LETTRE C
7 décembre 17 — .
' Destituée de toute ressource , je mis dans les journaux un avis par lequel je demandais une place de femme de charge ou de gouvernante de quelque personne agee ou infirme. Je faisais cette annonce sous le nom de fVest, afin que le souvenir des erreurs qu'on m'avait imputées ne devînt pas un motif de refus; mais, quoique souvent répétée, ma demande n'obtint aucune réponse; qui que ce soit ne prit même la peine de s'informer de cette personne qui désirait tant de se rendre utile.
J'avais écrit, dans l'Inde, à mon fils et à mon neveu; mais je ne pouvais recevoir leurs réponses que dans deux ou trois ans. Mon grand embarras était de vivre jusque-là : ce qui me touchait le plus, était le sort de ma petite domestique. Car, pour moi, habituée au malheur je le contemplais avec indifférence.
J^ëtais plus calme , peut-être , que jamais je n'*avaisëtë. Cette sérénité d^ame était une jouissance que je nWais pas connue pendant tant d^années que jVvais passées dans la dissipation et la folie.
Une souscription fut ouverte pour moi, au club de Brooke ; mais la saison étant avancée, presque tous les membres étaient à la campagne, et je ne retirai de-là que de quoi apaiser un créancier qui me menaçait.
Cependant, cette souscription eut un effet plus heureux , en ce quelle convainquit de mon malheur un membre du club qui en avait entendu parler légèrement. Je ne peux assez exprimer de reconnaissance pour tous les services qu'il m'a rendus : et je regrette qu'il ne m'ait pas permis de prononcer un nom que j'aurais tant de plaisir à publier.
Prête à quitter l'Angleterre, mon bienfaiteur offrit de me continuer ses services ; mais je le refusai , craignant que sa générosité n'eût déjà excédé les bornes de sa prudence.
J'appris un jour que le procès qu'avaient
intenté les exécuteurs de M. Davy contre ceux de M. Calcraft, avait été jugé en notre faveur. On ni''ofFrait de prendre des mesures pour me faire payer de la portion de ma rente que je nWais pas vendue à M» Davyi et qui, par conséquent, mVtait encore due par la succession de M. Calcraft. J'avais , depuis long-temps, perdu de vue cette affaire dont je ne croyais jamais rien retirer. La nou" velle que je recevais m^en fut d'autant plus agréable.
Je me rendis chez Fliomme de loi qui m'avait donné cet avis ; il m'apprit qu'il fallait faire un serment , parce que les exécuteurs de M. Calcraft avaient produit des reçus de moi : reçus qui ne pouvaient avoir aucun trait à cette affaire ; je n'en avais jamais donné à compte de cette rente viagère.
Quoique tout fût ainsi en règle , rien encore ne m'a été payé; rien même, dit-on, ne peut l'être que les affaires de M. Calcraft ne soient arrangées : ce qui ne semble pas devoir être prochain. Celle-ci ne se terminera probablement que long-temps après ma mort. Si la sœur de M. Calcraft, qui a hérité d'une partie de sa fortune , voulait se rappeler que
SgO MÉ3I0IRES
je l'ai aimée comme une sœur, que je Tai servie , protégée contre Tavarice de son frère ; si son mari se souvenait de ce que j'ai fait pour contribuer à un mariage qui le rend heureux, il leur serait facile de me faire payer de cette dette, et cette marque d'attention serait un faible salaire de tant de soins pris par moi pour faugmentation d'une fortune dont ils jouissent aujourd'hui : mais, j'ai souvent eu occasion de vous le répéter, la reconnaissance est la plus rare comme la plus humble des vertus.
Un remboursement qui me fut envoyé du pays étranger , me mit à même de rendre au bienfaiteur dont je viens de vous parler, presque tout ce qu'il m'avait prêté. Je le fis avec d'autant plus d'empressement que je savais qu'il en avait besoin. Pressée , dans le même temps , pour le paiement d'une dette que j'avais contractée pour le compte de mon fils George , j'employai à l'acquitter le surplus de ce que j'avais reçu : et je me trouvai encore une fois sans le sou.
J'avais eu mille preuves de la bienveillance de la duchesse de Bolton. Sa générosité ne m'était pas inconnue : je pris la liberté de
DE MISTRISS BELLAMY. Sgi
Pinstruire de ma détresse. Par le retour du courrier, je reçus la lettre la plus obligeante avec une traite y incluse sur son banquier : quel que fût mon besoin , je fus encore moins touchée du service, que flattée de la manière dont il était rendu.
Souffrez que , pour vous donner un autre exemple de cette grâce qui ajoute du prix , même à la bienfaisance, je vous rapporte une lettre que je reçus vers le même temps.
« Madame ,
» Je suis bien touché d'apprendre que ) vous êtes dans Tembarras ; mais , s'il n'y » avait quelque cruauté dans ce sentiment , ) je serais tenté de dire que je me félicite de
> ce que vos peines me donnent l'occasion ) de vous être utile.
» Je joins ici une traite de cent livres , que ) je vous prie d'accepter. J'espère que vous
voudrez bien ne me jamais rendre cette ) somme. Je serai trop payé, si elle peut con- ) tribuer à mettre votre esprit en repos. Si ,
> dans toute autre circonstance, je peux vous être de quelque utilité , donnez-moi vos ordres , bien sûre que rien ne me causera
)) plus de satisfaction que d'obliger un cœur )) comme le vôtre. Je suis avec la plus grande )) considération,
)> Votre humble et obe'issant )> serviteur, n
Il ne m'est point permis de designer Fauteur de cette lettre. Mais son action a si sou- * vent rappelé à ma mémoire un passage de notre immortel Shakespeare , que je ne peux m'empécher de vous le citer.
« Qu'aurions-nous besoin d'avoir des amis, )) si jamais nous n'avions besoin d'eux ? Ils » ressembleraient à ces instrumens sonores )) qui, suspendus enfermés dans leur étui, » n'ont que la faculté de rendre des sons. » Souvent j'ai souhaité d'être plus pauvre » pour vous appartenir de plus près. Nous )) sommes nés pour faire du bien , et que » pouvons -nous mieux regarder comme a » nous que ce qui appartient à nos amis ? » Combien il est doux d'en avoir autant qui, )) comme des frères, disposent de la fortune )) les uns des autres!.... »
(Timon d'Athènes, acte /; scène V.)
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