LETTRE XLIX
9 novembre 17 — .
La maison de M. Gansel était petite , mais « commode, bien meublée , et accompagnée de tous les accessoires qui pouvaient en rendre le séjour agréable ; tout y était propre et soigné : une rivière voisine offrait de tous côtés de jolis points de vue. Tout cela ne suffit point au bonheur. Les propriétaires de ce lieu de délices voyaient avec chagrin que leur fils unique , le colonel Gansel refusait de se marier : ils craignaient que par la suite une habitation qu^ils avaient pris tant de plaisir à embellir , ne passât à des étrangers. Ainsi se mêle toujours quelque amertume à la vie la plus heureuse.
Le diner du lendemain répondit au souper
de la veille : un grand morceau de chevreuil
fut servi à un bout de la table , un second à
Tautre ; deux pâtés de la même viande gar-
^ nissaient les côtés ; quelques légumes rem*
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plissaient le milieu. J'ai peu de goût pour le chevreuil ; mais celui - ci était fort bien apprêté : je n'ai guère fait d'aussi bon repas. Un dessert très-varié remplaça ce monotone service. Quand je vis que la bouteille commençait à circuler, je fis un mouvement pour sortir; mais le maître de la maison, près duquel j'étais assis , en me donnant un p«tit coup, me dit : Restez , ma chère fille; nous n^disow jamais ri^n dontune femme puisse rougir ;ejtjesuppose que les dames ne quittent la table après le premier ou le second verre, que parée qu'elles craignent de^voir les hommes se dégrader par quelque excès (i).
Je fus si satisfaite de cette façon de penser que j'aurais , je c^ois , baisé la main qui m'avait fi^appée. La déceoce est la sœur de la raison : il est rixlicule que 1^ femmes , dans la société la phis choisie., soient privées de participer à la gaieté qui termine ordinairement le repas , parce que quelques hommes mal
(i) L*usage où sont les dames de sortir au dessert est universel en Angleterre ; telle en fut peut-être l'origine : les habitudes survivent souvent aux circonstances qui y ont donné lieu. ( No/e du traducteur. )
élevés ne savent pas dans leurs saillies respecter une oreille délicate. Aux petits soupers de M. Quin , qu^honoraient ordinairement de leur présence ies hommes les plus distingués de son temps , jamais il nVchappait un seul mot dont pût s^alarmer une femme estimable. Je n^ignore pas qu^on a attribué à ce digne homme lui-même des expressions peu convenables ; et il serait possible que la vivacité de la conversation en eût surpris quelques-unes à une imagination aussi facile } mais ces jeux d* esprit (i) durent être rares , et beaucoup ont couru décorés de son nom ) qui ne hii ont jamais appartenu.
Le colonel Gansel vint le soir se réunir à nous : sa mère , qui Fftdôrait, fit tuerpotïr lui le veau gras. Pendant le £ner du second jour , on dit au maître de la maison que quelqu^un demandait à lui parler. Il fit prier Fétraûger d'entrer; mais celui-ci fit dire que Faffaire qu» Famenait étant particuliètNe et pressante^ il désirait d'entretenir seul M. Gansel.
(i) Ces mots sont en français dans l'original.
Jftôià du traducteur.)
Notre hôte était curieux. Il ordonna qu^on tint chaud un des quatre plats qui composaient le service , et nous engagea à conti* puer de dîner, ne sachant pas , diaprés le contenu du billet , combien de temps il serait absent. L^air qu^il prit en disant ces mots^ affecta visiblement son fils ; je remarquai qu^il changeait de couleur , et qu^il paraissait fort agité. Après le dîner , M. Gansel sonna y et demanda qu^on lui montât, pour lui et son hôte , le plat qu^il avait fait réserver. Mistriss Gansel sortit en même temps , elle revint bientôt , et souriant à son fils , lui dit : Ne vous alarmez pas , votre père paraît gai ; vous n^étes pas le premier homme qui soit devenu amoureux sans le consentement de ses parens. JVppris ainsi pourquoi le colonel avait paru si inquiet ; postérieurement , j^ai su qu^il avait , depuis quelque temps , formé secrètement une union qu^il avait peu dVspoir de faire approuver à son père.
Le colonel avait amené pour la ménagerie de son père un beau taureau blanc, animal rare et curieux. Après le dîner, nous allâmes dans le parc pour le voir ; un domestique vint my dire que son maître désirait de me
parler. Je quittai à regret ma promenade pour me rendre à Finvitation du bon vieillard ; et ne lui supposant pas d'autre motif que le plaisir qu'ail avait ^ me voir , j^entrai , sans penser à aucune autre chose, dans sa chambre. Quelle fîit ma surprise d^ trouver avec lui M. Calcraft ! M. Gansel , aussitôt d^une main prenant la mienne , et de Fautre celle de son nouvel hôte , me le présenta , en me disant: Ma chère , voilà votre protecteur contre un furieux ; c^est un homme d'honneur ; il se propose , si vous y consentez , de vous rendre heureuse pour toute votre vie.
Il me montra alors un papier ; puis , sans m'en expliquer le contenu , il sonna , et dit à un domestique d'aller chez son procureur , pour le prier de venir sur-le-champ : Ife do-
' mestique , promptement de retour , dit à son maître que le procureur qu'il employait ordinairement n'était pas chez lui ; mais qu'on pouvait en avoir un autre , qu'il nomma. Non ! non ! s'écria le vieillard; il ne me convient pas : je n'ai que faire d'un homme qui vient dîner avec moi , et me fait payer en-
' suite treize schellings et demi pour m'avoir honoré de sa compagnie. Imaginez<-vou9 ,
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monsieur, dit-il en se tournant vers M. Calcraft , que je priais souvent cet homme k dîner chez moi , ainsi que tous mes voisins ; ce misérable , après s^être bien gorgé de ce qu^il y avait de meilleur à ma table , pour chaque fois qu'il m'a fait ITïonneur de venir me voir , m'a porté en compte treize schellings et quatre pences , jusqu'à concurrence de deux cents livres. Mais , ajouta-t-îl , vous n'êtes pa5 pressés ; mon procureur reviendra ce soir , et alors nous terminerons Taf- Ikire.
Surprise et confondue, j^eus à peine la force de répondre un seul mot. M. Gansel , continuant, m'apprît que M. Calcraft , dont il fît urt grand éloge, ne pouvait pas m'épouser sur-lé-champ; sa position et la dépendance absolue où il était de M. Fox , ne le toi permettaient pas. Mais le papier qu'il fenaît était un projet de contrat de mariage, par lequel M. Cakraft s'engageait, sous un dé^t de cinquante mille livres, à m'épouser d'ici à six ou sept ans, terme avant l'échéarnce duquel Û aurait probablement acqttis assez de fortune pour avouer pubHque^eitt son tfiari^ge. Msàê il ne pouvàCit, qoant àr présetit, ett
DE MISTRISS BELLAAnr. 33j
célébrer la cérémonie, parce qae M. Fox avait exigé , sous peine de sa disgrâce , qu'il ne contractât d'^engagement légal avec aucune femme. Comme de ce protecteur dépendaient et son aisance actuelle, et toutes ses espérances , il était obligé de se conformer à cette fantaisie. Et telle était sa délicatesse, que , tout en m'aimant avec passion , il no pouvait, même pour m'ob tenir, manquer à la parole qu'il avait donnée à son chef. Ainsi y pressé entre ses désirs et son obligation, il avait imaginé, pour les concilier, le mode qu'il me proposait.
Je laissai M. Gansel développer les motiâ et les idées de M. Calcrafl; mais dans ma réponse , j'exprimai avec force , combien je trouvais mauvais que ce dernier fût venu importuner et M. Gansel et moi , de ses projets. Je l'assurai que j'étais très-décidée à ne for* mer jamais aucune liaison, et le priai de ne, me plus parler de ses propositions. J'allais quitter la chambre, lorsque M. Calcraft, qui paraissait fort affligé de ma résolution , se mit entre la porte et moi , pour m'empêcher de sortir.
Choquée de cette liberté, et la colère l'em-
portant sur la décence, je le frappai. Je rougis encore aujourd'hui, en me rappelant celte violence commise il y a tant d'années. J'eus une telle honte de mon emportement, que je fondis en larmes ; et je parus plus confuse d'avoir donné ce coup , que ne le fut Zanga d'en avoir reçu un. M. Calcraft soupirait et sanglottait. Le bon M. Gansel était presque hors de lui. Celui-ci m'ayant enfin déterminée à m'asseoir, s'étendit sur la manière brutale dont M. Metham s'était conduit avec moi. Il en résultait, selon lui, que ma véracité était devenue suspecte ; que ma réputation était entachée; et que j'étais exposée à être, au premier moment, victime de la jalousie d'un furieux. Enfin, il peignit ma situation de couleurs si fôcheuses, que je commençai à être aussi agitée de crainte, gue je l'avais été de colère.
M. Calcraft, trouvant en M. Gansel un si zélé défenseur, pensa qu'il ferait bien de lui laisser plaider sa cause. En conséquence, prétextant quelques affaires, il le pria d'excuser la promptitude de son départ. Il craignait, ajouta-t-il , que des raisons du même genre ne l'e^ipéchassent de reven, r bientôt à Don-
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nalan-Park, à moins qu^il ne reçût Pheureuse nouvelle que je consentais à être à lui. Il pria M. Gansel dVmployer tous ses soins pour obtenir cet aveu, auquel cas il accourrait pour signer son acte. Son amour, dit-il encore, lui donnait pour moi les plus vives inquiétudes; il ne savait trop ce qui pourrait m'arriver , si je retournais à Londres sans j avoir quelqu'un pour me protéger; si je le permettais, il se chargerait volontiers de cet emploi, fôt-ce au péril de sa vie. Je ne répondis rien : il sortit.
Son départ me soulagea. L'agitation que je venais d'éprouver nie donna la fièvre. La semaine de la Passion expira avant que je fusse rétablie. M. Gansel pria son fils, qui était retourné à la ville, d'instruire M. Garrick des motiÊ qui m'empêcheraient de paraître pendant quelques jours. Le colonel trouva que le directeur n'avait pas grand besoin de ma présence, la plupart des représentations étant destinées aux bénéfices. Les chagrins et les inquiétudes se succédaient : j'étais née pour être malheureuse; et chaque incident de ma vie semblait tendre à l'accomplissement de' cette triste destinée.
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