‹ Mémoires de Mistriss Bellamy (volume 2)Chapitre 54 sur 58 · LETTRE CI · texte numérisé non relu

LETTRE CI

19 jum 17 — .

Peu de temps après Noël, une femme avec laquelle jVtais fort liée étant, un jour, venue me voir, elle admirait avec moi cette singulière suite d^événemens bizarres , et d^espérances déçues dont ma vie était remplie. Ma domestique entre en palpitant d^aise, et me demande de Targent pour payer le port d^une lettre qui venait de Flnde. Persuadée que cette lettre vient de mon fils, qui souvent mWait écrit sous le nom de West, je la déchire plutôt que je ne Pouvre : je cherche avidement quelques nouvelles de ce fils si cher.... Au lieu dVpitre, je trouve sous Tenveloppe deux lettres de change , Tune qui était une seconde ^ de cinquante livres , sur un particulier de Marlborough-street, Tautre de trente livres sur un habitant dlrlande, avec une lettre d'avis adressée à ce dernier.

Je m'*informai, sur-le-champ, s''il nVxistait

pas dans le voisinage quelque autre personne du nom de West. On n'en trouva point. Je me souvins que quelqu'un de Wimpole-street , que je ne connaissais pas , était venu chez moi, un an auparavant, sans me trouver. Supposant que cette personne connaissait quelque autre mistriss West, avec laquelle elle m'avait confondue , je lui écrivis pour le lui demander. Je ne reçus point de réponse.

Au bout de quelque temps , je portai à l'acceptation la traite de cinquante livres qui était à trente jours de vue. L'accepteur me demanda où était lu première; je dis que je ne l'avais pas reçue. Nous présumâmes alors qu'elle était perdue. Au temps de l'échéance , on me fit dire qu'il se présentait un autre réclamant qui avait la troisième^ et qui se trouvait être le mari de mistriss West, à l'ordre de qui les eftéts étaient tirés. Je remis donc à celuici; et l'autre effet, et la lettre qui l'accompagnait; et ainsi s'évanouit, comme tant d'autres, cette nouvelle illusion.

Alors mistriss Douglas arriva, me dit-elle, d'Ecosse. Je la reçus à cœur ouvert, avec cette franchise qui fait le fond de mon caractère; et je pris plaisir à partager avec elle le

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peu que je possédais. Mais, suivant Tusage, quand elle se vit plus heureuse, elle désira de sVloigner de la personne qui Tavait secourue dans Finfortune. Pour cela, elle commença par me chercher une querelle : je la soutins avec modération ; elle , avec aigreur. Mais je ne répondis point à ses injures. J^ai pour règle, lorsque jMprouve, de la part de quelqu\in que je considère, de Vingratitude, de la fausseté, des insultes, décrire son nom dans le livre de ma mémoire, au rang des morts. Cette méthode m'épargne des ressentimens pénibles dont ne peut se défendre une sensibilité trop vive. Je regarde donc cette dame comme aussi duement ensevelie que tous ses aïeux, et je pardonne à ses mânes.

Enfin, madame , mon pénible récit est achevé. Vous connaissez tous les événemens d'une vie qu'ont remplie les contrariétés , les vicissitudes et les chagrins. J'ai rassemblé, je crois, toutes les particularités propres ou à vous amuser , ou à instruire ceux qui me liront. J'ai choisi , surtout , celles qui pouvaient servir à mon principal objet ; c'est-àdire présenter avec franchise et simplicité le tableau de ma conduite. Je n'ai rien atténué

par vanité ^ rien caché par mauvaise intention. En vous exposant mes erreurs , je vous en ai indiqué les sources, et j^ose penser que cette véracité contribuera à les faire excuser.

Je ne crois pas avoir besoin de vous assurer que tous les faits que vous venez de lire sont exactement vrais. Quelques-uns pourront vous paraître extraordinaires ,méme fabuleux; mais il existe, de presque tous, des témoins vivans qui ne me démentiront point. Les incidens qui ne me concernent pas personnellement ne sont pas moins authentiques ;^ la plupart se sont passés sous mes yeux , ou m^ont été transmis par des autorités incontestables.

Les circonstances que je vous ai détaillées , et la suite entière de ma vie vous prouveront, je pense , que j^ai dû mes malheurs plutôt à la fortune qu''à toute autre cause , et que Timprudence, Tirréflexion ont eu plus de part que la dépravation du cœur , à Tirrégularité de ma conduite. Il en résultera , j^espère , que le public jugera avec moins de rigueur et mes actions et mon caractère.

Shakespeare a dit : <( La trame de notre )i vie est un iil mélangé de bien et de mal.

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» Nos vertus nous enorgueilliraient si nous )) notions humilies par nos fautes , et nos » vices nous jetteraient dans le désespoir s^ils )) notaient rachetés par nos vertus (i). » Cette considération sera pour moi de quelque poids auprès des âmes généreuses, et des esprits non prévenus. Ils ne mVbsoudront pas de tout vice ; ils penseront que mes qualités sont balancées par mes défauts: mais il se mêlera quelque indulgence à la censure , aux reproches quelque estime.

Si le récit de mes inconséquences et de leurs tristes résultats , peut servir de leçon à mon sexe , s^il peut détourner quelque imprudente des sentiers que je suivis , et lui inspirer phis de raison que je n^en eus moi-même , je nVurai pas mal employé mon temps.

Puisse le public qui me lira , avoir pour moi la même compassion que jVus toujours pour les autres : puisse Tange des souvenirs laisser tomber sur mes fautes une larme de pitié , et les effacer de sa main indulgente !

(i) Le texte dit littéralement : « Nos vertus seraient fières , si nos fautes ne les fouettaient pas ; et nos crimes désespéreraient, s'ils n'étaient pas caressés par nos vertus. »

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