‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 52 sur 110 · LETTRE LL · texte numérisé non relu

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Mon indisposition avait obligé M. Ross de reculer la représentation à son bénéfice , dans laquelle je devais jouer un rôle, M. Garrick voulut profiter de celte occasion pour changer la pièce , et en substituer une à laquelle je ne fusse pas nécessaire. Il chercha même à me faire entendre que ce serait dégrader ma réputation, que déjouer pour un acteur d^un ordre inférieur. Mais , persuadée que plus un acteur est considéré, plus il est obligé d^aider de ses talens la société dont il fait partie, je parus offensée de cette proposition. Cette générosité , si contraire au sentiment que me manifestait le directeur , ajouta à la prévention qu'il avait depuis longtemps contre moi.

Je choisis , cette année , pour mon bénéfice , la farce de TOracle , jouée par les Lilli-

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putiens, dans laquelle je fis paraître la célèbre miss Pope , actrice distinguée , plus estimable , s^il est possible , par sa conduite dans sa vie privée , que par les grands talens quVUe développe sur le théâtre.

M. Quin , ayant appris que jetais malade < vint à Londres pour me voir, et pour y consommer un acte de générosité , tellement honorable à sa mémoire, qu'ail doit trouver place ici. L'année précédente, il avait joué le rôle de FalstaflFpour le bénéfice de son ancien ami M. Ryan. Ce témoignage de considération produisit son efiFet , et M, Ryan eut une représentation très-lucrative. Son succès rengagea à demander , Tannée suivante , à M. Quin la même grâce : celui-ci répondit par une épître vraiment laconique , parce qu'en peu de mots elle contient un grand sens. Je la transcris ici :

« Je jouerais pour vous , si je le pouvais ; mais je ne veux pas siffler pour vous. Je vous ai légué mille livres ; si vous en avez besoin , je peux vous les donner , et épargner à mes

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exécuteurs testamentaires la peine de tous

les tenacttre.

» Bath, i" mars.

James QUIN (i), »

Cette preuve d^amitié , pour un camarade indigent , augmenta , s^il eût été possible , mon attachement poiu* M. Quin. Lorsqu^il vint me voir , je lui ouvrâ mon cœur. Le sien, toujours bon et sensible, m^offrit des consolations. Il me conseilla de tâcher de vivre tranquille , si je ne pouvais vivre heureuse. Il avait , comme se Tétait faite alors tout le public, une grande idée de la droiture et de la probité de M. Calcraft. Il convenait bien que nos âmes notaient pas à Tunisson Tune de Fautre ; mais cet homme

(i) On Ht dans les Nui/s anglaises que Quin y après avoir quitté sa profession , s'ennuya à Bath de son oisiveté. Désirant , a)oute-t-on , de rentrer au théâtre , il écrivit à Rich ce peu de mots : « Rich , je suis à Bath. » A quoi Rich répondit : « Hé bien , restez-y jusqu'à ce que le diable vous emporte. » Cette anecdote paraît démentie par tous les détails que donne mistriss Bellamy sur cet estimable acteur. Il était né en 1693 , et mourut en 1766.

(Note du fraduvfeun)

paraissait m^aimer tendrement , et je pourrais lui inspirer des goûts analogues aux miens.

Je ne nie pas que cela n'eût pu arriver , si j'avais répondu à la passion que M. Calcraft avait pour moi; mais je ne pouvais me promettre ces effets de Tindifférence que j'avais pour lui. Nous étions véritablement pluiôijoints qu'unis. Il n'était pas possible qu'une ame de feu , comme la mienne , une imagination ardente et mobile , trouvassent quelque charme dans la société d'un être qui ne prisait de l'amour que les jouissances , et qui était étranger à ses plus exquises voluptés.

M. Calcraft dut à cette indifférence une grande partie de sa fortune. S'il m'eût inspiré de l'amour, mon esprit, susceptible d'exaltation , se serait enivré de ces douces illusions : au contraire , n'en ayant aucune à caresser , je ne m'occupai qu^à me perfectionner dans ma profession , et à augmenter les produits de la sienne. Je supportais l'amour ; mais je ne l'éprouvais point.

Je ne devais pas m'attendre , qu'après ce qui s'était passé, aucun des amis de M. Me-

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tham me conservât sa bienveillance. Je perdis , en effet , pendant quelque temps Pamitié de M. Brudenell. Il m^a depuis, cependant, rendu d'importans services. Quant au major Burton , au colonel Sandford , et au capitaine Shalloe, ils étaient hommes du monde , et comme tels , plus occupés de leurs convenances , que touchés de la romanesque affliction de leur aiiii.

M. Metham , dans son désespoir , résolut de se venger sur tout le sexe , de ce qu'il appelait ma perfidie. Il ne manquait pas de moyens pour en trouver les occasion^. Il avait de la grâce , une belle figure , un maintien fort noble ; soft élocution était facile et fleurie-

J'appris bientôt qu'il avait fait hommage de tout ce mérite à mademoiselle Gaussin.

A la clôture du théâtre , M. Calcraft prit, «1 Twickenham , une petite maison , appelée RagmanVcastle ( château du Chiffonnier ) , où nous passâmes Tété. Son amour semblait s'accroître par mon indifférence. La mort m'ayant enlevé mes deux amies , je voyais peu de femmes. A la ville , nous vivions encore dans deux maisons différentes , parce

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que M, Digby (le feu lord de ce nom) occupait un appartement dans la maison de M. Calcraft , en Brewer-streeU

M. Garrick désirait de m^engager pour la saison prochaine , afin d^empécher Barry de trouver , pour jouer avec lui, aucune actrice en état de lutter contre mistriss Cibber , que luirmême avait engagée. Mistriss Wofïington était revenue dlrlànde ; mais elle ne jouait pas dans le même genre que Bany. Mistriss Cibber était très-liée avec moi; malgré les suffrages dont m^honorait le public , toutes les fois qu^il était question d^elle , je faisais de ses talens le plus grand éloge , et je reconnaissais son incontestable supériorité.

M. Clutterbuck , ami particulier du direc^ teur , fut chargé de cette négociation. Il avait ordre de m'offrir non-seulement une augmentation de salaire, mais les rôles de Juliette , de Desdémone et de Caliste , que mistriss Cibber avait la bonté de me céder pour me conserver dans la troupe.

Les protecteurs de Tun et de Fautre sexe qui m^honoraient de leur intérêt, et prenaient publiquement mon parti , me rendaient précieuse aux entrepreneurs du théâtre de Dru-

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ry-lane y et me faisaient fort rechercher par ceux de Covent-Garden. Enfin , maigre Tavis de tous mes amis , et les sollicitations les plus pressantes de mistfiss Cibber , je m^engageai avec les derniers. Il semble qu'un mauvais génie ait présidé à toutes les actions de ma vie , et m^ait empêchée de profiler de toutes les occasions de bien faire qui se sont offertes à moi. Dans cette circonstance , mon choix fut d^autant plus mal calculé , que d^une part, en continuant déjouer avec Garrick , je me serais perfectionnée ; de Fautre , les fréquentes et (quoi quW en ait dit) trop véritables indispositions de mistriss Cibber, m^auraient fourni autant d^occasions que je pouvais le désirer de cultiver Findulgence avec laquelle le public voulait bien me Jraiter.

A notre retour à la ville, lord Digby étant en pays étranger , M. Calci*aft , qui craignait le retour de M. Metham , me détermina à aller demeurer chez lui. Son attachement semblait chaque jour augmenter au lieu de sWaiblir ; tout paraissait nous promettre une vie aisée et tranquille.

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Ce fut alors qa^il m^apprit qud était soii revenu : je ftis très-»urprise de Toir qu'il nVtait pas aussi considérable que le mien ^ y compris mon bénéfice , qui , à la vérité , était prodigieux , et que ma liaison avec lui devait probablement beaucoup augmenter. Il me demanda quelle somme me paraissait nécessaire pour tenir notre maison : sans calculer ni réfléchir , je répondis cent guinées par quartier. Il y consentit sans difficulté.

Tant de temps sVtait écoulé depuis que j^avais reçu des billets de banque d^une main inconnue , que je crus pouvoir faire usage des mille livres qu^ils contenaient. Je commençai , en conséquence , par payer toutes mes dettes ; j'employai le reste à ajouter âmes bijoux. Ainsi délivrée de tout embarras, munie de riches et élégantes parures , et pourvue d'une assez grande quantité d'argenterie , je pris publiquement l'état de femme de M. Cal* craft.

Je vous donne ces détails , pour vous prouver que lorsque j'ai formé cette union avec lui j loin d'avoir des dettes pour l'acquittement desquelles j'eusse besoin de ses secours,

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je ne devais rien à personne , et j Wais un revenu supérieur au sien. Je vous ai dit que je serais vraie dans tous mes récits ; vous reconnaîtrez que je ne vous ai point trompée.

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