‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 29 sur 110 · LETTRE XXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVIII

J^ppRis au retour de mon gros cousin que M. Sykes, qui Pavait rencontré y lui avait fait sur mon compte beaucoup de questions , et qu^il avait paru content de moi : il avait été obligé de partir sur-le-champ pour Anvers, sans quoi, ajouta mon honnête cousin , à Taide de ma cave et de vos belles paroles, nous aurions pu le mettre dedans (1). Vivement oflPensée, je rougis pour mon cousin ; il s'en aperçut, et m'assura qu'il voulait dire seulement qu'on aurait essayé de faire faire à M. Sykes un testament en notre faveur. Telle était la

(1) J*ai hasardé cette ignoble eipression, parce qu'elle répond littéralement à l'expression anglaise tiUe him in. Il n*est pas très-étonnant que cette métaphore , prise peutêtre dfi Toiseleur qui tend un piège , se trouve dans plusieurs langues; mais il est remarquable qu'elle fasse , en Angleterre comme en France , partie du vocabulai|^e des fripons . ( Note du iraducieur. )

DE MISTRISS BELLAMY. igS

-délicate probité de mon cousin Crawford ; tel était son langage.

rengageai ma mcre à abréger sa visite chez nos respectables parens, et nons nous rendîmes à Cowley , où M. Rich et ses filles nous firent le plus aimable accueil ; mais la maîtresse de la maison nous parut froide et réservée. M. Rich, depuis que je Tavais vu, s^était remarié; sa femme, jadis actrice du second ordre , puis sa femme-de-charge était devenue méthodiste, et , suivant la louable coutume de sa secte , ne s'occupait que de prières et dWgent.

Chez notre hôte étaient plusieurs personnes, entre autres mistriss Ward, que M. Rich avait engagée pour Fhîver suivant Je n^ai guère connu de plus belle figure , comme aussi je n'^ai guère vu personne qui eût de plus larges épaules, ni un air plus commun : malgré cette disgracieuse tournure, et une grossesse qui n^en relevait pas Félégance, on décida qu^elle jouerait le rôle de Cordelie^ la plus jeune des filles du Roi Lear,

Lorsque nous retournâmes à la ville, M. Rich m^apprit que son intention était de faireparaitre le plus tôt possible mistriss Ward,

à cause de sa grossesse; il me regardait comrile son corps de réserve. Je ne réglai point avec lui les conditions de mon engagement; mais ma mère lui parlant de celui que j'avais refusé de prendre avec M. Garrick, à raison de dix livres par semain'e, il ne painit point trouver ce traitement excessif, et nous pensâmes que ce serait celui qu'il m'allouerait. Mistriss Woffington , très-offensée de ce que son ancien admirateur, M. Garrick, aimait mieux jouer avec mistriss Pritchard qu'avec elle, s'était oflFerte d'elle-même à M. Rich : elle devait ouvrir la campagne par son r^ôle capital, celui de sir Harri Wyldair. Il en est des liaisons au théâtre comme dans la politique ; le dépit , l'ambition , l'intérêt surtout, les forment et les dénouent.

DE HISTRISS BBLLAMY. iQJ

Page 1