‹ Mémoires de Mistriss Bellamy (volume 2)Chapitre 41 sur 58 · LETTRE LXXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXVII

28 novembre ly — .

Ma visite au lord Tyrawley m'avait tellement affectée, que j'en contractai une maladie qui eût pu être dangereuse. Elle m'eût certainement été funeste si, appelée au théâtre par les affiches, je n'eusse pu remplir mes devoirs. Mais M. Golman m'épargna cet embarras , en introduisant dans la troupe , vers la fin de la saison, une jeime femme nommée Miller, qui n'avait d'autre mérite que la faveur dont rhonorait le directeur ; exemple qui prouve bien jusqu''où s'étend l'autorité de ces entrepreneurs qui peuvent, à leur gré, présenter au public la première personne qui leur parait ou avoir quelque capacité , ou être propre à mortifier quelqu'un qui leur déplaît. Si j'avais eu, alors, le courage que j'avais montré dans l'affaire de Cordelie, le directeur n'eût pas trouvé la chose si facile ; mais mon silence , qui ne provenait réellement que de dé~

couragement , fut attribue à mon indisposition , et je laissai jouer cette personne , assurément très-peu capable de me doubler.

Lorsqu^il fut question des bénéfices , je me proposai de choisir une pièce dans laquelle je pusse paraître sans beaucoup de travail. The Distrest Mother me parut d'autant plus convenable , qu''on la regardait comme la pièce dans laquelle notre troupe était la plus forte. M. PoAvel faisait Oreste, mistriss Yates, Hermione , et moi , Andromaque. Notant point habituée à demander comme une grâce ce que je croyais avoir droit d'espérer, je ne priai point mistriss Yates de faire son rôle ; elle Pavait joué récemment, et je ne doutais pas qu'elle ne le jouât à mon bénéfice. Je ne sais quel est aujourd'hui l'usage à cet égard ; mais celui de ce temps-la n'était point que Von priât un acteur de jouer pour le bénéfice d'un autre , à moins qu'il ne fût question d'étudier un nouveau rôle.

Cependant , lorsque la pièce fut annoncée, je reçus d'Hermione un billet d'un style véritablement un peu hautain. J'y répondis , et peu de jours après je vis dans les journaux la correspondance imprimée de la princesse

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grecque avec la reine de Troie. Je suis convaincue que la conduite de mislriss Yates , en cette circonstance, fut déterminée par quelques mauvais rapports ; car j^ai eu depuis de son humanité , ainsi que de sa politesse , des preuves auxquelles je n''avais pas droit de m\attendre.

Cette querelle étant devenue publique, mon ancienne amie , la duchesse de Queen^sberry , m^envoya chercher pour me demander ce qui y avait donné lieu. Je lui dis que j^en ignorais la cause; mais que je regrettais le concours d'une aussi excellente artiste. Cela importait peu, me dit sa grâce, quant aux loges : ma protectrice, sa sœur Douglas ( titre que se donnent entre elles les duchesses), qui depuis quelque temps était en ville , mais qui ne pouvait paraître en public jusqu'à ce que son grand procès fût décidé, Favait priée de prendre soin de mon bénéfice; comme si, ajouta-t-elle, j'avais eu besoin de la recommandation de Pegpour m'intéresser à vous. Me regardant alors d'un air significatif, elle me dit : Vous vous souvenez, je suppose, que je suis une des premières qui se soient occupées de vous. Je n'avais point oublié, lui

dis-je , qu'elle m'avait fait cet honneur. Cen était un , reprit-elle ; et il vous paraîtrait grand si vous saviez tout; car non-seulement je vous donnai de bons conseils, mais je n'ai été au spectacle qu'une seule fois depuis que j'ai vu que vous ne les aviez pas suivis. Je rougis. Sa grâce , alors , changea de conversation , et commença à examiner avec moi quelle pièce je devais prendre

Au même moment on annonça la duchesse de Douglas. Après la sincérité , la disposition favorite démon cœur est la reconnaissance. Ma joie fut extrême d'avoir occasion devoir cette excellente dame , dont les moindres politesses avaient un air de bonté qu'accompagnaient des égards si flatteurs , qu'ils ne sortiront jamais de ma mémoire.

Lorsqu'elle entra , la maîtresse de la maison lui dit , en l'abordant : Je suis bien aise de vous voir ; comment vont les aflPaires à la chambre des pairs? Lady D ouglas répondit que la justice de sa cause et l'équité du tribunal lui faisaient espérer un bon succès.

<( Bien , reprit la duchesse de Queen'sber- » ry ; nous avons, à présent, à décider ce qu'il i> faut faire à la cour de Covent-Garden , le

)) 2 OU le 3 d^avril. Votre reine troïenne se » trouve toute seule ; car la princesse grecque » lui a déclaré quelle irait plutôt trouver )) Hector de Fautre côté du Styx, que de lui » prêter secours. » La duchesse sVxprimait avec un sérieux très-gai : lorsqu^on eut fini de rire, elle observa que, malgré sa plaisanterie, cette décision était, pour moi, un objet aussi important que le grand procès des Douglas rétait pour eux , parce que je jouais à Fabri d'un sauf-conduit , et que je nVvais , pour vivre, que le produit de mon bé~ néfice.

On proposa successivement Roméo et Juliette, Venise sauvée, et Cléone. Toutes ces pièces furent rejetées , parce qu'il m'était impossible de les jouer dans Fétat de faiblesse auquel j'étais réduite. Enfin, sa grâce de Queen'sberry, avec un air aussi important que si elle eût trouvé un moyen de payer la dette nationale , dit qu'il fallait s'arrêter à the Albion'squeens (les reines d'Albion ). (i) Elle pensait, ajouta-t-elle après un moment de

(i) The Albion's-queens , tragédie de John Banks , donnée en i684 ; elle est écrile d'un st^le boursoufflë et pleme

réflexions, que je ressemblais assez à Marie, reine d'Ecosse.

Ces derniers mots de la duchesse me rendirent confuse. Souriant alors , elle me dit qu'elle était bien aise de voir , qu'après avoir paru, tant d'années, devant le public, avoir vu tant de beau monde, et tant voyagé, j'eusse encore un air aussi modeste. La duchesse de Douglas gronda sa gmcequi^ certainement, malgré ses manières peu gracieuses , avait un cœur bon et sensible. Je suppose, reprit celleci , que ce sera pour Bellamy un sujet de joie plutôt que de chagrin , d'apprendre que je me suis toujours informée d'elle. Je m'inclinai : la pièce fut déterminée, et je pris, de grand cœur , mon congé.

Je me suis déjà expliquée sur le caractère de la duchesse , et j'ajouterai que si j'avais pu , sans ingratitude , me dispenser d'aller à l'hôtel de Queen'sberry, j'aurais , je crois, volontiers négligé etl'honneur d'y être admise, et les avantages pécuniaires que me procuraient ordinairement ces visites , pour ne pas

de déclamations , dont , à la représentation , on retranche «ne grande partie. ( No/e du traducteur. )

recevoir les sarcasmes qui presque toujours altéraient la grâce du bienfait. La duchesse de Douglas mHnvita à aller, le lendemain, chez elle. Là, tout au contraire, je reçus Faccueil le plus flatteur que puisse faire une véritable bienveillance, sans aucun mélange de caprice ni de hauteur.

Enfin le jour de mon bénéfice arriva. Les Douglas, ce même jour, gagnèrent leur procès , à la grande mortification de la maison Hamilton.

Lorsque mes deux protectrices parurent, il sMleva de nombreux applaudissemens qui redoublèrent quand le jeune Douglas entra dans la loge. La duchesse de Douglas faisant plus de révérences que sa compagne ne le trouvait nécessaire, celle-ci, sVppuyant sur le jeune homme qui était entre elles, dit : Asseyez-vous, Peg. JVtais dans la coulisse, du même côté, prête à paraître. Il me prit une telle envie de rire, que j^entrai sur la scène un peu plus tard que je ne Taurais dû. Mais ce ne fut pas tout : sa grâce était en bonne humeur; et de temps à autre, elle me criait assez haut pour que jeTentendisse : Bien dit, Marie! Bravo, Marie ! Ce qui, joint au premier inci-

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(lent, pensa changer la pièce en ti agi-comedie ; car j'eus toutes les peines du monde à ne pas e'clater de rire.

Cette année fut pour moi très-lucrative ; un bienfaiteur inattendu contribua à en augm enter le produit qu'avait grossi la générosité de mes protectrices. Un vieil alderman, banquier devenu chevalier, et surtout fort goutteux, avait pris pour moi une fantaisie; il était le mari d'une femme jeune , bien faite , qui , belle et riche , avait sacrifié tous ces avantages à l'ambition d'un titre; mais la satiété est de tout âge : le vieillard m'avait envoyé, à mon bénéfice, un beau présent; et comme il ne passait pas pour fort généreux, je n'en faisais pas honneur à sa libéralité. Quelques jours après, il se présente à ma porte; on lui dit que je suis sortie. Pour savoir si on ne le trompait pas, il se met à l'écart , et fait épier la maison ; bientôt on me voit sortir en chaise. Averti trop tard , peut-être, ou retardé dans sa course par l'âge et la corpulence, il ne me rejoignit qu'auprès de Leicester-House. Là, j'entendis quelqu'un tout essoufflé qui criait : Arrêtez , porteurs , arrêtez ! Ils n'en tenaient compte : enfin , le

chevalier s'approche , fait arrêter, et frappe à la portière ; très-effra} ëe , j'ouvre , et je vois mon vieil amoureux qui avait perdu la respiration pour me montrer sa galanterie. Je lui demande ce qu'il me veut ; à peine pouvaitil parler. Cependant, après avoir déboutonné son surtout , tant pour reprendre haleine , que pour me faire voir un habit galonné qu'il croyait propre à m' éblouir , il me dit , en s'interrompant souvent pour respirer, qu'il m'avait donné , à mon bénéfice , de solides preuves de son amour. Je tenais en outre de sa générosité trente livres , reste de compte que je lui devais pour de l'argent emprunté sur mes bijoux, et qu'il ne m'avait jamais demandé.

Sur ce galant accueil, je priai, très-décidément, mon amoureux essoufflé, de s'aller promener, sans quoi j'instruirais sa jeune femme de sa malice et de sa folie. Je n'étais pas, ajoutai-je , si dénuée d'amis , que quelqu'un , encore , ne prît à moi assez d'intérêt pour le corriger de son insolence, s'il osait jamais reprendre une pareille liberté. A ces mots, l'empesé courtisan s'enfuit, et, malgré mon effroi, je ne pus m'empêcher de

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rire de Fetrange figure qu^il faisait, en eoiiranl, comme s^ll eût eu des grisons à ses trousses. Mes porteurs qui avaient entendu la conversation et reconnu le mangeur de tortues (1) , ne sVn amusèrent pas moins que moi.

Je contai un jour cette anecdote à une intime amie de sa femme; elle sVn divertit fort, et se promit dVn régaler son amie : au reste , elle me dit que ce galant suranné paraissait chez lui le plus docile et le plus tendre des maris.

Je n^avais plus entendu parler de ce miroir de chevalerie, lorsqu''un jour je lus dans les journaux qu'ail était mort. Je ne sais si le violent exercice qu^il sVtait donné pour me faire sa déclaration, n** avait pas contrihué à abréger ses jours; car on annonçait qu'ail était mort d^une attaque d^asthme, dans laquelle il sVtait rompu un vaisseau.

Je doute que le gras chevalier de Shakespeare, dans aucune des infortunes que lui

(1) Mets fort recherché à Londres, et servi avec appareil aux repas somptueux qui se donnent à la réception du lord-maire , des aldermen , etc. {Note du traducteur. )

lOMF, II. lU

attirent ses entreprises sur les clames de Windsor (1), vous otire un meilleur fonds de gaieté que ne me le fournit cette amoureuse expédition de mon chevalier de la Cité.

(1) Les Commères de Windsor, pièce de Shakespeare.

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LETTRE LXXXVIIl.

2 décembre ij» — ,

L^Été suivant le roi de Danemarck vint en Angleterre. M. Garrick manquait d^acteurs. Tous ceux qui appartenaient aux théâtres de Londres avaient joint en province leurs troupes ambulantes. On ne put rassembler en ce moment que ceux de Ricbmond : il s'*adressa à M. Woodward qu^il pria de me demander. J^acceptai , à condition que le directeur de notre théâtre y consentirait. M. Woodward crut cette précaution inutile : il se proposait , me dit-il , de s^adresser à M. Harris , qui sans doute signerait une permission pour moi en même temps que pour lui.

La première pièce que nous jouâmes fut the suspicious Hushand ( le Mari soupçonneux , de Garrick), dans laquelle je jouai le rôle de Clarinda. Lorsque je parus, quelqu^un siffla. Peu habituée à pareille salutation, je ne pus

ine défendre dVii être affectée. Mais M. Garrick observa qae ce ne pouvait être qu'aune méchanceté' particulière , parce que Fopinion était évidemment pour moi. Cette assurance me tranquillisa, et je jouai aussi bien que je pus.

Notre seconde pièce fut the proi^ohed TVife ^ dans laquelle je fis le rôle de lady Fancifull. Au dernier acte, la personne chargée d'avertir les acteurs ne nVayant point appelée , je ne paraissais pas. M. Garrick fut sur le point dVntrer en scène pour y faire une plaisanterie analogue à celle qu^ivait faite M. Quin plusieurs années auparavant, lorsque je disparus au milieu de cette même pièce. .Fentrai heureusement assez tôt pour le priver du plaisir dVxercer sa satyre.

J'ajouterai ici qu'au commencement de riiiver suivant, le roi de Danemarck vint voir Jane-Shore, dans laquelle je jouais Alicia. Je m'aperçus que Sa Majesté préférait Morphée à Melpomène ; ne voulant pas qu'il perdît les belles choses qu'il était censé être venu voir, je m'approchai très-près de sa loge , et d'un fort éclat de voix que le rôle permettait, je m'écriai : 6 Thou false lord y etc. Je par-

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vins si bien à réveiller Sa Majesté, qii^il dit à Fin fortuné comte de Bathniore qui, comme je vous Pai dit, venait souvent chez moi , qu'il ne voudrait pas avoir une femme qui eût une pareille voix; car il ne pourrait jamais se flatter de dormir à son aise.

M. Powell mourut dans cet été. La dernière fois que je Favais vu, il mVvait demandé pardon , et nFavait promis de réparer, riiiver suivant , le tort qu'il m'avait fait dans ïna profession.

Je jouaipeu dans la dernière année de mon engagement : ce qui fut heureux pour moi; une cruelle maladie m'ayant laissé trop peu de forces pour subir de grandes fatigues; d'autant que jamais je n'ai ni refusé de paraître quand je^le pouvais, ni aposté des applaudisseurs à gages, ni rempli les journaux de dissertations à^|ma louange, sous le nom d'impartiaux écrivains. Ceci me rappelle une anecdote antérieure de plusieurs années à cette (époque, et qui vous fera voir quelle confiance méritent tous ces paragraphes des papiersnouvelles.

Dans le temps des nombreuses représentations de Romeo et^Juliette , qui se donnaient à

Drury-Iane, feu sir John Hill, qui nVtail pas alors chevalier, publiait un papier intitule, je crois, Gray^s inn Journal y dans lequel il avait mis plusieurs articles à ma louange , quoique je ne le connusse nullement.

A mon retour à Covent-Garden , je le vis un soir dans le foyer, pendant la représentation delà même pièce; on m'*appela pour jouer la scène du balcon , celle précisément pour laquelle il m''avait donné le plus dMloges. Je fus très-surprise de lui entendre dire : lî faut que j\ulle voir cette scène; cVst, dit-on, Tendroit le mieux joué de toute la pièce. Me retournant vers lui ,je lui demandai s^il n^avait pas écrit une critique sur ce morceau : Oui, itie dit-il d^ un air indifférent ; mais je Pai écrite diaprés ce qu'ion m^en avait dit au Bedford; car, jusqu^à présent, je n^ai jamais eu occasion de voir la pièce.

Vous remarquerez que, depuis deux ans, on donnait constamment Romeo et Juliette aux deux théâtres : et vous en conclurez aisément de quel poids doivent être les observations d^un pareil critique. Je crois , en général, que les censures, ainsi que les éloges que

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nous voyons dans les journaux, sont dictes, soit par les amis , soit par les ennemis des acteurs: si ce n'*est, peut-être, lors des pièces nouvelles, à Poccasion desquelles les journalistes, parlant de Fouvrage, se croient obligés de parler aussi de ceux qui y ont figuré.

Cet été, je perdis, avec mon occupation au thJâtre, mon emploi chez le comte de Haslang. JVvais emprunté, pour payer mon marchand de charbon, quarante guinées à M. Woodward. Celui-ci ayant besoin d^argent, j^eus recours au comte qui me renvoya à mistriss Myers , veuve de son valet de chambre, dont il avait fait d^abord sa concierge, puis sa gouvernante.

J^allai parler à cet important personnage que je trouvai dans Tantichambre par où passaient tous les gens à la mode pour aller à la galerie de la chapelle. La grossièreté de ses propos commença par m^muser , ainsi que les personnes qui traversaient la chambre. Mais, sur quelques mots que je lui répondis, elle se mit à déclamor si violemment contre son bienfaiteur et son maître, que je mVloignai. Je ne voulus plus remplir de fonctions <ians la maison.

Ketirëeclaiis ma petite habitation de Strancî, j'y vis un jour arriver M. Cook, employé du théâtre qui , de la part de M. Colman, me dit que, si je voulais accepter six livres par semaine , il m'engagerait : si cela ne me convenait pas , je pouvais me regarder comme n'étant plus delà troupe.

Quoique justement offensée du procédé, je ne pouvais me plaindre de la chose en ellemême. J'avais manqué de complaisance pour M. Colman, et je recueillais le fruit de ma conduite peu judicieuse.

M. Harris me vint voir : il parut prendre part à mon mécontentement; il espérait que , le procès allait finir, et promettait de me rétablir dans mon emploi.

M. Hoole, leur associé, était alors un peu brouillé avec M. Wood^vard; ce qui, par contre-coup, m'éloigna de sa famille et de lui, à qui j'avais beaucoup d'obligations. Malheureusement ces révolutions, dans les liaisons de la société, sont aussi fréquentes, aussi inévitables que les autres vicissitudes des affaires humaines. Les plus chères, celles qui , ^'ondées sur des rapports de sentimens et de caractères, semblent les plus solides, ne sont

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pas à Tepreuve du soulïle de la discorde.

A la fin de Fêté, M. Woodward s''en£i'aiiea avec son ancien adversaire, M. Foote, à aller en Ecosse jouer, pendant Tetë, au petit théâtre. Je m''etais propose' de rester à Slrand, où je m'*aniusais avec des livres , des oiseaux , du travail. J'avais commence une comédie : mais ime indisposition dont jVvais déjà beaucoup souffert m'obligea de retourner à la ville pour y consulter M. Adair.

Je n^avais alors de ressources que Famitié du comte de Haslang. 11 me restait, du legs de miss Mereditlî, quelques bijoux dont il m'eût coûte' beaucoup de me séparer. Cependant, sans considérer le ton dispendieux sur lequel vivait une femme de ma connaissance nommée mistriss Moore, je lui mandai de me retenir, pour quelques semaines, un logement pour moi et une femme de chambre. Je partis donc le lendemain , laissant à Strand le jardinier, le cuisinier et le domestique.

M. Woodward, avant son départ, s'e'tait arrange pour vivre chez moi. II avait même ^oulu, maigre' son absence, me j>ayer tOxite la somme dont nous étions convenus; et partant pour l'Ecosse, il m'avait laisse l'argent

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du quartier, ainsi que tous ses papiers, dans un cofÎTe-fort. En quittant la campagne, je ne voulus pas y laisser ce dépôt, et je portai le coiFre avec moi à la ville. Mais pressée chemin faisant par un de mes pressentimens intérieurs, je résolus de ne point le porter chez mistrissMoore, quoiqu''elle eût plusieurs domestiques; et je le portai chez M. Colley, dans Grosvenor-street, à qui je le laissai.

En arrivant dans South-Audley-street, je trouvai mistriss Moore très-malade , et couchée sur un lit de repos dans un cabinet de toilette, sur la rue. Son appartement donnait sur le derrière. Sa femme de chambre , me dit-elle, avait retenu un logement pour moi dans Leicester-street, à raison de deux guinées par semaine. Ce prix m^eftraya. Je n'avais en tout que neuf guinèes, et je nWais rien à attendre jusqu'à Noël, que je devais recevoir le quartier de M. Woodward.

Mistriss Moore exigea que je restasse à coucher chez elle. Lorsqu'elle voulut reposer, j'allai souper dans une autre pièce, causant avec un seigneur qui l'était venu voir. Il se retira vers minuit. Immédiatement après , j'entendis frapper un grand coup à la porte :

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c''elait iiiylord qui rentrait. Il avait rencontre au coin de la rue des gens de mauvaise mine ((lii, sur quelques soupçons qu^il leur avait témoignes, lui avaient dit : Passez, mylord; on ne veut pas vous faire de mal. Ce propos avait engage celui-ci à revenir pour prendre un bâton qu^il avait aperçu en passant dans Fantichambrc.

Je lis ordinairement jusqu^à ce que je m^endorme. J^avais porté un livre dans la chambre à coucher, et je m*'occupai à y lire jusqu'à deux heures du matin. JVllai alors me coucher. Il nV avait pas cinq minutes que jVtais au lit, lorsqu^il se fil un grand bruit dans la maison.

L^instant diaprés, j^entends ouvrir la porte de notre chambre , et je vois briller une grande lumière. Mistriss Moore s^ëveille, et croyant que citait sa femme de chambre , dit : Marie, Marie! Aussitôt on nous crie d^une voix terrible : Restez tranquilles, ou je vous tue. Six personnes, entrant Fune après Tautre, nous répétèrent la même chose. Il semblait, à entendre leurs menaces, que tous ces gens eussent étudié la manière dont ils pourraient nous faire le plus de peur.

Us se mirent alors îi fouiller dans les armoires, et à empaqueter tout ce qu^ils purent trouver. Leur recherche dura une heure entière, après laquelle ils se retirèrent. Nous n^avions pas prononce une parole. Nous crûmes être quittes de leur visite; mais nous nous trompions. L'un dVux revint tout de suite, tenant d'une main une chandelle et de Tautre un pistolet. 11 tira les rideaux du lit; mistriss. Moore rompant alors pour la première fois le silence, s'écria : Vous ne voulez pas me tuer? Le misérable, après avoir semblé délibérer assez long-temps, répondit : Non. Sur quoi ma compagne reprit : Et vous ne voulez tuer aucun de ceux qui m'appartiennent? Il répondit sans hésiter : Non. On entendit en ce moment la cresselle d'un Avatchman (i). Le voleur alors jeta son pistolet et s'enfuit. Quoique j'eusse tout entendu, je n'avais rien vu de ce qui s'était passé. Dans

(i) Les watchmen parcourent les rues pendant la nuit, armés d'un bâton terré. Ils annoncent à haute voix les heures à mesure qu'elles^sonnent , et sont munis d'une cresselle avec laquelle ils s'avertissent les uns les autres.

{Note du traducteur.)

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nia frayeur, je m'elais cachée au fond du li( , où j'étais restée plus morte que vive. Je nVn sortis que quand ce dernier homme fut parti.

Voici ce qui les avait troublés : la femme de chambre couchait dans un grenier sur le devant : elle avait avec le sommelier quelques habitudes; et entendant du bruit dans la maison, elle avait cru que c''était son amant qui, rentrant un peu ivre, montait en chancelant chez elle. Regardant alors par-dessus la rampe de Tescalier qui était tournant^ elle avait vu les voleurs en troupe, qui, portant chacun une chandelle et un pistolet, entraient dans la chambre de sa maîtresse. Sur-le-champ, elle avait couru au balcon , et y était restée jusqu^à ce que , voyant un watchman, elle avait donné Talarme.

Le watchman observa que la lampe avait étéôtée de la lanterne à la porte de la maison, et que la fenêtre était ouverte : une fille avait négligé de la fermer. Aussitôt il fît jouer sa cresselle , ce qui effraya tellement les voleurs que , laissant là leur butin , chacun chercha à se sauver. Celui qui était venu à notre chambre se trouvant seul, passa dans le jardin, et de-là

dans une place voisine, où, après avoir cache quelques bagatelles qu'il avait dérobées à Finsu de ses camarades, il fut pris par les domestiques du colonel Sloper.

Remis par eux aux Avatchmen qui, alors, étaient assembles en grand nombre , on lui promit de Findulgence: il dit où étaient ses associes, dont cinq furent pris. Deux autres, que la troupe avait chargés de garder les domestiques de mistriss Moore, étant près du jardin , avaient trouvé le moyen de sVchapper. L\m de ceux-ci , qui gardait le sommelier, lui dit qa\m des leurs avait voulu poignarder le lord qui était sorti; mais qu^un jeune homme, revenu depuis peu delà déportation, et qui ne sVîait joint à eux que de ce jour-là, avait insisté pour qu^ils ne commissent point de meurtre. Le sommelier, entendant appeler sa maîtresse, dit au même homme : J'espère qu^ils ne tueront pas ma maîtresse. Je Fespère aussi, avait-il répondu ; mais il y a parmi eux un méchant chien, et si j^avais de Targent, je les quitterais. C'est ce qu'ail fît probablement; car ce fut un de ceux qui se sauvèrent, et Ton ii^en a point entendu parler depuis.

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Le matin, on les amena tous six pour que inistriss Moore de'signàt, avec serment, celui qui ota;t venu, tenant un pistolet, à côte de notre lit. Elle indiqua le jeune homme dont j\ii parle, et (|ui était d\ine figure agréable. Comme elle allait prêter serment, il lui recommanda de prendre bien garde à ce qu''elle allait faire, parce qu'un serment était une chose sacrée. Cet avis, vu celui qui le donnait, étonna toutes les personnes présentes.

Par la suite , cinq de ces misérables furent exécutés. Le jeune homme, en faveur de qui se présentèrent quelques circonstances favorables , fut de nouveau déporté. Il tenait à une famille opulente; on m'a assuré depuis que sa sœur , dans ce même temps , roulait dans une voiture à six chevaux.

Une imprudence avait occasioné le vol.

Le sommelier de mistriss Moore avait été recevoir pour elle une somme assez considérable en or, qu'il avait mise dans un sac de toile. Avant de rentrer , il s'était arrêté dans un cabaret voisin , et avait posé son sac sur la table. Quelqu'un lui ayant demandé, comme par curiosité, si c'était de l'or, il avait répondu que oui, et imprudemment avait ouvert le

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sac pour en convaincre les assistans. De ce moment, la maison avait été ëpiëe, et les voleurs avaient pris, pour exécuter leur coup , le jour même où j Votais venue chez mistriss Moore.

Le seigneur qui avait rencontré les voleurs en sortant de chez mistriss Moore, alla à Newgate pour les voir. Il y trouva le jeune homme dont j^ai parlé, qui, d\m air aussi dégagé que s^il n''eùt eu aucune part à Faffaire , lui dit: Mylord^ voulez -vous que je vous montre les coquins? Quand celui-ci lui demanda pourquoi ils ne Pavaient pas volé, puisqu'ils en avaient une si belle occasion , le voleur en allégua deux raisons : la première, quMls avaient en vue un meilleur coup ; la seconde , que les officiers aux gardes ( ce qui prouve qu'ails connaissaient fort bien mylord) avaient tant d'usages à faire de leur argent que, rarement, ils en avaient beaucoup sur eux.

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