‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 4 sur 110 · LETTRE IL · texte numérisé non relu

LETTRE IL

34 «eptembre 17 — .

Je reviens à ce qui concerne ma f^tmille. Peu de temps avant cet incident, mon aïeule avait reconnu que Fhonune en qui elle avait pris tant de confiance Favait étrangement trompée. M* Busby, loin de posséder la fortune quVn lui supposait , était perdu de dettes, Ses créanciers saisirent toutes les propriétés de sa femme qui , n^ayant pris aucune pré* caution pour s^assurer, non plus qu^àsa fille, une partie de son bien , se trouva dénuée de toute ressource.

Ce revers de fortune l'engagea à accepter avec reconnaissance Tofifire que lui avait faite mistriss Godfrey. Elle s'estima heureuse d'avoir trouvé poiu» sa fille un si respectable asile. Mais quelques avantages que semblât promettre alors cette protection, j'ai lieu de penrr^ ser qu'elle devint la cause première des malheurs de ma mère qui, ainsi soustraite à la

DE MISTRI8S BBLLAMY. i I

surveillance maternelle, se troura exposée à toutes les tentations dont sont environnées la jeunesse et la beauté.

Placée, par mistriss Godfrey, dans une pension ou était la fille de cette dame , elle j resta jusqu^à ce qu^elle eût atteint Vàge de quatorze ans , époque à laquelle , pour son malheur , elle attira les regards du lord Tyrawley, Ce seigneur , jeune alors , et aussi célèbre par sa galanterie que distingué pte son esprit, son courage et ses talens, ayant un jour rencontré ma mère , fui si frappé de ses charmes, qu'il r^olut de la séduire. Ma mère, sensible i^ ses soins , flattée des attentions d W homme d^un si haut rang, n'eut point de peine à se laisser persuader de quitter sa pension. Elle saisit , en conséquence, la première occasion fitvorable, et, renonçant aux bontés de sa généi^ reuse protectrice, aUa chercher le bonheur dbws les bras de son amant

Lord Tyrawley, glorieux de son succès, conduisit sa conquête à sa demeure , à Som* merset-i-House, où elle fut traitée avec les mêmes égards que si elle eût été lady Tyrawley. Souvent il lui avait promis qu'il relèverait à ce rang, et il continua de le lui Êiire

espérer. Égarée par ses promesses menson-^ gères, tranquillisée par TaiSection qu'elle éprouvait pour lui , par la tendresse , chaque jour plus vive, qu'il lui témoignait, elle prit le nom de lady Tyrawley, et crut follement être aussi véritablement la femme de son amant, que si le nœud nuptial eût été serré d'ime manière indissoluble.

Quelques mois s'écoulèrent, au bout desquels lord Tyrawley reçut ordre de joindre en Irlande son régiment. Il lui était d'autant plus important d'obéir , que ses intérêts en ce pays avaient le plus grand besoin de sa présence. Leurs regrets furent mutuels , ceux de mylord parurent extrêmes.

Arrivé en Irlande , il trouva ses affaires dans un état très-différent de celui où il les croyait* Le régisseur de ses terres avait profité de l'absence et de l'inattention de son maître pour s'enrichir à ses dépens. Il en résultait que mylord, au lieu de toucher une forte somme qu'il croyait exister entre les mains de cet intendant , fut tout étonné de se trouver devoir beaucoup d'argent. Il avait vécu jus^ qu'alors d'une manière très-dispendieuse, et ses dettes s'élevaient en masse à une énorme

DE MI8TRISS BBLLAMY. l3

somme. Un seul expédient se présentait pour le tirer d^embarras , celui d'épouser quelque riche héritière. Mais son attachement pour ma mère semblait mettre à ce projet un obstacle insurmontable. Il se flatta qu**elle Taimait assez pour ne pas s'opposer à une démarche qui pouvait seule le sauver d'une infaillible ruine. Mais , comme il connaissait la violence de son caractère , il tremblait de lui en faire la proposition. Il hésita long-^temps avant de prendre un parti qui l'exposait à la perdre pour toujours.

Cependant la nécessité le pressait : il avait jeté les yeux sur miss Stewart, fille du comte de Blessington. On supposait une fortune de 30)000 liv. (i) à cette jeune personne , qui d'ailleurs témoignait pour lui quelque penchant. EUe n'avait pas , il est vrai , à s'enorgueillir de sa beauté : cependant, sa figure était agréable ; et ce qui était d'un bien plus grand prix, le ciel l'avait douée du plus heureux caractère qu'il ait jamais accordé à aurcune femme. Inutiles avantages ! Une fikcheuse

il) Cette expression, dans tout le cours de Touvrage, déligne des livres steriiagi.

i4 MEMOIRES

deslinée devait Punir à un homme qu^ùn autre attachement rendait incapable d'^apprécier son mérite.

Pendant que mjlord lui faisait la cour , lé père de la demoiselle , soucieux du bonheur de sa fille , fit des recherches sur tout ce qui regardait son gendre futur. Il entendit parier de sa liaison avec ma mère , et prit le parti décrire à celle-ci une lettre polie, par la* cpielle il la priait de Finstruire de la nature de SCS engagemens avec lord Tyrawley. Il lui faisait part en même temps du motif de ces questions.

Ma mère , lorsqu'elle reçut cette lettre , était encore mal rétablie dWe couche assez récente. Afl^dblie par son indisposition , eUe n'eut pas la force de résister au choc de ses passions* La colère l'emportant sur la tendresse y et Itii faisant oublier toute prudence , eUe adressa au comte de Blessington toutes les lettres qu'elle avait reçues de son amant. Dans k nombre , en était une qu'elle avait reçue par le même eourrier : elle ne l'avait pas encore ouverte , et elle l'envoya sains la décacheter. Lord Tyrawley , dans cette lettre , l'instruisait delà triste position de ses «flaire», et de la né*-

DE MISTR1S8 BBLLAMY. l5

cessité à laquelle il se voyait réduit de fatre un mariage de fortune. Il ajoutait qu^îl ne reste^ rait avecla femme qu'il se proposait d'cpouser , que le temps qu^il lui faudrait pour se mettre en possession de son bien , après quoi il volerait sur les ailes de Famour pour le par^ tager avec elle ; quoiqu'une autre dût avoir sa main , elle seule aurait son cœur, et serait , devant Dieu , sa véritable femme. Pour le hri prouver , disait-il , il avait préféré miss Stewart , laide et sotte , à une autre personne qui , poumue d^une fortune aussi considérable , avait de plus de Fesprit et de la beauté; tant il avait craint de trouver dans son mariage mie occasion de porter atteinte aux sentimem qu'il avait voués à sa maîtresse !

Vous concevez quelle indignation dut saisir lord Blessington, lorsqu'il vit des preuves axissi convaincantes de la perfidie de mylord. Dans sa colère , £1 se hâta de d^endre à sa iîlle de recevoir Tjrrawley , ou de lui écrire. Tardive précaution î Déjà les deux jetmes gens étaient époux : ils avaient serré tttn nœuds à l'insu du comte.

Lord Tyrawley devint ainsi la victime de sa duplicité. Privé de la fortune sur laqueUe

il 6 MEMOIRES

il comptait, et uni à une femme qu^il ne pouvait aimer, il se trouva véritablement malheureux. Déterminé cependant à se débarrasser , de quelque manière que ce fût , de sa nouvelle épouse, il demanda sur-le-champ au ministre à être envoyé à la cour de Lisbonne. Il obtint facilement cet emploi : personne nMtait plus propre que lui à le remplir. Il possédait à fond la langue portugaise, et surpassait en talens et en connaissances tous ses concurrens.

En se séparant de sa femme, lord Tyrawley lui fit 800 liv. de pension : elle alla occuper, dans Sommerset-House , Tappartement même dans lequel ma mère avait demeuré. Celle-ci nWait pas plutôt appris le mariage de son amant, qu^elle sVtait hâtée de fuir un lieu qui lui rappelait son bonheur passé et ses espérances déçues. Déterminée à ne plus revoir des objets susceptibles de réveiller de si tristes souvenirs , elle n^emporta ni son argenterie, ni aucun des présens dont Tavait comblée, en diverses occasions , le plus généreux des hommes.

DE MISTRISS BBLLAMY.

Page 1