‹ Mémoires de Michelot Moulin sur la chouannerie normandeChapitre 9 sur 43 · Derniers jours d^octobre 179S · texte numérisé non relu

Derniers jours d^octobre 179S

capitaine de la garde nationale de ma paroisse; je lui donnai le choix de nous accompagner à Tarmée ou de nous remettre sur-le-champ son sabre et ses pistolets. Il me livra ses armes ; en moins de vingt minutes, mes camarades et moi nous fûmes tous armés, et aussitôt on nous fit partir pour Mayenne.

J'avais bien le désir de rejoindre Tarmée de la Vendée, mais Tai'mée républicaine, qui se trouvait à Mayenne et à Laval, me faisait craindre de ne pouvoir mettre ce dessein à exécution. Je résolus donc de retourner dans mes foyers et de me cacher jusqu'au passage des Vendéens, espérant les rejoindre alors sans risque d'être arrêté. Je fis connaître mes intentions à mes camarades, qui furent tous du même avis. Mais rentrés chez nous, il fallait prendre bien garde à ne pas nous faire voir. Peu de jours après, la nouvelle de notre désertion arriva chez le maire, qui fit son possible pour engager nos parents à nous faire rejoindre. Les municipalités des communes voisines mirent leurs gardes nationales à la poursuite des déserteurs de leurs paroisses. La garde nationale de chez moi ne put en faire autant : nous avions ses fusils.

Suite de la première rétJUiction. — « Ce fut vers celle époque que je proposai aux déserteurs des autres cantons de s'organiser et de désarmer les gardes nationales qui les poursuivaient sans relâche. Je les convoquai en des lieux où je promettais de me rendre pour cette organisation. Ceux de Fiers et de Landisacq se réunirent pendant la nuit dans le Bois- Daufils, sur la paroisse de Chanu ; là, ils nommèrent leurs ofïiciers et formèrent leurs compagnies. Comme nous étions armés, mes camarades et moi, nous les aidâmes de tout notre pouvoir à désarmer les Républicains de leurs paroisses.

Pendant les mois d'octobre et de novembre 1793, nous ne fûmes point poursuivis. Nous ne le fûmes qu'après les revers éprouvés par l'armée de la Vendée à Granville, à Ponlorson,

Seconde rédaction. — Ce fut surtout dans Tarrondissement de Domfront que les gardes nationales se signalèrent le plus par leur acharnement à poursuivre les malheureux qui s'étaient montrés sourds à Tappel de la démagogie. Parents, anciens, amis, rien ne fut épargné par les révolutionnaires. Quelques jeunes gens ayant été découverts dans des souterrains, asile de leur malheur, ils furent inhumainement massacrés. Ces scènes horribles se répétèrent plusieurs lois ; mais au lieu d'intimider les malheureux destinés à subir tôt ou tard le même sort, elles ne firent qu aigrir leurs ressentiments, animer leur audace et allumer dans leur cœur la soif d'une juste vengeance.

Dans cette extrémité, les plus entreprenants des réquisitionnaires des communes en proie à ces ravages provoquèrent des rassemblements de leurs compagnons d'infortune, afin d'aviser aux moyens d'échapper à leurs bourreaux et de se mettre en mesure de se défendre. Ces sortes de réunions avaient lieu dans les endroits les plus écartés des habitations et toujours la nuit. Les résultats n'en lurent que très peu satisfaisants, car en premier lieu, tous les jeunes gens n'étaient pas en état de se procurer des armes ; en second lieu, il fallait une espèce d'organisation régulière ; il fallait de l'ensemble dans les opérations. Dépourvus de ces moyens, les réquisitionnaires des communes voisines implorèrent le secours de ceux de ma paroisse qui avaient des armes ; les chefs s'adrcs-

à Antrain, et sa déroute du Mans. Alors, les Républicains reprirent le dessus. Il descendit <lans notre pays beaucoup de troupes qui nous faisaient la chasse coninie à des loups. Us arrêtaient nos parents et les jelaient en prison, menaçant de les y retenir jusqu'à ce que leurs enfants se présentassent pour rejoindre Tarmée républicaine. »

sèrent à moi pour les guider et les diriger dans les expéditions qu'ils méditaient. Je les convoquai tous en réunion générale. Le rendez-vous nocturne fut indiqué dans le Bois-Dauûls, paroisse de Chanu > ; tous les réfractaires des communes voisines s'y rassemblèrent. Je leur démontrai la nécessité de déployer de la vigueur, de Faudace, toutes les ressources de leur intelligence ; qu'il n'y avait d'autre moyen de réussir que de désarmer les gardes nationales par la force ou la ruse, comme mes camarades et moi nous l'avions déjà fait ; que ce coup décisif leur procurerait un double avantage, celui de donner des armes à ceux qui n'en avaient pas, et celui d'arracher à leurs bourreaux les instruments de leurs massacres et de les jeter dans la terreur. Tout le monde sentit la nécessité d'une pareille mesure ; mais les moyens de l'exécuter ? L'un disait : « Je n'y vais pas. » L'autre : « Je ne suis pas si sot. » — « Mes amis, leur dis-je, voici ce que je vous propose : Que chaque commune qui n'a pas encore formé de compagnie s'organise et nomme tout de suite ses officiers. Plusieurs paroisses peu populeuses peuvent se réunir en une seule compagnie. y> Aussitôt il se forma trois nouvelles compagnies fort belles, à l'instar de celle de Saint-Jean-des-Bois, ma paroisse, qui était déjà organisée. Ces nouvelles compagnies étaient celles de Landisacq, de Fiers et de Trutemer-le-Grand. « Maintenant, compagnons, leur dis-je, il faut faire en sorte de ne pas trop compromettre, en exécutant notre dessein, nos parents, responsables de nos actions aux yeux du gouvernement. Pour cet effet, les quatre compagnies formées

I. Le Bois-Daufils est situé en partie dans la commune de Chanu, canton de Tinchebray, et en partie dans celle de la Lande-Patry, canton de Fiers. Son étendue est de 400 hectares environ. Il est à la distance de 10 à la kilomètres de Saint-Jean-des-Bois.

échangeront leur territoire pour le désarmement des Patauts ' (c'est ainsi que nous nommions les Révolutionnaires). Il faut, autant que possible, que cette opération se fasse la même nuit, afin que nos ennemis n'aient pas le temps d'appeler des renforts. Ainsi, réunissez-vous telle nuit à tel endroit, ayant soin de vous munir de toutes les armes que vous aiu»ez. Comme il n'y a que la compagnie de Saint- Jean qid soit complètement armée, que d'ailleurs elle vous doit l'exemple comme votre aînée, c'est elle qm commencera le désarmement des conmiunes dont nous conviendrons ; ensuite elle donnera à ceux des autres compagnies qui n'ont pas d'armes, les fusils qu'elle aura recueillis. Surtout, mes amis, de la discrétion, de l'union : voilà la devise qui doit diriger tous nos mouvements. x>

La nuit indiquée pour le rassemblement étant arrivée, et tous les réquisitionnaires ayant été fidèles au rendezvous, la compagnie de Saint-Jean débuta par désarmer Landisacq, Chanu et Saint-Cornier. Après cette expédition qui réussit à merveille, elle distribua les armes qu'elle avait enlevées aux trois autres comi)agnies, qui se hâtèrent aussitôt de marcher au désarmement des communes qui leur furent assignées. La compagnie de Landisacq désarma Fiers ; celle de Fiers dés<irma le canton de la Carneille, qui était vivement excité à la poursuite des réfràctaires par Bertrand-Lhosdinière, commandant des gardes nationales de ce canton ; enfin, la compagnie de Trutemer s'empara de toutes les armes qu'elle put recueillir dans les communes du Frcsne-Poret, de Saint- Jean-des-Bois et de Saint-(]hrislophe.

I. Us se donnaient le nom de Patriotes, ce dont on Ht d'abord Patriote et par la suite Patauts.

Dans cette première expédition, plusieurs réquisitionnaires furent blessés ; il y en eut même de tués par les Patauts. Quelques-uns de ces derniers, apparemment prévenus de notre dessein, s'étaient mis en état de défense et repoussèrent vigoureusement les tentatives des nôtres ; on fut obligé de renoncer pour cette fois à les désarmer. Malgré les pertes légères que nous avions faites, et la résistance opiniâtre de quelques gardes nationaux, cette entreprise hardie intimida et consterna même les Patauts. Ils frémissaient de voir passer dans nos mains les armes dont nous manquions, et qu'ils avaient préparées pour nous poursuivre ; ils tremblaient de se voir désarmés et à notre discrétion. Le souvenir des mauvais traitements dont ils nous avaient accablés, leur donnait lieu de craindre de sévères mais justes représailles.

Cependant, le petit nombre des Révolutionnaires qui avaient réussi à défendre l'entrée de leur maison faisaient grande parade de leur bravoure, et accablaient de reproches leurs confrères qui s'étaient laissé désarmer. Nous prîmes soin de venger ces derniers des fanfarons qui insultaient à leur malheur. Notre première expédition ayant ralenti et presque anéanti les poursuites dirigées contre nous, nous profitâmes de ce court relâche pour épier et désarmer par stratagème ceux qui n'avaient résisté à notre première attaque que parce que nous ne voulions pas nous porter à des voies de fait trop violentes et qui nous répugnaient. Enfin, cela réussit si bien que nous jouîmes pendant assez longtemps de quelque liberté. Nous n'en limes pas mauvais usage; nos vengeances contre des ennemis que nous pouvions écraser se bornènèrent à faire essuyer quelques mortifications à leur amour-propre. Parmi le grand nombre de tours que nous leur jouâmes, je me borne à rapporter celui-ci.

lO MEMOIRES DE MOULIN.

nfaut VOUS dire qu'à cette époque, nous autres réquisitionnaires nous prétendîmes qu'il ne devait pas y avoir d'ai'bre de la liberté dans nos communes, puisque le gouvernement nous privait de notre liberté. Nous résolûmes donc de les abattre, ou de les faire abattre dans toutes les communes circonvoisines. Souvent, c'était le procureur de la commune ou le curé intrus que nous obligeons à cette opération. Dans une de ces occasions, M. Lepont, sergent-major dans la compagnie de Saint- Jean, maintenant curé à Sainte-Honorine, sur la lisière du Maine, fut chargé de faire justice de Tarbre de la liberté de Saint- Cornier. Il y avait dans cette paroisse un curé intrus ', qui, comme bien d'autres de ses confrères, ne montait en chaire que pour exhorter ses paroissiens, ceux, s'entend, qui allaient l'écouter, à le venger des Aristocrates, qui lui faisaient TafiTront de le mépriser et de ne point se rendre à son office. Dans les discours pathétiques qu'il adressait à ses auditeurs, peu nombreux à la vérité, mais tous gens d'élite, il s'écriait souvent : « Oui, mes chers frères, ces maudits Aristocrates sont tous des cœurs endurcis qui mouiTont dans l'impénitence finale. Sicut equus et malus qiiibus non est intellectus, comme le cheval et le mulet qui n'ont point d'intelligence, ils ne sont propres à rien qu'à porter la somme et à recevoir des coups de bâton. Ils sont indignes d'être traités en frères ; point de ménagements pour ces rebelles à la voix de la sainte liberté ! » Alors tous les auditeurs, transportés d'indignation et embrasés d'un saint zèle, répondaient en chœur au curé : « Ma foi ! vous êtes trop bon, monsieur le curé, ce n'est pas à coups de bAton, c'est à coups de fusil t|u*il faut mettre

I. Nommé lleuzc.SVtant plus lard (MinMcdans h** troupes républicaine», il fut tué en Vendée.

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