‹ Mémoires de Mistriss Bellamy (volume 2)Chapitre 5 sur 58 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

et dans la plus haute faveur , sentit Pinçon venance d^une pareille démarche; il parvint à ramener son maître, qui se rendit au spectacle, suivant sa première résolution , et parut, durant les deux premiers actes, absorbé dans ses réflexions.

Dans FentrVcte , des dépêches furent rendues au roi. Elles lui annonçaient la victoire remportée par son fils à CuUoden. Après les avoir parcourues rapidement, il se leva, dans son émotion, et, tenant le papier en Tair, poussa un cri de joie , qui fut suivi des applaudissemens de toute rassemblée. On ordonna aux acteurs de se desenchanter (i), et d^entonner le God swe the King. Cette scène de joie et de ravissement fut répétée si souvent , qu^il était une heure du matin , avant que le roi pût se retirer.

La première année de la même rébellion , la souscription ouverte pour le soutien du gouvernement ayant été remplie avec une admirable promptitude , le duc de Grafton complimenta son maître sur cette preuve non équivoque d^affection. « Mylord, répon-

(i) A-llusion aux trois sorcières de Macbeth.

dit le roi dans son mauvais anglais, mon j)euple est ma femme ; elle me querelle , mais elle ne veut pas me laisser quereller par d\iutres. »

Pendant que ees grands personnages occupent ma plume, permettez- moi de vous amuser un moment à mes dépens. Honorée de l'approbation du public, feus la vanité de vouloir y joindre le suffrage du roi. En conséquence , je priai le duc de Grafton de solliciter, auprès de Sa Majesté, Thonneur de paraître devant elle, dans un des rôles de mon emploi.

Le duc eut la complaisance de se prêter à ma faiblesse, et le roi, ayant beaucoup entendu parler de la manière dont notre inimitable Roscius jouait le rôle du roi Lear [i) ^ consentit à honorer cette pièce de sa présence. Flattée devance des éloges que j'attendais, je me rapprochai , insensiblement , après ma

(l) Celle pièce de Shakespeare se joue telle qu'elle a été arrangée par Tate : malgré lenthouslasme des Anglais pour leur poëte favori , on ne joue la plupart de ses pièces qu'avec des coupures et des changemens.

( Note du traducteur. )

première tirade, delà loge. Quelle fut ma mortification , lorsque lord-chambellan , ayant demande au roi comment Sa Majesté trouvait Cor délia ^ j^^^^ ^^ douleur d''entendre répondre : Hom ! hom ! pas mal; mais son panier est bien large !

Ainsi , mon panier avait attiré les regards du roi, plus que ma personne ! Cette humiliation m^tourdit un peu , et je ne repris courage, que lorsque j'en vins à la belle prière que fait Cordelia pour son père détrôné. Je mis, dans ce morceau, tant de naturel et de sensibilité, que le roi en fut ému. Il me fit dire, par le lord chambellan, qu'il n'avait jamais été autant affecté des malheurs deZ^flr, qu'il l'était de la tendre piété de sa fille. Cette louange était toute pour Cordelia; il fallut s'en contenter , et paraître plus satisfaite que nia vanité ne l'était réellement.

Je vous demande grâce encore pour cette anecdote , où mon ami Shuter joue un rôle.

M. Lacy , un des propriétaires du Ranelagh, avait été engagé, par deux banquiers, à l'assister dans la direction du théâtre de Drury-lane. Mais M. I^acy , ayant formé le

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«lessein dV)btenir une patente , en son propre nom, à Pexclusion des deux personnes qui remployaient, sVvisa de cet expédient.

Jockey (i) de profession, il suivait constamment la chasse de Croydon, dont le lordchambellan était le conducteur. Sa Grâce observait avec plaisir le train nombreux qui raccompagnait, et remarquant que M. Lacy était un des plus assidus, il prit, un jour, occasion d'admirer le cheval que montait €elui-ci. CVtait Famorce que le ruse cavalier présentait, et dès qu''il vit qu'elle avait fait son effet, il pria le duc d'accepter sa monture.

Le lord refusa d'abord, et parla de compensation 5 sur quoi M. Lacy l'informa que ses commettans étaient sur le point de rompre leurs engagemens, et qu'illui serait obligé s'il voulaitluifaire obtenir lapatente en son propre et privé nom. Sa requête réussit : sous peu de jours, il devint seul directeur de Drury-

(i) Ce nom n'est pas pris ici dans le sens que nous lui donnons en France ; ii s'applique aux amateurs enthousiastes ,4e l'équitation , aux parieurs des courses , etc. , etc.

( i\ole du traducteur. )

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laiie, elles deux personnes , qui avaient acheté de M. Fietwood, se virent oblige'es d'accepter des places de contrôleurs dans le théâtre qui précédemment leur appartenait. M. Lacy vendit ensuite la moitié de la patente à M. Garrick, qui devint le seul directeur ostensible, et dont le talent supérieur et les soins infatigables sauvèrent ce théâtre de sa ruine.

C'était Hollwood qui fournissait de renards la chasse de Croydon , et le duc , voyant que Shuter était souvent de la partie, me pria de Finviter à dîner.

Shuter, très-gai et très-amusant, quand il croyait jouer le premier rôle, ne se trouvait pas là à son aise, et fut d'abord assez taciturne. Mais d'excellent bordeaux , que j'avais fait placer devant lui, faisant son effet, il reprit tout son babil , et même sa causticité.

Dans le cours de la conversation , le duc vint à lui demander s'il aimait la chasse, ou s'il la courait seulement par raison de santé. Ni l'un, ni l'autre , mylord, répliqua vivement Shuter : je cours pour une patente, faisant allusion à l'anecdote. Le duc trouva

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Fimproinplu si gai, qu'il lui promit de le servir, mérne sous ce rapport, s'il y avait jamais jour à Tobliger. En attendant, il lui Ht accepter, avant son départ, un fort beau présent, que Shuter ne manqua pas d'aller déposer aux pieds de Nancy DaAvson , alors sa sultane favorite.

Mais revenons à ce qui me concerne. Mon séjour en ville eut pourtant un heureux résultat; il contribua à sauver M. Calcraft de sa ruine , et beaucoup d'individus d'une perte irréparable. Une société nombreuse s'était réunie à Hollwood. Fidèle à mon système , j'étais presque seule à Londres , à l'exception du portier, de mon cocher et de mon postillon, qui n'étaient pas même à la maison ; et comme c'était un dimanche , les commis étaient aussi absens.

Le matin de ce jour fatal, je vis accourir près de mon lit ma femme de chambre avec l'air du désespoir, pâle, échevelée, et n'ayant pas la force de parler. Mais les cris : Au feu! que j'entendais venir de la rue, m'apprirent bientôt ce que son elFroi ne lui permettait pas encore d'articuler.

Aussitôt je saute à bas du lit; et n'ayant

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qi^uii riianleaii-de-lit et des mules , car dans ma terreur j^avais jetë mon bonnet de nuit , je descends précipitamment les escaliers. Arrivée dans la cour, {""apprends que le feu a éclate chez un boulanger en Channel- Row : un des côtés de cette petite rue était occupé par un magasin de bois et de chariion , et Fautre par un marchand de liqueurs. (>es deux maisons auraient fourni de nouveaux aîimens à Factivité de la flamme.

Comme le feu était justement en face des bureaux où étaient déposés les comptes d^une foule de personnes, et que ces bureaux n'étaient séparés que par de minces cloisons, mes alarmes étaient excessives; car si Fincendie les eût atteints , tout était perdu. Les flammes redoublaient de violence; et, chassées par le vent vers notre maison , on s'attendait à chaque instant à les voir s'y attacher. Heureusement il me vint dans Fidée de faire enlever , par un vitrier accouru à notre secours, les châssis des fenêtres , non-seulement de notre maison, mais des trois voisines, dont les maîtres étaient, pour le moment, hors de la ville.

Ensuite je fis ramasser tous les porteurs

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<[ii^on put se procurer, et transporter par eux les livres, premier objet de mes soins, au comptoir situe au-dessous. Nous rompîmes les coffres, où nous ne trouvâmes, en argent, que ce qui devait suffire aux paiemens du lendemain, jusquVi ce qu^on eût reçu chez, les banquiers. En peu de temps, la maison se trouva remplie de ceux qui, pour leur compte, ou pour celui de leurs parens, avaient quelque intérêt dans les bureaux. Le portier avait dépêche le cocher à Hollwood. Cependant je mis en sûreté tout ce qu'il me fut possible, et je sauvai tout ce qui était dans les bureaux. Enfin, on parvint à se rendre maître du feu, avant qu'il eût pu gagner Fautre côte de la rue.

Quand je fus sur le point de me retirer, le colonel Honeywood me témoigna ses craintes que je ne gagnasse un rhume. Ce fut le premier moment où je me rappelai ma situation. Jetais restée quatre heures dans rëtat où Teffroi m^ avait fait sauter du lit, au milieu de plus de cent spectateurs de tout rang, qui étaient venus nFassister dans <:ette malheureuse circonstance.

A peine étais-je habillée , que jVntendis la

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voix de M. Calcraft, hurlant coiniiie un furieux, qu'il était un homme perdu, ruiné. Mais quand il fut informé des soins que j'avais pris, et du succès qui les avait suivis, je fus encore une fois sa chère libératrice ; et les louanges qu'il me prodigua étaient bien, en effet, la récompense la plus flatteuse pour un cœur désintéressé comme le mien.

Cependant mes embarras pécuniaires augmentant, je fus obligée de chercher des ressources chez quelques enfans d'Israël; je ne réussis que trop facilement à en trouver. M. Furtado me procura un honnête usurier qui m'avança 5oo livres, à condition que je lui en paierais loo par an pendant toute ma vie, sur l'annuité de 120 que M. Calcraft m'avait donnée. Mais ces clauses ne pouvant être exprimées dans le contrat, il me donna un écrit qui me permettait de racheter cet engagement, en payant les 5oo livres ; plus, 5o par forme de gratification.

Ma vanité reçut, dans le même temps, un petit échec, dont le récit vous fera peutêtre sourire , mais qui pensa me coûter bien cher.

Les complimens ridicules que m'avait ai-

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tires quelquefois la beauté' de ma main , flattaient mon amour-propre: je cherchais à les justifier, et à augmenter cette blancheur si admirée. Pour arriver à ce grand résultat, qui était alors, à mes yeux, de la plus haute importance , j'envoyai prendre , chez le parfumeur Warren , une paire de gants de poulet que je mis avant de me coucher , et je forçai ma femme de chambre à attacher mes mains au chevet du lit, pour accélérer TefFet de cette merveilleuse recette. Je m''endormis, persuadée que j'allais me réveiller avec les plus belles mains du monde. Mais au bout de deux heures , je m'aperçus , en m'éveillant, que j'avais perdu l'usage de la main droite.

Alarmée de cet accident, j'appelai ma femme de chambre pour me détacher. Mes craintes n'étaient que trop fondées : j'envoyai, sur-le-champ, chercher un chirurgien. Quand je lui eus raconté ce qui venait de m'arriver, et ce qui l'avait occasioné , il me dit, en riant , qu'il trouverait le moyen de me tranquilliser sur la blancheur de ma main. Il tint parole ; car il m''appliqua un vésicatoire de moutarde, qui s'étendait depuis l'épaule jus-

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qu^aa bout du doigt; remède très-douloureux, qui me rougit si bieu le bras, qu^obligée de porter des gants tout le reste de Thiver, je ne pus ni montrer ni regarder ces belles mains dont jMtais si fîère.

Vers le même temps , je fus honorée d\me visite de mon parent de Watford, M. Crawford. Je la devais au besoin où il était de 4oo liv. , pour compléter une somme destinée à faire une importante acquisition.

Je nVvais emprunté dujuif que pour payer à M. Sparks une partie de la somme quMl mVvait prêtée. Comme celui-ci ne Tétait pas venu demander, je crus pouvoir en disposer. J''informai donc M. Crawford que, ne pouvant lui prêter que la moitié de ce qu^il désirait, je lui confierais une paire de boucles à diamans , sur laquelle il lui serait facile de trouver le surplus. Il se montra très-sensible à mes offres, prit Targent et les boucles d^oreilles,me fît son billet de 4oo livres, payables dans trois mois , et me quitta , avec promesse de revenir à cette échéance.

Il fut exact, en effet; mais ce fut pour m'apprendre qu''il ne pouvait me payer. Quant à mes boucles d'oreilles, M. Smith, de FEchi-

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quier, m^avancerait sur notre billet commun la somme nécessaire po ur les retirer. J e n^avais aucun doute sur Thonnêteté ni sur la solvabilité de mon cousin. Il passait pour joindre de bonnes affaires à une fortune assurée, et je signai aveuglément le billet qu'il me présenta, sans même en lire le contenu. Il sortit , en disant qu^il allait revenir avec les boucles d^oreilles.

J^avais un engagement pour le reste du jour; je ne pensai plus à mes boucles. Mais peu de jours après, ayant fantaisie de les porter, j'envoyai à son logement, où j'appris que mon honnête parent, ayant de fort mauvaises affaires, était parti brusquement pour la France , et qu^il avait escroqué tous ses amis pour se soutenir, lui et sa famille, pendant son exil. Pour comble de malheur, quand M. Smith se présenta pour être payé , j^eus le chagrin de trouver que le billet portait 600 livres, au lieu de 100, pour lesquelles je me croyais engagée.

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