‹ Mémoires de Mistriss Bellamy (volume 2)Chapitre 45 sur 58 · LETTRE XCII · texte numérisé non relu

LETTRE XCII

4 janvier 17 — .

Je vous ai dit, je crois, que lorsque je quittai Parliament-street , lord Tyrawley avait pris mon fils Henri Calcraft, et Tavait placé dans une académie, près de Greenwich. Il aimait beaucoup cet enfant , qui annonçait de grands talens , et le vit à res>Tet se destiner au service de la marine. A la mort de son père, il quitta cette profession, prit des manières élégantes, et ne voulut plus rien faire.

Lord Tyrawley mourut à peu près dans ce temps. Cet événement m''affecta moins quand il arriva, que lorsque sa maladie me Tavait fait prévoir : la mort, dans la situation à laquelle il était réduit, était pour lui plus précieuse que la vie.

Miss O^Hara, en m^apprenant cette mort, m^annonça Fenterrement pour le dimanche suivant. Mylord avait demandé que son corps

fût déposé àriîôpital des invalides de Chelsea, parmi les braves vétérans qui si souvent avaient combattu sous ses ordres. Ne supposantpas que le gouvernement voulût bien s^occuper de ses obsèques, il avait ordonné qu^elles fussent très -simples , et qu^on donnât une guinée à chacun des soldats qui suivraient son corps. Miss O'Hara, poursuivre à la lettre ses dernières volontés , prétendit qu^il nMtait question que des invalides qui avaient réellement combattu sous son père. Il ne s^en trouva de vivans que vingt-six, et ceux-là seuls furent avertis.

Supposant que Tenterrement avait été fait au jour indiqué , je pris le deuil. Quelques jours après, j^avais chez moi beaucoup de monde; nous aperçûmes, du salon où nous étions, un corbillard magnifiquement orné de trophées et dMcussons , qui sortait de chez Fentrepreneur, au coin de Golden-square.

Quelle fut ma surprise lorsque sur les écussons je reconnus les trois lions noirs de lord Tyrawley! Extrêmement touchée, je fondis en pleurs, je ne pus soutenir de près ce spectacle , dont, de loin, Fidée m'avait peu affectée.

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Je SUS alors que le gouvernement, pour honorer la mémoire de mylord , avait offert un enterrement public, et que la fille chérie du défunt, sous prétexte de fidélité à ses ordres, avait refusé cet honneur. Il eût satisfait sa vanité; mais il effrayait son avarice, parce que, si la cérémonie proposée avait eu lieu, tous les militaires de Fhôtel auraient suivi le corps et eussent eu droit à la demi-guinée.

Mes deux fils, George Metham et Henri Calcraft, vinrent à cette époque en Angleterre. Le premier, distingué par son courage et sa conduite, avait été promu, dans son corps , au grade de capitaine. Le second, livré malheureusement à une femme méprisable, sVtait jeté dans le désordre. Son généreux frère non-seulement s''engagea pour lui , mais il lui prêta les fonds nécessaires pour acheter une commission dans le régiment où lui-même servait, et qui était employé dans TAmérique septentrionale. Dans Tintervalle, George, nommé à un emploi à la Jamaïque, partit pour sa destination , ne doutant point que son frère ne se rendit bientôt à la sienne; mais celui-ci, entraîné par la femme qui le dominait, la suivit en France, y fut mis en prison

pour dettes, et y resta jus quVi ce que M. William, un des exécuteurs de M. Calcraft, allât Fen retirer. Doublement affligée, jVtais inquiète pour la vie de Tun , et alarmée des extravagances de Fautre.

L'incommodité de M. Woodward ne pouvait plus se cacher; une chute qu'il avait faite au théâtre Tobligea d'avoir recours à M. Brom- |

field, qui conçut peu d'espoir de le guérir. I

Quelque temps auparavant , m'annonçant qu'il était dans l'intention de me laisser tout ce qu'il possédait, excepté l'intérêt de quelque argent placé dans les fonds publics dont il voulait donner l'usufruit à son frère, il m'avait demandé qui je lui conseillais de prendre pour exécuteur testamentaire; et je lui avais indiqué M. Ward, en qui je prenais, avec raison, toute confiance. 11 fit en conséquence son testament.

Mais ici ma mauvaise fortune ne m'abandonna pas. M. Woodward avait transigé pour son procès avec Barry, et avait pris de celui-ci des billets payables d'année en année : il pria M. Ward de faire assurer la vie de Barry, dont la santé était aussi chancelante, mais que l'on ne croyait pas en danger. Un commis, chargé

par M. Ward de cette opération, négligea de se procurer la police d'^assiirances, et Barry mourût. M. Woodward, mécontent de ce qu^on n''avait point suivi son ordre, et ne pensant point qu^il eût été difficile de faire assurer une forte somme sur la vie d^un homme infirme, sVn prit à M. Ward; il ne voulut plus le charger de Fexécution de ses dernières volonte's. Quelques jours après, il pria Tun de ses voisins, nomme' Cornish, de vouloir bien être son exécuteur testamentaire, et surle-champ fit venir son procureur pour changer son testament.

En m'*instruisant de ses motifs , il m'invita à choisir un second exécuteur. Je fus affligée de ce changement; mais il ne me convenait pas d^'insister. J'indiquai M. Bromfield.

Je connaissais peu ce dernier; mais j'avais pour lui beaucoup d'estime et de considération : je n'ai point changé de sentiment; et quoique j'aie eu beaucoup à me plaindre des exécuteurs de M. Woodward, je suis encore persuadée qu'ils ont cédé à des impulsions étrangères.

Je transcris ici le testament de M. Woodward, pour que vous puissiez juger entre

moi et ceux auxquels il avait confié mes intérêts (i).

« Au nom de Dieu, amen. Je, Henri Woodward, de Cliapel-street, Grovesnor-place , dans la paroisse de Saint-George, Hanoversquare, dans le comté de Middîesex, sain dVsprit, de mémoire et d'entendement, fais et publie mon testament et acte de dernière volonté, ainsi qu'il suit :

3) Premièrement, je veux et ordonne que les dépenses de mon enterrement et mes dettes légitimes soient entièrement payées et acquittées , ainsi que les frais d'homologation de mon testament.

)) Item^je donne à William Bromfîeld , Esq., cent guinées , et mon anneau d'onyx; et à mon voisin, M. Mason Cornish, vingt guinées pour un anneau.

)) Item^je donne à mon amie George- Anne Bellamy , ma montre d'or , ma chaîne et mes cachets ; comme , aussi , mon argenterie , mes

(i) J'ai pensé qu'on pourrait lire avec quelque curiosité ce testament : les formes légales des actes importans de la vie font une partie intéressante des mœurs d'un peuple.

( Note du traducteur. )

bijoux, mon linge, ma porcelaine, et tous les meubles de la maison que j^occupe en Chapel-street.

h Item ; je donne à mes exécuteurs ci-après nommés, et au survivant d^iceux, ainsi qu^à leurs exécuteurs, administrateurs, et survivans d'iceux , sept cents livres dans les trois pour cent consolidés , qui sont placées en mon nom dans les livres du gouverneur et de la compagnie de la banque d^ Angleterre ; ledit legs en fîdéi-commis aux fins et usages ci-après expliqués : savoir, à la charge de recevoir Tintérét, les dividendes, et le produit de ladite somme, et de les payer aux époques où ils sont dûs et payables , à mon frère John WoodAvard, fabricant de chandelles , Cripple-gate, à Londres, pendant sa vie naturelle; et immédiatement après son décès , à la charge de vendre lesdites sept cents livres dans les trois pour cent consolidés, et d^en employer le produit à Tacquisition d\me rente viagère placée en leur nom et à leur choix, pour et durant la vie naturelle de George-Anne Bellamy. Je veux, entends et ordonne expressément que mesdits exécuteurs fidéi-commissaires , et le survivant d'iceux, perçoivent de terme en

terme, par quartier, et aux échéances où ils seront dus , les arrérages de ladite rente viagère, et les paient eux-mêmes à ladite George- Anne Bellamy, dont le simple récusera pour eux, à chaque terme, une décharge suffisante. Cest de plus mon intention expresse que cette rente viagère ne serve qu'à Tusage seul de ladite Bellamy , que Targent en provenant ne puisse être par elle vendu, ni transporté, ni chargé du paiement de ses dettes, non plus qu'affecté aux dettes , ni soumis au pouvoir ou à la disposition d'aucune personne qu'elle pourrait, par la suite, épouser; et en cas de décès de ladite G.-A. Bellamy, antérieurement à mon frère John Woodward, à la charge , immédiatement après ledit décès, de transporter ladite somme de sept cents livres à mondit frère , ses exécuteurs , administrateurs , ou cessionnaires.

)) Je donne et lègue à mes exécuteurs ciaprès nommés, tout le reste et surplus des biens que je posséderai au temps de ma mort, quelque part et de quelque nature qu'ils soient, k la charge d'en disposer et de les vendre le mieux et le plus tôt possible après mon décès y et avec les fonds en provenant, acheter en leur

nom et à leur choix une rente viagère pour et durant la vie naturelle de ladite George-Anne îîellamj.

)) Je veux, entends et ordonne expressément que mes exécuteurs fidéi-commissaires, et le survivant d^iceux, reçoivent de terme en terme, par quartier, aux échéances où ils seront dus , les arrérages de ladite rente viagère, et les payent eux-mêmes à ladite George- Anne Bellamy, dont le simple reçu sera pour eux , à chaque terme, une décharge suffisante. C^est, de plus, mon intention expresse que cette rente viagère ne serve guVi Fusai? e seul de ladite Bellamy; que Fargent en provenant ne puisse être par elle vendu , ni transporté, ni chargé du paiement de ses dettes , non plus qu^afFecté aux dettes , ni soumis au pouvoir ou à la disposition d'aucune personne quelle pourrait , par la suite, épouser.

)) Et enfin , je nomme, désigne et constitue le susdit William Bromfield , Esq. , et ledit Mason Cornish, exécuteurs et fidéi-commisjsaires de mon présent testament; révoquant tout testament antérieur que j'aurais précédemment Fait, et déclarant que celui-ci est

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ma dernière volonté'. En témoignage de quoi, ]e susnommé' Henri Woodward, ai appose à mon présent testament ma signature et mon sceau, ce 20 janvier. Tan de notre Seigneur l'J']']'

)) Signe Henri Woodward.

)) Signé, scellé, publié et déclarépar ledit Henri Woodward, comme étant son dernier testament, en présence de nous,

» Anne Pitt , E. Willet.

» N"* 89 , Wardour-street-Soho. »

Rien notait plus clair que ce testament^ rien notait plus positif que la volonté exorimée par le testateur , de me donner sa fortune; il était, ce semble, impossible d^ éluder les effets de cette disposition ; et cependant , par Tapplicalion inconcevable qu''on en a faite, je nVn ai encore retiré aucun avantage. Si, du fond de sa tombe, mon généreux ami pouvait voir comment on a perverti ses intentions, son cœur bondirait d'^indignation* Mais n'anticipons pas sur les événemens.

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