LETTRE XCVI
l6 février 17 — .
MiSTRiss Willet, mon hôtesse , ayant loué la plus grande partie de sa maison , je trouvai incommode de demeurer plus long-temps à Walcot-place. Je revins donc à la ville, où je me fixai dans la maison que j^occupe encore.
La duchesse de Montagne ( jadis lady Cardigan), que j^informai de ma position, mVida de quelques secours ; mais ils ne suffirent pas pour me permettre de vivre sans contracter des dettes.
Je fus moins heureuse auprès de sir George Metham, à qui je mutais adressée directement. Je ne reçus de lui qu''une lettre de reproches dans laquelle il me remontrait Finconvenance d'une demande d'argent. Quand j'avais eu le pouvoir défaire du bien, je l'avais fait avec plaisir. Je n'eusse pas pensé que, pour d'autres, ce fût une peine.
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Je demandai à M. Harris une représentation à mon profit. Non-seulement il me Paccorda nette de tous fixais, mais il intéressa à mon sort les acteurs qui , tous , me prêtèrent, avec plaisir, le secours de leurs talens.
On pensa que je devais paraître moi-même sur la scène. Eloignée du théâtre depuis six ou sept ans, je m^ décidai avec peine; et au moment de jouer , j** aurais volontiers , pour m'en dispenser, abandonné tout le produit du bénéfice , quoiqu'il fiit beaucoup plus considérable que je ne m'en étais flattée : ce qui provint, en grande partie, de ce que mistriss Yates reparaissait pour la première fois, après une longue maladie.
J'étais si effrayée, que miss Cateley fut obligée de me pousser, en quelque sorte , sur le théâtre. Cette actrice montrait une joie si vive de voir la salle remplie , qu'elle n'eût pas été plus satisfaite, si la représentation eut été donnée à son bénéfice. Cependant j'avais quitté le théâtre avant son retour d'Irlande , et elle ne me connaissait point.
La santé de mistriss Yates était si chance- Jante, que je craignis qu'elle ne pût jouer. Mais
la bonté de son cœur lui fît affronter tous les dangers, pour obliger une camarade malheureuse. Elle parut , au milieu de nombreux applaudissemens, dans son rôle, justement admire , de Jane-Shore. A cette pièce , on avait joint Cornus (i) , dans laquelle tous les acteurs se piquèrent dVxceller.
Quant à mon jeu, il fut, je crois, trèsmédiocre. Je ne sais comment j'achevai mon rôle , qui était , comme à fordinaire , celui d'Alicia. La crainte sVtait tellement emparée de moi, qu'elle m'empêcha de faire aux spectateurs un remerciement que j'avais préparé.
Il faisait ce jour-là excessivement chaud, ce qui rendit plus remarquable l'affluence des dames du premier rang , qui , malgré cet inconvénient , ornèrent les loges de leur présence.
La personne que m'avait recommandée mon fils m'avait engagée à endosser pour elle un billet à six mois d'échéance. J'employai à acquitter cet engagement une partie des produits de mon bénéfice. Le reste paya d'autres
(i) DeMilton. {Noie du traducteur.)
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dettes. J^ittendais chaque jour des nouvelles de mon fils. LVsperance d^en recevoir me flattait d^autant plus, que le comte Haslang, qui avait bien voulu m'allouer une certaine somme par mois, venait de tomber malade, et m'avait mande qu''il était oblige d'interrompre pour quelque temps cette libéralité. Ce fâcheux incident m'arriva dans un instant où, malade d'un rhumatisme, je ne pouvais me lever que pour faire faire mon lit.
Dans ce triste état, je reçus la visite d'une femme que j'avais connue dans la société. Elle venait, dit-elle, pour me consulter sur les talens d'une jeune personne qui se destinait au théâtre. Mon indisposition m'empêchait de m'occuper de son amie ; mais je promis de lui donner avis de mon rétablissement. Elle me quitta, en m'engageant à boire du vin de Madère. C'était, lui dis-je franchement, un remède trop cher pour ma fortune , encore plus délabrée que ma santé. Elle me pria de trouver bon qu'elle m'en envoyât. Un homme vint en effet le lendemain , de la part de mistriss Stewart, apporter du vin de Madère, et dit à la fille qu'il viendrait l'après-midi chercher son panier.
Le soir, on me dit qu^il était en bas. Je me disposais à lui envoyer quelque argent par la fille, lorsque deux drôles se précipitèrent dans ma chambre, et me dirent qu^ils avaient ordre de m''arréter pour une somme considérable , ajoutant qu''il fallait que j** allasse sur-le-champ avec eux. Je leur demandai le nom du créancier qui avait pour moi un pareil procédé. Ils me le dirent, et ajoutèrent que estait pour des toiles que Targent était dû. Je ne connaissais, leur dis-je, personne de ce nom, et depuis bien des années je n'avais acheté aucun article de ce genre que chez mistriss Evans , de Marybone-street. Mes remontrances furent inutiles : la dette, dirent-ils, était affirmée. Ils eurent même Faudace de déclarer que, quand je me procurerais une caution , ils avaient ordre de ne pas Taccepter.
Je représentai Tétat où jetais; ils furent inflexibles : il fallut faire de nécessité vertu , et céder à leur autorité. Je demandai que , du moins , je ne fusse pas obligée de me lever devant eux. Ils y consentirent avec quelques difficultés, en m'enjoignant de me dépécher, parce qu'ils étaient fort pressés , et que je devais Pétre aussi. Je ne peux vous dire tout ce
que je souffrais de me voir exposée à ces bru^ talités , sans y avoir donné aucun prétexte légal. Ma pauvre domestique était si eflPrayée, quVUe augmentait mon tourment : jamais elle n^avait vu pareille scène.
Les misérables insultaient à sa sensibilité. Placés , Fun à chaque porte , pendant que je me levais, ils donnaient carrière à leur gaieté. Dans leurs propos , ils nommèrent la femme qui m'était venu voir la veille. A Tinstant, la fausseté de cette créature me fut dévoilée. Je vis quel était Tobjet de sa visite; etTactrice débutante , et le vin de Madère étaient autant de prétextes pris par elle pour préparer le coup qu'elle voulait me porter.
Aussitôt que je fus prête, j'entrai dans la voiture avec mon honorable cortège , qui me conduisit chez Armstrong , dans Cary-street. La persuasion où j'étais que la créance était fausse, me donnait du courage ; mais lorsque j'entendis le nom du procureur qui avait pris le mandat, j'en conçus l'intention. Devant à M. Stacie , aux armes de Bedford, une somme considérable , pour laquelle j'avais été caution de mon fils Metham, j'avais demandé à ce procureur de me remettre, pour en faire
un transport à M. Stacie, une obligation que jVvais autrefois confiée au père du premier.
J^envoyai donc, sur-le-champ, chercher M. Stacie, qui vint avec son procureur; il promit à Fofïicier que je me repre'senterais ; et je retournai chez moi sans mes deux acolytes. La joie que causa mon retour à ma petite fille; fut inexprimable, et jVus le plaisir de voir que personne, dans la maison, nVvait soupçonné le motif de mon absence.
Cependant le délai du mandat dWrêt expirait prochainement; et comme il nVtait pas en mon pouvoir de me procurer une caution pour une si grosse somme, je n'^eus dVutre ressource que de faire inscrire mon nom sur les registres de King''s-bench. Décidée à ne me servir pour aucune dette, et encore moins pour une que je ne devais pas , du privilège que pouvait me donner le nom du comte Haslang, je résolus de soutenir le procès. Uaifaire , d^a illeurs , commençant à se dévoiler, je reconnus que la malheureuse femme à laquelle mon fils Henri avait jadis été attaché, s''était réunie à une autre personne, pour engager un pauvre Irlandais, qui ja-
mais n'avait eu dix livres dans sa vie , à jurer que je lui devais une somme que ni lui , ni tous ses ancêtres n'avaient pu posséder.
Cette intrigue avait ëtë imaginée pour mVpouvanter et me faire donner une décharge deTobligation. On avait calculé qu'il était trèshasardeux pour moi, dans ma position, de changer de logement , et l'on supposait que la crainte du résultat me déterminerait à acheter, à tout prix, ma liberté. Je dois ajouter que l'obligation dont il s'agit avait été donnée par un jeune parent que j'avais élevé, et pour lequel, à l'eiFet de le faire partir pour les Indes orientales, j'avais emprunté de l'argent de M. Woodward. C'était une somme de quatre-vingt et quelques livres. Le jeune homme avait donné une obligation ; mais M. Woodward insista pour qu'elle fût faite à mon nom , et voulut même absolument que je la gardasse, afin que personne ne pût en poursuivre le paiement.
M. Stacie , en plusieurs circonstances, ayant rendu beaucoup de services tant à moi qu'à mes deux jeunes genS; je pensai qu'un transport de cette obligation, fait à son nom comme une garantie de ce que lui devait le capitaine