LETTRE LXIV
18 mai 17 — .
Lord Granby , de retour en Angleterre, vint nous voir , et me fit sa trësorière ; ce que M. Fox comparait gaiement au boiteux qui mène Faveugle. Mais la générosité du lord excédant de beaucoup sa bourse , je fus obligée de me démettre de ma charge.
Le soir de mon bénélice , M. Fox , ayant été retenu par le duc de Cumberland, arriva tard au théâtre. Lady Caroline y était déjà. Il y avait foule; il dit à Fouvreur qu^il avait oublié son billet; mais peu importait, dit-il gaiement, puisque estait pour ^otz bénéfice qu''on jouait , et en même temps il se fit ouvrir la loge de sa femme. Un méchant libelliste , qui voulait faire acheter son silence, prit occasion de cette saillie, ainsi que des rapports répandus contre moi par mistriss Wofïington , pour insérer , dans une de ses feuilles , que jVtais le capitaine du grand
capitaine^ et qu'ion ne disposait qu^à ma recommandation , des commissions et des places dépendantes du département de la guerre.
Ce sarcasme, quoique peu fondé, m'affecta. Je n'avais jamais fait une demande indiscrète à M. Fox. Mais, comme il ne bougeait de notre maison , sans qu'il fût en mon pouvoir de rendre ses visites plus rares , je craignais que ses assiduités ne donnassent quelque couleur de vérité aux bruits de la calomnie , et surtout qu'ils ne pussent me nuire dans l'esprit d'une femme qui était l'honneur de son sexe , et une de mes plus zélées protectrices. J'en parlai à M. Fox, qui rit de mes terreurs. Il m'assura que son épouse avait trop de confiance en son affection , pour admettre de pareils doutes , et , en même temps , trop bonne opinion de moi , qu'elle croyait mariée , pour s'arrêter aux insinuations d'un misérable gagiste. Mais, en dépit de ces assurances , je crus m'apercevoir qu'après la publicité de l'épigramme dont je viens de parler, lady Caroline ne me recevait plus avec la même bienveillance.
En conséquence, pour prêter encore moins
ïf" flanc aux bruits calomnieux , je m^excusai rraller souvent à Hollwood, oii un club politique se rassemblait chaque semaine. Ce club était composé des ducs de Cumberland, de Bedford et de Marlborough , de lord Ducie- Morton, de M. Fox, de M. Charles Townsend,etc. On y débattait les intérêts nationaux, et, sans la résolution que jVvais prise, fy aurais acquis des connaissances supérieures à celles du reste des femmes.
Le duc de Grafton , qui nous honorait aussi fréquemment de ses visites à Hollwood, nous amusait des anecdotes de George II, dont je vous raconterai une ou deux. Durant la rébellion de 174^? on avait demandé la tragédie de Macbeth. La crise approchait; le duc de Cumberland commandait Tarmée rebelle, et le sort de la maison de Brunswick dépendait d''un événement.
On peut s^imaginer aisément que le roi notait pas très à son aise : par une suite de cette anxiété , craignant de laisser lire sur son visage Fagitation de son esprit, il se détermina à ne point paraître au spectacle ce soir-là, quoique la pièce eût été annoncée par ordre. Le duc de Grafton, alors lord-chambellan,