CHAPITRE PREMIER
NAISSANCE DE MOULIN. — LA RÉQUISITION. — L* APPEL DBS ARISTOCRATES. — CONVOCATION A DOMFRONT. — ARMEMENT DBS JEUNES GENS DE SAINT-JEAN-DES-BOIS ET LEUR RETOUR DANS CETTE COMMUNE. — PREMIÈRE ORGANISATION DES RÉ- QUISITIONN AIRES INSOUMIS. — DÉSARMEMENT DES PATAUTS. — ARRIVÉE DES TROUPES DE LIGNE. — ENLÈVEMENT DU CURÉ DE TINCUEBRAY.
Première rédaction. — Je suis né le 7 janvier 1771, à Saint-Jean-des-Bois, canton de Tinchebray, département de rOrne '. Mes parents vivaient dans l'aisance en travaillant ; mon père était taillandier ; sa bonne conduite et sa probité lui avaient mérité la confiance de tous les bon-
I. Cest dans le village de Frédeville, commune de Saint-Jean-des-Bois, que Michel Moulin reçut le jour ; la maison paternelle, où il naquit, subsiste encore. Cette localité se trouve presque à Textrémité du département de rOme, étant à i,aoo mètres de la limite de la Manche, et à 5,5oo mètres de ceUe du Calvados.
notes gens du pays ; il était aiiné et même respecté par les citoyens de la première classe. Mon père et ma mère ont eu onze enfants; je suis resté seul, les dix autres étant morts en bas âge. La trop grande tendresse qu'ils avaient pour moi m'a privé de Téducation qu'ils auraient pu me procui'er, s'ils avaient eu le courage de se séparer de moi pour me mettre au collège. Ce fut le seul motif qui les en empêcha, Taisance dont ils jouissaient les mettant en état de me faire faire mes classes. Ils pensèrent que je n'avais pas besoin d'être bien savant pour faire une charrue ou une faux, qu'il me suilisait de savoir lire et écrire : avec cela je pouvais vivre heureux, comme ils l'avaient fait eux-mêmes jusqu'aloi's.
Lorsque j'eus atteint Tàge de seize ou dix-sept ans, je commençai à avoir un goût tout particulier ][>our l'état militaire. La peine que je savais faire à mes parents si je m'engageais, fut un motif sullisant pour m'en empêcher. J'avais à peine dix-huit ans au commencement de la Uévolution. Mon père était très éloigné de cet enthousiasme qui, à cette é^mque, éblouissait presque tous ceux de sa classe. Il me disait très souvent qu'il avait le pressentiment que tous les changemeiils qu'on voulait faire seraient très préjudiciables à la France; il craignait fort que cela n'aboutit à renverser entièrement le gouvernement.
La Révolution faisant des progrès, l'état militaire olFrit de plus grandes espérances à ceux qui, comme moi. n'avaient pas l'avantage d'appartenir à des familles nobles. Mais mes opinions, déjà formées par l'exemple et les leçons que je recevais tous les jours de mon respectable père, m'a vaient fait prendre en dégoût tout ce qui se faisait. Comme lui. j'étais un Aristocrate très prononcé. En 1791* plusieurs de mes camarades prirent du service: ils me sollicitèrent de partir avec eux pour ce (pi'ils appelaient
la défense de la patrie ; j'avais une opinion différente de la leur, et outre mon opinion, j'aimais trop mes parents pour les abandonner.
En I7j3, je me trouvai compris dans la loi de réquisition des hommes de dix-huit à vingt-cinq ans. Cette loi fut un coup de foudre pour mes parents ; ils ne voulaient pas que je parte ; ils me dirent que si je partais, ce serait contre leur gré, qu ils n'avaient aucune crainte des persécutions qu'on pourrait leur faire souffrir à cause de moi, qu'ils ne consentiraient jamais à me laisser partir sur l'ordre des scélérats qui venaient d'être les assassins du meilleur des rois, qu'ils préféraient mourir s'il le fallait, plutôt que de me voir servir contre ma conscience et mon honneur.
Dans cette circonstance, tous mes camarades venaient me consulter sur le parti à prendre. Je leur disais que je ne partirais pas, que si le gouvernement voulait me forcer à marcher, je ierais comme les Vendéens, je prendrais un fusil et me battrais contre ceux qui voudraient m'obliger à partir. Je faisais tout mon possible pour les engager à en faire autant ; je leur faisais entendre qu'en agissant ainsi nous obligerions les Républicains à nous laisser tranquilles chez nous. Tous mes camarades me promirent de suivre mon exemple, assurant que si je ne partais pas, ils ne partiraient pas non plus, et qu'ils étaient tous comme moi décidés à se défendre contre ceux qui voudraient nous poursuivre.
Comme Topinionde mon père était bien connue, les Républicains de notre paroisse nous avaient désarmés ; ils nous obligèrent à comparaître tous les jours à midi devant un des oi&ciers municipaux : ils nommaient cela Vappel des Aristocrates. Cette vexation se prolongea pendant six mois.
4 MEMOIRES DE MOULIX.
Les Yeadéens ayant passé la Loire, les Républicains voulurent envoyer des forces contre leur armée. Il vint des ordres pour une levée en masse ; on sonna le tocsin par tout le pays >. Il était commandé à tous les hommes de notre arrondissement de se rendre à Domlront ; le pillage était accordé chez tous ceux qui ne s'y rendraient pas. Je fus donc à Domfront comme tous les autres. Aussitôt que nous fûmes réunis, le commandant de Tarrondissement et le commissaire du pouvoir exécutif nous déclarèrent que tous les jeunes gens de la réquisition devaient former un bataillon ; qu'ils allaient nommer euxmêmes leurs ofQciers et s'organiser sur-le-champ. En moins de deux heures, le bataillon se trouva formé. Mes camarades me nommèrent capitaine; je refusai absolument d'accepter un grade, disant toujoui's que je ne voulais servir que comme soldat. Le jour mOme, à quatre heures de l'après-midi, nous reçûmes Tordre de nous mettre en route pour nous rendre a Mayenne, et de là marcher au-devant de l'armée de la Vendée qui s'avançait sur Laval. Je fus trouver le commissaire du pouvoir exécutif, qui avait donné cet ordre, pour lui faire observer que nous ne pouvions marcher contre les Vendéens si l'on ne nous donnait pas d'armes. Il me dit que nous en trouverions à Mayenne. Je lui fis remarquer qu'il serait bien plus simple qu'il nous autorisât à prendre les armes de la garde nationale de nos paroisses, puisqu'elle retournait dans ses foyers, plutôt que de nous envoyer en face de l'armée ennemie avec des bâtons à la main. Il me dit que ma demande était juste, qu'il m'autorisait à prendre ces armes pour moi et mes camarades, même les habits d'uniforme si nous le voulions. Je fus de suite trouver le