‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 2 sur 110 · VIIJ INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VIIJ INTRODUCTION

une nation rivale avec raveuglemenl et la furear d'un parti ou d'une secte, cette Angleterre se vante trop de ses avantages pour qu'on ne lui montre pas à quoi ils se réduisent. Les Anglais , a dit Tun des hommes les plus sages entre tous ceux qui ont écrit sur les nations étrangères , les Anglais , sHls ne sont fouT de la folie générale, le sont de mille folies particulières. Il est vrai qu'il y a chez ces fiers insulaires beaucoup moins de conventionnel que partout ailleurs. Dès le bas âge , on soigne chez eux la nature , on prétend ne la gêner en rien : dans les arts , ils la vantent avec outrance , et la transportent telle quelle dans leurs peintures. Aussi ne séparent-ils pas le comique du tragique , le trivial du sublime ] et ils sont privés d'idéal dans les arts ainsi que dans les mœurs. S'ils n'ont pas la morgue des pays à usages , ils manquent de tenue et de dignité malgré leur extérieur froid et contenu. Ainsi , le célèbre Fox 9 quoique ministre, joue et s'enivre ; le peuple fait ses élections au milieu des orgies. Chez eux , en un mot , il y a moins de contrainte extérieure, et c'est à cela peut-être qu'est due l'équité apparente avec laquelle ils traitent certaines classes de la société. S'ils n'ont pas la vanité de la mode , ils ont celle de la bizarrerie ; et leurs plus grands écrivains , comme Sterne , se tourmentent pour être originaux. Vivant enfin

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•009 im cUnui qui leur donne le besoin des liqueurs et des émotions fortes , ils s^enivrent , et veulent voir expirer sur la scène une grande partie des personnages d*une tragédie. Il faut que leurs acteurs se livrent k des mouvemens violens et convulslfs. Ainsi , mistriss Bellamy eut la plus grande peine à se faire pardonner un ton plus simple. Je ne nie pas les grandes qualités que la nature mêle à tous ces défauts : mais quand un peuple ne veut voir que le mauvais côté d'autrui, il faut lui montrer le sien. Je sais que tout change aujourd'hui , que les provinces , les royaumes tendent à Tuniformité par leurs communications réciproques : mais enfin voilà comment étaient les Anglais à la fin du siècle dernier.

C'est au milieu d'une société pareille que se montra mistriss Bellamy. Les protectrices ne lui manquèrent pas , et on en voit autour d'elle de tous les caractères j s'il eu est d'excellentes , il en est une, la duchesse de Queen'sberry, qui se plait à rabaisser en obligeant, et, après une humiliation, aime à étonner par des bienfaits imprévus. Les amans se joignent aux amies. Mistriss Bellamy , d'après tout ce que les contemporains nous ont appris , n'éuit point exactement belle : sa taille était moyenne -, mais elle était pleine de grâces : elle avait un bras et une main dont elle faisait vanité , et surtout un son de voix enchanteur. Une

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ces dépenses , qui en profitait luinnème , fournirait au paiement deses dettes : mais Calcraft , qui mettait peu de prix aux grâces de sa com* pagne , profitait , en attendant « de la faveur qu^elle avait l'art de lui obtenir. Pour elle, d'une conduite irréprochable pendant la durée de cette imion, elle se livrait an penchant de son cœur, secourait la famille de Calcrafjt lui-même qu'il abandonnait, réparait secrètement ses conçus* sions, et recommandait les malheureux aux hommes puissans dont elle éuit adorée. A ses côtés, on voit un ami constant , et fait pour honorer cette femme charmante ; c'est Henri Fox , long-temps secrétaire de la guerre , père du célèbre Charles Fox , et déjà en lutte avec le père de Pitt ou lord Chatam. Ce noble et vertueux ministre , plein de douceur et 4e sens , préparait alors l'éducation de son fils, dont il fit un homme supérieur, sans pouvoir en faire un homme tempérant. On verra ici tout ce qu'il faisait pour l'habituer d'avance à être fidèle à sa parole , et comment un père sage, bienfaisant et juste , préparait un fils qui fut généreinc et grand.

Mistriss Bellamy était douée du caractère le plus facile : endettée , elle s'endettait encore pour un capt*ice ou un bienfait. Elle était l'une des meilleures écuyères du royaume. On verra même l^indigiie Calcraft profiter de cette circonstance

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pour mettre ses jours en péril. Elle aimait les cbevaux , et faisait seulement pour ses équipages une dépense considérable.. Dans les momens même ou elle était le plus pressée , un malheureux k secourir, un service à rendre, hii faisaient oublier tous ses engagemens. Mais alors elle avait devant elle un avenir immense ; plusieurs amies lui avaient assuré leur héritage ; ses gains au théâtre étaient de plus en plus considérables, et la fortune de Calcraft, grâce à ses soins, se grossissait tous les jours. Tout est si facile dans la jeunesse, et pendant le premier mouvement du bonheur ; tout semble venir à nous et s offrir comme de soi-même ; les applaudissemens , les amitiés , la fortune. II arrive enfin le jour où tout se retire, où il faut courir après les cboscs qui nous fuient, et les atteindre avecdes forces usées.LlndigneCalcraft irrite enfin mistrissBellamy, et elle se décide à l'abandonner, au grand étonnement de ceux qui les croyaient époux. Elle se retire chargée de dettes , refuse d'user d'une loi nouvelle , au moyen de laquelle elle eût pu s'acquitter, et forme le projet de payer ce qu'elle devait avec le seul revenu de ses travaux. Mais un attacbement nouveau, des voyages, un reste d'enivrement , de succès et de dépenses achèvent de la ruiner ^ et, lorsque l'enthousiasme du public est passé , elle se trouve accablée de dettes et sans moyen de fournir k soa existence*

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Celte femme charmante avait captivé jadis tous ses <amis ; son esprit élevé , son caractère gêné* reux les avaient enchantés. Souvent dans une pa« reille situation , on aime le succès , en croyant n'aimer que le mérite. Aussi nous ne voyons plus auprès de Bellamy aucun de ses amis, quoique ses qualités soient les mêmes. Elle n*en accuse aucun ; elle xte se plaint que du perfide Calcraft ; mais eo£n ses nombreux anus n'y sont plus ; rinJCbrtunée est seule , Uvrée aux obsessions de ses créanciers » rebutée des directeurs de théâtre, souvent exposée aux cruautés de la justice an<glaise, et manquant parfois du nécessaire. Ruinée par un incendie y dépouillée de ses riches pierreries par un vol de Calerait , privée par la per6die d'un domestique d'un immense héri* tage, elle demeure sans ressourœs, et ^ dans sa détresse, fait encore du bien. Cette £emme est un exemple unique d'une bonté facile et , on peut dire , imprudente. On n'a jamais vu peut-être au même degré, oublier ses propres besoins i la vue du besoin prélsent des autres. Réduite à la dernière .extrémité , elle veut attenter i ses jours , et elle en est empêchée encore par le désir de £ûiie Taumône i une malheureuse mère plus pauvre qu'elle. C'est alors que le désir de se rappeler au souvenir du public , lui inspira l'idée d'écrire ses Mémoires. Us en reçurent vn aoeuéil

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extraordinaire , et eurent quatre éditioiM aucoes- •ives. Les divers théâtres lui accordèrent des bénéfices. Il faut ou enchanter le public ou provoquer vivement sa pitié. Quand mistriss BeUamy eut renoncé à plaire , et se fut résolue à tou«cher , Finfortunée obtint encore quelques sonlagemens. Cepeodant elle ne fut point débar» rassée de ses dettes ; ce cruel souci ne Tabandonna jamais^ elle obtint pourtant une esis~ lence un peu pins calme. Mère de plusieurs enfans y 4*une fille dénaturée , d'un fils exoelkna , mais mort dans Tlnde, d'nn au€re, dissipé et aans conduite , elle obtint néanmoins de ce der^ nier quelques consolations. Cette qualité de mère fut aa dernière ressource. G>mme mère, elle n'avait pas failli , comme mère 9 elle fut soulagée. Ainsi , quelque brillans que soient les dons que nous a faits la nature, quelque heureux que soient les instans que la fortune nous dispense , il n*j a de félicité assurée que dans les rapports réguliers. Mée de passions illégitimes , jetée au milieu du désordre , vivant danr le désordre , malgré tous les dons , malgré la plus extraordi* naire bonté , et tout ce qui aurait dÀ lui concilier les hommes, mistriss BeUamy fut encore im exem* pie unique d'infortune et de cette punition que la nature attache toujours à l'infraction de ses lois. La nature sana doute ne défend aucune profes-

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«ion ; elle admet le bien dans toutes , mais dans toutes elle a voulu que la femme fût fille chérie et surveillée , épouse fidèle et protégée , mère soigneuse : hors de-lâ , point de repos , de bonheur, de vieillesse heureuse. Si Thomme peut «^aventurer , parce que , fort, il peut partout se protéger lui-même , la femme ne peut sortir de ses rapports naturels sans succomber de faiblesse et souffrir de tous les maux. Quoi qu'il en soit, on lira ces Mémoires avec une extrême curiosité, et un tendre intérêt pour la noble et généreuse hé^ roïne qui les a écrits. La traduction que nous publions ici, pleine de fidélité et d'élégance, ftit un délassement de jeunesse pour un homme que de hautes fonctions appellent aujourd'hui à de plus graves et A de plus utiles soins.

DE GEORGES-ANNË

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