‹ Mémoires de Mistriss Bellamy (volume 2)Chapitre 48 sur 58 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

voix. Obéissant à son impulsion , je remontai promptement Tescalier ; et ayant trouve mon invisible prédicateur, je les lui donnai. Je reçus en retour mille bénédictions auxquelles la pauvre femme avait sans doute plus de droit que moi, puisquVUe mVvait soustraite à ma perte éternelle.

Retournant alors au lieu où elle avait dû se consommer, je m^humiliai devant celui qui avait préparé cette heureuse circonstance, et pour la première, pour la dernière fois de ma vie, je trouvai quelque douceur à penser qu'ail y avait au monde des gens aussi malheureux que moi.

En comparant ma position avec celle de cette pauvre femme qui pleurait, à la fois, sur un mari mourant et un fils affamé , je songeais , avec une douce satisfaction , que tous les êtres auxquels m'attachaient le sang ou Taffection, étaient tranquilles et heureux. Je n'*avais d'inquiétude que pour la pauvre enfant que retenait auprès de moi sa tendresse , et que je regardais comme ma fille. Je priai Dieu qu'un jour je pusse reconnaître les soins de cette honnête créature , et lui procurer de plus heureux jours.

LETTRE XGV.

8 janvier 17 — .

Apres avoir prié avec plus de ferveur et de satisfaction que je n''avais encore fait, je me sentis soulagée. L'espoir se réveilla dans mon ame, et je repris assez tranquillement le chemin de ma demeure. En y entrant, je trouvai ma pauvre Sally ayant le cœur gonflé et les yeux noyés de pleurs. Elle craignait qu'il ne me fût arrivé quelque malheur. Elle se consola bientôt, en voyant que mes regards étaient moins sombres, et que mon ame paraissait plus calme. Sa sœur, me dit-elle, était venue, en mon absence , et lui avait donné deux shellings, qu'elle avait employés à acheter quelque chose pour mon souper, ainsi que du thé et du sucre , pour le déjeuner du lendemain.

Nous mangeâmes gaiement. Je n'ai guère fait, dans ma vie, de repas plus agréable. J'étais si touchée de l'affection de cette bonne

iille , que les témoignages quVlle mVn donnait mutaient aussi précieux que ceux de la plus flatteuse amitié.

Le lendemain , jVtais seule. Sally était allée passer la journée chez sa sœur. J'entendis frapper doucement à ma porte. Depuis que je mutais relég uée au second, j'évitais, par une vanité mal entendue, de voir personne qui m'eût connue dans ime position plus brillante. Je fus donc fort étonnée de voir entrer madame Krudnar. C'était la veuve d'un baron polonais, femme agréable, généreuse, etpleine de sensibilité.

Elle avait entendu parler de mon malheur, et me fit quelques reproches d'avoir caché à mes amis une infortune qui n'avait rien de honteux, puisqu'elle était le fruit de la friponnerie d'un procureur qui avait , malgré moi, dépensé mon bien en procès inutiles.

Deux ou trois jours après cette visite , je fus très-surprise d'en recevoir un matin plusieurs autres de gens qui venaient m'offrir des secours. Madame Krudnar , affectée de ma situation, avait fait mettre dans les journaux un avertissement , portant que le

Timon femelle (i) manquait du nécessaire, et que ceux qui , jadis , avaient partage sa prospérité, devraient rougir de la laisser dans une pareille situation. Mon adresse était jointe à cet avis , qui m^amena beaucoup de monde.

De ce nombre était M. Harris, qui se plaignit obligeamment de ce que je nVvais pas instruit de mon sort les directeurs de Covent- Garden. Il me donna cinq guinées, qu^il m^invita à porter en compte. Je leur en devais , je crois, trente ou trente-cinq, et à M. Harris vingt.

Le même jour vint aussi mistriss Witlifîeld, fille de la bonne garde Carter, autrefois ma coiffeuse. Elle venait de la part de deux personnes, qui se proposaient d^ouvrir pour moi une souscription. Elle-même avait le projet de rassembler , parmi ses amis , une petite somme , sur laquelle elle me paierait une guinée par semaine. J\icceptai ses offres, pro^

(i) Allusion au Timon cV Athènes , de Shakespeare , qui , tombé dans le l^esoin , après avoir dissipé une grande fortune dont il avait donné la majeure partie à ses amis, n'eu trouva pas un qui voulût le secourir dans sa détresse.

( No/e du traducteur. )

près à écarter de moi, non-seulement le besoin , mais les dettes , bien plus fâcheuses y selon moi ; poison de tous les momens ; véritable enfer anticipé, dans lequel il n'y a plus ni sommeil, ni tranquillité (i). Ah! ceux-là ne savent pas de quel prix est Findépendance, qui n'ont jamais connu la servitude du besoin ! Heureux celui qu'une honnête industrie nourrit obscurément d'alimens , dont la source ne tarit jamais ! Je le répète ; celui qui , une fois, est obéré, a mis le pied dans le Tartare : il est dévoué aux fouets et aux furies.

J'observe que les personnes qu'amena chez moi cet avertissement, n'étaient point celles que, jadis, j'avais eu le bonheur d'obliger. Parmi celles-là , je dois le dire , une seule sentit le reproche , et en fut touchée. Tant est rare ce sentiment de la reconnaissance !

(i) Toutes les dettes, en Angleterre , emportent la contrainte par corps. Plusieurs réclamations se sont élevées , dans ces derniers temps , contre ce système qui , dans un pays oii les transactions sont aussi nombreuses et la jurisprudence aussi compliquée , livre habituellement une moitic de la société à la tyrannie arbitraire de l'autre.

C Noie du traducteur. )

Madame Krudnar revint me voir, enchanle'e du succès de sa manœuvre. Bientôt je reçus du théâtre une somme suffisante pour payer les dettes que, récemment, la nécessité m^ivait fait contracter. La guinée par semaine, que m'avait promise mistriss Withfîeld , dura assez long-temps, plus que je ne Faurais espéré.

Je reçus une visite de mistriss AbingtoU , qui me conseilla de demander une représentation à mon bénéfice , et qui m'offrit de la soutenir de ses talens. Elle m'aida de son crédit, pour une petite somme que j'ai payée depuis , et dont je lui ai autant d'obligation que si elle l'avait déboursée. M. King, M. Smith, m'offrirent également de jouer à mon bénéfice. Mais la saison parut trop avancée pour qu'on s'en occupât cette année.

Je me souvins alors de quelques réclamations que j'avais à faire contre le tapissier qui tenait ma maison de Brewer-street ; il prétendit ne me rien devoir. Je plaidai, et je gagnai mon procès. Mais je ne voudrais pas , pour une somme décuple , subir tout ce qu'il m'en a coûté pour employer de pareils moyens.

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Isaac Bickerstaff (i) dit, dans une de ses Veillées, que , dans chaque village , il y a une mistriss Bleu-Manteau , babillarde commère ^ qui TïSi dVutre occupation que de recueillir toutes les nouvelles du pays , et de les débiter à tout venant, ornées de quelques accessoires de son invention. JVprouvai bien , pendant mon séjour à Walcot-place , qu^il y avait aussi dans le canton une mistriss Bleu-Manteau.

Une femme, dont le mari vit à Londres dans quelque aisance , et qui y a amassé de quoi avoir une habitation à la campagne , me fit rhonneur de me venir voir à Walcot. Elle s^amusa , depuis , à répandre de prétendus détails de ma prodigalité, dans un temps où je manquais des premières nécessités, et où jMlais retenue au lit par une grave et douloureuse maladie. On devrait punir ces pestes de société , qu^on ne peut pas attaquer en réparation d^injures , et qui , cependant , font autant de mal que le calomniateur le plus outra-

(i) Auteur de plusieurs ouvrages dramatiques. Il a fait , entre autres pièces , l'Ecole des Pères et l'Hypocrite. Celle-ci est une imitation du Tartufe , de Molière , corrige'e d'après le non Juror , que le célèbre Colley-Cibber avait lire de la même source. {Note du traducteur.)

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geux. J'ai bien éprouvé ce triste effet ; car un homme estimable m'assura, peu de temps après, qu'il m^aurait certainement secourue dans mon infortune, si le hasard ne lui eût pas fait rencontrer cette obligeante voisine , qui lui dit que ce qu'on publiait de mon malheur était une chimère.

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