‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 53 sur 110 · LETTRE LU · texte numérisé non relu

LETTRE LU

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M. Fox, alors, était encore ministre de la guerre, emploi dans lequel aucun de ses prédécesseurs ni de ses successeurs n^a joui de plus de considération que lui. Il m^honorait souvent de sa ccnnpagnie ; et comme les intérêts de M. Calcraft étaient devenus les miens, je fis en sorte de connaître le plus grand nombre de militaires qu'il me fut possible. J'y réussis assez pour que nous eussions habituellement à notre table plusieurs officiers du pre^ mier rang.

Le général Braddock, que j'avais connu dès mon enfance , et qui avait pour moi une amitié particulière, fut nommé, ver? ce temps , pour aller en Amérique. Par suite de notre liaison, il me donna son agence (i), sans que je la

(i) Il sera souvent question, par la suite, de ces agences. Ce sont des commissions que donnent des colonels ou des

lui demandasse. Pendant les preparati& de son voyage, il fre'quentait plus assiduement notre maison cpi^à Fordinaire. La veille de son départ, il soupa chez nous avec ses deux aidesdercamp, le major Bm^ton^ qui venait de perdre sa femme, mon aimable amie, et le capitaine Orme,

Le général, avant de partir, me dit qu^il ne comptait plus me revoir; il allait, avec une poignée d^hommes, pour combattre des nations entières, qn^il fallait chercher au travers des déserts et des forêts. Disant cela , il me montra la carte dn pays , et ajouta : Ma ûiire Pop, nous sommes des victimes qu^on envoie à Tautel. LVvénement n^a que trop vérifié les sinistres pressentimcns de Finforluné général. En me quittant, il remit entre mes mains un papier qui s^est trouvé être son testamtïtt. Il ne doutait point, diaprés la ten-

géneraux a un particulier, de suivre auprès du ministère ks ÎDtérêts de leurs corps, de solliciter les envois de fonds, les équipages , etc. Il paraît que ces soins sont lucra ifs , et les officiers ont l'attention d'en charger , ou le secrétaire particulier du ministre , ou quelque autre personne qui ait auprès de lui un accès facile.

( Note du traducieur.)

dresse que Ton me témoignait , ainsi que d'après mon nouveau genre de vie , et la préférence que j^'avais donnée sur M. Metham , à M. Calcraft, que celui-ci ne fût nmrié avec moi. Il le fit, en conséquence, son seul exécuteur testamentaire, et ne me laissa que la vaisselle dWgent dont le gouvernement lui avait fait présent à Toccasion de sa nomination au généralat.

Le théâtre de Covent-Garden eut cette année des succès. Il ouvrit par Roméo et Juliette. M. Rich semblait fonder sur cette pièce ses ; plus belles espérances. J'ai la Juliette à pré- ; sent, disait-il, aussi bien que le Roméo (i). i La foule, qui accourut aux représentations^ « prouva qu'il ne s'était pas trompé. Cependant, un soir, que je lui en parlais avec satisfaction, il me dit, en prenant une prise de tabac, et tournant sur le talon d'un air de mécontentement : Oui, madame, mais ce succès est dû uniquement à la procession (2). I^i je n'avais pas eu tout sujet de croire qu'il m'aimait et

(1) Mistriss Bellamy et Barry.

(9) Gërëmonîe funéraire que M. Rich a^ait jointe à la pièce. {Note du traducteur.)

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me considérait, je me serais offensée de cette bizarrerie, dont je ne fis que rire.

On aura peine à croire que la largeur d^une rue ( car on peut donner ce nom à Pintervalle qui sépare Drury-lane de Covent-Garden ) pût apporter quelque changement à la confiance d^xxne actrice aussi habituée que je l'étais au théâtre. Il est, cependant, de fait que, malgré la satisfaction que me témoigna le public par des applaudissemens plus nombreux que jamais , je fus aussi intimidée que lorsque j Wais débuté pour la première fois sous les auspices de M: Rich , dans le rôle de Monime, Je ne peuxm'expliquer cette singularité^ qu'en Tattribuant à ce que j'avais alors une réputation à pei'dre, comme à la première époque j^en avais une à faire.

Ma grossesse empêcha cette pièce d'être représentée aussi long-temps qu'elle l'avait été \ pendant les deux années précédentes. M. Garrick , pour balancer noj succès , acheta fort cher une cloche neuve. Mais voyant que les sons harmonieux de cet instrument n'attiraient pas à sa procession autant de monde qu'il l'avait cru , il en fit un usage qui ne pouvait manquer d'être profitable : ce fut de le

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faire sonner pour Fexécution de Pierre , dans la pièce où Cibber et lui jouaient avec une perfection supérieure à toute concurrence.

Mon absence du théâtre ayant nécessité la suspension de Roméo et Juliette , au grand regret du directeur , je Tengageaji à coudre à quelqu^autre pièce la procession qui, selon lui, attirait seule tout le monde à celle-^^i. Prenant encore sa prise de tabac, il me dit : Si je ne savais pas le contraire , je supposerais que Phomme de Brewer-street (M. Calcrafl ) ne mène pas avec vous une vie fort douce.

M. Rich avait accepté du docteur Francis une tragédie intitulée Constantin. Tai dit plus haut que cet auteur passait pour être le traducteur d^Horace. (On m^a assuré depuis que cette traduction était Touvrage de M:Duncan.) Il avait aussi traduit, du français, Eugénie, dans laquelle j Wais joué le principal rôle : mais la pièce n'ayant eu aucun succès , je Tavais absolument oubliée. Je devais jouer, dans Constantin , Fimpératrice Fulvie : cette occasion réveilla en moi un goût de parure que j'avais, depuis quelque temps, un peu

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négligé 'j et comme le directeur laissait à ma disposition une certaine somme pour mes vétemens , je me proposai dVtonner les spectateurs par la magnificence de mon costume impérial.

La pièce du docteur nVtait point sans mérite; mais le principal incident ressemblait trop à celui d^Othello. Cependant nous ne doutions point de son succès. L'auteur, malgré la chute d'Eugénie , avait de la réputation, et le nom de Bany , ainsi que le mérite de toute la troupe, semblaient devoir piquer la curiosité du public. Mais , à notre grande surprise, les bancs restèrent vides : Constantin nVut autour de lui que sa propre suite. C'est le premier exemple de ce genre dont j'eusse jamais entendu parler, et je ne peux encore le comprendre.

Accoutumée à être, comme l'on dit au théâtre, très-suivie, je sentis mon amourpropre blessé, et je résolus de me venger du public en servant l'auteur dédaigné. M'avançant vers le docteur qui pleurait de dépit, et qui avait quelques autres motifs que la vanité pour déplorer sa mésaventure , je le priai de venir le soir souper avec moi. Je savais que

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M. Fox y serait , et jVspérais avoir ocea^ion de lui présenter le malheureux auteur avant que la compagnie se rassemblât. Mon projet réussit à souhait. En entrant dans le salon , nous y trouvâmes M. Fox seul. Je lui contai notre aventure, lui présentai le docteur, et le priai de lui rendre service. Comme jamais je nWais rien demandé à M. Fox , la vivacité de ma recommandation le fit sourire. Il répondit que, pour ce soir, il ne pouvait faire du docteur que son chapelain, mais qu'il rengageait à venir le lendemain déjeuner avec lui dans Conduit-street. Prenant ensuite par la main le poëte humilié , il finit par lui dire agréablement : Allons, docteur, peut-être voire chute, comme auteur, pourra servir à votre avancement comme théologien.

Ce fut le lendemain qjie j'*accouchai d'une fille. M. Calcraft, enchanté, se persuada que cet événement contribuerait à augmenter mon affection pour lui. Lady Caroline Fox, lady Tyrawley, et M. Fox, lui servirent de parrain et de marraines. Cette circonstance ne laissa aucun doute que je ne fusse la femme de M. Calcraft; et dans la vérité, il était difficile de croire que j'eusse voulu, à tolite autre

rente, qu^il conserva jusqu^à la majorité de mon fils , le capitaine Metham. J^aimais beaucoup M. Moore, qui , de son côté , avait pour moi une tendre amitié. Je fus d^autant plus affectée de sa mort , que , le jour même qu^elle arriva, je Tavais vu le matin, et je devais passer avec lui la soirée. Une humeur douce, des manières prévenantes, un esprit éclairé, le rendaient cher à tous ceux qui le connaissaient.

Le docteur Francis, profitant de la connaissance que je lui avais fait faire , s'^attacha h M. Fox, et encore plus à son commis. La mauvaise santé de lady Caroline Pempêchant de voir beaucoup de monde, le ministre ne tenait point de maison : le docteur , qui était un bon vivant (i) , et qui préférait la table au bréviaire , trouvait à celle de M. Calcraft Fabondance qui ne lui déplaisait pas, et faisait cas du maître qui le recevait volontiers. J^observe, en passant, que ces messieurs ont Tun et Tautre payé leur protecteur de la plus noire ingratitude.

(] ) Ces mots sont en français dans roriginal.

{Note du traducteur. )

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Pour dire la vente, M. Fox nV jamais éprouvé de reconnaissance de la part des gens qu'ail a comblés de faveurs. Ce bon, ce grand homme avait, dans sa société partic^*lière, le caractère le plus aimable. Excellent mari, père trop indulgent, il était le meiDeur 4es maHres, le plus tendre et le plus constant des amis. Tant de qualités ne purent le mettre à Tabri, ni des traits de la calomnie, ni de la perfidie des serpens qu^il nourrissait dans son sein.

Je ne peux m'empêcher de citer ici une particularité qui fera connaître quelle était sa tendresse pour son fils, celui qui joue aujourd'hui un si grand rôle dans le monde politique. On devait abattre à HoUand-house . un mur pour la démolition duquel il était nécessaire d'employer de la poudre à canon. M. Fox avait promis à son fils Charles qu'on ferait devant lui cette explosion. Apprenant que les ouvriers avaient abattu le mur sans avertir l'enfant, il le fit reconstruire; et quand il fut bien achevé, il le fit sauter une seconde fois pour tenir parole à son fils. Il engagea, en même temps, toutes les personnes présentes à ne jamais manquer de parole à des enfans.

La légèreté avec laquelle on les trompe les accoutume à considérer leurs propres promesses comme aussi peu importantes que celles qu^ils voient habituellement enfreindre.

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