‹ Mémoires de Mistriss Bellamy (volume 2)Chapitre 43 sur 58 · LETTRE XC · texte numérisé non relu

LETTRE XC

12 décembre 17

Ainsi sVvanouirent, sans retour, toutes les espérances que j^avais formées de rentrer au théâtre. Je n'eusse pu me résoudre à y prendre un engagement , à moins qu''on ne m'eût rendu la plupart des rôles qui m'avaient appartenu^ et ma portion dans les nouveaux. Or, je ne pouvais espérer que M. Woodward,en exigeant du directeur de pareilles propositions, compromît les millelivres quilui étaient offertes. L'amitié est, sans doute , en spéculation , une fort belle chose; mais peu de gens sont disposés à lui faire d'aussi grands sacrifices. Je regrettai, alors, plus que jamais, d'avoir offensé M. Colman; au reste, je dois dire, à son éloge, qu'il m'a pardonné depuis, et qu'il m'est encore permis de le mettre au nombre de mes amis.

J'étais dans l'usage de donner , le 3 décembre, un dîner aux personnes de ma so-

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ciëté la plus intime, en Thonneur de la fête du comte Haslang(i). JVvais,en conséquence, invité , pour ce jour-là , quelques dames , et le secrétaire de son excellence , à diner chez ma mère, où je logeais quand je venais à la ville.

La veille, ma mère avait paru indisposée ; mais elle ne se crut point assez incommodée pour que nous dussions remettre notre partie. Cependant, après être sortie le matin , pour faire les complimens d'usage, je la trouvai, en rentrant, plus faible et plus ch^fngée que je ne Favais laissée. Je voulais contre-mander mes convives ; elle s^ opposa, et alla se* coucher.

Rien n'annonçant que son mal fût dangereux , nous dînions gaiement : quelques personnes riaient un peu haut. Tout-à-coup nous vîmes entrer, dans la salle à manger, ma mère, qui, s'adressant à mistriss Howe, Tune des dames présentes , la pria de ne pas

(i) Le comte était ambassadeur de Vienne et catholique romain. Les protestans, au lieu du jour de la fête, célèbrent celui de la naissance des personnes qu'ils considèrent. {Note du traducteur. )

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attirer la foule devant sa porte, par ses éclats de rire. Ma mère était d'une politesse extrême, et surtout très-attentive pour toutes les personnes d'un certain rang. Sa conduite , en cette occasion , nous . parut si étrange , que nous dûmes Tattribuer à quelque chose d'extraordinaire. Effectivement, elle était en délire.

Je fis sur-le-champ avertir le docteur Macdonald , en qui elle avait confiance , et qui , invité à notre diner , n'avait pas voulu y paraître, parce qu'obligé d'assister le matin à un enterrement, il s'était mis en deuil. Le succès ne paraissant pas couronner ses soins , il me pria d'appeler un autre médecin. Celui-ci déclara que le mal était une paralysie léthargique , à laquelle il était impossible de remédier. Ma mère languit durant quelque temps, sans recouvrer un seul intervalle de raison. Un jour, pendant qu'assise à côté de son lit , je lui baisais la main , elle jeta les yeux sur moi, me sourit, et mourut sans pousser un seul gémissement.

J'eus la satisfaction de voir que tous ceux qui l'avaient connue regrettaient amèrement sa perte. Les pauvres eurent raison de s'en

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affliger : elle était aussi libérale pour eux , quVconome pour elle-même. Quant à moi, je perdis en elle une mère tendre, une précieuse amie. Heureuse si j Wais suivi les conseils de son expérience!

Le propriétaire de la maison qu*occupait ma mère, avait promis de ne point augmenter , tant qu'elle ou moi Toccuperions , le prix du loyer, qui était très-modique. Je me décidai donc à la garder. Tout ce qu'avait ma mère étant venu de moi dans Forigine , je crus avoir un droit incontestable à m'en emparer; et comme mon frère avait renoncé à y rien prétendre , il me parut inutile de prendre des lettres d'administration.

J'avais invité une dame et ses deux filles , à demeurer avec moi pendant la maladie de ma mère. Elles eurent la bonté , après sa mort, de prolonger leur visite, pour me distraire de la mélancolie qui s'était emparée de moi.

Ma mère ayant toujours paru vivre dans l'aisance, je voulus qu'elle fût enterrée conformément à l'état qu'elle avait tenu. On m'engageait h ne point assister à son enterrement.

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Je rejetai ce conseil. Il m'a toujours semble qu'on ne se dispensait, que par une fausse délicatesse , de remplir ces tristes et pieux devoirs. La nature, au contraire, nous invite à suivre nos amis jusqu'en leur dernier asile , et à mêler nos pleurs à la terre qui va couvrir leur dépouille. Les gens du peuple, qui n'écoutent, en général, que l'impulsion de sentimens vrais, ne connaissent point (^ette sensibilité mensongère, et ne quittent qu'au bord de la tombe ceux qui leur furent chers pendant la vie.

La fortune avait décidé que je ne jouirais jamais d'aucun des biens qu'elle avait paru m'offrir. Peu de temps après la mort de ma mère , j'étais un soir tranquillement assise avec mistriss Butler ( la dame qui était chez moi), lorsque nous entendîmes frapper fortement à la porte. Surprise, je dis à la fille de ne pas ouvrir ; mais on cria de dehors , que si l'on n'ouvrait pas sur-le-champ , on allait enfoncer la porte, parce qu'on avait un ordre du grand sceau. Ne sachant ce que c'était que le grand sceau, je demandai parla fenêtre, ce qu'on voulait : On me le dirait, répondit-on , quand on serait entré; et si je

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ii^ouvrais pas à Finstant , on avait le droit trenfoncer la porte. Enfin je fais ouvrir : cinq ou six coquins entrent, et prennent possession de la maison , au nom de mon honorable cousin Crawford.

Cet honnête praticien, apprenant la mort de ma mère , et sachant que j^avais eu Timprudence de ne pas me mettre en régie, prit des lettres d'administration ^ en faisant serment ( i ) qu''il était son héritier légitime. Il ne croyait pas en avoir le droit; mais il pensait que, s'il était une fois maître de la succession, il saurait bien éluder Tobligation d'en rendre compte. Vous allez voir qu'il y réussit parfaitement.

Sir John Fielding, à qui je m'adressai surle-champ , ne put me fournir aucun moyen d'échapper à cette injustice. Il fallut prendre

(i) Le serment joue un grand rôle dans la jurisprudence anglaise , et , sous certains rapports , il fait honneur au peuple chez lequel il est admis, dans beaucoup de cas , comme preuve légale; mais cette institution, née delà discipline religieuse , a survécu à l'esprit qui l'avait dictée. Le serment est devenu , entre les mains du fripon , une arme que le magistrat ne peut lui arracher. C'est un frein usé qui n'arrête que celui qui n'a pas besoin d'être retenu.

{Note du traducteur. )

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patience. Je ne devais pas songer à faire entendre raison à ces misérables. Après d^inutiles altercations, ils exigèrent que je vidasse les lieux le soir même. Il était alors plus d^onze heures : les enfans de mistriss Butler étaient couches; et je ne savais, à une heure si avancée, où trouver gîte. Enfin, je mVdressai à M. Woodward qui avait loué , dans Leicesterstreet, une grande maison pour en sous-louer une partie. Il consentit bien volontiers à nous recevoir, quoique, pour nous loger, il fût obligé de quitter son lit.

Le lendemain , j'envoyai dire à M. Gordon , entrepreneur qui avait fait le convoi de ma mère, qu'il eût à s'adresser, pour son paiement, à l'administrateur de la succession. Mais il me répondit que, comme c'était moi qui l'avais mis en œuvre, il espérait que je voudrais bien le payer. C'était, ajoutait-il, un fort joli enterrement; et il défiait ses confrères d'en faire un pareil pour cinquante livres, quoiqu'il me le passât à quarante-deux.

Ce qui rendit cet événement plus fâcheux, fut que sept cents livres dues à ma mère devaient être payées le mercredi suivant. Dans la précipitation avec laquelle je quittai la mai-

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son , j^oubliai les papiers relatifs k celle affaire. Je les avais mis dans le parloir, dans une boite de porcelaine, pour les avoir prêts au besoin. Les malheureux qui les trouvèrent, les jugeant sans doute de nulle valeur, les jetèrent comme inutiles : de façon que tout ce que je gagnai à la mort de ma mère , fut une pauvre parente dont elle prenait soin , et qui tomba à ma charge.

Les effets de ma mère furent vendus , comme on dit, pour une vieille chanson. Mais la maison mVtant louée verbalement, du moins on ne put pas disposer du bail. J^intentai un procès à la Chambre des communes contre Crawford, et je Taurais sûrement gagne; car jVtais née pendant le mariage de ma mère. Mais le déprédateur, après avoir dépensé tout Targent qu^il avait retiré des effets, et rançonné quelques sous-locataires qui tenaient des écuries dépendantes de la maison, commença à craindre les suites de sa friponnerie. Il s'en alla à Gravesend prendre un bateau pour fuir son pays. Mais la justice apparemment le poursuivait : étant très-ivre , il tomba dans la rivière, et Ton n'en entendit plus parler.

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Je ne peux mieux achever le tableau que je vous ai fait de sa bassesse et de sa rapacité, quVn vous disant que son fils n^ayant pas voulu lui donner son consentement pour la vente d\me annuité de cinquante livres, dans laquelle il avait un intérêt, le barbare intenta contre lui une demande pour la nourriture qu^il lui avait donnée, le fit arrêter et jeter, quoique mineur, dans la prison de Fleet. Le jeune homme ayant le courage de persister dans son refus, resta enfermé jusqu^à la mort de son père.

Ah ! sans doute , il doit y avoir , il y a , nous devons le croire , quelque lieu disposé pour la vengeance , où de terribles chàtimens attendent des monstres couverts de pareils crimes.

L^véque de Glocester était chargé d'acquitter les sept cents livres dues à ma mère. Je fus obligée de lui mander que je ne pouvais aller les recevoir , parce que les papiers qui établissaient cette créance étaient perdus. Mylord me répondit qu''il ne paierait point qu'on ne lui remît les obligations, parce qu'il pourrait être exposé à les payer à ceux qui les auraient trouvées.

Ainsi, loin de rien retirer de la succession

de ma mère, j'eus à payer son enterrement, quelques autres petits articles, et de plus les frais du procès à la Chambre des communes, qui se montaient à dix-sept livres. Quelque temps après, je reçus une visite de lord Hampden, qui me fît présent d'un billet de vingt livres avec autant d^ostentation que s^il m'eût offert un million.

LETTRE XCT.

ag décembre 17 —,

Ayant fait venir mes meubles de Strand, je mVtablis de nouveau dans Brewer-street. Le comte Haslang, lorsqu^il entendit parler de mon malheur, dit qu^il me paierait les meubles démon premier étage, qui revenaient à cent vingt livres, et de'sira quVn conséquence je prisse un terme fixe pour payer le tapissier qui les avait fournis. M. Woodward me fit présent de deux beaux dessus de porte , de trois girandoles, d^une belle grille de cheminée, etc. Presque tous mes amis m"*aidèrent, par quelques dons du même genre, à décorer ma maison.

Précisément à cette époque, M. CalcraJft mourut. On annonça , dans les journaux , qu'ail m^avait fait un legs considérable ; mais ce bruit se trouva très-faux ; je n'étais nommée dans son testament, que comme la mère de ses enfans. Sa mort laissa peu de regrets.

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