‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 28 sur 110 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

• 29 avril >7 — .

Je ne pus sans attendrissement quitter un pays où j'*avais été si favorablement accueillie du public, si obligeamment traitée par les gens du plus haut rang , honorée d^une amitié flatteuse par les personnes les plus distinguées de mon sexe. Reconnaissante et touchée, je portais vers Tlrlande des regards affligés ; mais tant de circonstances m^obligeaient d^en sortir, que je me retrouvai avec plaisir en Angleterre.

En arrivant à Londres, je revis M. Garrick. n parut fâché que la composition de sa troupe ne lui permit pas de m^engager : mistriss Cibber', mistriss Clive et mistriss Pritchard y occupaient les premiers emplois. Je n'étais point alors instruite de Fespèce de serment qu'il avait fait de ne jamais m'engager , et nous nous séparâmes avec une bienveillance réciproque.

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M. Quin était à Bath. Aussitôt que M. Rich eut entendu parler de notre arrivée, il nous fit prier, par son ami M. Bencraft, qui demeurait avec lui , de Faller voir à Cowley , où il était alors. JWais beaucoup entendu parler de ce bel endroit, et j^avais un grand désir d^accepter Finvitation ; mais un engagement pris par ma mère nous en empêcha à cette époque.

La maison qu^occupait , à Cowley, M. Rich , et à laquelle il faisait beaucoup d^embellissemens , avait autrefois appartenu à la célèbre mistriss Monford , devenue, depuis, mistriss Vanbruggen. Cest sur elle que M. Gay fit la fameuse romance de Blackefed Suzan ( Suzanne aux yeux noirs ). Lord Berkeley , qui lui était tendrement attaché , lui avait laissé , en mourant, une rente de 3oo livres, à la condi-^ tion quelle ne se marierait jamais. Il avait acheté pour elle cette maison de Cowley, et lui avait donné, en différens temps , des sommes considérables. Après l'avoir perdu \ elle devint éprise du célèbre acteur Booth. Mais la crainte de compromettre ^a pension Tempêçha d^pouser cet amant préféré. M. Booth

porta ailleurs- des vœux dont Tamour avait fait le sacrifice à Tintérêt.

Mistriss Vanl^ruggen était fort liée avec miss Santlow, danseuse distinguée et actrice assez passable. Aimée du secrétaire Graggs , celle-' ci avait reçu de lui assez d^argent pour n^avoir plus besoin de sa profession. Miss Santlow fit ce que n'avait pu se résoudre à faire mistriss Vanbruggen : elle épousa M, Booth, auquel elle donna toute sa fortune. Trahie par Tamitié, délaissée par Famour, mistriss Vanbruggen s'abandonna à un désespoir qui la priva de la raison. On Tamena de Cowley à Londres ^ pour y chercher les secours de la médecine.

Dans ses accès les plus fâcheux , elle ne commettait aucune violence. Quelques lueurs d'intelligence venaient, par intervalles , percer le nuage qui offusquait sa raison; libre chez elle, elle était surveillée, plutôt que renfermée. Un jour, dans un de ses momens de calme , elle demanda à la personne qui la servait ^quelle pièce on donnait le soir : c'était Hcmdety lui dit-on. Elle avait joué dans cette pièce le rôle àHOphélie , avec de grands applaudissemens. Ce souvenir la frappe. Avec

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cet esprit de ruse qui semble particulier aux personnes dont la tête est dérangée, elle trouve le moyen d'échapper aux gens qui la gardaient, et se rend au théâtre. Cachée dans un coin, elle attend la scène dans laquelle parait Ophélie devenue folle. Saisissant alors le moment où sa rivale, qui jouait ce même jour le rôle d'Ophélie, aUait paraître, elle la pousse , se précipite avant elle suivie théâtre, et là, débite le rôle avec une vérité terrible , bien supérieure à toute imitation. Ce notait point une actrice, c'était Ophélie eUe-même , dont régarement saisit d'admiration et d'efiroi, et les spectateurs, et les acteurs. La nature avait fait en elle un dernier eflFort; elle sentit SCS sens défaillir; en se retirant, elle s'écria d'un ton prophétique : Cen est fait! Il était trop vrai ; sitôt qu'on l'eut reportée chez elle , comme un lys coupé par la charrue, elle pencha sa tête et mourut (expression de Gay dans la belle romance où il raconte cette touchante aventure).

J'ai souvent entendu conter cette anecdote à CoUey Cibber, chez le lord Tyrawley, pendant notre séjour à Bushy; mais je ne suis point contente de la manière dont je vous l'ai

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rapportée; mes expressions ne peuvent rendre ma pensée , et ce que je pense même est si loin de ce que j^éprouve ! Ah ! c^était au pinceau de Sterne qu^il appartenait de peindre un pareil tableau.

Un lieu qu^avait habité cette infortunée, était fait pour intéresser une imagination comme la mienne; mais je ne pus que Tautomne suivant satisfaire ma curiosité. - . Ma mère avait un neveu nommé M. Crawford, procureur de son métier, marié depuis peu à une riche veuve, qui nous avait invitées à aller passer quelque temps chez lui à Watford, dans le Hertfordshire. Dans ce canton habitait ma chère miss Saint-Léger , qui demeurait chez son oncle lordDoneraile, près de Cashioberry-Parck, terre du comte d^Essex. Ce fut pour moi un motif d^accepter Tinvitation.

Il faut ici que je vous &sse connaître mon cousin. Crawford, dont j^aurai souvent parla suite occasion de vous parler : estait un homme gros et court, d^assez bonne figure, rusé , voulant passer pour homme d^esprit; et prodigue à Texcès. Il était fils de cette sœur de ma mère qui avait demeuré chez mistriss

Godfrey, et qui, devenue fort riche, avait épousé un procureur nommé Crawford. Son fils avait embrassé la même profession , et il en avait pris le plus mauvais esprit. Sa femme , laide et sans intelligence, était beaucoup plus âgée que lui. Sa table était bien servie ; il avait des chiens , des chevaux ; et sa maison , pour Tordinaire , était le rendez-vous des chasseurs du pays. Six semaines à passer en pareille compagnie, ne m^ofiraient pas des plaisirs bien choisis ; mais j^allais souvent chez miss Saint-Léger: le temps que je ne pouvais passer avec elle , je l'employais à lire ou à me promener dans le magnifique parc du comte d'Essex. jy étais un jour, et , assise sur un banc, je lisais le Virgile de Dryden , lorsqu'un homme bien mis , et d'un certain âge, vint s'asseoir à côté de moi, engagea la conversation, et, après quelques momens d'un entretien poli, me dit qu'il était venu dans ce pays pour voir son parent M. Crawford. J'allais, lui dis-je, dans la même maison. Il m'y accompagna : ce ne fut qu'en y entrant qu'il m^apprit que son nom était Sykes ; c'était le beau-frère du capitaine Bellamy , mari de ma mère. Celle-ci , que j'en informai , pensa comme moi que sa

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présence en cette maison n^avait rien de trèsflatteur pour nous; elle ne jugea pas à propos de paraître. Je tins compagnie à cet hôte importun, dans les yeux duquel il me semblait lire une sorte de pitië soupçonneuse. Le voleur, dit Shakespeare, dans. chaque buisson voit un archer. Au reste, sa politesse ne se démentit point, et elle avait un caractère de franchise qui me la rendait plus agréable. Il partit de bonne heure le lendemain matin.

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