LETTRE III
17 septembre 17 — .
Peu de temps avant que ma mère, au dé* sespoir , quittât la demeure de lord Tyrawley, une parente de mon aïeule, prenant en con^ sidération les pertes que celle-ci venait d'é^ prouver, hii avait laissé par testament une maison. Elle Thahitait, en louait une partie, et vivait tant de ce petit revenu que des bontés de sa respectable amie mistriss Godfrej. Quoiqu'elle n'eût pas vu sa fille depms son évasion , et qu'elle fut très-mécontente de sa conduite, elle ne put, dans une circonstance si critique, lui refuser un asile : ma mère vint demeurer avec elle.
Pendant qu'elle habitait Sommerset-House , elle avait eu occasion de voir une des principales actrices du théâtre de Drury-lane, nommée BuUer , qui était venue la prier de s'inté-
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resser à son bénéfice (i). Il s'était formé entre elles une espèce d'intimité; et pendant le séjour de lord Tyrawley en Irlande^ mistriss Butler allait souvent passer la soirée chez ma mère. Celle-ci, cpii lui avait confié les détails de son bonheur, alla lui raconter ses peines et la consulter sur sa position.
Mistriss Butler, ne voyant aucune apparence cpi'elle renouât jamais une liaison avec son amant offensé, lui conseilla de prendre la profession qu'elle - même avait embrassée. Ma mère était grande , sa figure était imposante , et ne manquait point de beauté; mais un maintien froid et composé , qu'elle avait pris probablement des Quakers, avec lesquels elle avait passé les premières années de sa vie, lui promettait peu de succès sur le théâtre : cependant , vaincue par les conseils et les instances de mistriss Butler , elle se décida à entrer dans cette carrière.
Les théâtres de Londres ne pouvant alors lui offrir un engagement avantageux , on lui
(i) Représentation donnée à son profit. Chaque acteur, outre ses appointemens , a un bénéfice. Il en sera souvent <{uestion dans ces Mémoires. ( Note du traducteur. >
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conseiUa d'^aller en Irlande , où eUe trouve* rait quelques amis parmi ceux de lord Ty-* rawley : elle en avait vu plusieurs à Sommerset-House. Elle prit donc ce parti ; et laissant aux soins de sa mère le fils que depuis peu elle avait mis au monde , elle entreprit , seule , sans amis, san$ protecteurs, d^exécuter un projet qui , lors même que toutes les circons* tances le favorisent , est encore environne de dangers et de désagrémens.
Elle fut reçue à Dublin avec applaudisse* mens; mais elle dut, ce semble, les succès qu^elle y obtint, plutôt aupeud^habitude qu^<vaient alors les spectateurs du pays du jeu des grands acteurs^ quVu talent dont elle fit preuve; cependant elle yjoua avec quelque considération les premiers rôles pendant plusieurs années , au bout desqueUes une discussion sMtant élevée entre elle et les propriétaires du théâtre , eûé résolut de quitter cette viDe.
Après quelque hésitation sur le plan qu^eUe avait à suivre , elle prit toul>-a-<coup Fétrange résolution d^aller trouver en Portugal lord Tyrawley.Mylord, pendant qu^elle était en Irlande , lui avait souvent écrit ; il Pavait pressée
plusieurs fois , au nom de leurs amours , de venir le rejoindre ; mais voyant ses sollicitations inutiles , depuis long-temps , il les avait interrompues.
Malgré sa longue répugnance à se rendre aux invitations de son amant , elle fut reçue à Lisbonne avec des transports de joie : malheureusement elle y arriva dans une circons tance qui rendit sa présence moins agréable qu'elle nVût paru quelque temps plus tôt Mylord, désespérant de la voir condescendre à ses prières réitérées, avait formé une liaison avec une dame portugaise , nommée Dona Anna , qu'il avait engagée à quitter sa protectrice , femme du malheureux comte Olivarez. Connaissant trop bien ma mère pour lui confier cette particularité , il la plaça dans la maison d'un négociant anglais , où elle fut traitée avec les plus grands égards.
Elle y avait passé quelque temps , satisfaite et tranquille, lorsqu'un capitaine anglais, nommé Bellamy , vint faire une visite dans la maison qu'elle habitait : frappé de ses charmes , et ne connaissant point sa position , il devint amoureux d'elle, et lui ofirit sa main qui fut refusée.
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Le. parti cependant était avantageux , et le cs^itaine en cx)ndut que quelque autre attachement avait fait dédaigner le sien. La jalousie a un œil de lynx. Lord Tjnrawley venait quelquefois dans la maison : Bellamy ^ sans soupçonner autre chose qu^un penchant pour mylord, parla de lui à ma mère, et, par suite de conversation, lui apprit dans quels termes Fambassadeur vivait avec Dona Anna : celle-ci était alors en couches du second enfant quelle avait eu de lui.
La colère étoufiant encore une fois dans le cœur de ma mère Famour qu^elle avait pour lord Tyrawley , le ressentiment fit ce que n'avaient pu opérer tous les soins de Bellamy ; sans hésiter, sans réfléchir, elle consentit à lui donner sa main. Le bâtiment que commandait le capitaine était sous voile, prêt à partir pour FIrlande ; elle s'y embarqua avec lui. Son mariage, son départ furent* si secrets, que mylord, malgré tous les moyens que lui donnait sa place pour être instruit des moindres choses , n'en eut connaissance qu'après qu'ils eurent quitté Lisbonne.
Peu de mois après l'arrivée en Irlande du s capitaine Bellamy et de sa nouvelle épouse ,
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chez une nourrice avec qui je restai deux ans : à cette époque , le régiment retournant aux casei*nes à Dublin, mistrissPye, dont je ne peux oublier les bontés , et dont je chérirai éternellement la mémoire, me retira de nourrice, et m^emmena avec elle.
J^avais à peu près quatre ans , lorsque lord Tvrawley manda au capiuine Pye de m^envoyer en France pour m'y faire élever. Mylord avait été très-lié dans sa jeunesse avec le malheureux colonel Frazer : quoiqu'il eût des principes poUtiques absolument opposés aux siens, l'humanité Pavait engagé adonner quelques secours à la fille unique du colonel, orpheline alors, et destituée de toute ressource. Précieuse et véritable philanlropie, qui ne laisse ni la religion, ni la politique, entrer en concurrence avec les liens du sang ou de l^amitîe !
Cette jeune personne, un peu plus âgée que moi, d'une figure agréable et d'un heureux caractère, devait, suivant les instroctîoas de lord Tyrawley, m'accompagner en France. Mistriss Pye vint avec nous à Londres, pour y préparer notre départ, et s'informer d'un couvent où l'on pût nous envoyer.
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Pendant le séjour que nous fîmes à Londres , une domestique qui avait soin de moi , voyant le nom de ma mère sur les affiches • du théâtre de Covent-Garden , se persuada qu'elle serait fort bien reçue si elle me menait chez elle. Sans en demander la permission à sa maîtresse , elle m^ conduisit : on nous fit entrer dans un appartement où je trouvai ma mère superbement vêtue. J'étais trop jeune pour faire attention à ses traits ; mais ses beaux habits me plurent fort; je courus à elle avec empressement. Combien mon jeune cœur ne fut-il pas blesse lorsque je me sentis rudement repousser, et lorsque j'entendis ma mère dire , après m'avoir quelque temps examinée : « Bon Dieu ! qu'est-ce )> que vous m'avez amené là? cette plate )» figure , avec ses yeux de bœuf, et sa bouche » de four, ne peut être ma fille, emmenez, » emmenez^la. » Accoutumée aux manières douces, aux tendres caresses, je fus extrêmement choquée de cette réception, et je m'en allai, aussi mécontente de ma mère qu'elle pouvait l'être de moi.
Mistriss Pye avait engagé une dame irlandaise, nommée mis trissDunbar, qui demeurait
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à Boulogne, à prendre miss Frazer et moi sous sa protection; nous raccompagnâmes en France. On avait donné des ordres positifs de ne me point contrarier ; si un couvent me déplaisait f on devait nous placer dans un autre, ^.^argent nécessaire à nos besoins était remis à M. Smith, négociant de la ville, auquel on donna les mêmes instructions.
En arrivant à Boulogne, nous fumes placées dans le couvent des Annonciades, situé dans la ville basse. Il y' avait peu de temps que nous y étions , lorsqu'une religieuse fut enfermée entre quatre murs , pour avoir essayé de mettre le feu à la maison , à Teffet de fa- , ciliter son évasion. Miss Frazer fut si frappée de cette punition , et la malpropreté de la maison nous révoltait à tel point Tune et Fautre, quoique fort jeunes, que nous demandâmes à changer. Peu de jours après, M. Smith vint nous prendre , et nous conduisit au couvent des Ursulines , dans la ville haute. Bien des années se sont écoulées depuis cette époque, et je ne peux encore prononcer sans émotion le nom de ce couvent. Chère et paisible retraite, combien je serais
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heureuse si jamais je n^étais sortie de ton enceinte!
J'y restai jusqu'à Page de onze ans : alors arriva Tordre , long-temps redouté, de nous préparer à notre départ Avec quel chagrin je le reçus! Je ne connaissais point Thomme de qualité à qui je devais le jour et la subsistance : la manière dont ma mère m'avait reçue pesait encore sur ma mémoire ; je n'avais ainsi nul désir de voir mes parens ; tous mes vœux se seraient bornés à rester dans mon couvent, et à y passer avec ma chère Maria le reste de ma vie. Religieuses et pensionnaires, tout le monde me traitait avec bonté : une religieuse surtout m'aimait à l'idolâtrie ; lorsque je me séparai d'elle , j'éprouvai une affliction qu'il m'est impossible de peindre ; il me semble que mes sentimens, en cette occasion , furent plus vifs qu'on n'eût pu les attendre d'une fille de mon âge : souvent j'ai pensé que cMtait une sorte de pressentiment j avant-coureur de tant de peines qui m'attendaient dans ce monde où j'allais entrer, peines dont les unes devaient être la juste punition de mes erreurs , mais dont
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les plus graves ont eu pour cause la scélératesse du plus vil des hommes.
Soufiîrez qu^en quittant la France, prête à sortir de cet âge heureux où Ton ne connaît ni remords, ni soucis, je suspende ici ma narration. Nulle époque de ma vie ne me rappellera de si doux souvenirs.
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