‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 49 sur 110 · LETTRE XLVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XLVIII

3o octobre 17 — .

Le lendemain de mon bénéfice, fatiguée de corps et d'esprit , jetais restée couchée plus tard qu'à l'ordinaire , et j'avais dit à mes gens de ne point laisser entrer M. Metham s'il se présentait; mais ils le regardaient comme leur maître , et il exigea qu'on l'introduisit. Il entra donc dans ma chambre , et s'avança près de mon lit avec un air aussi égaré que s'il sefût à l'instant échappé des mains du docteur Moriro (1). Me regardant fixement, il me demanda si je voulais continuer de vivre avec lui. Je lui répondis, d'un ton très-décidé, que je ne le voulais pas : il tira alors son couteau de chasse, et dit, en jurant par son Dieu, qu'en ce cas il fallait que je mourusse avec lui.-

(1) Médecin occupé de la guérison des fous , comme lest aujourd'hui Willis , qui a traité Georges III.

(No/e <iu traducteur. )

Heureusement, mon petit garçon jouait dans la chambre. Il vit briller Farme levée sur ma tête , et sMcria : Ah ! maman ! maman ! Ce cri de son enfant réveilla en lui quelque tendresse. Je mVvanouissais ; il reprit sa raison; et quandje fus revenue à moi, il employa les menaces , les imprécations pour m^engager à abjurer le serment que j^avais fiiit de renoncer à lui. Mais rien ne put m^ébranler. La violence , comme je Tai dit, n^obtient rien de moi. Voyant le peu d^efficacité de ce moyen , il eut recours à de plus douces armes. Il pria, conjura, mit en œuvre tout ce que la tendresse put lui suggérer. Cette attaque était plus propre à réussir que Tautre. Cependant jY résistai. Je rejetai toutes ses propositions , et même Tofire qu^il me fit de me donner surle-champ sa main , avec la promesse la plus solennelle d^expier, par une étemelle complaisance , Foutrage qu^il mWait fait*

Mon obstination ramena sa frénésie. Je le priai en grâce de me quitter. Sa tendresse , et la crainte qu^il eut de me voir retomber dans mon évanouissement, Vj firent enfin consentir; mais ce ne fut qu^à condition que je lui permettrais de revenir dans deux heures.

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En sortant, il défendit aux domestiques de laisser entrer près de moi qui que ce (ut. il aUa^ comme je Tai su depuis , chez lui , où. il trouva le major Burton , qui était depuis quelque temps à Londres , et avait retardé son retour en France , à cause de TafiSiction de son ami.

Aussitôt qu^il fut parti , j envoyai ma femme de chambre , avec une commission verbale , chez quelque femme de mes amies ; et pour qu^elle ne prît aucun soupçon de ce que je la faisais sortir, je lui dis que j^états si mal que j^allais tâcher de dormir en attendant son retour. Mais au lieu de le faire , sitpt qu^elle fut sortie, je me levai; et jetant sur moi les premiers vêtemens que je trouvai , j^allai plus morte que vive dans la rue , où je me mis à courir comme une folle. Cétait un dimanche : le peuple sortait de TégUse , et voyant par les rues une jeune femme habillée comme on ne Test pas ordinairement pour aller à pied , il dut croire que j^avais perdu la raison.

En marchant , je me calmai assez pour réfléchir que Pappartement de ma mère ou celui de quelqu^intime amie notait pas Pasile que je devais choisir , étant probable que ce serait

là que M, Metham irait d^abord me chercher* Je me rendis donc jusque dans Southampton- Street, dans la maison où j^avais logé en arrivant dirlande. Cétait précisément celle que les honnêtes Gatisel avaient depuis habitée. Mistriss Smith, la maîtresse, fît, pour me tranquilliser, tout ce qui dépendait d'elle. Après m'avoir donné à déjeuner, elle alla chez ma mère, pour lui dire où j'étais. Elle y trouva M. Metham en proie à toute la rage d'un insensé. Il m'avait cherchée chez M. Calcraft, et courait partout où il pouvait espérer de me trouver. M. Calcraft apprenant ma disparition , avait été presque aussi déconcerté que lui. L'amour et la jalousie lui persuadèrent que j'avais été me mettre sous la protection du lord Downe qui , sans contredit , était doué de tout ce qui peut attirer les regards de mon sexe. Il éprouvait donc les mêmes craintes, le même dépit que M. Metham.

Ma mère , après avoir promis à ce dernier qu'elle l'instruirait de ma retraite aussitôt qu'elle la connaîtrait , vint me trouver. Elle aurait mieux aimé que j'eusse accepté ce qui faisait depuis si long-temps le grand objet de tous ses vœux , et qu'on venait aujourd'hui

m'offrir : mais Tétat dans lequel était M- Metham, et le danger que j'aurais pu courir en restant à sa portée, Fempêchèrent dej^lâmer le parti que j'avais pris.

Heureusement la semaine de la Passion se trouvait suivre celle dans laquelle j'avais éprouvé tant d'agitations. Afin de me procurer un peu de repos, et d'éviter M. Metham jusqu'à ce qu'il eût repris quelque raison , je voidus profiter de cette occasion pour aller voir mes amis à Donnalan-Park. Mistriss Smith, que les aimables propriétaires de cette demeure avaient souvent invitée, ainsi que moi , à les aller voir , consentit à m^ accompagner.

Nous partîmes, en conséquence , le lendemain. Nous fûmes accueillies avec des transports de joie. M. Gansel eut la bonté de me dire que le plaisir de me voir ajouterait dix années à sa vie. Il me prodigua les louanges auxquelles il m'avait accoutumée, de manière que toutes les personnes présentes durent me croire supérieure , non-seulement aux Olfield et aux Porter de son temps , mais égale à l'incomparable Cibber du nôtre ; perfection à laquelle je n'ai jamais osé me flat-

lor d^atteiodre. Mais j'étais jeune , et le public indulgent m'a toujours accordé, avec bienveillance , plus d'applaudissemens que , probablement , je n'en méritais.

La satisfaction que m^e témoignaient les majtres de 1;^ maison , semblait se coiumuniquer à tout ce qui les epvironn^it : chapun s'emppessait à me prodiguer des marques d'attention. J^ me trouya^s dans un paradis terrestre, séjour de paix, d^innoçençe et de bonheur. M. Gansel , sujiet à de fréquentes attaques de goutte , vivais ep valétudinaire. Il se retirait ordinairem^ent à huit heures , et laissait sa femme faire les honneurs du souper. Mais , par égard pour moi , il annonça qu'à cause de mon arrivée , il passerait la soirép avec la société. Ce lut inutilement qu'avec tout le monde je le priai de ne pas compromettre sa «aoté , en déraugegut ses habitudes: il avait, me dit-il, ismi de plaisir à voir à Doifnalan-Parksou admirable Juliette, que rien ne pourrait l'engager à la quitter avant qu'elle allât se coucher-

Je fus toute surprise alors d'entendre le bon vieillard commander pour souper trois poulets bouillis , trois poulets rôtis , trois

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sur le gril , et un pâté de poulet froid. Cette uniformi^ de mets avait quelque chose de bizarre ; et je ne trouvais pas moins étrange que le maître de la maison entreprît ainsi sur les attributions de sa femme. Nous actions, ^>our manger tous ces poulets , que huit personnes.

Pendant h repas je remarquai , sur le visage de mistriss Gansel^ un air de tristesse cpie je ne pouvajis m'expjiquer. Elle m^avait invitée avec les mêmj^ instances que son mari , à venir chez eux , et elle ne m^avait pas témoigné moips de plaisir que lui en me .voyant descendre de voiture ; j'eus bientôt la clef de ce mystère.

Mistriss Gansel , ayant pris la peine de me conduire à mon appartement , me pria dVxcuser lesingulier souper que je venais de faire. Elle en avait fait préparer un plus analogue à mes usages : mais son mari, dans sa jeunesse,, ayant feit serment de ne jamais faire servir sur sa table , quand il mangerait , qu^un plat, ou plutôt qu'une qualité de mets, non compris les fruits et leurs préparations, elle avait été obligée , pour ce soir , de céder à son goût.

Je ne concevais pas, lui dis-je, comment.

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ayant autant de convives, il pouvait les traiter convenablement sans enfreindre son vœu , à moins qu^il ne fit rôtir un bœuf. Je pourrais , me dit-elle , en juger le lendemain. Il devait avoir à diner ses collègues de rassemblée du canton. Au reste , comme elle avait remarqué que le souper était mon principal repas , elle aurait soin , pendant mon séjour , de me le faire Êiire dans un autre genre/que le diner : M. Gansel, lorsqu^il n^ assistait pas , ^yi laissait la acuité de Êiire , à cet égard, ce qu^elle voulait. Autant que me le permettait Fagitation de mon ame , je m^amusai de la singularité de mon nouvel ami , et de la naïve simplicité de sa femme.

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