‹ Mémoires de Mistriss Bellamy (volume 2)Chapitre 44 sur 58 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Maigre son immense fortune , il était réduit , par le mépris des honnêtes gens, à ne voir que quelques malheureux qui dépendaient de lui. Ni toutes ses richesses, ni ses magnifiques demeures , ni ses vins précieux , ne purent faire rechercher sa société par une seule personne de quelque considération. Son commis, son procureur, et probahlement quelque percepteur de Texcise, composaient tout le cercle de ses liaisons. Son frère, le général , ne daignait pas le voir. Pour retenir même auprès de lui son commis , il lui avait promis un legs considérable qui se réduisit à cent livres , trait digne de sa générosité ordinaire.

Dans son testament, il n^avait rien laissé à sa femme, et ne l'avait pas même nommée : oubli par suite duquel elle obtint le tiers des biens de son mari , aussi bien que de sa fortune personnelle. Chacun applaudit à son succès , et personne ne s'en réjouit plus sincèrement que moi ; car j'avais su que c'était une femme très -estimable.

Au jour désigné pour payer mon tapissier, je mandai au comte que je devais faire ce paiement à quatre heures : son secrétaire et

M. TufFnal étaient avec moi , lorsque je reçus la réponse écrite sur le quart d'une feuille de papier, et cachetée au coin, comme un billet du matin. Voyant, à Touverture, qu'elle commençait dans la formule ordinaire du comte : « Je mVtonne que vous n'obteniez )) pas d'engagement, etc., )) je supposai que tout était du même style, et n'imaginant pas qu'il pût y avoir rien de précieux dans un billet de cette forme, je le jetai au feu. M. Kilkroifme dit en plaisantant : Est-ce ainsi que vous traitez vos billets doux? Ce n'est rien moins, répondis-je; c'est un subterfuge pour éluder l'accomplissement d'une promesse.

Pendant que je réfléchissais à ce procédé du comte , son portier vint me dire qu'il attendait une réponse. Je n'en avais point, disje, à faire sur un sujet si rebattu. Le portier revenant sur-le-champ, me dit que mylord était surpris de ce que, du moins, je n'accusais pas la réception de son billet. Je n'eus pas plutôt entendu ce mot de billet, que je m'écriai : Je suis perdue ! je suis perdue! je l'ai brûlé. Chacun de nous resta pétrifié.

Le portier, enfin, retourna vers son maître: mais deux ou trois heures après, je reçus d\in banquier de la cite, nommé, je crois, Nightingale, une promesse de payer la somme de cent vingt livres, si tel billet de banque ne paraissait point de-là à un an et un joure Il s'était heureusement trouvé que le comte ^ le même jour, étant seul et de loisir, sVtait amusé à prendre note des numéros de plusieurs billets de banque qu''il venait de recevoir, précaution qu'ail n\avait jamais prise auparavant. Il m^a assuré depuis, qu'il ne concevait pas pourquoi Tidée lai en était venue.

M. Woodward mVvança les fonds ; le tapissier fut payé. Et comme le billet brûlé n'avait garde de paraître , Fargent , à la fin de Tannée , fut remis à M. Woodward.

L'entrepreneur Gordon me pressait d'^acquitter Fenterrement de ma mère. Je cherchai a emprunter, pour les lui payer, les quarante guinées qu'il me demandait. A cette occasion, quelqu'un me recommanda un juif, nommé Cohan, qui promit de me trouver, dans quelques jours, de l'argent sur mes^

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billets. Pour les rendre plus ne'gociables , il demanda que je lui fisse deux billets sépares, payables à son ordre, et à différentes échéances. Ne connaissant rien à ces sortes d^aflàires, et n'ayant , sur Flionnéteté de cet homme , aucun soupçon, je fis ce qu'il voulait; persuadée que j'allais ainsi me procurer de l'argent pour payer le mémoire de M. Gordon, je hii fis dire que je l'acquitterais la semaine suivante.

Huit jours s'étant écoulés sans que j'entendisse parler de mon juif, j'envoyai chez la personne qui me l'avait indiqué. Je sus alors que mon petit Isaac avait disparu ; et je n'en reçus aucune nouvelle , jusqu'au moment où l'on me demanda le paiement des billets. Ce genre d'escroquerie , malheureusement très-commun, appelle toute la vigilance de la législature. Des billets ainsi surpris, sont passés à des marchands qui peuvent jurer qu'ils en ont fourni la valeur : et quoiqu'on ne l'ait pas reçue, on est obligé de la payer. Bien d'autres que moi ont été dupes des artifices de ces préteurs de profession , qui s'annoncent dans les journaux avec un si grand étalage.

Les exécuteurs testamentaires de M. Davy reprirent alors, contre ceux de M. Calcraft, le procès intente à celui-ci. Ces derniers eurent la maladresse de m'^inviter à me joindre à eux contre moi-même, c'est-à-dire, contre ceux qui mVvaient prêté de Targent. On peut croire que je le refusai. JV'tais même déterminée à les poursuivre. Je voulais , à cet effet, consulter M. Wedderburne ( depuis lord Loughborough), pour savoir ce qu'il avait pensé du procès, et ce qu'il j avait à faire pour le soutenir. Mais je manquais d'argent pour payer cet habile jurisconsulte.

Lord Huntingdon , qui autrefois avait été de mes amis, était depuis peu de retour en Angleterre. Sa générosité m'était bien connue. Je lui écrivis pour lui faire part de mon besoin , et de mes motifs.

Mjlord vint, sur-le-champ, me voir, et me fît présent d'un rouleau contenant une somme très-supérieure à ce qu'exigeait la circonstance. Il était accompagné d'un de ses parens, qu'il avait envoyé, quelques momens auparavant, m'annoncer sa visite. Cette particularité est nécessaire à l'intelligence de quelques faits postérieurs^

(Cependant, M. Gordon avait gagne contre moi son procès, et menaçait de faire exécuter de jugement; et comme un mal vient rarement seul au même moment^ on me signifia la copie de deux sentences prises sur des billets que j'avais remis à Cohan ; pour m'achever , on me demanda le paiement d'une traite qu'avait tirée sur moi mon fils Henri, qui était en pays étranger.

Pressée par tant de besoins, j'employai à en satisfaire une partie, Targent que m'avait donné mylord Huntingdon. Il ne tarda pas à le savoir. M. Wedderburne, auquel il demanda ce qu'il avait pensé de mon affaire , répondit qu'il n'en avait aucune connaissance; ce qui n'était pas étonnant, puisque, d'une part, on ne lui en avait pas parlé, et que , de l'autre , les exécuteurs de M. Davy ne l'avaient pas intentée sous mon nom.

Lord Huntingdon, offensé de mon apparente duplicité, m'écrivit une lettre de reproches, que son parent m'apporta. Je m'empressai d'expliquer à celui-ci ce qui s'était passé. L'intérêt que je semblais mettre à me justifier, et l'éloge répété que je faisais de

inylord, donnèrent à son émissaire Foccasion de me laisser voir qu^il soupçonnait son parent dWoir été jadis mon amant. Je l'assurai qu'il n'en était rien , et que c'était ce qui me rendait plus chère la marque de bienveillance qu'il m'avait donnée. Mon interlocuteur, déconcerté, me dit alors d'un air trèssurpris : « Cela rend le cas très-différent; » et sortit en ajoutant quelques mots que je ne compris point.

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