‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 1 sur 110 · AUX · texte numérisé non relu

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BfÉMOIRES DE MISTRISS BELLAMY.

MiSTKiss Bellimt a peu laissé à dire aux his«toriens de sa vie , car elle a tout raconté elle* même avec cette sincérité d'une aroe élevée qni , comptant assez sur la noblesse de ses seutimens , croit pouvoir avouer toutes les imprudences de sa conduite. IVIaîs sa naissance , son éducation , sa carrière dramatique , sa vie privée , son caractère tendre , noble et inconsidéré , sa fin déplorable, ses amitiés avec les premiers hommes de son siècle et de sa patrie , excitent une foule de réflexions que nous n^avous pas cru devoir omettre. En donnant les Mémoires dramatiques , on n*a pas eu pour but unique de fournir un traité de la représentation théâtrale , mais on a voulu réunir en quelque sorte les annales d'une classe particulière qui « libre et isolée aii sein de la société , se livre k toutes les passions qu'elle est destinée à représenter sur le théâtre , vit avec une espèce

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d^entrainement et d'ivresse , et a confondu dans un même récit ses aventures et les principes de son art. Les acteurs et actrices célèbres ont donné en effet des Mémoires , où se trouvent des réflexions sur leur profession , mais jamais ils n'ont donné de traité en forme. Vivre et sentir, pour eux , c'est apprendre leur art ^ raconter leur vie , c'est expliquer leur talent.

Mistriss Bellamy devait tout à la nature y qui la fit intelligente et sensible , qui la doua d'une voix pénétrante , et d'une beauté non point régulière , mais touchante et expressive ; elle ne dut rien à l'art , et aussi elle n'en a point parlé du tout dans ses Mémoires *, mais elle a raconté sa vie et son âme *, et si elle ne raisonne point sur la représentation théâtrale , elle nous donne i penser sur le cœur humain , elle nous éclaire sur la carrière du théâtre et sur les vicisaitudes de la condition humaine.

Mistriss Bellamy était fille de lord Tyrawley, connu par son caractère et ses talens. Il semble que, fille reconnue et chérie d'un père riche et puissant , sa vie aurait di\ s'écouler comme celle de toutes les jeunes personnes de même condi-* tion. Cependant il n'en fut point ainsi. Je ne veux pas étaler ici une vaine morale , maïs , en réfléchissant sur la vie humaine , on ne peut s'empêcher d'être frappé de la manière dont un mal en

IliTRODUCTIOK^ UJ

amène un autre. L'aïeule de mistrisô Bellamy, privée de ressources par son incQuduite , ayait été obligée 4e confier sa fille à la célèbre Arabelle OiQfchill , sœur de Marlborougb et fa▼orit^ de Jac^es II. Celle-ci n'était point une mkre , et ne sm p«s la soustraire à la passion de lordTyrawley. J)e eette passion naquit une malheureuse fille , nnstriss Bellamy, douée de toutes les qualité dont la nature semble combler avec prédilection ces enfans nés de Tamour et confiés au hasard* Lord Tyrawleylni-mème, ifuoique sensible et aimant, n aTsit pas la MiHidtade d'une mère , et ne p6n> vait en avoir les soins. Envoyé en Russie > et ne pouvant y conduire saifille avec lui , il la confia à la garde d'une amie. A peine ftitril parti que la jeune Bellamy, touchée de compassion pour sa mère, courut à elle, malgré la défense de lord Tyrawley. Mais cette fille généreuse et imprévoyante né comprit pas que son inutile dévouement contxa<lierait la volonté paternelle. Lord Tyrawley, indigné , renonça à eUe , lui retira ses bienfaiu j et elle fut laissée à la charge de sa mère 4|tt'elle avait cru secourir.

On devine la suii^ d'une telle existence. Lamèré de jttisiriss Bdlamy était voi%ée au théâtre, et vivait avec des actrices. Parmi elles 9 se trouvait la eâèboe miatriss Woffîngton. Douée d'une intellif eDce ptrompte et lélendue » 4'un jcceur aen-

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sible et passionné , cultivée par la meilleure éda« capon , la jeune Bellatny ne devait-elle pas plaire k la fameuse actrice ? Elle lui plut en efiet, et ' fut comblée de ses caresses. Là, se trouvaient Shéridan et Garrick. Shéridan , digne père du célèbre tribun anglais , était à la fois écrivain distingué , grand acteur , directeur de théâtre, et aussi ferme , aussi généreux , aussi prodigue que son illustre fils. Garrick , au contraire, jaloux de Shéridan, présentait avec lui le plus singulier contraste : envieux, avare, astucieux ,. comme s'il n'eût pas été passionné, il travaillait sa for«* lune et ses succès, et mesurait aussi bien sa vie que son talent. Tous deux enfin composaient une société séduisante pour une jeune fille qui avait ellemême des dispositions pour la scène. Entre mistriss Woffiugton, Shéridan et Garrick, on ne pouvait parler que de théâtre; la jeune Bellamy écoutait et se sentait enflammée. Elle accepta un rôle dans une représentation donnée à la campagne, et eharma de ses talens naissans le Roscius anglais. Liée bientôt d'amitié avec les filles de M. Rich , directeur du théâtre de Covent* Garden , l'un des deux premiers théâtres de Londres , elle se trouva presque invinciblement engagée dans la carrière de sa mère. Ces jeunes personnes lisaient des vers : tandis que mistriss lellamy déclamait une tirade d'OtheUo , M. Rick

IlfTtODOCTlOlf* ▼

passe près de rappartement où elle était, et il est frappé de la voix la plus touchante qa*il eût jamais entendue. Ravi , il s'approche et aperçoit nûstriss Bellamy. II avait besoin d'une jeune actrice , et il veut aussitôt la faire débuter à Covent-Garden. Un cœur chaud et passionné j qui se plaisait i donner l'expression à de beaux vers , une mère actrice , une société composée de rois et de reines de théâtre , tout entraînait la fille de lord Tyravrley et devait la séduire. Son début fut résolu. Le talent a quelques manières de débuter qui sont partout les mêmes. D'une part , mistriss. Bellamy intéresse M. Rich^ de l'autre, elle déplait à M. Quin , acteur célèbre et tyran du théâtre de Covent-Garden, mais d'ailleurs, généreux et bien* faisant. M. Rich offrait un caractère singulier et tel qu'on en rencontre quelquefois. Avec une docilité et une soumission habituelle , il avait des iours de force, et ces jours-là il était indomptable. Malgré M. Quin, il fit débuter mistriss Bellamy, la couvrit de parures qui alors n'abondaient pas au théâtre, et la produisit sur la scène malgré tous les obstacles et les bruits défavorables qu'on avait répandus. S'il en coûte tant i l'homme dont le front est le plus assuré , de se montrer, pour la première fois , à ses semblables , combien ce début doit-il être pénible.pour une jeune fille sortie i peine de l'asile domestique , gardée jusqu'à ce

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jour par l*amhié , et , pour la première fois , livrée à la mullitude qui acquiert tout droit dé la juger. Ces sentituens qu'elle exprimait naguère avec tant de volupté et d'une voix si douce, ces accens qui la soulageaient en sortant de sa bouche et de son cœur, combien il doit lui en coûter de les répandre aujourd'hui ! Combien il lui est difficile de songer à des expressions tragiques, lorsqu'elle est tout occupée de ce public qui l'entoure, qui la presse, qui l'assiège de ses regards et de son attention! Tous les débuts ont cette difficulté, qu'il faudrait oublier le public la première fois qu'on le voit , et que le jour où il faudrait pouvoir le plus , on peut le moins. IVIistriss Bellamy parut tremblante et s'évanouit plusieurs fois. La multitude, qui n'est rien, et veut être quelque chose , est si iière d'intimider, qu'elle récompense la peur qu'elle inspire. Sans enten-r dre mistriss Bellamy , qui ne put jamais élever la voix pendant les quatre premiers actes , elle la couvrit d'applaudissemens. Au quatrième, enfin > la jeune débutante , aguerrie , échauffée par son rôle , déploya des moyens inattendus , charma l'auditoire , ravit le bon M. Rich , qui fut dédommagé de son énergie d'un jour, elle désarma surtoutson ennemi M. Quin, qui devintaussitôt sou protecteur et son soutien , et demeura depuis son plus fidèle et son plus généreux ami.

INTRODVCTIOlf. VI]

Il n*y a rien qui réussisse comme le succès. Un pareil débat dut amener des suites brillantes , et valut bientôt à la fille de lord Tyrawley des amitiés illustres et de hautes protections. L'Angleterre ne se conduitpoint comme nous envers les artistes dramatiques ; elle ne flétrit pas les talens qu'elle aime le plus , et elle n'exclut pas des sociétés ceux qu'elle a couverts d'applaudissemens sur la scène. Chaque famille écarte ses enfans d'une profession périlleuse ^ mais elle estime y elle honore ceux qui, une fois consacrés au théâtre , y ont conservé une conduite honnête et pure. Les plus grandes dames se fout protectripes d'une jeune débutante, la reçoivent dans leur société , la placent à côté de leurs filles, secondent ses bénéfices et ses succès, et font par bienveillance ce qui , de la part des hommes , semblerait inspiré par l'amonr ou la galanterie. Pour moi , qui ne fais honneur qu'à la nature et aux circonstances du caractère des individus et des peuples, qui apprécie leurs avantages divers , mais qui suis toujours prêt à leur contester des mérites dont ils sont trop fiers, je ne vanterai pas trop l'Angleterre de cette espèce d'équité envers une classe particulière de la société. Cette Angleterre , si fière, si dédaigneuse , si brutalement injuste envers la France , et qui , dans des journaux du dixneuvième siècle, a le mauva» goût de traiter

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