui la tenait, et culbute deux des hommes qui se trouvaient sur son passage. Les autres lui tirèrent une douzaine de coups de fusil sans l'atteindre, et le poursuivirent à travers une prairie toute couverte de glace. Il la traversa heureusement, tandis que ceux qui le suivaient de plus

près tombaient sur la glace; il franchit nne haie épaisse qui bordait le bas de la prairie, et la nuit le déroba bien« tôt aux yeux de ceux qui le pourchassaient.

Le Tessier vint me rejoindre dans la maison où je lui avais donné rendez-vous. Il était inconsolable de ce qui venait de lui arriver ; il craignait d*être traité de lâche pour s'être laissé mettre la main sur le corps étant chargé d'armes, et pour ne s'être pas défendu. Je lui assurai qu'il était trop connu pour être accusé de lâcheté ; que d'ailleurs le coup hardi qu'il avait fait en s'échappant, prouvait assez que son courage et sa présence d'esprit ordinaire ne l'avaient pas abandonné dans cette circonstance épineuse. Si son défaut de prudence l'avait fait tomber dans un précipice, sa grande bravoure avait su l'en tirer. Il n'avait pour tout mal qu'un coup au-dessus de l'œil droit causé par une balle qui avait ricoché contre la pile de la barrière de la prairie ; ses propres armes avaient servi à tirer sur lui. Il regrettait surtout le pistolet que M. de Bruslart lui avait donné pour remettre à M. le comte de Saint-Paul. Le lendemain j'envoyai chercher, chez M. du Ghamp^lu- Boult, la lettre, les proclamations et l'argent. La prudence lui avait sans doute fait détruire les proclamations et la lettre que M. de Bruslart m'écrivait : je ne pus les avoir.

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