TOME II
dantmon évanouissement, un cIVux courut If* chercher. Vous voyez par -là, d^une part, combien iHmporte , dans ces occasions, de ne pas perdre la tête; eldeFautre, combien il est utile aux gens qui ont le malheur dWoir des dettes, de savoir ce que peuvent contre eux , à la demande de leurs créanciers, les organes de la loi. J^ai souvent regretté qu^il n^ eût pas en Angleterre une loi pareille à celle qui , en Ecosse , met en liberté le débiteur quand il a fait un abandon général à ses créanciers : par ce moyen , les prisons se vident , et le créancier reçoit du moins une partie de son dû; tandis que, dans le cas contraire, tout ce qui reste au débiteur est consommé pendant sa détention. La douceur de la loi aide Findustrie à se relever ; et je dois dire à Fhonneur des Ecossais , parce que j^ai eu occasion de mVn convaincre pendant le séjour que j^ai fait chez eux, qu^ils joignent à cette indulgence Fhonnéteté la plus scrupuleuse.
Je fus conduite, toujours évanouie, chez un officier du shérif, dans Stanhope-street, Claremarket; cVtait présisément celui chez qui avait été mené mon frère , le capitaine O^Hara, comme je Fai dit précédemment. J^.
fus si long-temps à reprendre mes sens, que le chirurgien qu''on avait envoyé' chercher pour me saigner , craignit pour ma vie. Heureuse si, même alors, cette crainte s''e'tait réalisée! Je peux dire, comme Mathilde : « Si quelque )) bon ange m'eût ouvert le livre du destin, )) et laisse voir ce que devait être ma vie, mon » cœur se fût brise à Taspect de tant de maux )> que je devais éprouver encore. »
La maîtresse de la maison nMtait pas dépourvue de toute sensibilité. Mon vêtement , ma qualité d'actrice , surtout mon titre de sœur de son ami le capitaine , qui avait été long-temps son pensionnaire , lui ins[)irèrent plus d'intérêt, plus d'attentions, qu'on n'en trouve, pour l'ordinaire, en de pareilles demeures. Elle envoya chercher ma femme de chambre, et empêcha qu'il se fit du bruit chez elle, pendant cinq jours que je restai comme stupide et insensible. Ma domestique, pour reconnaître l'obligation dont elle me croyait redevable à ceux qui envoyaient savoir de mes nouvelles, conduisait à l'office tous les domestiques qui arrivaient, et les régalait de ce qu'ils voulaient prendre. Cette
politesse ne laissa pas que d'ajouter à mes dépenses.
Le sixième jour , la maîtresse de la maison vint me trouver, et me dit que le mandat allait revenir (i) le lendemain ^ et que si je ne voulais ni boire , ni manger , ni me procurer un habeas corpus y on me transporterait morte à Newgate. Le nom de ce terrible lieu me fit frissonner; tout-à-coup, comme ëlectrisee,je sortis de mon insensibilité, et je demandai ce
(i) Il suffit , pour obtenir le warrant ou mandat d'arrêt, que le créancier affirme par serment sa créance. Le mandat s'exccute alors provisoirement , et le débiteur est conduit chez un officier du shérif, oii , à moins qu'il ne donne caution de sa personne, il reste pendant quelques jours. Dans cet inlervalle, le mandat est présenté au juge, qui examine s'il est régulier : sur son uisa , on l'exécute définitivement, en traduisant le débiteur dans la prison publique : celui-ci j en vertu d'un habeas corpus qu'il obtient sur requête, au lieu d'êt;e détenu avec les malfaiteurs, etc., est conduit à King'sbencli (banc du roi) , grande enceinte à peu près pareille au Temple de Paris. Le créancier est obligé de fournir chaque jour, pour la subsistance du prisonnier, quatre pences (huit décimes de France) , qui doivent se trouver comptés tous les matins chez le concierge. La caution de la personne ne devient caution de la dette que lorsque le débiteur ne se représente pas dans le temps indiqué. {Note du traducteur.)
qu'il y avait à faire. Il fallait, me dit-elle, charger un procureur de mWoir un haheas^ et en même temps faire retenir un logement dans Fenceinte de KingVbench. Son fils, ajoata-telle , était procureur ; il e'tait en bas , et ne demandait pas mieux que de m''être utile; elle observait, en finissant, que les gens de loi notaient pas dans Fusage d'*avancer de Targent pour leurs cliens; cependant, ils n''exigeaient pas qu'ion soldâtsur-le-champ leurs mémoires, surtout quand le débiteur était bon , comme ce devait être le cas de quelqu'un qui avait assez de crédit pour devoir à un seul créancier douze cents livres. Surprise à ces mots, je la priai de s'expliquer. Telle était , me dit-elle , la somme pour laquelle on avait pris un mandat contre moi.
Je ne savais véritablement quel parti prendre. Il ne me restait que quelques guinées. Le comte était trop malade pour que je pusse songer à l'importuner de mon affaire ; d'ailleurs, ma femme de chambre , aussitôt qu'elle avait su mon aventure , avait fait dire à son excellence que j'avais fait une chute qui m'empêcherait de me rendre chez lui, et je ne voulais pas démentir son rapport.
246 aiÉMoinKs
M. Woodward était absent, ainsi que presque toutes les personnes dont j^aurais pu attendre quelques secours. JJhabeas corpus ne devait pas, me dit-on, coûter plus de cinq a six livres ; mais le logement dans KingVhench serait fort cher; et il fallait, en outre , que je trouvasse des cautions acceptables.
Je commençai alors à examiner à qui je pourrais m'adresser. J^avais connu mistriss Stacie , lorsque son mari tenait une auberge à Stilton ; ils avaient transféré leur établissement aux armes de Bedfort, dans Covent- Garden : dans de fréquens séjours à Stilton , j'avais pris pour elle beaucoup d''amitié , et depuis jVvais servi de marraine à trois de ses en fan s.
En conséquence de cette liaison, je lui fis demander douze guinées , que je croyais devoir suffire pour m'acquitter dans la maison où jVtais : à mon grand étonnement, il m'en coûta le double ; de façon que je payai amplement les prévenances de mon hôtesse.
Mistriss Stacie vint sur-le-champ me trouver , et ne put retenir ses pleurs en me
DE MISTRISS BELLAMY. l[\J
voyant dans cette position : son mari lui avait remis un billet de banque de vingt livres, qu^elle me donna; et comme on lui dit que j'avais obstinément refuse de manger,, sitôt qu'elle fut rentrée elle m'envoya pour souper ce qu'elle avait de meilleur dans sa maison.
Ma mère, lors de cet événement, était dans Oxfordshire , et miss W ordley à Richmond , où elle avait pris un engagement au théâtre ; mais celle-ci, instruite par une lettre de ma lémme de chambre, accourut sur-le-champ, et m'apporta tout l'argent qu'elle put trouver à emprunter, ce qui me fut fort utile pour payer le mémoire de mon hôtesse.
En retour des politesses de celle-ci, je l'invitai à partager le souper que m'avait envoyé mistriss Stacie. Après le repas, pendant le- ([uel elle me nomma toutes les personnes qu elle avait eu l'honneur de loger , elle me demanda si, pour me distraire, je voulais qu'elle me chantât une chanson; elle passait^ disait-elle, pour avoir une très-belle voix. Cette sing ulière proposition, jointe àun mainlien bizarre , à wwq figure extraordinaire, irappa lellement mou imagination , que je
partis d^un violent éclat de rire. Miss Wordley^ toujours prompte à s^alarmer pour moi , crut que j'allais avoir une attaque de nerfs. Je la rassurai, ainsi que la dame, qui, à sa grande satisfaction, nous donna un échantillon de ses talens , nous disant qu'elle était sûre que , comme j'aimais la musique, je devais être contente de sa voix.
Le même soir, M. Woodward, de retour à la ville, m'écrivit pour demander à me voir. Je le priai de n'en point prendre la peine , ajoutant que je lui serais obligée s'il voulait me faire retenir un logement dans King''sbencli, et être une de mes cautions; M. Stacie m'avait offert d'être l'autre. Il y consentit surle-champ. Je commençai donc à me tranquilliser , quoiqu'on m'eût assuré que , malgré la faculté que j'avais d'entrer à King'sbench , je devais aller en prison.
Le lendemain , M. Thomas , alors commis de lord Mansfîeld (i), me conduisit lui-même au Warden. M. Marsden vint obligeamment me recevoir à sa porte, et me conduisit dans le parloir. Mon procureur avait été le
(i) Juge de la juridiction du banc du roi.
DE MISTRISS BELLAxVIV. ^49
matin , avec M. Woodward et M. Stacie, pour tout re'gler; le marshall, par conséquent, était averti, et je trouvai en arrivant un déjeuner prêt.
Cette grande affaire arrangée, je me rendis à un vilain petit appartement qu^on avait retenu pour moi, dans une maison appartenante au moulin à vent, dans Saint-George-Field, lieu rendu célèbre par Shakespeare, qui Ta fait nommer par le juge Shallow , dans la seconde partie d'Henri IV. Je devais, pour ce misérable logement, payer deux guinées par semaine. On avait eu si peu de temps pour m'en chercher un, qu'on avait pris le premier qui s'était offert.
M. Marsden me conduisit , avec beaucoup de politesse , à ma nouvelle demeure. Lorsque nous y fûmes assis , je fus etonnëe de lui voir tirer une grande bourse pleine d'or. Il me la présenta , m'invitant à m'en servir pour mes besoins actuels , et à la lui rendre quand je jugerais à propos. Pour m'engager à l'accepter, il observa que j'avais dû dépenser beaucoup chez l'ofUcier du shërif ; la maîtresse de la maison , avec toute sa poh'tesse, faisait ordinairement payer à
ses hôtes sa complaisance. Je lui dis alors ce qui mV'tait arrivé chez elle; mais je le priai de trouver bon que je n'acceptasse point son offre. Je n'en avais , pour le moment, aucun besoin. Il prit alors congé de moi, et me pria, en s'en allant , s'il me fallait quelque argent, de le lui faire savoir.
Lorsqu'il fut parti , je ne pus m'empêcher de témoigner à miss Wordlej , qui m'avait accompagnée dans ce court voyage , ma surprise de cette extrême obligeance. Bon , me dit-elle , je m'étonne à mon tour de votre simplicité. Vous pouvez être sûre que cette oftre vient de M. Woodward. Comme vous avez souvent refusé ses secours, je vois qu'il aura pris cette méthode pour vous obliger , sans courir les risques d'un refus.
Le soir , celui-ci vint me voir. Il me conseilla d'écrire au procureur-général , mon honorable ami M. Yorke , pour le consulter sur mon affaire. M. Woodward , dans cette visite ,ne^m'ayant offert aucun secours , je fus^persuadée que miss Wordley avait deviné juste , et je dois avouer qu'elle avait une intelligence et une sagacité peu communes.
Le lendemain , je la priai de porter une
DE MISTRISS BELLAMY. 10 i
lettre à M Yorke. Ce digne homme, aujourd'hui Tobjet de mes regrets, m^e'crivit surle-champ dans les termes les pkis obligeans, qu'il examinerait mon affaire avec attention, et qu'il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour me tirer d'embarras. Mais, comme on ne pouvait rien faire jusqu'au mois de novembre, il me priait d agréer les billets de banque inclus dans sa lettre , pour me tenir lieu de ce que sa sœur, lady Anson , s'était proposé de me laisser, si la mort ne l'eût enlevée subitement. Il me conseillait , au reste , si ma créancière ne voulait pas composer pour ma dette , de soutenir le procès , persuadé que le jugement serait rendu en ma faveur. Mais l'affaire pouvait rester long-temps pendante ; et son excellence le comte Haslang étant avancé en âge , je me trouverais , s'il venait à mourir, privée de sa protection. — La politesse des expressions ajoutait encore au mérite des conseils et à la richesse du présent. La grâce du bienfait doubla ma reconnaissance.
Voyant qu'il fallait me résigner h ma position, et que beaucoup de temps devait s'écouler avant que je pusse rien faire pour en
sortir, j envoyai miss Wordley me chercher un autre petit appartement. Quoique, par la générosité de M. Yorke , je me trouvasse propriétaire de deux cents hvres , il était clair que Tintention du donateur était que je me servisse de cette somme pour composer avec ma créancière , si elle voulait s Y prêter. Deux chambres plus propres et mieux meublées composaient mon nouveau logement, qui ne me coûta que douze shellings par semaine.