TOME It
l8 MÉMOIRES
Dans la scène où Juliette avale le poison, au moment le plus intéressant du monologue, je fus interrompue par un éclat de rire qui partait de sa loge. Le profond silence que gardaient les spectateurs attentifs rendit Finconvenance encore plus frappante. Elle me déconcerta au point que je me vis obligée de demander la permission de me retirer un moment pour reprendre mes esprits. Le public, mécontent de Tinterruption et de rétourdie qui Tavait causée, à force de huées, contraignit les dames à sortir de leur loge.
Un spectateur voisin reprocha vivement à lady Coventry son impolitesse et son ingratitude , à quoi elle eut la bonté de répondre qu elle ne pouvait me souffrir depuis qu^elle avaitvumistrissCibber. Cette réponse lui attira une réplique mortifiante de Finterlocuteur, qui n^était autre que mon frère , le capitaine O 'Hara. Ce dialogue ajouta à Fhumiliation de la dame, et hâta son départ. Le feu lord Eglington , un des hommes les plus polis de son temps , qui s^était trouvé dans la loge avec elle, vint au foyer me faire des excuses; il nFassura qu^on n''avait pas eu Fintenlion de m^oftenser, et que Fenfantillage d\ine dame
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qui s^amusait à jouer avec une orange , avait excité ce rire de'place'. Je reçus cette justification, et j^acbevai mon rôle avec plus d^applaudissement que jamais on ne m^en avait donné.
Le lendemain , mon frère vint me voir, et me rendit Timpertinent propos de la belle rieuse. Sur-le-cbamp, je sonnai Tintendant de la maison , et lui remettant dans les mains la reconnaissance qu elle mWait donnée , étant encore miss Gunning, de Fargent que je lui avais prêté avant son mariage , je lui ordonnai d''en aller cbercber le paiement cbez lord Coventry.
Milady était sortie à cbeval; Quince attendit sonretouretluiprésentalebillet. QuVst-ce, dit -elle avec un air dédaigneux; mistriss Bellamy, Tactrice? Oui, milady, répliqua mon homme , un peu piqué de pareils airs , et qui me voyait tous les jours traitée d^une manière toute différente par des dames fort au-dessus d'acné. Dites-lui , reprit milady , tournant sur le talon , de ne pas faire finsolente , sans quoi je la ferai siffler. Après avoir encore répliqué un peu vivement, le pauvre Quince ne voyant pas grande apparence de succès dans sa com-
mission , se retira ; mais un valet le suivit de près, et lui dit qu'ion enverrait incessamment Fargent demandé.
Je n'ai pas , je crois , besoin d''ajouter que j'avais parfaitement oublie ce billet, et que je n'y aurais jamais songé, s'il ne m'eut offert un moyen de punir l'impertinente. Il n'est pas inutile d'ajouter que jamais on ne me l'a remboursé.
M. Calcraft avait alors la goutte dans la tête , et son état réclamait toute mon attention. Quelque mépris qu'il m'inspirât, je ne pouvais être insensible à ses souffrances : c'était moi qui lui plaçais les cataplasmes sur les yeux. Je lui témoignais les mêmes soins , la même tendresse que si j'avais eu à me louer de lui.
LETTRE LXIIL
10 mai ij — .
\ A peu près à la même époque , M. Dodsley, aussi intéressant par ses vertus privées que par ses talens littéraires, vint présenter à M. Rich une tragédie intitulée Cleone. Les situations en étaient fort touchantes ; des malheurs domestiques en faisaient le sujet, ce qui intéressait le public ensa faveur; mais le succès dépendait entièrement de Thèrome, dont je devais jouer le rôle, ce qui , vu Tétat actuel de notre troupe, était un double titre de recommandation , car R^oss et Smith étaient plus avoués par Thalie que par Melpomène.
M. Garrick et mistriss Cibber avaient refusé la pièce, je ne sais pour quelle raison : elle avait pourtant son mérite. Les affections de la société privée trouvent plus aisément le chemin du cœur, que celles des têtes cou-
ronnees (i). Le langage en était simple; je résolus dy conformer mon action. CMtait une tentative qui en valait la peine ; du moins elle était nouvelle , et devait me laisser le mérite de ne rien emprunter d^autrui.
Les soins que jVvais rendus à M. Calcraft avaient affecté ma santé et me faisaient désirer de différer la représentation ; mais quoique je n\aie jamais cherché à me faire valoir par de semblables caprices, la crainte seule qu^on pût m''en soupçonner me fit acquiescer aux vœux de Fauteur.
Les nombreux amis de M. Dodsley ^ et surtout les gens de lettres , assistèrent aux répétitions de sa pièce; de ce nombre était lord Littleton, qui, malgré toute son amitié pour * moi, laissaentendreàFauteur que jWais totalement pris à contre-sens le rôle important
(i) Ainsi n'en jugeaient pas les anciens , nos maîtres en tous les aîts. Ils pensaient avec raison que le malheur augmente d'intensité [ ar le contraste d'une haute fortune qui l'a précédé. Ils savaient que de grands intérêts fournissent aux passions plus d'aliment et de ressort que les petites combinaisons qui remplissent une vie bourgeoise. L'opinion contraire compte aujourd'hui peu de partisans.
( Noie du. traducteur. }
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de sa tragédie. Le public avait étési accoutumé aubruit et au tumulte des folles de théâtre, que, (raprès Fétat de ma santé affaiblie par une indisposition réelle , on supposa que Pouvrage n'aurait pas de succès.
Parmi ceux qui étaient venus voir notre dernière répétition , occasion où le théâtre était toujours fort encombré, j''aperçus avec surprise M. Metham. Comme nous ne nous étions pas revus depuis notre séparation , on jugera aisément que je nVtais pas à mon aise. Il ne justifia que trop mes craintes : armé d'une effronterie supérieure, s'il est possible, à celle de Cibber , lorsque dans le rôle de lord Foppington il approche d'Amanda, et prenant une prise de tabac de l'air le plus dégagé , il s'approcha de moi avec un mélange d'importance et de facilité, et vint me faire des complimens sur ma beauté, plus an gélique, disait-il, que jamais. Puis, se tournant vers un ami : « Ne suis-je pas , dit-il , un heureux mortel , d'avoir eu les bonnes grâces des deux premières actrices (i) , et en même temps des deux plus charmantes femmes de l'Europe ? »
(i) Ou a vu que M. Mcthani , après sa rupture avec mis-
La tournure de ce compliment , le lieu où il mVtait adressé, le nombre des spectateurs ^ me causèrent une vive émotion : je fus sur le point de quitter la répétition et de m''en retourner chez moi sans autre cérémonie.
Cette ridicule aventure me déconcerta au point , que la supposition quWaient faite Fauteur et ses amis devint, à leurs yeux , une certitude. Lorsque je vins à répéter: Tu ne tueras pas j le docteur Johnson me saisit assez vivement par le bras , en disant : Cest un commandement (j), il faut y mettre plus d^emphase. Comme je ne connaissais pas alors personnellement cet homme célèbre, j'avoue que je fus un peu choquée de la véhémence avec laquelle il communiquait ses instructions.
Ces diverses scènes augmentèrent tellement mon indisposition , qu''on me conseilla de ne pas paraître le lendemain dans un rôle où
triss Bellamy, avait ofFeit ses vœux à mademoiselle Lecouvreur. ( Note du traducteur. )
(i) Thou sHALi. not murder. C'est le mot 5/m//qiii implique le commandement , et c'est celui que le docteur recommandait à Taclrice de prononcer avec une intention bien maïqude. {Noie du traducteur. )
j^allais subir une si rude épreuve ; mais c'eût ëte' jouer le public , qui mVvait trop honorée de ses bontés pour que je ne cherchasse pas à m'en rendre digne. Je me résignai donc à toutes les conséquences , bien résolue à jouer le rôle d'après ma manière de le sentir.
Le lendemain comme j'étais sur le point de m'habiller , M. Dodsley m'aborda avec toutes les alarmes d'un cœur paternel , et prétendit qu'au jugement de ses amis et au sien , je ne visais pas assez à l'effet dans la scène de folie. L'embarras d'un vésicatoire, que mon indisposition avait rendu nécessaire , joint à l'inquiétude inséparable d'un nouveau rôle , me fit répondre à cet estimable homme avec une vivacité qui me fit peine à moi-même. Comme actrice , lui dis-je , j'avais aussi une réputation à perdre ; et quant à l'ouvrage , M. Garrick avait prévenu le jugement du public , en disant hautement la veille , au café Bedford, que la pièce n'irait pas , et qu'elle était la plus mauvaise qu'il eût jamais vue. Après ce compliment , je le laissai regrettant beaucoup , m'a~t-il dit depuis , de m'avoir choisie pour l'héroïne de sa pièce.
La simphcité de mon costume répondit à
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celle que je me proposais de mettre dans mon jeu ; je quittai même le panier , qui m'*a toujours paru extrêmement incommode.
La nouveauté a quelquefois des charmes irrésistibles. Je réussis dans ces deux points au-delà de mes espérances ; les applaudissemens furent universels , et je ne pus douter de mon triomphe quand jVn tendis le docteur Johnson sVcrier : Je veux lui adresser des vers ! Lorsque je parus pour débiter Tépilogue , le public me fît un accueil plus flatteur encore que celui que jWais déjà éprouvé.
JMtais si fatiguée le soir que je ne pus me rendre dans Fappartement de M. Calcraft. Le docteur Francis Tavait informé de Topinion publique exprimée à la répétition : et mon indisposition lui faisant craindre un mauvais succès , il regarda ce manque d''atlention de ma part comme une preuve trop certaine de ma déconvenue. Il ne tint pas à son impatience ; quoique malade encore, il parcourut la longue enfilade qui séparait nos appartemens, pour venir s^assurer lui-même du sort de Cléone. A peine venais-je de répondre à ses questions : Assez bien y que le docteur entrant horsdUialeine, lui apprit mon triom-
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phe et les circonstances qui en rehaussaient rëclat.
Le lendemain , je reçus les conipîimens de tous nos amis , et entr'*autres de lordLittleton et de sir Charles Hanbury Williams : le premier me félicita de mon succès avec la plus grande chaleur , heureux , disait-il , de s^étre trompé dans ses conjectures. M^adressant alors à sir Charles , je lui demandai s''il pensait qu'aune folie violente eût produit le même effet. Sans me répondre , il me regarde avec des veux fixes , et semble vouloir sVlancer sur moi. Lord Littleton qui s'en aperçoit , me tire en arrière , et M. liarris , qui était assis à côté de son ami sir Charles , le retient sur le sopha , pendant que je me dérobe à sa furie. Il était temps , car il avait déjà saisi un couteau qui se trouvait sur la table, et jurait qu^il allait m'en percer le cœur.
Ce fut là la première marque de folie que donna sir Charles. En entrant , il m^avait fait son compliment de la meilleure grâce du monde. Il ne survécut pas long-temps à cette scène; et jusqu'à sa dernière heure , il persista dans le dessein de me tuer.
Les représentations de Cléone absorbèrent
une grande partie de la saison ; elles auraient dure plus long-temps encore , si ma santé mVût permis de jouer; mais la vérité avec laquelle jVntrais dans la passion de mon rôle, était telle, quelle m'ôtait quelquefois la faculté de parler , quoique j^eusse la voix forte et étendue. Mistriss Clive m'écrivit une lettre de félicitation , suffrage qui me flatta d'autant plus , que je ne pouvais douter de sa sincérité.
Mon temps était alors très-précieux. Outre les lettres que j'avais à copier , j'avais des correspondans dans toutes les parties du monde où nous avions alors des armées , sur le continent , en Ecosse et en Irlande. Pour surcroît de fatigue , les médecins ayant ordonné à M. Calcraft d'aller aux eaux de Batb , pour fixer la goutte aux extrémités , j'étais obligée d'ouvrir toutes ses lettres particulières, et de lui en envoyer chaque fois la substance.
Le retour de sa santé fut celui de mes dégoûts , et je me promis bien d'insister, quand il reviendrait de Batb , sur un mariage public , et le paiement de toutes mes dettes.
Elles avaient pris un nouvel accroissement.
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Le printemps précèdent , les plaintes répétées qui arrivaient de Farmce d** Allemagne , sur la mauvaise qualité des habits , bas et souliers , qu^on fournissait aux soldats , m'avaient fait naître le désir de remédier à cette friponnerie. En conséquence , je pris les renseignemens nécessaires; et trouvant qu'une addition d'un sou pour les chemises , et de 3 sous et demi pour les bas et souliers , serait suffisante, j'étais convenue avec le fournisseur de lui passer ce prix additionnel pour tout ce qui serait envoyé , en Allemagne , aux l'égimens dont M. Calcraft était l'agent. La conséquence de ce beau zèle fut qu'au bout de huit mois , je me trouvai endettée de neuf cents livres (i).
Lord Granby , de retour d'Allemagne, outre mon billet de bénéfice , mVn donna un de cent livres , et M. Fox un pareil ; ce fut là tout le fruit que je retirai de mon pa-
(i) L'auteur des îNuils anglaises attribue à mistriss Woffington un trait si semblable à celui-ci , qu'il y a lieu de croire qu'il a fait honneur à l'une de ces deux actrices de ce qui appartenait à l'autre. C'est une bizarrerie assez curieuse de leur destinée que cette rivalité prolongée audelà du trépas. {Note du traducteur.)
triotisme ; si ce n'est ThoTineur de voir les sentinelles du parc sWrêter pour me voir passer.
Une fausse nouvelle de la mort de lord
Granby , parvenue à sa femme pendant
quVlle était en couches , la conduisit au
tombeau. Cette mort fut pour moi un coup
très-sensible; et ma douleur ne fît qu''aug-
menter, en apprenant que ce faux bruit avait
eu pour cause la mort trop réelle de lord
DoAvn , tué lorsqu''il était en faction à la
porte de la tente du général anglais. Parti
en qualité de volontaire , il s'hélait obstiné ,
par je ne sais quel caprice , à remplir , ce
jour-là, les fonctions de simple soldat. Lord
Granby venait de lui envoyer son dîner,
qu''il partageait avec son camarade , lors-
qu\m boulet de canon vint le frapper.
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